L’INSISTANCE ET L’OCCASION
Un homme qui vient vous demander de l’argent et qui, dès les premières paroles qu’on prononce, dit: «Bon! Ne vous dérangez pas! Je vous demande pardon! Je reviendrai un autre jour!» n’obtiendra rien de vous, même si vous avez l’intention de lui accorder ce qu’il demande.
Ce n’est pas de l’argent que nous sollicitons des femmes, c’est de la tendresse et du plaisir. C’est là la fortune dont elles disposent. Elles la considèrent comme très précieuse et elles commencent par la refuser. L’imprudent, le peu clairvoyant qui se laisse impressionner par un visage hautain, une attitude dédaigneuse, est un pauvre solliciteur.
Vous avez quelquefois prêté cent francs, apitoyé par un discours, après avoir déclaré que vous étiez dans la plus grande misère. L’affirmation même que la femme aime follement un autre homme n’est pas mauvaise, est quelquefois excellente. Il ne faut pas oublier que l’amour peut être une transposition. Shakespeare voulant peindre le plus passionné des amants montre Roméo amoureux, au premier acte de _Roméo et Juliette_, d’une femme qui n’est pas Juliette. Il voit Juliette, il l’aime et il reporte sur elle toute la somme de passion que la précédente maîtresse avait développée en lui.
Ainsi on peut bénéficier auprès de certaines femmes exaltées de l’effort d’amour accompli par un autre homme. La femme transpose sa passion. Il ne faut pas bien entendu qu’il y ait d’habitude physique. On est alors comme un voyageur qui prend possession d’une maison qu’il croit abandonnée et trouve le feu allumé, une collation servie, un livre de chevet.
Il faut donc insister, mais il faut insister au bon moment, saisir l’occasion.
L’occasion, c’est le moment où la femme manque de tendresse.
Toute la vie est une poursuite de la tendresse. On périt parce qu’on en manque, on périt parce qu’on la cherche, on périt parce qu’on en a trop. L’absence de tendresse cause la plupart de nos actes. Celui qui, la nuit, au moment de regagner son appartement solitaire, fait signe à une fille de la rue, a moins, pour but, la volupté, qu’un vague geste tendre de cette fille qu’il ne paie pas trop cher avec cinq francs. On s’étonne souvent de voir un homme distingué épouser sa bonne. La raison en est presque toujours que c’est la seule femme qui lui a donné de la tendresse.
La femme qui manque de tendresse est toujours à prendre. Quelle que soit son éducation, son rang, sa fierté, si elle est incomprise de son mari ou de son amant, méconnue de sa famille et de ses amies, si elle est seule ou se croit seule dans le domaine supérieur du sentiment, elle se donnera le premier soir à celui qui par un invisible signe lui aura fait comprendre qu’il apporte de la tendresse à son cœur.
LES FEMMES GROSSES
Les femmes qui engraissent et souffrent d’engraisser rencontrent chaque jour des amis qui leur disent:
--Comme vous avez maigri!
Elles suscitent les paroles de ces amis en leur disant:
--N’est-ce pas que j’ai maigri?
Par le même moyen elles obligent leur couturière complaisante à évaluer leur diminution par un chiffre de centimètres. Ainsi elles ont acquis la tranquillité de l’esprit. Elles se sont donné l’illusion qu’elles n’engraissaient pas; elles mangent désormais sans remords les plats qu’elles aiment et qu’elles savent susceptibles de les faire engraisser.
Les femmes grosses deviennent de plus en plus grosses de même que les maigres maigrissent sans cesse. Il est donc insensé de dire avec orgueil d’une femme grosse: «Je la ferai maigrir!» On voit dans la nature les arbres se développer, donner des feuilles et des branches, mais quel est le chêne qui, devenu majestueux, se rapetisse et reprend les proportions du gland primitif?
Il ne faut pas attendre des femmes grosses cette bonhomie, cette jovialité indulgente qui caractérise les hommes gros. Les femmes grosses sont pleines de duplicité et de ruse. Leur esprit s’est rétréci à mesure que leurs formes croissaient. Elles ont violé la loi de beauté de la nature, elles le sentent confusément, mais elles ne l’avoueront jamais; elles sont les apologistes de la grosseur et préféreront pour toute chose la quantité à la qualité.
Elles sont immobiles. C’est à la fois leur force et leur perte. Elles se dressent devant l’amour comme un obstacle insurmontable. Elles défendent les idées bourgeoises, la vertu conventionnelle: elles sont les instruments des préjugés.
Il convient de contourner les femmes grosses comme le vaisseau contourne le rocher.
FORCE QUE DONNENT LA CRÉDULITÉ ET L’IGNORANCE
De même qu’il existe infiniment plus de laissés pour compte des grands bottiers que de bottines produites par les grands bottiers, de même il y a parmi les femmes beaucoup plus de laissés pour compte des grandes familles qu’il n’y a en réalité de grandes familles.
Les femmes ont une facilité naturelle à embellir la vie, à l’agrandir dans un sens honorifique pour elles. Que de généraux en chef qui n’ont pas existé, ont été dépeints avec un caractère rude et un grand sens de l’honneur par des filles qui prétendaient descendre d’eux! Que de beaux châteaux où nos maîtresses se sont ennuyées et qui n’ont dressé leurs tourelles que dans le royaume de l’imagination! Que de Voyages en Italie décrits avec de minutieux détails, des aventures plaisantes ou amoureuses, qui n’ont pas été faits!
Il convient d’accueillir avec crédulité et favorablement ces embellissements de cœurs épris de beauté. L’homme qui voit tout, qui pénètre tous les mensonges, est vite odieux. Aucune illusion n’est possible avec lui. On est condamné à la froide médiocrité de la vie. Et cet effort de perspicacité est d’autant plus inutile qu’on n’arrivera jamais à une perspicacité absolue.
En effet, l’invention des femmes n’a aucune base raisonnable. Elles ne sont pas toujours guidées par l’intérêt. Elles ne sont pas toujours guidées par le désir de briller. Il arrive qu’elles mentent sans motif, même sans motif caché, au petit bonheur, pour l’art. Quelquefois ces mensonges sont à leur désavantage, les montrent sous un jour fâcheux. On pourrait croire qu’elles ont un intérêt provisoire à se diminuer ainsi. Il n’en est rien.
Il vaut mieux croire, tout croire également. La femme se plaît avec cet aimable aveugle qui l’admire de confiance.
· · ·
Yvonne T... prétendait s’être battue en duel, déguisée en homme, avec un officier italien, à Naples, au bord de la mer. (Il est à remarquer que c’est pour beaucoup d’esprits, même sensés, un idéal désirable de se battre en duel, au bord de la mer et en Italie. Déjà à deux reprises, j’avais entendu deux amis raconter des duels analogues dont ils avaient été les héros. La seule différence est que l’un avait placé la scène dans une île.)
Yvonne T... ajoutait, sans pudeur pour la vraisemblance, un orage et des éclairs. Elle faisait un récit détaillé qui est dans _Le Vicomte de Bragelonne_, roman qui l’avait beaucoup impressionnée quand elle l’avait lu.
Cette histoire ne rencontrait que scepticisme et rires. Mais elle y tenait tellement qu’elle bravait l’opinion et qu’elle la racontait sans cesse et sans se décourager.
Je me souviens de sa joie quand je lui demandai l’âge approximatif de l’officier italien--il avait trente ans environ--et les noms des témoins--ils étaient tous titrés.--J’acquis subitement une grande importance aux yeux d’Yvonne T... J’étais celui qui croyait à son glorieux récit, un être presque unique, et elle m’aima quelque temps pour son propre héroïsme, parce qu’elle voyait au fond de mes yeux admiratifs son duel imaginaire, un ciel d’orage, un paysage d’Italie.
· · ·
Il est à remarquer que les femmes se donnent fort peu de mal pour concilier leurs inventions et la vraisemblance. Un mensonge est comme une balle qu’elles lancent, il atteint son but ou il ne l’atteint pas, peu importe. Quand elles sont convaincues d’avoir faussé la vérité, elles se contentent de sourire et n’en éprouvent nul embarras.
Une jeune actrice de mes amies raconte volontiers des aventures inouïes qu’elle eut au Caire et à Alexandrie. Durant un court voyage qu’elle fit en réalité, elle se maria avec un Turc, fut enlevée, enfermée tour à tour dans un harem et dans un couvent de sœurs, joua un grand nombre de pièces sur divers théâtres orientaux, fut enlevée à nouveau, fit naufrage, eut ses bijoux volés, visita à son retour toute l’Italie où il lui arriva encore mille choses. Elle s’était absentée de Paris environ deux mois.
Mais elle manque de mémoire. Elle oublie complètement certaines aventures qu’elle a contées avec un grand souci de détails et pour remédier à ces oublis elle en improvise de nouvelles. Prise en flagrant délit de contradiction, elle s’en tire avec une assurance et une gaîté parfaites.
J’ai observé, du reste, qu’elle n’avait cette assurance que pour les mensonges et que toutes les fois qu’elle rapportait un petit fait véritable, elle le faisait avec timidité, et comme s’il n’était pas véritable.
Il faut aussi être ignorant. Les questions sont dangereuses. Même si l’on n’est pas trompé, on ne peut retirer que déboires, soupçons, tristesses, de la connaissance exacte de ce que votre maîtresse a fait dans l’après-midi.
Elle dit qu’elle va chez le photographe, à trois heures. On doit se garder de téléphoner, vers cette heure-là, à ce photographe en prétextant une chose urgente qu’on a oublié de lui dire. On serait puni par l’ironie lointaine qu’on croirait entendre dans la voix du photographe; votre maîtresse ne serait pas dupe, elle se sentirait surveillée, tyrannisée, l’irritation qu’elle en concevrait lui donnerait une autorité qu’elle n’avait pas, aggravée de votre faiblesse dévoilée.
Il vaut mieux ne rien savoir; il vaut mieux être comme le sage qui reçoit la richesse sans en demander l’origine. Si nous nous préoccupions, quand on nous donne des pièces d’or, de toutes les mains qui les ont touchées, avant nous, de la façon dont elles ont été maniées dans leur carrière de pièces d’or, nous les rejetterions peut-être avec dégoût, quitte à nous mettre ensuite à genoux dans la boue pour les retrouver.
A quoi bon fouiller dans les tiroirs? Les lettres qui traînent sont toujours des lettres de fournisseurs, ou si elles émanent d’un jeune homme, elles ne parlent que de respectueuse amitié.
A quoi bon aller trouver l’ancien inspecteur de la Sûreté qui dirige une agence de renseignements? Cet homme, par son regard fixe, son attitude sévère, donnera tout d’abord la sensation qu’on fait auprès de lui une démarche coupable, qui tombe sous le coup des lois, et qu’il va vous mettre tout de suite en état d’arrestation. Il consent à écouter, puis dit avec simplicité:
--Va-t-elle dans les maisons de passe?...
On est partagé entre l’envie de lui cracher au visage pour cette impudente hypothèse ou de se mettre à pleurer en lui disant qu’on a peur qu’elle y aille en effet.
L’ancien inspecteur de la Sûreté fait payer ses services fort cher, et comment ajouter foi au témoignage de ce personnage lamentable auquel il confie votre destin, de ce déclassé qui a pour profession de suivre et d’espionner et qui prend dans ses mains sales la photographie de la charmante infidèle?
A quoi bon attendre soi-même dans un fiacre aux stores baissés, devant des portes dont le vrai mystère ne s’éclaircira jamais? A quoi bon imaginer l’être cher auprès d’un inconnu, avec ce même abandon qu’on croyait être seul à provoquer, dans une pose dont l’audace et le détail vous affolent? A quoi bon guetter si la poudre est absente, si les lèvres sont trop rouges, si la coiffure a été défaite et refaite? A quoi bon empoisonner son bonheur de chaque jour?
Il vaut mieux fermer les yeux, et, si l’on voit quand les paupières sont baissées, se jurer à soi-même qu’on ne voit pas.
LA MAITRESSE ET LES AMIS
Charles me dit:
--J’ai à te parler. Du reste je ne te vois plus. Viens au Pousset, demain, à cinq heures.
Je fus très inquiet et le lendemain j’étais exact.
Charles m’attendait et je cherchai en vain dans son regard l’expression de satisfaction qu’il avait d’ordinaire quand nous devions passer une heure ensemble.
Quand deux amis sont en présence, ils luttent pour s’imposer l’un à l’autre les choses qui les intéressent personnellement. Le plus tenace est vainqueur et fait une énumération détaillée de tout ce qu’il a fait depuis le dernier jour où il a vu son ami. L’amitié ne repose très souvent que sur l’indulgence avec laquelle on écoute des pensées et des récits qui vous permettront par réciprocité de dire vos propres pensées et de raconter les récits où vous avez joué un rôle brillant.
--Il faut que je te parle sérieusement.
Je me résignai et jurai sur sa demande de ne pas me fâcher de ce qu’il allait me dire, augurant fort mal de ce serment et prévoyant déjà toute la difficulté que j’aurais à le tenir.
--Voilà, dit-il. Je crois que ta maîtresse te fait beaucoup de tort et j’ai voulu t’en prévenir. D’abord, tu n’es plus le même, tu changes. Tu es inquiet, irritable. Puis tu es toujours pressé. Bien que tu n’aies rien à faire, tu ne peux pas rester en place. Il te semble toujours que tu seras mieux ailleurs. Et puis ta maîtresse l’attend. Elle t’attend toujours, à toutes les heures. Et si elle ne t’attend pas, par hasard, tu es inquiet de ne pas être attendu. Tu vas dans des endroits bizarres, parce que tu as le soupçon que tu pourras l’y trouver sans qu’elle l’ait prévenu et qu’ainsi tu auras l’avantage de lui faire une scène le premier, quand tu la reverras. Tu ne vois plus personne, tu négliges toutes les relations, tu vis presque seul.
Je sentais profondément la vérité de ces paroles et cette vérité me remplissait d’une amertume inexplicable pour l’ami qui ne me la cachait pas.
Je répondis sans croire à ce que je disais que mes relations n’étaient pas intéressantes, que c’était une perte de temps de voir des gens dont on ne tire aucun profit, que ma demi-solitude me permettait de réfléchir davantage, qu’enfin j’étais heureux.
--Non, répondit Charles, avec une grande autorité qu’il n’avait pas d’ordinaire et qu’il puisait dans la certitude de ne pas se tromper. Non, car tu es jaloux et tu te sens parfois un peu ridicule. Sous prétexte de liberté, tu permets à Paulette d’aller au bois de Boulogne, au théâtre, avec des jeunes gens de ses amis, avec le docteur V..., en particulier...
Comme je souriais avec un geste pour exprimer à ce sujet une tranquillité d’âme que je n’avais pas, Charles se hâta de s’écrier:
--Je suis persuadé qu’il ne s’est rien passé entre Paulette et le docteur V...
Et je lisais avec une netteté absolue dans son regard qu’il était certain qu’elle était la maîtresse du docteur V...
Il reprit:
--Mais beaucoup de gens le disent. On les voit souvent ensemble. Cela paraît vraisemblable. Et puis, de toi à moi, veux-tu que je te parle franchement?...
Je fis faiblement signe que oui, sentant que j’allais entendre des paroles qu’il aurait mieux valu ne pas entendre.
--Paulette n’est pas la maîtresse qu’il te faut. Tu as les désavantages et tu n’as pas les avantages. Si encore elle était jolie!...
Il se reprit aussitôt:
--Elle est jolie... je veux dire... si elle était très jolie, enfin, une beauté...
Je ne l’écoutais plus. Une flèche empoisonnée était dans mon cœur. Ainsi Charles ne trouvait pas Paulette jolie! Mais non! C’était impossible! Il disait cela pour la dénigrer, par un bas sentiment de jalousie, de haine.
J’entendis vaguement qu’il énumérait divers défauts, des torts que Paulette avait eus et qui à tout autre moment m’auraient paru réels.
Je répondais:
--C’est vrai, tu as peut-être raison, en hochant la tête.
Mais en moi-même je songeais que sans doute Charles avait fait la cour à ma maîtresse et que celle-ci l’avait durement repoussé. Je me la représentais, luttant contre le désir de tous mes amis, de tous les hommes, et devenant l’objet de la colère générale à cause de sa vertu, de son noble amour pour moi. Je faisais le serment de la défendre contre tant d’injustice. Une multitude de souvenirs charmants que je croyais morts revivaient à ma mémoire avec des couleurs éclatantes et faisaient pâlir tous les griefs. Je l’aimais davantage parce qu’on ne la trouvait ni jolie ni agréable.
Telle est toujours en ces matières l’erreur de l’amitié.
--Je t’admire, me dit un jour le peintre F..., homme perpétuellement illuminé par la joie de vivre.
Je le regardai, étonné. Son visage exprimait en effet une admiration dont je m’enorgueillis aussitôt.
Comme beaucoup de peintres, F... avait une finesse excessive d’intelligence pour certaines choses mais était complètement fermé à d’autres.
--Oui, je t’admire d’avoir un tempérament si peu jaloux.
--Comment?
--Moi, je suis d’une nature toute différente. Je suis violent malgré moi. La seule idée que ma maîtresse me trompe, m’affole. Je la battrais volontiers. Et en somme, c’est toi qui as raison.
--Que veux-tu dire?
--Tu es dans la vérité; tu as pris le bon côté de la vie. Tu veux ta maîtresse à telle heure, tu l’as. Le reste du temps, elle peut te tromper mille fois, cela t’est bien égal. Moi qui te connais, je vois bien que tu es au courant de tout et que tu t’en moques. Je t’admire et je t’envie.
L’admiration la plus joyeuse était peinte sur sa physionomie. J’aurais voulu avoir l’énergie de le gifler. Mais il parlait avec une grande sincérité amicale.
--Ah! je voudrais bien être comme toi, mais non, je suis un instinctif, une brute.
Et je songeai qu’il avait raison.
L’INDISCRÉTION, LES CONFIDENTS, LES BONNES
Il est indispensable de passer pour discret et pourtant il faut donner à ses amours, quand ils sont brillants, une certaine publicité afin d’en retirer tout le bénéfice moral. Il y a une conciliation difficile à trouver.
Un homme dont les femmes seraient assurées de la discrétion, aurait une multitude de bonnes fortunes. Une liaison officiellement reconnue, mais que l’on tient cachée en apparence avec un soin très visible, est encore la meilleure chose.
Mais nous avons un irrésistible besoin de raconter nos peines et nos joies. Une force mystérieuse oblige les hommes à parler. Aussi tout se sait. On n’est jamais assez persuadé de cette vérité. Les confidences faites sous le sceau du secret et après un serment, volent de bouche en bouche. Les plus forts résistent une heure, puis ils disent. Les plus faibles vous écrivent et vous font venir. Pour avoir l’occasion de parler ils font des visites et des démarches.
De même que l’homme qui a pris un fiacre et qui n’en a pas l’habitude, en fait claquer la portière pour que les gens chez qui il arrive sachent qu’il est arrivé en fiacre et ensuite laisse tomber négligemment dans la conversation que le fiacre l’attend à la porte, de même l’homme qui a une maîtresse fait claquer aux oreilles de son interlocuteur les souvenirs de sa nuit, il livre les détails charmants ou voluptueux de l’intimité avec le même orgueil que l’homme au fiacre met à dire qu’il a donné un franc de pourboire au cocher.
Le héros de l’aventure parle par vanité, pour montrer qu’il est heureux, qu’il joue un rôle dans la vie, qu’il éprouve les émotions habituelles de l’amour; le confident parle pour montrer qu’on lui a confié quelque chose, par goût naturel de trahir, ou seulement pour voir briller une flamme d’intérêt dans l’œil de la personne à laquelle il s’adresse.
Ainsi, les mots qu’une femme a dits avec tout son cœur, même au plus amoureux des amants, sont divulgués, répandus, commentés. On sait si elle a, ou non, le goût physique de l’amour et quels sont ses gestes préférés. L’indiscrétion est quelquefois en raison directe de l’amour que l’homme éprouve. Il veut qu’on soit jaloux de lui, que tout le monde sache de quelle richesse inestimable il dispose.
· · ·
Les femmes se confient très souvent à leurs bonnes. Ces personnages simples et familier jouent un grand rôle dans les liaisons amoureuses. Elles habillent, elles peignent, elles déshabillent, elles sont juges des déceptions, des espoirs, des cas de conscience. Elles placent un conseil, et ce conseil a beaucoup de poids parce qu’il a l’air de venir d’un cœur fruste et sincère. Elles apportent le petit déjeuner au lit, et elles sont les témoins involontaires et indulgents de quelque baiser matinal, de quelque caresse attardée. Leur désapprobation, leur visage sévère est un supplice; leur inimitié systématique est presque toujours fatale.
Les bonnes, c’est là leur principal titre de gloire, sont pour l’amour désintéressé. Elles le défendent en toute occasion avec ardeur. Les bonnes des femmes entretenues favorisent contre leur intérêt les amants de cœur qui ne leur donnent que des étrennes médiocres mais ont pour elles des paroles joyeuses et familières. Elles prennent l’argent du riche amant et ouvrent avec d’autant plus d’allégresse la porte de l’escalier de service ou indiquent une heure favorable à celui qui n’a pour raison d’être que le plaisir qu’il apporte.
Les bonnes des femmes mariées endorment l’attention des enfants, reçoivent des lettres ou vont à la poste restante, aident à tromper le mari. Pour la beauté de l’amour elles risquent leur situation et montrent parfois un réel héroïsme.
D’instinct, elles considèrent le jeune amant qui ne donne pas d’argent, comme un allié, quelqu’un qui lutte comme elles, avec des moyens différents, contre les puissances des préjugés et de la richesse.
Je me rappelle qu’à V... une certaine Anna se levait la nuit et courait dans les rues désertes jusqu’à la gare pour me rapporter quelque insignifiante parole de sa maîtresse. Je sais que la fidèle Hortense grondait Gaby C... parce qu’elle me négligeait, et un jour que celle-ci refusa de me recevoir à cause de l’ennui que je lui inspirais, je vis dans le regard d’Hortense, debout sur la porte, une tristesse bien plus grande que la mienne.
Anna, Hortense, ou Marie, avec vos mains déformées par l’eau de vaisselle, sous le tablier blanc de votre uniforme, dans les parfums de la cuisine, ou sous la lucarne de la petite chambre du sixième, vous nourrissez un impérissable idéal. Je vous ai toujours vues passer dans mon bonheur et vous y avez joué un rôle bienveillant et familier. C’est vous qui avez jeté le télégramme où l’on me disait d’accourir. C’est vous qui m’avez dit ces paroles merveilleuses: «Madame vous attend.» Vous avez apporté le café; vous êtes sorties avec une discrétion exagérée qui ajoutait un mystère plus grand, et votre regard semblait affirmer:
«Je veille sur vous; je souris à présent, mais si l’on sonne, je deviendrai pour garder la porte un intraitable Cerbère.»
Vous m’avez défendu et protégé, vous avez été pour moi des anges gardiens, et si vous avez triché sur le prix des légumes ou des fruits qu’il vous soit pardonné car vous n’étiez pas capables de me dérober la moindre minute d’amour.
FORCE QUE DONNE L’ABSENCE DE JALOUSIE
Je me persuadai que la jalousie est un sentiment misérable et qu’il y a du mérite à être trompé.
J’avais éprouvé cette accélération des battements du cœur, ce tremblement des mains, cette immobilité de tous les motifs de vivre, que procure l’idée que la femme qu’on aime pourrait être à un autre. Mais la monotonie de la vie, l’ennui, la crainte d’une éternelle fidélité, la fatigue et la certitude du plaisir avaient usé peu à peu toutes mes velléités de jalousie.
Je me représentai que peut-être une trahison évidente, inattendue, à laquelle ma volonté ne contribuerait pas, serait une fin excellente à une liaison dont je commençais à sentir le poids.
L’irrémédiable mal était la régularité de mes rapports avec ma maîtresse. Être trompé apporterait de toute façon un élément de nouveauté. Ce serait un fait, une chose qui trouble les rapports quotidiens, cause la pensée et le retour sur soi-même.
La jalousie fait naître comme mouvement réflexe la jalousie. Ma maîtresse était jalouse, je l’étais aussi, inconsciemment ou par devoir. Cette jalousie systématique et nullement ressentie était une petite barrière qui m’empêchait d’être trompé. Je travaillai avec ardeur à la supprimer. Ce fut moins aisé que je ne le croyais tout d’abord.
Il me fut difficile les premiers jours de ne pas demander à Paulette ce qu’elle avait fait dans l’après-midi, où elle était allée, etc. J’y parvins pourtant. Je supprimai toutes les questions qui pouvaient faire supposer que je m’intéressais à sa vie, quand elle était loin de moi. Elle en fut surprise. Elle m’énuméra toutes ses actions sans que je l’interroge, tandis qu’auparavant elle gardait malicieusement le silence et jouissait de ma curiosité qu’elle ne satisfaisait qu’à demi.
Mais je fus distrait, absent, je fis semblant de ne pas écouter. Cette indifférence l’affecta à un point que je n’aurais pu croire.
Toutes les fois qu’une petite discussion surgissait entre Paulette et moi, elle me menaçait d’un certain docteur V..., qui la soignait, qui lui avait fait la cour et dont j’avais été très jaloux.
--Je dîne avec le docteur V..., me dit un soir Paulette.
Je répondis:
--Tant mieux! je suis moi-même invité par des amis.
Et le lendemain, quand je la revis, je lui parlai tout de suite de petites choses indifférentes sans faire la moindre allusion à la soirée avec le docteur V...
Pendant quelques jours je n’entendis parler que de ce docteur V... Il accompagnait mon amie en voiture, il lui écrivait, il allait lui écrire. Mais je gardai une inattention obstinée pour toutes les paroles qui le concernaient; j’approuvai tous les rendez-vous pris avec lui et je ne consentis à prononcer son nom que pour dire l’estime que je lui portais.
Il sembla, un jour, que le docteur V... avait disparu de la terre. Il n’attendait pas Paulette au thé; il ne l’avait pas invitée au théâtre. Je demandai de ses nouvelles; il n’était pas en voyage. Il était simplement rentré dans l’ombre d’où la jalousie l’avait fait sortir un instant.
Il y eut en moi un mouvement irraisonné de satisfaction et de victoire. Ma maîtresse m’était revenue avec une inaltérable fidélité, un redoublement d’amour. Mais j’eus la sensation de perdre un ami en perdant ce docteur V..., que je ne connaissais pas. Il avait été pour moi un occulte allié; nous nous comprenions sans nous entendre; je lui devais mes soirées de liberté. Il n’avait reçu aucun remerciement pour tant de bienfaits.
Je connus la force terrible que donne l’absence de jalousie et que celui qui sait se mettre au-dessus de ce commun sentiment peut faire avec l’humiliation et l’étonnement de sa maîtresse un amour d’autant plus grand qu’il ne rencontre pas les bornes habituelles pour le contenir.
Car la surprise, le sentiment que les règles ordinaires de l’instinct et du cœur sont violées, voilà de puissants attraits pour les femmes.
LES RENDEZ-VOUS
Toutes les fois qu’on a ordonné le matin à sa femme de ménage de mettre des draps neufs au lit, toutes les fois qu’on a disposé des fleurs dans les vases, qu’on a acheté du porto et des gâteaux, la femme qu’on attend ne vient pas.
On a dit d’abord en souriant:
«Les femmes sont toujours en retard!»
On se rappelle d’autres rendez-vous où la même maîtresse arriva une heure après l’instant fixé. Mais elle avait poussé brusquement la porte à peine entr’ouverte pour tomber dans vos bras, et vous embrasser passionnément, insoucieuse des gens qui pouvaient passer dans l’escalier et la voir. Charmante compensation qui évite les paroles inutiles et supprime les premières hésitations, la gêne inhérente à la minute où l’on enlève les gants et le chapeau!
Mais quand il y a une heure écoulée, l’inquiétude grandit. On récapitule tous les événements plausibles, toutes les causes sérieuses qui peuvent motiver cette absence. L’ennui qu’on peut inspirer à la femme aimée est le seul motif auquel on ne veut pas s’arrêter. On souhaite plutôt qu’elle soit très malade.
On se dit que ce sont les préparatifs qu’on a faits qui vous ont porté malheur. Pour attendre, on mange un biscuit et l’on boit un peu: puis, ainsi, ces achats ne seront pas tout à fait perdus. Mais le goût est amer du porto que l’on boit tout seul, dans sa chambre, vers cinq heures et demie de l’après-midi. La superstition vous aide. Ce rendez-vous a été pris un mauvais jour. On se rappelle complaisamment que le mercredi, par exemple, on n’a jamais eu que des déboires et ainsi on attribue le mal présent à une fatalité supérieure au lieu d’en chercher la terrible cause dans les mouvements d’un cœur qu’on veut croire immuable.
Soudain une idée vous saisit brusquement et vous remplit à la fois du regret de la soirée perdue et de l’allégresse qu’elle ne soit perdue que par la faute des choses. Votre amie est venue. Elle a monté l’escalier à l’heure dite, elle a sonné, elle est repartie. C’est que la sonnette ne marche pas. Cela est arrivé déjà une ou deux fois jadis. On se précipite. On presse le bouton; la sonnette retentit allègrement, même avec plus d’éclat que d’habitude, comme s’il y avait une ironie dans son bruit.
Il a pu arriver autre chose. Elle s’est trompée d’étage, s’est arrêtée au troisième au lieu du quatrième: si les locataires ne sont pas là, personne n’a répondu et elle s’en est allée croyant que c’était vous qui aviez manqué le rendez-vous.
On attend encore. Mais on se jette sur son chapeau et l’on descend quatre à quatre l’escalier. Le concierge sait! Elle possède le secret de votre bonheur! Elle a vu passer certainement celle que l’on attend. Puis par erreur, malveillance ou folie naturelle, elle a peut-être affirmé que vous n’étiez pas là.
Le visage de la concierge est lourd de mystère. Il est revêtu d’une importance sans égale. Elle parle enfin. Un arrêt irrévocable tombe de sa bouche. Elle n’a vu personne. Elle en est bien sûre.
On remonte l’escalier, le long escalier sans fin. Une odeur de cuisine s’échappe d’une porte ouverte. Il est plus de sept heures; tout espoir est perdu. On écrit une lettre. Quand elle est terminée, on s’aperçoit de son absurdité éclatante. Ce sont des reproches amers, l’expression d’une souffrance exagérée, d’un amour différent de celui qu’on éprouve. On la déchire. On en commence une autre sur un ton léger et badin, où l’on affecte une grande indifférence. On est perplexe. La sonnette retentit.
C’est un télégraphiste. Il tend le petit bleu où l’on a reconnu une chère écriture, comme si c’était là un petit bleu ordinaire. On l’ouvre, on le lit à la clarté de l’escalier. Il y a trois mots aimables, une vague excuse. C’est bien assez. Un grand besoin d’expansion vous saisit. Le télégraphiste est toujours là. Il a l’air intelligent, il semble s’intéresser à cette aventure. On a envie de tout lui dire, de lui montrer le télégramme, de lui demander son avis.
Le télégraphiste attend deux sous. On les lui donne. Il part en sifflotant. Il faut recommencer une troisième lettre. On se dit: «Cette excuse est très valable. Comme elle a été gentille! Tout va bien.»
Mais au fond on n’en est pas bien sûr. On se sent seul...
ABSURDITÉ DE LA PITIÉ
On prend toujours une femme à quelqu’un, Il faut se résigner à faire de la peine à ce quelqu’un.
C’est d’ordinaire un homme charmant pour lequel on a une grande sympathie. Il en a moins pour vous car il a compris dès l’origine de vos rapports que vous allez lui prendre sa maîtresse.
Quelque attrait qu’exerce sur vous cet homme charmant, il faut être impitoyable avec lui, le dénigrer, le trouver laid et stupide parce qu’il sera impitoyable avec vous, vous trouvera laid et stupide.
Du reste, une femme qui rompt le fait toujours sans ménagements, avec le maximum possible de la cruauté. Comment comprendrait-elle, au lieu de la jalousie qu’elle espère, une étrange pitié de son nouvel amant?
Je me trouvai une après-midi chez Henriette L... avec Pierre T..., homme fin et lettré qui aimait encore éperdument Henriette et qu’Henriette avait aimé. Nous causâmes. Nous fûmes l’un pour l’autre d’une excessive politesse. Henriette aurait pu se conduire de même, être neutre.
Elle eut des trésors d’invention pour cribler Pierre T..., résigné à tout, de paroles désagréables et blessantes. En vain j’essayai de les atténuer. Il ne se révolta jamais même quand Henriette L... me prit la main devant lui en le regardant avec une délicieuse ingénuité, comme pour le prendre à témoin.
Il était sur le chemin désolé du renoncement. Il demanda en partant à Henriette quand il pourrait la revoir. Celle-ci répondit qu’elle était trop occupée pour que ce soit possible et il s’excusa de sa demande en déclarant qu’il était tout naturel qu’elle soit très occupée.
Il partit. Son pas était si pesant dans l’escalier que je pris mon chapeau, de fort mauvaise humeur, et que je descendis après lui. Je le suivis quelques instants dans la rue en admirant la supériorité physique qu’il avait sur moi et en m’admirant moi-même d’en avoir triomphé, par des paroles, des actions habiles, de l’amour.
Je lui frappai sur l’épaule, il se retourna et je lui dis:
--Je ne voudrais pas que vous m’en vouliez...
Son visage exprima une telle surprise et une telle tristesse que je m’arrêtai. Il répondit en rougissant:
--Mais pourquoi?
A ce moment un arroseur dirigea vers nous le tuyau qu’il tenait à la main et des gouttes d’eau mélangées de poussière nous éclaboussèrent. L’arroseur prononça en même temps des injures que nous comprîmes mal et que motivait notre immobilité.
Nous dîmes en même temps, Pierre T... et moi, une phrase à peu près semblable qui équivalait à ceci:
--Ces arroseurs sont d’une grossièreté!...
Nous étions l’un en face de l’autre, nous nous regardions silencieusement et l’arroseur continuait à nous menacer.
Pierre T... me tendit la main pour mettre un terme à cette inepte situation, en disant:
--Alors, au revoir et je vous remercie.
Je répondis stupidement:
--Mais c’est moi...
Je revins sur mes pas, très mécontent de moi-même, ayant le sentiment d’avoir violé, par une inexplicable pitié, des lois imprescriptibles de jalousie et de haine vis-à-vis de l’homme qui a aimé avant vous une femme qu’on aime.
Je sentis, quand je rentrai chez Henriette et qu’elle me demanda pourquoi j’étais parti brusquement, que je devais lui répondre que c’était pour frapper au visage Pierre T... Je n’en eus pas le courage. Je lui dis la vérité et elle m’en voulut pendant plusieurs jours.
LES MAITRESSES LAIDES
Il y a des hommes modestes qui s’appliquent à conquérir une maîtresse laide parce qu’ils croient que c’est plus facile que de conquérir une maîtresse jolie.
C’est une erreur. La longue habitude d’être désirée, les regards qui l’ont suivie, des paroles bizarres prononcées par des hommes qui l’ont croisée dans la rue, ont, dès l’enfance, prédisposé la jolie à se donner. Elle sait qu’il y a en elle une fatalité de plaisir.
La laide au contraire croit à la vertu. Elle craint tout de l’amour. Son instinct l’avertit qu’elle subira des avanies à cause de sa laideur, qu’elle inspirera la tristesse et peut-être le dégoût.
Un génie pitoyable anime la laide. Elle est sottement tendre, ridiculement maternelle. Elle a peur des mots exacts, elle emploie des diminutifs qui exaspèrent, elle donne à toute chose la couleur terne de ses yeux. Quand on sort, elle vous recommande de ne pas vous faire écraser par les automobiles. Si elle est croyante, elle prie pour vous. La laide songe que votre chapeau n’est pas brossé. Elle se met de la poudre de riz en cachette. Pour peu que sa vue soit faible, elle porte sans honte des lorgnons ou même des lunettes, car la laide a une facilité inouïe à s’enlaidir encore. La laide est un ange gardien qui a peu de cheveux, des mains vulgaires et une robe qui lui va mal.
Malheur à vous, maîtresses maigres qui avez un long nez et de petits yeux. Malheur à vous, corps déformés, trop courts, trop gros. Votre pudeur est une offense, une menace terrible, permanente; on veut en triompher, car la laideur exerce une attraction aussi grande que la beauté et l’on pleure sur cette victoire sans récompense. Votre impudeur est plus cruelle que votre pudeur. Cette forme dérisoire, inharmonieuse, qui se dresse brusquement dans la lumière bleue de la chambre et s’impose au rêve que l’on formait est comme un encrier jeté sur le visage de la Joconde.
O laides, pourquoi ne vous adonnez-vous pas uniquement aux travaux de l’aiguille, à la littérature, à la dactylographie? Jouez du piano, on peut vous écouter les yeux fermés. Faites de la bicyclette, on peut regarder quand vous passez les arbres et le ciel.
O laides aux pieds immenses, aux oreilles en éventail, aux doigts carrés, renoncez à l’amour, il ne vous donne aucun plaisir. Celui que vous semblez y prendre, que vos cris et que vos larmes trahissent, est un plaisir simulé et vous essayez d’en donner l’illusion parce que vous avez entendu dire, ô laides, que les jolies font ainsi...
Malheur à vous, amants des maîtresses laides qui avez cédé au hasard, au brusque désir, à la tristesse de rentrer seuls à minuit, car chaque heure passée auprès d’un corps affreux, d’un visage sans grâce, est un pas en arrière sur le chemin de sa propre réalisation.
ÉTRANGE PRESTIGE DES ACTRICES
On ne saurait expliquer l’étrange prestige des actrices. Pourquoi suppose-t-on que des femmes qui jouent des pièces de théâtre, qui dansent ou qui chantent, sont des amoureuses exceptionnelles? Elles passent leur vie à simuler une reproduction conventionnelle de l’amour; comment pourraient-elles interrompre cette contrefaçon et donner de l’amour véritable? Va-t-on acheter des diamants chez quelqu’un qui vend du strass?
Leur amour ressemble aussi peu à l’amour que la chicorée au café. La couleur est la même, le goût est plus amer; il y en a davantage mais cela fait mal à l’estomac et n’éveille pas le cerveau.
Les actrices ont les mêmes défauts que les autres femmes:
Elles ont le matin les cheveux tirés. Quand elles dorment, une expression stupide dépare leur visage. Elles manquent sans mesure de pitié pour leurs ennemis. Elles sont tour à tour trop sévères et trop familières avec les bonnes. Elles se laissent parler dans la rue par des gens qu’elles ne connaissent pas et qui sont toujours des gens très importants. Elles racontent à leur amant des rêves incongrus où paraissent d’autres hommes qu’eux. Leurs bas noirs déteignent ou se sont troués justement cinq minutes avant qu’elles enlèvent leurs bottines, etc.
Et elles ont en outre des défauts qui leur sont personnels:
La vue d’un jeune homme au visage rasé les trouble immodérément, elles brûlent de savoir à quel théâtre il appartient et ce désir se trahit par des signes et des sourires à l’adresse du jeune homme. Des êtres grossiers et inabordables qui sont directeurs de théâtre ont sur elles une autorité absolue et elles citent avec admiration et respect les injures que ces demi-dieux ont bien voulu leur adresser. Elles donnent à certains mots tels que «feux», «panoufle», «four» un sens qu’ils n’ont pas dans le langage ordinaire et elles les font revenir sans cesse dans la conversation. Elles reçoivent de leurs habilleuses des conseils sur la direction générale de leur vie, les relations qu’elles peuvent se faire et elles en sont profondément impressionnées. Elles ont horreur de la nature parce qu’elles trouvent que c’est une imitation mal peinte et inhabile des décors de théâtre. Elles sont persécutées par leurs camarades qui embusquent dans la salle une foule d’amis et de gens à gages avec mission de murmurer et de hausser les épaules quand elles parleront. Elles ne lisent jamais rien, même pas les pièces dans lesquelles elles jouent, dont elles ne connaissent que leur rôle. Elles ont des mères et si elles n’en ont pas, elles paient des sortes de fonctionnaires féminins pour en tenir lieu. Elles tutoient avec orgueil le régisseur, le souffleur et le chef d’orchestre. Elles ne se sentent vraiment bien, chez elles, à leur aise, que dans leur loge où l’air est irrespirable, où il n’y a pas de siège confortable et où tout le monde peut entrer quand elles se déshabillent.
Amant des femmes de théâtre, je t’ai vu plusieurs fois te glisser avec fierté par la porte qui donne accès sur les coulisses. Tu salues très poliment la concierge et les machinistes que tu rencontres, avec l’espoir de te les concilier. Tu as le sentiment que tu es dans un endroit d’élection, un rare séjour de fantaisie, d’art et de plaisir. Là, tout est revêtu de beauté, le couloir sinistre devient par une grâce d’état une magique galerie, la poussière est excusable de salir et l’injure qu’échangent les figurants a, dans sa grossièreté, toute la saveur de la vie. Tu ne peux savoir à quel point tes bonbons et tes fleurs sont inutiles, combien ton habit correct, ton camélia à la boutonnière, ton air d’homme du monde ajoutent peu à tes chances de succès. Tu ne le sauras jamais. Tes doigts gantés frapperont éternellement à la porte de bois de la loge; timide et élégant, tu baiseras une petite main donnée avec indifférence. L’idéal que tu t’es fait au collège te condamne pour toute la vie aux amours de théâtre. Grâce à ta vanité et à ta fortune un imberbe élève du Conservatoire goûtera cette première ivresse que donne une maîtresse luxueuse.
DUFAYEL
Tu as acheté des meubles à crédit. Tu en jouis, tu les paies, par petites sommes, tous les mois à un employé et cependant tu n’as pas fait la connaissance de Dufayel lui-même, grâce auquel tu as des rideaux qui t’abritent, une table où tu travailles, un tapis et des coussins qui te donnent à l’aide de ton imagination la sensation du luxe.
Agis de même pour le mari ou l’amant sérieux de la femme que tu aimes. Ignore sa forme et son visage. Laisse-le dans cette ombre inconnue où sont les puissances dont dépendent notre bonheur.
Quel qu’il soit, ta maîtresse t’aura confié, avec un sourire, qu’il est, par une curieuse pauvreté de sa nature, incapable de tout plaisir physique. Tu auras accueilli avec une bienveillance infinie cette affirmation d’autant plus certaine à tes yeux qu’elle n’était pas vérifiable. Tu sauras que ta maîtresse ne reste avec lui que par pitié, parce qu’il se tuerait sans doute, si elle le quittait; et aussi à cause de quelques considérations matérielles.
Fuis donc cet homme impuissant pour ne pas être choqué par son apparente vigueur et ne pas avoir à t’émerveiller des contradictions de la nature.
Puis, quelque défectuosité que tu remarquerais, une hypothèse suggérée par son allure pourrait t’hypnotiser soudain et empoisonner désormais tes nuits avec la vision d’une image trop réelle.
Résiste aux ruses de ton amie qui n’aspire qu’à voir réunis autour d’elle deux êtres qui lui sont chers pour des raisons différentes et dont le rapprochement lui permettrait de développer son génie de tromper.
Le mari est un compagnon qui abuse de son autorité. Il emploierait souvent pour parler à sa femme des termes qui te choqueraient et tu ne pourrais intervenir sans que cette intervention soit déplacée.
Il ne manquerait pas de dire, quand vous auriez passé une soirée ensemble: «Allons nous coucher!» avec un geste tendre et familier pour prendre le bras de ta maîtresse et tu sentirais peut-être dans ce geste une affectation victorieuse. Tu serais assez lâche pour les accompagner jusqu’à leur porte et une solitude épouvantable pèserait alors sur toi.
Profite du lit, étends-toi sur les coussins, foule le tapis, paie l’employé, mais ne demande pas à voir Dufayel.
LA CONFIANCE EN SOI
La confiance en soi est comme l’inspiration du poète. C’est le don d’une matinée où l’on s’éveille de bonne humeur après avoir bien dormi.
L’on songe immédiatement que l’on a, en somme, une situation importante que beaucoup de gens doivent envier, que l’on se porte bien, que l’on a un physique suffisant et une intelligence plus grande que celle de tous les gens que l’on connaît.
L’on sort dans la rue et l’on remarque tout de suite et sans étonnement que les femmes qui passent vous regardent avec sympathie.
L’on peut avec la presque certitude de la victoire se livrer à des démarches qui seraient à tout autre moment prématurées ou dangereuses.
Il n’est pas essentiel ce jour-là d’avoir mis le costume qui va le mieux, ni même d’être rasé de frais. La confiance en soi supplée à ces apprêts qui ne sont absolument nécessaires que les jours où manque la confiance en soi.
Le magnétisme des regards, prélude des liaisons qui s’ébauchent dans les omnibus, le métropolitain ou dans la rue, n’est pas inutile, malgré le ridicule qui s’y attache, s’il est accompagné d’une grande confiance. Par les yeux se transmettent les désirs sensuels et ces désirs sont contagieux. Mais il ne faut pas alors qu’un battement de paupière trop rapide trahisse une hésitation, une faiblesse.
Avec la confiance, on peut aborder dans la rue plus de femmes distinguées qu’on ne croit d’ordinaire. Mais il faut, quand on pose ces questions banales, quand on émet ces généralités vaines qui sont les habituelles entrées en matière, ne pas avoir dans la voix le plus léger frémissement qui pourrait faire croire à une crainte.
De même lorsque l’on dit à une femme: «Voulez-vous faire avec moi un tour en fiacre?», il ne faut pas rougir comme si l’on proposait d’accomplir une mauvaise action.
Une femme qui accepte de s’isoler dans ce petit cube de bois à toujours l’arrière-pensée d’être embrassée.
Il faut dire au cocher: «A l’heure!» avec beaucoup d’autorité et le regarder d’un regard sévère, afin qu’il ne mâchonne pas des paroles plaisantes sur «les amoureux» ou qu’il ne se mette pas à rire solitairement en fouettant son cheval.
Baisser les stores est une formalité qu’il faut éviter. Celui qui a confiance ne craint ni d’être vu, ni de compromettre, il est emporté par sa passion et l’absence de toute réflexion est un signe d’assurance irrésistible. Beaucoup de femmes croient du reste vaguement que lorsque les stores d’un fiacre sont baissés, les agents de police ont le droit d’intervenir pour voir ce qui se passe derrière et cette pensée diminue leur liberté d’action.
Il faut beaucoup oser.
Que de femmes à l’allure fière, aux paupières baissées, qui espèrent ardemment des gestes audacieux sans que rien dans leur attitude puisse trahir cette espérance!
Il n’y a pas de geste inconvenant, de brusque proposition qui ne soient pardonnés, quand ils sont attribués à un irrésistible amour.
RÉUSSIT-ON PAR LES FEMMES,
OU VOUS EMPÊCHENT-ELLES DE RÉUSSIR?
C’est une légende surannée de croire que l’on peut réussir par les femmes. Au contraire elles vous empêchent de réussir.
Ceux qui triomphent dans les affaires du monde ne sont d’ordinaire pas les vrais maîtres des femmes. Ils n’arrivent à l’être que par leur argent, leur pouvoir. Ils n’ont qu’un don superficiel. Les femmes réservent le meilleur d’elles-mêmes, l’essence subtile de leur amour pour des gens incapables de réussir dans la vie parce qu’ils ont tourné toute leur puissance d’effort vers les femmes.
Les femmes sont un obstacle à la réussite, un obstacle frêle d’apparence, fait de chair, mais qui a la dureté et le poids de la pierre.
Je ne parle pas des épouses de ces fonctionnaires qui sollicitent dans les ministères un avancement pour leur mari et l’obtiennent en prenant rendez-vous avec un chef de bureau ou un directeur du personnel. Il est évident que la beauté de la femme étant une valeur, on peut obtenir ce que l’on désire par voie d’échange.
Du reste, quand on dit en ricanant de quelqu’un qu’il a obtenu divers avantages matériels grâce à sa femme, c’est le plus souvent grâce au seul prestige qu’a un homme qui est marié à une jolie femme sans que celle-ci ait rien fait pour cela.
Les femmes sont un obstacle quand elles ne vous aiment pas, parce qu’alors elles vous trompent et vous font soupçonner d’être un amant ou un mari complaisant ou stupide et que la réputation de complaisance et de stupidité vous diminue.
Les femmes sont un obstacle quand elles vous aiment. Alors, une lutte sourde et impitoyable éclate entre elles et tout ce qui n’est pas elles.
Ma maîtresse m’a toujours empêché d’aller dîner en ville. Quand j’ai prétexté des invitations de gens très importants, elle s’est d’abord efforcée de me persuader qu’ils n’étaient pas importants et qu’ils ne pourraient me servir à rien. Si je citais des noms tels qu’elle était obligée de s’incliner, elle abondait dans mon sens, même se réjouissait avec moi d’une telle aubaine, mais déclarait aussitôt qu’elle avait besoin de se distraire et citait parmi les gens avec qui elle comptait passer la soirée ceux qui pouvaient m’être désagréables ou susciteraient ma jalousie.
La maîtresse oblige l’amant, quand il est loin d’elle, à regarder l’heure fiévreusement, à écourter tous les entretiens, à se jeter dans une voiture, malgré le peu d’argent qu’il a sur lui, parce qu’elle lui a inspiré par ses scènes la terreur de la faire attendre.
Elle accomplit, chaque jour, un lent et méthodique travail pour user, effriter les relations et les amitiés. Elle a des impolitesses qu’on ignore et qui exilent de chez vous telle personne qu’elle n’aime pas. Ces relations, inutiles en apparence, sont un soutien, un rayonnement amical, créent autour d’un homme une atmosphère bienveillante. Les femmes détruisent cela, comme elles voudraient détruire les livres qu’on lit, les pensées qu’elles ne connaissent pas.
Elles vous condamnent à une solitude stérile et l’on est comme un arbre dans un désert, qui n’a pour compagnon que le vent qui le caresse et le secoue et le brisera un jour.
Les femmes ne sont pas créatrices et ne peuvent susciter l’activité, qu’au début, quand on ne les a pas encore et qu’on veut briller à leurs yeux par des actions éclatantes.
LES AVENTURES EN CHEMIN DE FER
Un wagon à couloir est une petite ville mouvante longée par un étroit chemin. Les quelques personnes qui habitent cette ville sont oisives, dépossédées de leurs habitudes, énervées par le mouvement. Ce sont là des conditions très favorables à l’amour.
Que faire lorsqu’on est assis en face d’une jeune femme blonde qui vous regarde avec une grande sympathie?
Il y a plusieurs méthodes. On peut imaginer un amour spontané, irrésistible, le coup de foudre. Il faut, dans ce cas, rougir et pâlir tour à tour, écrire fiévreusement des choses avec un crayon, sur un morceau de papier, montrer avec des yeux brillants cette lettre improvisée, pliée en quatre. On peut aussi, plus simplement, offrir le journal, ou dire qu’il fait chaud, lever ou baisser le store, selon le soleil. Il y en a qui simulent un personnage bonhomme et joyeux, qui parlent à tout le monde et font des réflexions sur tout à haute voix. Il y en a qui jouent l’indifférence. Mon ami Léon, dont j’admire et envie les succès féminins, prétend profiter du moindre tunnel pour faire un geste très audacieux.
Je délibérais en moi-même, plein d’inquiétude. A l’autre extrémité du compartiment une dame âgée et distinguée jetait parfois, de mon côté, un coup d’œil sournois.
Que pensait-elle? Sans doute elle devinait mes intentions et elle attendait un geste ou une parole de moi pour laisser paraître sur son visage une expression de mépris et de pitié.
Cependant je m’efforçais de jeter à la jeune femme blonde les regards les plus brûlants, je choisissais la pose la plus séduisante, un air à la fois tendre et rêveur.
Mais voilà que la jeune femme blonde se pencha gracieusement vers moi et me dit en souriant:
--Vous ne me reconnaissez donc pas, monsieur Hubert?
Ce nom m’était inconnu. Il y avait une méprise. Une idée de génie traversa mon cerveau. Je répondis:
--Je vous reconnais parfaitement.
La conversation s’engagea. Je jouai à merveille le personnage de M. Hubert et m’étonnai de ma propre adresse.
C’était une femme du plus grand monde et qui avait, depuis très longtemps, un faible pour M. Hubert. C’est du moins ce que devinait ma perspicacité.
«Quelle admirable coïncidence! pensai-je. Quelle merveilleuse méprise!»
Je parlai avec délicatesse et réserve, mais en laissant apparaître une passion contenue de mon amour antérieur.
Je fus accueilli par une moue favorable.
J’allais à Luchon, elle aussi. Le train s’arrêta. Je jetai à la dame âgée et distinguée un regard de triomphe et je vis, sur son visage, le regret qu’un incident ridicule pour moi ne soit pas survenu.
Ma nouvelle amie descendait dans un hôtel qui me sembla fort coûteux pour ma bourse. Il n’importe! Tous les sacrifices étaient nécessaires pour mener à bien une telle aventure.
Le repas fut gai. Des miracles de sous-entendus, des prodiges de souvenirs compris à demi-mot me permirent de jouer mon rôle de M. Hubert.
Elle était fatiguée, nous montâmes de bonne heure dans nos chambres qui étaient contiguës. Elle défit ses cheveux qui lui donnaient mal à la tête, nous respirâmes l’air du soir à la fenêtre, et j’eus alors sur les montagnes, la nature, nos cœurs, l’amour, des paroles sentimentales et spontanées qui déterminèrent le sens de la soirée. Je connus un bonheur plus honorifique que réel.
Au matin, j’allai me promener seul et regardai les femmes sur les quinconces avec une suffisance qui ne m’était pas habituelle.
Ma conception de l’humanité était changée. La vie était, pour les audacieux, une série d’aventures joyeuses et imprévues.
Quand je rentrai, mon amie avait reçu un télégramme d’un de ses oncles malade qu’elle appelait «le général» et qui l’obligeait à partir pour Ostende.
Nous nous précipitâmes à la gare. Je pris son billet. Il y a loin d’Ostende à Luchon. Presque tout mon argent s’en alla en échange d’un petit morceau de carton.
Sur le quai, un peu d’amertume me vint et aussi l’envie confuse de montrer que je l’avais dupée.
--Et si je n’étais pas M. Hubert? dis-je.
Elle se mit à rire comme s’il s’agissait d’une plaisanterie que nous avions faite à deux.
--N’est-ce pas que c’était un bon moyen? fit-elle.
Le train s’éloigna et seulement alors je compris.
LES BIENFAITS
L’amour de celle que l’on aime fait toujours défaut au moment où nous en avons le plus besoin.
Toutes les fois qu’il m’est arrivé un grand ennui, par une curieuse coïncidence, il en est arrivé un plus grand à ma maîtresse, qui a relégué le mien au deuxième plan, comme une chose tout à fait négligeable, et j’ai été obligé de m’excuser de mon propre souci afin de la mieux consoler.
Lorsque j’ai été un peu malade, j’ai senti que ma maîtresse m’aimait moins parce que j’étais un compagnon moins agréable, moins brillant. Elle a eu cette semaine-là plus de robes à essayer et plus d’invitations à dîner qu’elle n’a pu refuser. Quand elle s’est décidée à me soigner, elle a mis tellement d’ostentation à sa sollicitude que j’ai eu la sensation d’être un pauvre infirme et que j’ai eu honte de moi-même. A ces quelques heures de soins elle a fait une immense publicité auprès de ses amis et des miens et beaucoup la considèrent comme une véritable sœur de charité qui m’a sauvé la vie.
Et puis subitement, comme si elle avait reconnu l’excellence de cette méthode, ma maîtresse m’a accablé de bienfaits.
Elle m’a souhaité la fête d’une façon inattendue, restaurant sans raison cette habitude perdue de souhaiter la fête; elle a disposé des fleurs dans les vases de ma cheminée et mis de l’ordre sur ma table; elle m’a apporté une photographie d’elle quand elle avait quinze ans, que je désirais beaucoup avoir; elle a fait diverses recommandations à ma femme de ménage; elle a recopié des vers que j’avais écrits, et bien que son écriture soit presque illisible, j’ai été obligé de déclarer qu’elle était parfaite. Quand j’ai voulu acheter un chapeau, elle m’a sauvé d’une erreur capitale en m’empêchant d’acheter un chapeau gris que mon mauvais goût naturel me poussait irrésistiblement à acheter. Elle a remédié à mon manque de jugement en m’écartant de plusieurs amis qui auraient pu me faire beaucoup de tort. C’est grâce à ses conseils que j’ai fait plusieurs démarches utiles et elle en a fait, elle-même, quelques-unes qui, par un enchaînement de circonstances prévu et combiné, ont eu une grande et heureuse influence sur ma destinée. Sa surveillance, pendant les repas, m’a empêché d’avoir une maladie d’estomac. Sans elle, à cause de ma ridicule distraction, j’aurais été écrasé mille fois par des automobiles. Sans elle, j’aurais été brouillé avec ma concierge, sans elle je n’aurais pas eu de relations, sans elle, sans son sourire aimable, j’aurais été mal placé au théâtre, et grâce à sa présence les cochers consentaient à me porter.
Il était notoire que j’avais appris à lire et à écrire dès l’âge de cinq ans, sans cela le bruit aurait couru que j’avais reçu d’elle ces modestes connaissances.
Elle m’a suggéré toutes mes pensées, a dirigé toutes mes déterminations et quand j’ai acheté une boîte d’allumettes, ç’a été avec son assentiment.
Enfin quand il fut bien évident que je ne pouvais plus mettre mon pardessus sans son secours, ouvrir la fenêtre à mon gré, admirer un livre qu’elle n’admirait pas, je pensai avec allégresse qu’il restait encore une action qu’il m’était possible d’accomplir seul: c’était d’ouvrir la porte et de me sauver en courant, très loin...
SUPÉRIORITÉ DES FEMMES ROSSES
Les femmes rosses sont de beaucoup les femmes les plus intéressantes. Dans chaque femme rosse il y a une amoureuse éperdue. Ce sont des fleurs de tendresse qui se sont séchées. Mais cette sécheresse n’est qu’apparente; il y a un secret pour leur redonner la couleur et le parfum.
Elles ont une volonté terrible de trouver ceux en présence de qui elles sont, faibles et dominés. Elles imposent, elles suggèrent cette faiblesse et cette domination. Et elles n’ont aucun scrupule à faire du mal à ces vaincus.
Mais elles sont comme le guerrier Achille, invulnérables, sauf par un point. Ce point est variable et déconcertant. Ces triomphatrices qui passent, et jettent sur les hommes de froids regards, sous leur chevelure qui semble un casque, sont à la merci d’une flèche habilement lancée.
De ces âmes fermées peut jaillir une source inattendue. De même que l’audacieux est un ancien timide, le cœur sec cache des trésors d’émotion. Il a craint d’être trop tendre et il s’est enveloppé sous un vêtement d’ironie et de dédain.
Je vous aime, femmes rosses, vous qui lisez d’un œil distrait les lettres d’amour que vous recevez, vous qui vous plaisez à conter à votre amant du jour les plaisirs pris avec l’amant de la veille pour voir dans ses yeux la jalousie et la souffrance, vous qui haussez les épaules si l’on parle de se tuer pour vous, et qui n’auriez peut-être pas un battement du cœur si on le faisait, je vous aime parce que votre indifférence présente a pour cause votre sensibilité de jadis, parce que ce sont des larmes cristallisées qui donnent à vos yeux ce reflet d’acier dur, parce que le jour où vous ouvrez vos bras, vous seules savez vous donner toutes avec amour.
LA LIGUE CONTRE LE BONHEUR
Les avantages acquis dans la vie ne le sont jamais définitivement. Il faut perpétuellement lutter pour les conserver. Celui qui est immobile, celui qui dort, perd du terrain par le seul fait de cette immobilité et de ce sommeil. Le mouvement des hommes, les événements, sont destructifs. Il faut, pour obtenir et pour garder, une volonté active.
Ce qu’on acquiert dans le domaine de l’amour est ce qui est le plus susceptible d’être attaqué et emporté. L’amour est la richesse la plus précieuse, celle qui excite le plus de jalousie et d’indignation.
Le possesseur d’une grande fortune s’installe dans une ville où il est inconnu. Personne ne le considère _à priori_ comme un voleur. Il est honoré spontanément comme un riche personnage. Deux amants au contraire seront vus d’un œil soupçonneux; je parle bien entendu du cas où la femme est jolie et où tous deux donnent le sentiment d’être heureux. Leur bien, c’est-à-dire leur bonheur, est, jusqu’à preuve du contraire, un bien mal acquis, il a pour base l’adultère ou une vie déréglée. Ils sont en butte à l’ironie des serviteurs, à l’hostilité des familles, à une vague malveillance générale.
De suite que dans un milieu donné une liaison s’établit, une ligue obscure se crée autour de ceux qui s’aiment pour entraver leur amour, les faire se séparer.
L’amant voit venir l’ami psychologue qui par sa fine pénétration a discerné qu’il ne doit pas continuer à aimer une femme si peu faite pour lui. Il doit rompre pour éviter de grands malheurs, en vertu d’une loi sur les caractères rigoureusement établie. Puis il y a l’ami qui dit tout, à cause de la sincérité irrésistible qui est en lui. Il nomme à son ami les amants que sa maîtresse a eus avant lui et il donne tous les détails qu’il sait, poussé par la force de la vérité.
La maîtresse de son côté entend des choses plus terribles parce que les femmes osent plus que les hommes mêler la calomnie à leurs paroles et faire un habile mélange d’une petite chose vraie avec beaucoup de mensonge.
Cette ligue d’amis trouve des auxiliaires inattendus, la concierge, les locataires d’en face, les bonnes, qui apportent le poids de leur désapprobation. Et il y a même des personnes absolument inconnues des amants qui s’en occupent, vont les unes chez les autres pour s’en entretenir, affectent d’être scandalisées, tâchent de leur nuire.
Le bonheur doit être armé pour vivre; il devrait même, s’il était sage, porter les premiers coups, afin de ne pas être enseveli sous le flot incessant des critiques, des offenses, des insinuations calomnieuses.
RAPPORTS ENTRE LES FEMMES ET LES CHOSES DE LA PENSÉE
Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’aller faire une visite avec mon ami Charles X... Il sonnait et il disait à la bonne:
--Dites que c’est M. X...
Et il omettait complètement de mentionner ma présence. J’en étais toujours vexé et une fois, étant de mauvaise humeur, j’ajoutai d’une voix éclatante qu’il fallait dire que M. M... aussi était là.
Quand on parle d’un livre, d’une pièce de théâtre, quand on émet une idée, il faut être vis-à-vis des femmes comme mon ami Charles vis-à-vis de moi quand nous faisons une visite, négliger leur opinion, comme il négligeait ma présence.
Il n’y a aucun danger qu’elles s’écrient:
--Mon avis est différent du vôtre!
Elles écoutent et acceptent docilement. Car la qualité qu’elles reconnaissent le plus facilement à l’homme, si celui-ci déclare qu’il la possède, c’est la supériorité intellectuelle. Mais il ne doit pas montrer alors le plus léger scepticisme et il doit se parer d’une supériorité universelle, tout savoir. Un poète ne peut pas ignorer la chimie, par exemple, sans paraître un médiocre poète.
Du reste les choses de l’esprit ont pour elles une importance secondaire.
Comme j’avais la folie de causer des poètes de l’antiquité avec mademoiselle E..., je vis au bout de quelques minutes qu’elle pensait qu’Homère et Virgile étaient un seul et même homme, appelé différemment dans des pays différents. Je lui fis remarquer avec toutes les précautions qu’exigeait la plus élémentaire délicatesse combien elle était dans l’erreur. Elle n’en eut point la moindre confusion et dit:
--C’est vrai. Je n’y avais plus pensé.
Puis elle ajouta:
--Comment faites-vous donc pour ne jamais vous tromper?
C’est une erreur de l’adolescence d’attribuer à la poésie un pouvoir infini.
Certes des jeunes filles gardent pieusement le sonnet d’Arvers ou des poésies de Musset que des jeunes gens leur ont glissés en cachette, en s’en attribuant la paternité.
Le fait d’être poète n’est pas pour les femmes une vertu en soi.
Elles y voient, ou y croient voir, le signe d’une âme tendre, l’assurance que celui qui a écrit ces choses est prêt à perdre son temps pour se consacrer à elles, et donnera à l’amour un caractère sublime dont leur vanité féminine sera satisfaite.
Mais on peut arriver à ce résultat par des paroles qui ne sont pas rimées. Et ainsi on a les avantages de la poésie sans en avoir les inconvénients.
Ces inconvénients sont grands. Celui qui se flatte d’être poète devient immédiatement, pour les femmes, triste, bon et sans assurance. Ne pas faire rire, ne pas laisser flotter la vague menace d’une méchanceté inattendue, manquer d’autorité vis-à-vis des cochers et des garçons de café, voilà de terribles défauts que ne compensent pas les pensées élégiaques qu’on est susceptible d’écrire.
Il vaut mieux triompher dans toute autre partie, comme l’agilité au tennis, l’art de conduire une automobile, la déclamation.
DIVERS
Tu périras d’être trop sensible. Il ne suffit pas de ne pas pleurer. Les femmes savent voir même les larmes qui ne coulent pas et elles se sentent plus fortes de cette faiblesse cachée.
· · ·
Il y a un grand danger à ne pas donner la sensation qu’on va arriver d’un instant à l’autre au plus haut degré dans la carrière qu’on a embrassée. Si tu fais de la politique, donne-toi sans crainte comme un futur président de la République. Si tu t’occupes de Bourse ou de banque, parle en souriant de la fortune de Rothschild comme d’une petite fortune, à côté de ce que sera la tienne plus tard.
· · ·
On a toujours avantage à n’employer dans la conversation que des mots choisis, à ne pas se laisser aller à ces grossièretés de langage qui sont la caractéristique des propos d’hommes. Si les mots vulgaires prennent parfois quelque saveur quand ils sont placés à leur heure, cette saveur est d’autant plus grande qu’elle a le mérite de la rareté.
Il convient cependant de faire une exception pour les femmes et les filles d’officier qui emploient volontiers des mots crus. On peut sans crainte de les choquer appeler toute chose par son nom.
· · ·
On ne doit battre une femme qu’avec une fleur. C’est alors une manière de caresser poétiquement. Mais rien ne peut faire croire qu’une gifle donnée à sa maîtresse amène chez elle une recrudescence d’amour.
· · ·
La plus jolie femme, soit parce qu’elle est sous l’empire d’une pensée inattendue, soit parce que le repos provoque un affaissement de ses traits, devient laide tout d’un coup, à certaines minutes. La beauté est fuyante. Il faut s’y résigner et attendre son retour en détournant la tête et en s’efforçant d’effacer de son esprit la mauvaise image.
· · ·
La question la plus importante est de savoir d’une femme si elle a des sens ou si elle n’en a pas. Les femmes qui en ont le cachent souvent. Si on les questionne, elles demeurent muettes. Celles qui n’en ont pas au contraire se flattent de n’en pas avoir, comme d’une qualité. Et c’est là une chose extraordinaire; car on n’a jamais vu un poète dire que ses poésies sont stupides ou un bijoutier louer ses diamants en affirmant qu’ils ne brillent pas.
· · ·
On ne tient une femme que par les sens; mais ces sens eux-mêmes, on n’arrive à s’en emparer qu’en vertu d’une harmonie naturelle qu’on n’est pas le maître de créer.
LA FOURMI AILÉE
Quand on prend une fourmi dans sa main, il est très difficile de l’y garder quelques minutes. Elle a peur, court affolée et glisse entre vos doigts. Si on serre la main, on l’écrase, si on l’ouvre, elle tombe. Comment la retrouver alors parmi les grains uniformes de la terre ou les herbes d’une prairie? Il arrive aussi qu’elle monte audacieusement dans votre manche et je ne parle pas du cas où il s’agit d’une fourmi ailée et armée d’un dard aigu.
L’affection des femmes est pareille à la fourmi captive. Quand on l’a saisie une fois entre ses deux mains, si on ne l’écrase pas par un excès d’amour, elle fuit, elle se dérobe, elle tombe, elle s’envole, quelquefois après vous avoir cruellement piqué le cœur.
De même qu’il y a des gens qui cachent une immense stupidité sous un sourire fin et sceptique, de même, il y a des femmes qui cachent une totale absence d’affection à l’aide de certaines formalités de sensibilité.
Elles ont brusquement cessé d’aimer, et, surprises elles-mêmes d’un tel changement, elles continuent quelque temps encore à donner des marques d’amour simulé.
Combien la clairvoyance est alors un don déplorable! On s’est aperçu que la main joyeusement tendue à l’arrivée, le long regard qui accompagne le départ, ne sont que les aspects conventionnels d’une sympathie qui décroît. Alors on pèse, on scrute, on compare, on se souvient. On voit que la tête aimée se détourne légèrement quand on veut baiser les lèvres et que ces lèvres quittent aussitôt les vôtres dès que cela est possible sans injure. Le moindre geste familier froisse le corsage, abîme la jupe, tandis qu’avant il n’y avait pas de robe qui ne soit saccagée avec allégresse, dans l’oubli d’une étreinte. Chaque effort que l’on fait, chaque geste de tendresse, chaque parole trahit désormais un excès d’amour et parce qu’on a perdu du terrain on en perd encore davantage.
Malheur à celui qui a laissé avant l’heure s’échapper de sa main la fourmi ailée! Il s’agenouillera sur la terre pour chercher la trace de ses pattes menues ou il courra comme un fou pour poursuivre dans l’air le petit être au vol capricieux.
Malheur à lui, surtout s’il attribue à ses propres fautes la perte de l’amour! Il se rappellera amèrement ses attitudes, ses paroles, il se redira mille fois les phrases habiles qu’il aurait dû prononcer et dont il trouve trop tard la force séduisante.
Puis il sera hypnotisé par une vision précise et cruelle. Les moments les plus heureux qu’il aura passés avec sa maîtresse reviendront à son esprit avec une puissante netteté. Il reverra des gestes d’abandon, des élans vers lui dont il n’avait pas goûté sur le moment tout le charme, de même que l’homme qui a un bel appartement ne jouit pas du luxe de ses meubles et en comprend l’agrément lorsqu’il en est privé. Telle caresse, qui lorsqu’elle fut donnée et reçue était une menue monnaie de la tendresse, devient par le souvenir une merveilleuse richesse.
La plus grande douleur de l’amour est faite avec le sentiment du bonheur perdu. Mais comment te garder, délice insaisissable, fluide élément, toi qu’use le frottement discret de la vie, que brûle le petit rayon d’un regard, qu’émiette le frôlement d’une main inconnue?...
RUPTURE
Après un long silence, Henriette L... me dit en me prenant la main, comme dans un élan d’affection irrésistible:
--Nous devrions nous voir moins souvent. Il y a quelque temps déjà que je voulais te le dire. Dans l’intérêt de notre amour il serait préférable que tu fasses un voyage sans moi, un voyage assez long. Tu sais quel plaisir nous avons à nous retrouver quand nous nous sommes quittés pendant deux ou trois jours seulement. Eh bien! songe à ce que serait ce plaisir au bout d’un mois. Il vaut la peine, rien que pour l’éprouver, que nous nous quittions.
Elle me regardait attentivement pour voir l’effet que produisait sur moi un raisonnement aussi logique.
Nous étions en voiture, au Bois de Boulogne, et le soir tombait. Le dos du cocher était prodigieux; le taximètre annonçait de temps en temps par un petit bruit sec le prix de la promenade.
Je compris sur-le-champ que ces paroles marquaient une ère nouvelle, qu’il s’était produit dans l’esprit de ma maîtresse un déclenchement analogue à celui du taximètre. Et de même qu’après 2 fr. 20 le chiffre qui doit apparaître n’est jamais 2 fr. 10, il était certain qu’après ce qu’elle avait dit, ma maîtresse ne souhaiterait pas ne plus me quitter.
Des mots de protestation se pressaient sur mes lèvres. J’avais envie de lui répondre que moi je n’aspirais qu’à vivre toujours auprès d’elle et que ses gestes, la couleur de sa peau, sa conversation étaient tout mon bonheur.
Mais je me tus; le paysage se revêtit autour de moi d’une grande importance. Un passant s’arrêta et nous regarda longuement comme s’il avait compris le caractère décisif de notre entretien.
Je déclarai, sur un ton que j’essayai de rendre enjoué, qu’en effet une séparation d’un mois ou un mois et demi serait excellente pour notre amour et je la comparai même, afin de donner un caractère plaisant à ma pensée, à un vin tonique qui reconstituerait les forces de cet amour.
L’œil d’Henriette L... était devenu plus brillant à un mot que j’avais dit pour lui tendre un piège et que je regrettai amèrement d’avoir prononcé.
--Un mois et demi! tu as raison, il faut que nous nous séparions au moins un mois et demi!
Je lui demandai où elle comptait aller, mais je sentis que l’accent de ma voix était altéré.
Il m’était indifférent, puisque je ne serais pas avec elle, qu’elle aille en n’importe quel endroit de la vaste terre. La Suisse avec ses lacs et ses montagnes peintes, les Pyrénées et leurs gorges espagnoles, les rivages de Normandie et de Bretagne étaient d’agréables séjours où j’aurais volontiers songé qu’était mon amie. Il n’y avait qu’un petit point au bord de la mer, une plage entre toutes les plages où je souhaitais avec toutes les forces de mon âme qu’elle ne se rendît pas. Ce petit point était Royan; je savais que monsieur X... dont j’étais jaloux y passait son été. Or c’était justement cet unique petit point de la terre qu’elle avait choisi.
Je ne parlais plus à cause de la trahison de ma voix.
Nous passâmes auprès d’un pavillon, en face d’une croix de pierre où nous étions venus dans les premiers soirs de notre amour et où nous nous étions embrassés, dans la demi-obscurité, avec l’anxiété charmante que d’autres consommateurs pourraient nous apercevoir. Nous vîmes de loin le lac et ses cygnes; nous ne leur avions jamais jeté de mies de pain, ma maîtresse et moi; mais je pensai que nous aurions pu le faire et je m’attendris en les voyant.
Henriette L... disait des choses telles que ceci:
--Dans un mois et demi ou deux mois, lorsque nous nous retrouverons, tu aimeras peut-être une autre femme. Tu es si léger! Deux mois c’est beaucoup pour un homme... Je ne t’écrirai pas trop souvent, je t’écrirai même rarement parce que je veux t’éprouver et savoir quelle confiance tu as en moi. Qu’est-ce que tu dirais si tu restais plusieurs mois sans lettres?
La voiture était sortie du Bois; l’Arc de triomphe était près de nous, mais je n’avais pour horizon que le dos du cocher qui me semblait à mesure que nous avancions plus considérable et plus pesant, comme la fatalité de l’amour.
Enfin le cheval s’arrêta, le dos se déplaça; nous étions debout, silencieux, devant la porte. Je pensais à une bergère de son appartement où elle avait coutume de s’asseoir, à une robe de tussor qu’elle mettait le matin, à ses livres, à son piano, à tout ce qui était elle, à tout ce que j’avais perdu.
Et quand elle m’eut tendu sa petite main, je me mis à marcher vite, très vite, comme si pour me rendre à l’endroit où j’allais je n’avais pas eu désormais toute la vie.
LE PLUS GRAND ENNEMI
Quand on a triomphé d’une femme, de sa vanité, de sa jalousie, de sa dissimulation, et qu’on croit avoir saisi le bonheur, il faut triompher de soi-même.
Le plus grand ennemi est caché dans notre cœur. «Chacun tue ce qu’il aime...[1]» Aucune parole plus belle n’a été dite sur l’amour.
[1] Oscar Wilde.
Nous sommes comme les coureurs qui vont vers le but, les bras tendus, et qui mourraient pour l’atteindre. Lorsqu’ils sont arrivés, ils s’assoient dans la poussière et ils regardent avec mélancolie le chemin parcouru.
La femme tendre est trop tendre: ses bras autour de notre cou, ses paroles d’amour toujours semblables répandent une fadeur sur notre vie; la femme voluptueuse nous fatigue: nous lui reprochons en secret la grossièreté de son instinct et nous nous disons qu’elle ne nous aime que pour la satisfaction de ses sens. La femme très belle n’est pas assez belle et une petite imperfection de son corps nous gâte tout le plaisir de sa beauté.
Nous sommes avides de destruction. Nous tenons un vase précieux et le frappons pour éprouver sa solidité jusqu’à ce qu’il soit brisé.
Avant qu’elle nous appartienne, un sourire de la bien-aimée, une pression de main comblait tous nos vœux. Parce qu’elle s’est donnée à nous, nous devenons tyranniques, nous épions ses démarches, nous nous croyons le droit de fouiller son passé, d’exiger des aveux humiliants, de la tourmenter et de l’offenser.
Au lieu de cette délicieuse entente qui règne dans les premiers temps de l’amour et qui fait par une bienveillante et occulte concession qu’on a la même opinion sur les livres, qu’on se moque des mêmes personnes, on crée un état de colère et de discussion.
On se persuade qu’on doit être jaloux des moindres choses, on interprète des regards, on se jette sur des lettres, ou on les exige par des paroles violentes.
Généreux avec les autres, nous sommes égoïstes avec notre maîtresse. Nous prodiguons notre gaîté à nos amis et n’avons pour elle qu’un accueil glacial, un visage préoccupé. Nous prenons l’habitude de ne plus lui faire part que de nos soucis et nous nous affligeons qu’elle nous entretienne des siens.
La mauvaise humeur amène la mauvaise humeur, une scène amène une scène.
Or, une scène est comme un acide rongeur de l’amour; elle entraîne une usure définitive que rien ne pourra réparer.
L’amour est un arbre qui ne donne qu’une fois son feuillage et ses fleurs. Si on cueille les fleurs, si on émonde les branches, il ne restera qu’un tronc desséché qu’aucun printemps ne verdira plus.
Mais une force inexplicable nous pousse à frapper ce que nous chérissons. A peine avons-nous juré un amour éternel que nous voulons nous prouver à nous-même notre mensonge et notre folie. Par une incompréhensible contradiction nous tournons en dérision ce que nous avons loué. Nous détruisons l’édifice du bonheur et même quand nous pleurons de le voir détruit, nous travaillons encore à en achever la destruction.
LE DÉSIR
On n’a jamais les femmes.
Nous avons beau les serrer de toutes nos forces sur notre poitrine, elles nous échappent. On dirait qu’elles sont faites d’une substance légère qui n’est pas susceptible d’être possédée.
Dans la maison d’amour que nous avons bâtie et que nous estimons bien fermée, il y a toujours des portes dérobées par où les femmes sortent pour aller voir sans nous le soleil et les hommes.
Elles gardent toujours des relations, des amitiés que nous ignorons. Elles font des confidences--et quelles confidences intimes!--avec plus d’ardeur et de sincérité, à leur amie, à leur bonne, à leur concierge, à un monsieur inconnu rencontré par hasard en chemin de fer, qu’à l’amant qui les aime.
Elles sont tourmentées par le génie inexplicable de la trahison. Elles aspirent parfois à livrer un secret aussi fortement qu’elles aspirent à d’autres moments au sacrifice.
On n’est jamais le premier amant d’une femme; à quelque âge qu’on la prenne, il y a toujours une caresse qui a précédé votre caresse, ne serait-ce qu’un baiser d’enfant.
Et quel insensé pourrait penser qu’il est le dernier amant? C’est une trop célèbre illusion que celle qui consiste à croire l’amour éternel.
Un jour, le monde s’est mis à tourner autour de tel numéro de telle rue. Une ordinaire maison rangée entre les autres est devenue sublime de poésie à cause de l’ovale d’un visage qui pouvait apparaître merveilleusement à la fenêtre du premier au-dessus de l’entresol et sourire. Tout ce qui entourait cet étonnant édifice a été transformé. L’omnibus qui passait au coin de la rue avait les allures d’un char de conte de fée et quand on arrivait sur son impériale, on commandait à l’univers. Le bureau de tabac lui-même avait un je ne sais quoi d’exceptionnel, de distingué, de rare; c’était le plus beau de tous les bureaux de tabac de Paris. Elle y prenait ses timbres.
On est venu là, avec le cœur battant; on en est sorti triste ou joyeux. On a donné à d’absurdes paroles une importante infinie, on a écrit des lettres, on a attendu à des rendez-vous, on a cessé de lire, d’aller à la campagne voir les amis qui vous invitaient, on n’a plus donné de nouvelles à ses parents, on a aimé, on a souffert.
Puis la bien-aimée a cessé de vous aimer. Alors l’inutilité des choses de la vie est apparue avec une netteté parfaite. On s’est dit que les nominations à des postes importants, les succès artistiques, l’argent gagné n’avaient plus aucun intérêt, puisque le but n’existait plus, qu’il n’y avait plus de bonne nouvelle, puisque les yeux charmants ne s’éclaireraient pas en l’apprenant. On a juré à ses amis que désormais on ne s’intéressait plus à rien: on a pris dans les cafés des poses nobles et tristes, on a souhaité d’être pâle, et même, comme on bravait la mort, on a traversé la rue sans se presser, malgré l’automobile qui arrivait au loin à toute vitesse.
On ignorait que plus on aime, plus on a envie d’aimer, et que le désir se renouvelle perpétuellement en nous comme l’eau de la mer se renouvelle sur la plage avec la marée.
O désir, c’est toi qui effaces peu à peu le visage adoré qui veille encore dans le souvenir: c’est toi qui fais penser, au théâtre ou dans la rue, combien est enviable le talent du magnétiseur s’il permet de faire défaillir une femme d’un seul regard; c’est à cause de toi qu’on descend dans le métropolitain à des stations inconnues pour suivre une femme charmante qui disparaît dans un couloir juste à l’instant où l’on allait lui parler et vous laisse, perdu et désemparé, dans un quartier très éloigné. Par toi, les hommes les plus vulgaires affectent des allures mondaines, et les mains rouges se revêtent de gants blancs. Tu donnes aux gens élégants un air compassé: tu as empesé leur col, verni leurs bottines, arrangé leurs cravates. O désir, quand tu troubles notre sang, tu fais trouver jolies des femmes médiocres: c’est pour t’obéir qu’on fait des visites, qu’on boit des sirops dans les soirées de famille, qu’on se livre à l’exercice de la danse, qu’on joue au tennis. Ta puissance est telle que les femmes les plus honnêtes font tes commissions amoureuses, favorisent tes unions les plus illégitimes, par un goût naturel de s’entremettre. O désir, tu es le geste du salut, la flamme fixe des regards, l’audace des mains, tu es dans le bruissement du thé qui coule à cinq heures, dans le balancement des robes et tu guides, sous la table, pendant le repas, les genoux humains, les uns vers les autres; tu permets à l’amant, quand il regarde sa maîtresse, de ne pas voir que le sein tombe légèrement, de ne point prêter d’attention à la plaisante mobilité de ses doigts de pied; tu fais croire aux larmes, aux soupirs simulés, tu endors, tu enivres, tu charmes, tu répands l’illusion, tu donnes le goût de la réalité et l’homme pieux qui respecte ce qu’il aime, ne doit pas négliger de dire chaque matin: «Amour, donne-moi aujourd’hui mon désir quotidien...»
Conseils à un jeune homme pauvre qui vient faire de la littérature à Paris
DE L’HOTEL GARNI
O jeune homme qui viens faire de la littérature à Paris, qui as peu d’argent et pour la première fois apparais à la gare d’Orsay, arrête. Il est temps encore. Tu pourrais, ayant contemplé les quais mélancoliques, le Louvre bas, reprendre un train qui te remporterait vers la ville d’où tu viens. Tu gagnerais ainsi, peut-être, dix années de ta vie.
Mais non! Tu te diriges allègrement vers le quartier latin, à pied, car une légende provinciale représente les cochers de fiacres, pauvres esclaves errants, comme des personnages injurieux et redoutables.
Le choix d’un logis est une chose grave. Il faut payer d’avance le propriétaire de l’hôtel garni et tu seras condamné à rester un mois entier dans une chambre misérable, si tu cèdes à ta timidité et si tu acceptes la première venue, à cause de l’œil narquois du garçon qui te la fait visiter.
Veille à ce que le numéro de cette chambre ne soit pas marqué sur la porte par un chiffre énorme. Tu entendras assez souvent dans l’hôtel des phrases telles que celles-ci:
«Les lettres du huit! Le huit a sonné! Une visite pour le huit!»
Tu souffriras de sentir ton nom dédaigné et tu ne peux te douter combien il te serait amer de voir, à minuit, à la lueur de ta bougie qui vacille, se dresser encore ce numéro fatidique comme le symbole de ton existence, désormais anonyme, dans la grande ville.
Veille encore à ce que cette chambre renferme une cheminée. Cela n’est point négligeable. Tes écrits se ressentiraient de cette absence. Ils seraient chétifs et grelottants, car il y a de grands vides sous les portes, et les fenêtres laissent passer l’air abondamment.
N’examine pas les meubles. Ils sont laids et dégagent une odeur indéfinissable de vieilleries. Accoutume-toi à leur médiocrité. Seule la table mérite quelque intérêt. Si tu en soulèves le tapis, peut-être y trouveras-tu une curieuse inscription, attestant le passage d’un autre jeune homme semblable à toi.
N’aie pas honte de la pauvreté de ton hôtel. Affecte au contraire d’en tirer vanité. Si quelque ami t’accompagne par la suite jusqu’à ta porte, raconte des anecdotes pittoresques sur ces vieux murs dont ton imagination te fournira les thèmes variés; parle des personnages illustres qui les ont habités. Ainsi tu seras aisément comparé à un héros de Balzac et même celui qui a un riche appartement enviera peut-être la fantaisie de ta vie.
Crains cette grosse dame trop aimable et trop familière, cette gérante curieuse et bavarde. Elle te tend chaque soir ta bougie avec quelques paroles de bienveillance. Hâte-toi par un sourire complaisant de flatter la bonne tenue de sa maison, loue son esprit et même sa beauté, si elle y prétend encore.
Car cette grosse dame jouit d’un pouvoir terrible et discrétionnaire. Elle peut te faire crédit des vingt francs que tu lui donnes tous les quinze jours pour la chambre où tu vis; elle peut au contraire empoisonner ton existence en te les réclamant âprement, elle peut t’obliger à t’enfuir de chez toi, le matin, avant qu’elle ne soit levée, pour ne rentrer que dans la nuit, quand elle dort.
Crains-la aussi parce que, sous le prétexte de faire ta chambre, elle compte ton linge, lit tes lettres, connaît ton existence aussi bien que toi.
Et pourtant, souviens-toi aussi que lorsque le grand poète Oscar Wilde mourut dans un misérable hôtel de la rue des Beaux-Arts, un seul homme l’avait veillé à sa dernière heure, un seul homme suivit son enterrement et cet homme, c’était son propriétaire.
Sur le cercueil de l’auteur de _De Profundis_ il n’y avait qu’une couronne et sur cette couronne était écrit: «A mon locataire!»
Qu’il soit beaucoup pardonné à la race persécutrice, avide du prix des chambres, en souvenir de celui qui apporta, au grand homme abandonné de tous, le présent d’une suprême amitié.
LA QUESTION D’ARGENT
L’argent! Tel est le problème quotidien et inexorable qui se posera d’abord à toi.
Tu t’apercevras vite qu’à Paris, plus qu’ailleurs, les hommes sont divisés en deux catégories: ceux qui ont de l’argent et ceux qui n’en ont pas.
Dans l’œil de ton interlocuteur, tu liras cette question: «Comment vivez-vous? De quelle somme disposez-vous par mois?»
L’argent est en apparence bien caché dans la poche du gilet, dans le portefeuille. Et pourtant on le voit. La qualité de la cravate, la finesse du parapluie, la forme du chapeau parlent de lui, disent qu’il est là avec sa grande puissance. Mais si ta main porte un gant troué, cache-la bien dans ta poche. Par le petit trou du gant s’enfuirait toute l’illusion de la richesse.
L’homme riche se reconnaît aussi à l’assurance. Il ose s’impatienter bruyamment dans les restaurants si on ne le sert pas assez vite. Il ose entrer dans un magasin, examiner mille objets et s’en aller sans en avoir acheté un seul, tandis que l’homme pauvre au contraire préfère prendre et payer un livre dont il n’a pas besoin, un chapeau qui ne lui va pas, plutôt que d’être jugé pauvre par l’œil sévère du marchand. L’homme riche ose donner un pourboire de deux sous à un cocher, en prétextant qu’il n’a justement pas de monnaie pour lui donner davantage, insoucieux de l’injure et du mépris du cocher, parce qu’il est riche.
Quand tu comparaîtras devant un concierge, un jour de pluie, la boue de tes souliers ne sera considérée comme un danger pour l’escalier que si tu as l’air timide et minable. La boue du riche ne tache pas. Dans le métropolitain, quand tu monteras en première avec un billet de seconde, l’employé, pour te réclamer dix centimes, sera insolent si tu sembles pauvre, obséquieux si ton aspect est élégant. Le riche est censé ne jamais duper.
Il faut donc que tu paraisses avoir de l’argent, de même que, si l’on veut conserver un ami, il faut paraître heureux, simuler la joie.
Pour cela, utilise ton argent avec sagesse, bien plus pour le superflu que pour le nécessaire.
Ce n’est pas pour tes plaisirs que tu auras besoin d’argent. Après t’être étonné de la difficulté que l’on a à se procurer le moindre billet de théâtre et après avoir admiré en secret ces innombrables gens qui disent «avoir leurs entrées partout», tu verras vite qu’en somme à Paris les plaisirs sont gratuits pour un jeune homme intelligent, parce qu’au lieu d’être la satisfaction de désirs immédiats ils sont faits du sentiment que l’individu progresse et s’agrandit.
Les omnibus, le métropolitain, les consommations que tu prendras à côté des grands poètes des cafés constitueront presque toutes tes dépenses. Les modestes ressources dont tu disposes disparaîtront bien vite par la lente usure des petites sommes. N’hésite pas à manger mal dans des endroits obscurs et parmi des humbles, car les œufs et les légumes sont bons partout et ce superflu qu’est un fiacre, si tu te l’offres à propos, peut avoir une portée infinie sur l’ensemble de ta vie.
Arrange-toi pour que tu n’aies pas sensiblement moins d’argent à la fin du mois qu’au commencement. Sans doute un de tes amis, étudiant ou écrivain, se flattera de manger en trois jours la pension de sa famille. C’est un prestige très grand qui tient à la fois de la splendeur des orgies et de l’attrait de la générosité. Ne t’y laisse pas prendre. Cet ami a certainement un oncle très riche auquel il peut écrire, ou bien il ment: il n’a reçu aucune pension et il n’a, par conséquent, aucune peine à ne pas avoir d’argent.
Tu serais forcé de porter ta montre au mont-de-piété et l’on ne peut se passer d’une montre à cause de l’exactitude aux rendez-vous qui est indispensable. De plus tu négligerais de la retirer et ainsi tu serais volé, n’ayant eu que le quart de sa valeur.
A la dernière extrémité, vends plutôt les livres que tu possèdes. Mais s’ils t’ont été offerts par quelque grand homme désireux de popularité parmi la jeunesse, gratte avec soin et habileté la dédicace.
Au café, ne permets jamais à un plus pauvre que toi de payer les consommations. Mais, si tu peux, laisse ce soin à plus riche.
Aie toujours sur toi un sou neuf et même fais-le reluire chaque matin avant de sortir. Car avec ce sou neuf que tu tireras tardivement de ta poche, tu peux faire le geste de payer en laissant croire à la présence d’un louis.
Tu n’es pas l’obligé de celui qui t’invite à déjeuner. Le sentiment de sa générosité, le plaisir de ta conversation ont largement dédommagé ton hôte des quelques francs qu’il a dépensés pour toi. Évite ce mouvement spontané qui te poussera à louer le choix et l’abondance inusitée des mets. Il te sera ainsi épargné un fin sourire sur le visage de ton interlocuteur.
Sache-le bien. Il n’y a pas de question d’argent pour qui méprise l’argent. Si tu as un ami millionnaire, ne sois pas, vis-à-vis de lui, arrogant comme certains orgueilleux, flatteur comme un parasite. Sois son égal, exactement comme si la formidable différence de la richesse n’existait pas.
IMPORTANCE DES HABITS
Il ne faut jamais vendre ses habits.
Dîne plutôt seul dans ta chambre, d’un morceau de pain et d’un peu de charcuterie sur un journal,--ce qui est le comble de l’horreur,--adresse-toi plutôt, si tu as trop besoin d’argent, à un gérant de café, en simulant pour cette occasion une personnalité joviale et familière, mais ne vends jamais tes habits.
Ce sont eux qui te donnent ton assurance et ta fierté, qui te permettent de regarder le soir, à la lueur des becs de gaz, marcher à côté de toi ton ombre, une ombre honorable et connue dont tu admires l’aisance et qui, elle, n’a pas l’air de ne pas avoir d’argent. Tu sais bien quelle triste allure ont les vieux complets qu’on a trop mis, dont les coudes luisent et où il y a des taches imparfaitement nettoyées. On est humble sous un costume humble. On est un jeune homme instruit, plein d’avenir, dans un complet neuf.
On est aussi un jeune homme distingué et élégant, ce qui est très important pour l’amour, pour les merveilleuses possibilités de la rue.
Les conducteurs d’omnibus, les domestiques, les garçons de café sont tous sensibles au costume. Tu devras mille petites faveurs de la vie à ton apparence extérieure.
Un de mes amis vécut plus d’un an à Paris avec cinquante francs par mois. Il habitait une mansarde dont le plafond était moins haut que sa taille; il n’avait pas de meubles et il couchait sur des journaux froissés. Il dut sa force de résistance et son salut à une cape espagnole. Que lui importaient en effet les privations, le froid, la misère! Il avait le sentiment d’être le jeune homme le plus beau et le plus romantique du monde.
LES MAITRESSES
Tu t’émerveilleras de la grande quantité de femmes que renferme Paris. Les coupés qui glissent vers le Bois de Boulogne, le frémissement des dessous luxueux, les visages ennuyés des grandes courtisanes, t’impressionneront profondément.
Renonce d’abord à une illusion trop répandue. Tu n’auras pour maîtresse ni une femme du monde, ni une actrice célèbre. Ne demande pas pourquoi. Considère cela comme une vérité supérieure qu’il ne faut pas discuter.
Il est vain d’importuner Liane de Pougy ou la belle Otero de lettres élégiaques. Sache bien que les lettres d’amour, quelle que soit leur beauté, n’ont aucune espèce d’influence sur cet ordre de femme. Seules, des actions inattendues et audacieuses pourraient te servir. Mais tu as encore trop de timidité provinciale en toi pour en être capable.
Tu connaîtras, dans des concerts, des jeunes filles qui sortent du Conservatoire, qui sont à l’Odéon et tu feras même dire des vers par l’une d’elles. Mais ne lui écris pas des lettres d’amour, surtout ne l’aime pas. Tu ne seras jamais qu’un étranger pour cette personne qui, vivant dans la compagnie de héros littéraires nourris d’un idéal sublime, n’a pas gardé pour elle-même la moindre parcelle d’un idéal quelconque.
Elle ne saurait aimer qu’un maître dans son art, un de ces hommes rasés et simples qui ont vingt ans de théâtre derrière eux et assez d’autorité pour la tutoyer, la première fois qu’ils la voient.
Tu auras donc les femmes des cafés, les modèles de tes camarades peintres, peut-être une couturière dont tu feras connaissance au restaurant, les maîtresses de tes amis. Mais les femmes des cafés sont vénales, et quand elles sont désintéressées, toute l’ambition de leur génie consiste à boire une quantité illimitée de boissons américaines jusqu’à une heure très tardive. Les modèles sont mal faits et épris des seuls peintres. Un abîme d’ennui te séparera de la couturière; les maîtresses de tes amis seront toutes laides.
Résigne-toi donc à vivre sans maîtresse, profitant seulement de l’aventure amenée par le hasard. Regarde les portes qui s’ouvrent quand tu montes l’escalier, les fenêtres qui sont en face des tiennes, la boutique derrière les vitres de laquelle rêve peut-être un visage charmant. En choisissant ta chambre, tu as décidé de ta vie sentimentale, car pour une femme ordinaire le prestige d’être un voisin est plus grand que celui d’être beau et illustre. Souviens-toi, du reste, que ceux qui passent leur temps à chercher des femmes n’en ont guère plus que ceux qui ne s’en occupent pas.
Prends souvent le métropolitain. Ce lieu est favorable à des rencontres fortuites. Est-ce le sentiment de la vitesse, l’air irrespirable, la chaleur, la proximité des corps? il n’importe! Mais le regard des femmes est plus bienveillant qu’ailleurs, les moyens d’entrer en conversation sont plus aisés.
Évite les grands magasins: on y fait des achats. Ne crains pas d’offrir le thé et les gâteaux: tu seras un homme distingué.
Si tu invites à dîner, parle de suite d’un curieux petit restaurant où il y a des peintres et où la cuisine est exceptionnelle. Tu peux alors aller chez n’importe quel modeste marchand de vins dont les prix sont en rapport avec tes ressources. Il te suffira de demander en entrant si M. Villette n’est pas venu ce soir, pour parer cet endroit, aux yeux de ta compagne, de tout le charme de la vie des artistes.
Ces sortes de liaison commencent dans les fiacres. Elles sont éphémères comme une course à deux francs l’heure.
Il vaut mieux. La vie à deux sans argent est un abîme de tristesse, même quand on aime. Sacrifie l’amour dès l’origine. Il te paralyserait, limiterait ton action et tu le verrais mourir tout de même, à cause des draps qu’on ne change pas assez souvent, de l’odeur de la cuisine qu’on fait chez soi, du repas pris parmi tes livres, à cause de cette rancune qu’engendre la pauvreté à deux.
Reste seul, travaille davantage, applique-toi à conquérir les hommes, ce qui est bien plus important que de conquérir les femmes.
Et dis-toi qu’il y a, avec une immense mélancolie, quelque douceur pourtant, dans le souvenir d’une main qui t’a échappé sans t’avoir donné toute sa chaleur, dans le souvenir d’un beau et cher visage disparu...
MANIÈRE DE SE CONDUIRE AVEC LES HOMMES INFLUENTS
Étant sans maîtresse attitrée, tes jours seront libres. Le plus grand danger qui te guettera est celui des cafés où il fait chaud, l’hiver, où il y a des amis joyeux qui causent et boivent. N’y demeure qu’autant que cela sera nécessaire à resserrer des liens précieux d’amitié. Va dans la vie, n’importe où, au hasard, il y a une récolte dans chaque milieu.
Tu verras des êtres divers; des antipathies et des sympathies naîtront autour de toi. Tu feras un choix et ta personnalité trouvera son chemin comme une rivière creuse son lit dans une montagne qu’elle descend.
Ne va pas juger si un homme est important d’après son costume. A une certaine hauteur l’artifice du vêtement est inutile. L’homme important sait bien que sa puissance se dégage naturellement autour de lui comme une atmosphère. Tu seras même bien étonné un jour, si tu vas aux courses, quand on te désignera un homme très modestement vêtu et qu’on te dira: C’est un Rothschild.
Du reste l’estime d’un honorable pauvre est plus précieuse quelquefois que l’amitié d’un ministre.
Mais songe que tes plus grands ennemis sont en toi. Ils sont cet afflux de sang à tes joues, cette paralysie déplorable qui te fera bégayer, te donnera une apparence humble et modeste, quand tu seras en présence du directeur du _Figaro_, ou de celui de l’Odéon. Tu serais jugé d’un coup d’œil, classé pour la vie, et sans que ce jugement soit susceptible d’appel, dans la catégorie des personnages de troisième plan, qu’on fait attendre, qu’on reçoit debout, auxquels on n’accorde que quelques minutes, qu’on ne croira jamais susceptibles de grandes choses.
Résiste à cette voix qui te pousse à dire tout de suite à l’homme influent que tu vas solliciter:
--Mais oui, ma demande est exagérée et absurde. Il est légitime que vous la repoussiez. Excusez-moi de vous avoir dérangé.
Ne tombe pas dans un excès contraire d’audace simulée; ne te flatte pas d’une influence illusoire sur tes camarades, ou d’une ambition démesurée que tu n’as pas: ce serait plus fâcheux encore; tu serais considéré comme un de ces dangereux arrivistes dont il faut refréner l’ardeur, dont on peut tout craindre.
Ne sois pas trop aimable; ne sois pas timide, là est l’essentiel. Songe que toutes les fois que tu seras en présence d’un homme dont dépendra ta destinée, auquel tu viendras demander quelque chose, un combat obscur se livrera. Tu seras comme un guerrier désarmé qui attaque seul une immense ville fortifiée. Pour ne pas mourir, ne perds jamais de vue la conscience favorable que tu as de toi-même.
LE PRESTIGE DU MONDE
Tu seras invité certainement à quelque soirée, chose très honorifique dans ta situation. Cela te permettra d’écrire à tes parents: «Je vais beaucoup dans le monde, ces temps-ci.» Et la vision qu’ils auront aussitôt de toi, récitant des vers devant une cheminée, sous les lustres, parmi les acclamations de femmes couvertes de bijoux, sera douce à ces cœurs simples.
Il se peut, il est vraisemblable que tu aies un habit. Si tu n’en possédais pas cependant, sache qu’il est, rue Saint-André-des-Arts, une boutique modeste où tu pourras en faire achat, moyennant une somme dérisoire. Là, une foule d’habits reposent, couchés les uns sur les autres. Certainement il en sera un à ta taille. Tu l’essaieras dans la boutique même. Veille pendant cette minute à ce qu’on ne t’aperçoive pas de la rue. Mais ce serait un bien grand hasard si mademoiselle Sorel ou la comtesse de Noailles passaient justement par là et regardaient à travers les carreaux.
Tu entreras dans le monde, ivre de fierté et tremblant de peur. Tu t’émerveilleras d’abord que tout aille si bien, que tu puisses saluer avec autant d’élégance, être présenté à des gens importants, prononcer des paroles suffisantes, serrer la main à droite et à gauche. Le sourire de la maîtresse de maison aura eu l’air de te marquer une estime particulière. La médiocrité incroyable des propos que tu entendras te rassurera peu à peu, te rendra l’estime de toi-même perdue dans la détresse du début.
Alors, tu verras, dans un coin, un homme semblable à toi, mais plus modeste, plus timide, plus épouvanté, avec un habit frère du tien. Son œil triste, son attitude gênée, quelques mots prononcés à voix basse sur l’extrême chaleur, mendieront une parole de toi. Tu pourrais lui donner ce que tu cherches toi-même, un appui, le sentiment qu’il n’est pas absolument seul. Mais non! dans ta folie orgueilleuse, tu le mépriseras, tu pactiseras avec les hommes élégants, au nœud de cravate impeccable, avec la foule des ennemis.
Plein de ta confiance en toi retrouvée, tu feras quelque démarche hardie, tu traverseras le salon, tu apercevras ta silhouette dans une glace et tu n’en seras pas mécontent.
Cela durera jusqu’à la minute où tu auras regardé trop attentivement une jeune fille, une jeune fille dont le costume compliqué, les cheveux fins, la grâce délicate résumeront pour toi tous les charmes du monde parisien. Tu verras son regard froid et attentif, plein de curiosité, longuement fixé sur tes pieds. Ce regard sera sans mépris, sans ironie même, ce sera un regard qui constate, qui enregistre. Il enregistrera la forme surannée de tes bottines, la chute maladroite de ton pantalon.
Pour la première fois de ta vie tu penseras à tes pieds et à leur grande importance.
Avec une moue imperceptible, le visage charmant se sera détourné pour jamais. Tu regarderas autour de toi et tu t’apercevras que toutes les bottines voisines sont vernies et semblent neuves, tandis que les tiennes sont seulement cirées avec soin et déformées par des marches anciennes.
Un horrible génie de comparaison naîtra tout d’un coup dans ton âme. Tu auras honte de tes cheveux trop longs, de ton col trop large, de ton gilet trop étroit. Ton pantalon te sera odieux parce qu’il n’aura pas de pli. Tu haïras ta mère ou ta sœur parce qu’elle t’aura donné tes boutons de manchettes. Ton habit se sera soudain fané sur ton dos; une tache que tu n’avais pas vue, se mettra à briller comme un phare. Le parfum de la benzine s’élèvera de tes gants nettoyés.
Tu chercheras en vain celui que tu avais reconnu comme un homme de ta race, pour t’affliger avec lui de la stupidité immense des gens du monde. Trop tard! il aura déjà fui.
Crois-moi. Gagne alors le buffet. Ces petits avantages que sont le vin et les gâteaux t’y attendent. L’être grossier qui est en toi pourra se dire que la soirée n’a pas été absolument perdue si le champagne était bon. C’est une curieuse illusion qui te fait croire que le maître d’hôtel te suit de l’œil et compte ce que tu prends. Cet homme solennel est sans ironie, et pourquoi serait-il avare de richesses dont il dispose, mais qui ne sont pas les siennes?
Il sera deux ou trois heures du matin quand tu sortiras. Les voitures, la nuit, coûtent un prix exorbitant. Tu rentreras tristement à pied. Mais, à mesure que tu t’éloigneras, tu t’apercevras que ton pas résonne avec autorité dans la rue vide, ton habit retrouvera son prestige perdu, tu entr’ouvriras même ton pardessus pour qu’un passant l’aperçoive et ait une haute idée de cette élégance.
La fatigue, le champagne et ta jeune imagination te donneront le sentiment d’une vie mondaine de plaisirs. Et malgré tes déboires, quand tu arriveras à ta porte, tu sonneras avec un certain orgueil et la négligence du noceur blasé.
POSSIBILITÉ DE FAIRE FORTUNE PAR LE JEU
Les déceptions du monde inclineront ton esprit à des réflexions amères. Vers cette époque, longeant le fleuve d’or, de billets de théâtre et d’amour qui coule entre la Madeleine et la Porte Saint-Martin, tu rencontreras un ami peu connu de toi, qui te tutoiera et t’offrira de te protéger. Tu lui raconteras tes ennuis et il rira, te tapera sur l’épaule en t’affirmant qu’il peut te faire gagner beaucoup d’argent. Il te conduira dans des cercles. En ne jouant que sur certains coups sûrs, l’homme patient et qui a de la volonté gagne sans aucun risque, te dira-t-il.
Tu glisseras, plein d’anxiété sur son sort, une pièce de cinq francs sur un de ces coups. Un hasard très rare voudra justement que tu perdes malgré toutes ses prévisions. Une somme plus importante, confiée à ton nouvel ami partant pour les courses, disparaîtra de la même manière, contrairement au calcul et à la raison.
Cela vaut mieux. Seuls, peuvent vivre du jeu, des personnages passagers, sans autre but précis que celui d’avoir de l’argent, sans foi en eux-mêmes. Tu n’es pas de ceux-là. Ne regrette ni l’illusion du luxe que donne le cercle, ni le dîner qui ne coûte rien, mais qu’il faut payer de conversations avec des vieillards, épaves de tous les mondes, que l’on ne trouve que là.
Renonce au salon solennel où il y a tous les journaux illustrés, à l’orgueil d’être connu par des domestiques en uniforme.
Les cartes à jouer ont un double visage. Pour avoir tes quelques sous, elles te tendent des billets de banque. Ne te laisse pas prendre à cette ruse grossière.
LES PETITES ANNONCES:
EMPRUNTS, BEAUX MARIAGES, MAITRESSES DÉSINTÉRESSÉES
En lisant le journal, un samedi, tu découvriras que la vie est riche et qu’elle s’offre à toi dans son infinie variété.
Petites annonces du journal, vous êtes le paradis des espérances! Après t’être émerveillé de l’extraordinaire prospérité du commerce des vieux dentiers, tu liras avec allégresse l’offre d’un monsieur qui offre à n’importe qui de prêter n’importe quelle somme d’argent.
Paris est plein de philanthropes qui ne demandent pas mieux que de favoriser de jeunes écrivains comme moi, te diras-tu. Le tout est d’être en relation avec eux; le journal est pour cela un commode intermédiaire.
Ce philanthrope habite très loin, dans un faubourg. Sa maison est une misérable maison ouvrière. C’est sa femme qui vient ouvrir la porte et elle regarde anxieusement celui qui arrive comme si on venait l’arrêter. Le philanthrope est derrière un petit bureau; il est mal vêtu et mal rasé; il demande sévèrement au visiteur ce qu’il veut.
Tu crains de t’être trompé, tu balbuties, tu parles confusément d’un emprunt possible. Alors l’homme sourit; il a vu d’un coup d’œil que tu es honorable, il comprend que tu as de l’avenir; il demande de quelle somme tu as besoin. Tu dis un chiffre: cinq cents francs par exemple. Il rit aussitôt parce que c’est une toute petite somme très facile à prêter.
Tu le suis des yeux; l’argent est là dans un tiroir, il va te le donner tout de suite. Quel philanthrope!
Il te promet en effet de te le donner, mais dans trois jours seulement. Il a une absolue confiance en toi, mais les affaires sont les affaires. Il faut qu’il ait d’ici là une fiche de renseignements: c’est une simple formalité, l’usage de la maison. Les frais de cette fiche que donne une agence sont à la charge de l’emprunteur, bien entendu. Tu trouves cela trop légitime et tu lui donnes avec joie une somme qui varie entre trois et quinze francs. Vous vous quittez les meilleurs amis du monde et il doit t’écrire le surlendemain.
Tu n’en entends plus jamais parler.
Si tu en conçois quelque regret, console-toi en songeant que le philanthrope prêteur d’argent n’aurait peut-être pas dîné ce soir-là, ainsi que sa femme et ses enfants, sans l’argent de ta fiche. Et il ne t’a trompé en somme qu’à demi. Il a des renseignements sur toi: il sait désormais que tu es un homme honorable. Celui qui vous offre à dîner n’est-il pas toujours honorable?
Il y a aussi, dans les petites annonces, de beaux mariages et des maîtresses désintéressées. Tu pourras te dire, qu’en effet, une foule d’admirables jeunes filles sans relations, d’étrangères aux yeux langoureux, de femmes désireuses de nouveauté mettent des annonces dans le journal.
Cette distraction est inoffensive. Elle ne coûte qu’une boîte de papier à lettre élégant, des timbres, des démarches à la poste restante. Tu iras dans des kiosques d’omnibus, tenant à la main soit un bouquet de fleurs, soit un numéro du journal, comme signe de reconnaissance. Il t’arrivera d’y trouver une femme ayant passé la cinquantaine qui te fera fuir aussitôt. Il t’arrivera de te tromper, d’aller parler à des dames qui attendent simplement l’omnibus et d’être fort mal accueilli. Il t’arrivera d’être en butte à la moquerie de plusieurs jeunes gens, auteurs des lettres que tu as reçues et qui seront venus guetter ta déconvenue.
Peut-être un jour, sur l’offre d’une dot de plusieurs millions, iras-tu dans une agence matrimoniale. Mais quand une personne âgée, en te regardant bien en face, te demandera combien tu gagnes par an, tu te troubleras, tu diras qu’il ne s’agit pas de toi, que tu viens de la part d’un de tes amis fort riche et tu t’en iras en maudissant les petites annonces, ce marché trompeur de l’espoir, à un franc soixante-quinze la ligne.
FAUT-IL AVOIR UNE SITUATION?
Tu chercheras une situation et voilà le plus grand danger qui te guette, ta vie ou ta mort, selon ton étoile bonne ou mauvaise.
Sur les dix personnes auxquelles tu te seras adressé, amis de ton père, députés de ton pays, vieilles dames qui ont beaucoup de relations, il y en aura neuf qui te promettront de faire des démarches et de t’écrire bientôt et dont tu n’entendras plus parler. Tu n’en seras qu’à demi fâché, l’état de celui qui cherche une situation est agréable parce qu’il est au bord de l’imprévu.
Mais la dixième personne, un homme bienveillant, oisif et protecteur, sera saisi pour toi d’une mystérieuse activité, d’un inquiétant désir de te voir casé. De quelle reconnaissance ne devras-tu pas être chargé à l’égard de ce terrible ami! Il fera des visites avec toi, écrira des lettres élogieuses sur ton compte, et cela sans raison, à cause de la sympathie personnelle que tu lui auras inspirée. Il t’annoncera enfin qu’il a trouvé une situation sérieuse, un poste sûr.
C’est alors qu’il te faudra un grand courage.
Ce poste sûr, tu dois le refuser, si quelque espérance est en toi, si quelque vertu t’anime. Mieux vaut déjeuner encore pour quelques sous, être un sujet de colère pour ta repasseuse, courir dans la rue lorsqu’il fait trop froid, ne plus revoir l’ami de ton père actif et bon.
Tout jeune homme qui vient à Paris trouve cette situation. C’est une machine quelconque aux rouages inexorables, société industrielle, grande maison d’édition, compagnie d’assurances où il est jeté et broyé pour cent cinquante francs par mois avec la certitude d’en avoir deux cents dans dix ans.
N’accepte pas, meurs plutôt.
Surtout ne te dupe pas toi-même en acceptant à titre d’essai pour deux ou trois mois. La servitude dans laquelle tu tomberais, l’amitié de tes compagnons médiocres, les petits bonheurs du dimanche feraient rapidement de toi un lâche dont les désirs sont bornés. Tu perdrais l’habitude de l’effort véritable, qu’on accomplit pour soi-même, librement. Peut-être finirais-tu par croire que tes sept heures d’écriture constituent un louable travail. Tu serais invité dans de petits appartements par d’autres employés où des femmes laides mais laborieuses font le ménage, préparent le dîner. Le charme de la pauvreté propre et honnête te saisirait. Tu te trouverais des prétextes pour attendre les cent cinquante francs du mois suivant. Il te faudrait plus de force pour vaincre l’espérance misérable de ces cent cinquante francs, qu’il ne t’en a fallu pour vaincre ta province coalisée et venir à Paris.
N’accepte que des situations incertaines. Les nouveaux journaux, les théâtres qui se fondent, les cabinets des ministres, si cela t’est possible, doivent être plus désignés à ton ambition, parce qu’ils sont passagers par leur nature. Tes maîtres n’exigeront pas trop de toi pour que tu n’exiges pas trop d’eux-mêmes. Ce seront des hommes dans ton genre avec quelques années de plus.
Ne prête pas d’attention au mépris apparent que pourront te témoigner des médiocres, parce que tu ne gagnes pas un argent régulier.
Si tu rencontres un ami arrivé, jadis semblable à toi, aujourd’hui bon fonctionnaire, richement marié, et s’il te prend en pitié à cause de ton état instable, appuie-toi, pour résister à son hypocrite sympathie, sur l’amour de toi-même, comme sur une colonne de marbre. Pardonne-lui l’excès de bonté qu’il te témoigne puisqu’il ne soupçonne même pas quelle hauteur tu veux atteindre.
LA RICHESSE QUI DONNE L’AMITIÉ
Tâche d’avoir des amis.
On les acquiert d’abord par son visage bienveillant, la facilité qu’on a à saluer des gens peu connus, à serrer des mains qui se tendent. Le goût des conversations sympathiques, l’amour qu’on a des autres et de soi-même font vite que beaucoup de gens ont du plaisir à vous voir.
Mais ce n’est pas assez. Il faut choisir. Ne laisse pas au hasard d’une rencontre, à un voisinage, le soin de te donner des amis.
Une fois que tu auras élu un ami dans ton cœur, ne crains pas de l’importuner par des visites inattendues, des politesses excessives. Ne te laisse pas rebuter par sa froideur. Tu lui apportes, avec la prédilection de ta sympathie, une immense richesse, la même que tu attends de lui. Il comprendra forcément à la longue quel avantage vous avez tous deux à ce commerce idéal.
Ce n’est jamais une aide matérielle que tu dois attendre de l’amitié. Garde-toi par exemple d’emprunter de l’argent à ton ami, même si tu l’as entendu déclarer plusieurs fois que l’argent est une chose méprisable, que lorsque l’un en a, l’autre doit en avoir, etc. On ne sait jamais jusqu’où plongent les racines de l’intérêt. Observe une semblable réserve si ton ami est très riche.
Les biens de l’amitié sont plus précieux que n’importe quelle somme d’argent. Ils sont le sentiment que l’effort est partagé, que l’action solitaire qu’on accomplit est agrandie par la sympathie de l’ami, que l’injure qu’on reçoit, l’échec qu’on éprouve est diminué, rendu insignifiant ou plaisant par les commentaires favorables qu’en fait l’ami.
Rends avec soin ce qui t’est donné dans ce domaine. Intéresse-toi aux moindres faits de la vie de ton ami, au récit de ses amours, aux détails de son budget, à ses souvenirs de service militaire.
Ne dis jamais de mal de lui, car tout se sait. Surtout n’en pense pas quoi qu’il fasse. Aie pour lui la même indulgence que pour toi.
S’il a une maîtresse, ne lui fais pas la cour. Elle se hâterait de l’en prévenir, en amplifiant ton audace, en transformant en perfidie ton goût naturel des femmes. Ne va pas non plus être trop froid à son égard, ne la regarde pas avec une complète indifférence. Elle te considérerait alors comme un mortel ennemi, elle t’accuserait de vouloir la faire rompre avec son amant et il lui serait très aisé de te brouiller avec lui: l’amour a toujours le pas sur l’amitié.
Fais donc entendre une bonne fois à cette maîtresse par quelque parole à double sens que c’est elle que tu aurais aimée si l’amitié sacrée ne vous avait pas séparés irrévocablement. N’en parle jamais ensuite. Sa vanité sera satisfaite et elle attribuera tes indifférences pour elle à un scrupule sublime.
N’attends aucun service de tes amis. Quand ils demanderont quelque chose pour toi, ce ne seront que des choses très modestes, bien au-dessous de ta valeur. Tu t’étonneras que des êtres qui t’aiment, dont tu as éprouvé les sentiments, te méconnaissent ainsi, ne te jugent digne que d’avantages tellement médiocres que tu ne pourrais les accepter sans honte.
Cela tient à ce qu’ils ne te situent pas dans la vie. L’amitié leur a révélé tes faiblesses. Ce sont elles qu’ils voient, plutôt que tes qualités.
Seuls, des hommes que tu connais à peine oseront te rendre de vrais services. Tu auras à leurs yeux le prestige d’un talent qu’ils ignorent, dont ils ne savent pas les petits côtés.
Tes amis ne peuvent t’offrir que la douceur de la main tendue, des projets qu’on fait ensemble, des espérances qu’on partage, le plaisir inestimable de se raconter l’un à l’autre.
Et c’est bien assez.
Mais, crois-moi, garde-toi de t’enorgueillir d’amitiés puissantes ou illustres. Ta force est dans les liens qui t’unissent à ceux qui sont semblables à toi, seraient-ils plus humbles même, à la troupe famélique de ceux que la vie n’a pas favorisés, aux poètes des hôtels garnis à deux francs, aux écrivains qui habitent au sixième étage, aux auteurs dramatiques qui se font comédiens pour vivre.
Sache bien que ces modestes compagnons avec leurs redingotes usées, leurs bottines où passe l’eau, leurs cheveux longs, ont une influence plus véritable que tous les hommes arrivés avec leurs paroles conventionnelles. Car leur désintéressement les précède et les défend, car seuls les cris qui partent d’en bas peuvent monter très haut et être entendus très loin.
LA FORCE DE L’HOMME JOYEUX
Il faut une grande force d’âme pour sentir, quand il fait froid, les bouffées chaudes des cafés devant lesquels on passe, où il y a des nappes blanches, des boissons qui miroitent et où l’on ne peut pas s’arrêter.
Il est ennuyeux de ne pas manger à sa faim, dans le petit restaurant où l’on paie, d’être privé de dessert comme quand on était enfant et qu’on était puni, de regretter les vingt centimes que le café coûte en supplément.
Il est ennuyeux de répondre à ses amis qui s’en vont en bande à Bullier qu’on est fatigué, qu’on a mal à la tête, alors qu’on a une envie folle de participer aux élégances de ce lieu, parce qu’on ne peut disposer de la petite somme que coûte l’entrée!
Réclamations du propriétaire et du tailleur, papier qu’apporte l’employé de Dufayel, serviettes trouées, bottines ressemelées, odeurs de bois moisi, vous brisez le courage des cœurs les mieux trempés.
O jeune homme, développe en toi ton allégresse, ta gaîté; sois, en dépit des événements et de la mauvaise fortune, un homme joyeux.
L’homme joyeux est fort, même s’il est laid et mal vêtu, parce qu’il rit de celui qui est beau et élégant. L’homme joyeux regarde bien en face, serre la main très fort et fait comprendre tout de suite qu’il est joyeux.
Lorsqu’il va dîner dans la maison du riche, il n’est pas sensible à l’ironie discrète, mais réelle, du laquais rasé qui prend obséquieusement son pardessus et qui en regarde la doublure déchirée, parce que, par son geste, par son attitude, il a montré qu’il savait bien que la doublure était déchirée, que cela lui était égal, qu’il en riait, et que par-dessus le marché il riait du laquais rasé et de son pauvre métier. L’homme joyeux n’a pas de fausse honte si le riche offre de lui prêter de l’argent, même s’il le fait à la manière habituelle des riches, d’une façon ostensible, humiliante, comme une aumône. Il accepte et il a raison, car il sait que ce riche est un médiocre oisif, tandis que lui travaille de sa pensée. Il considère que c’est là un bienfait général que cette richesse, au lieu d’être jouée aux cartes, au lieu de payer des livrées, des tapis, des bijoux, au lieu de servir à entretenir un luxe criard, lui permette d’acheter des livres, un chapeau, des souliers, de donner vingt francs à une petite femme qui passe et qui n’a pas d’argent et il rit de l’humiliation qui lui est imposée par ce passage de la richesse d’une main dans l’autre, qui est une forme de la justice.
Il n’aura qu’à se souvenir de Baudelaire et de ses créanciers, de Verlaine dans les cafés du quartier latin. Il pourra se dire, en voyant passer des voitures élégantes, que les biens les plus charmants, la lumière, la richesse des visages, la beauté de la ville sont à tous, qu’on voit mieux Paris quand on est à pied. Ainsi il ne connaîtra pas de la vie seulement la forme extérieure, la surface: il pénétrera jusqu’à son cœur par les ruelles tortueuses où il y a plus d’hommes qui vivent à mesure qu’elles deviennent plus étroites. Il saura plus de choses parce qu’il aura eu moins d’argent.
L’homme joyeux rira de l’avarice des puissants, de leur soif de garder jalousement ce qu’ils ont acquis; il rira des conventions modernes, des efforts immenses vers des buts mesquins, des décorations, des honneurs, de la gloire dérisoire d’être directeur de quelque chose, préfet ou ministre: il rira des poètes officiels, des cuistres assermentés, des gérontes orgueilleux, des académiciens, des pontifes, de tous les mornes adorateurs de la médiocrité, de tout ce qui est immobile, figé, esclave.
Y a-t-il une fin à ta course? Le petit appartement que tu conquerras par bien des efforts, les meubles de Dufayel, les livres achetés un à un, les portraits d’actrices dans des cadres à bon marché, résisteront-ils à l’assaut des créanciers, ou seront-ils emportés ou dispersés? Ne seras-tu pas débordé par l’étrenne de la concierge, la feuille bleue de l’impôt, le fiacre imprudemment offert, le prix du pétrole et du charbon? Ne sentiras-tu pas, un soir, un immense écœurement pour la nourriture des bouillons Chartier, ton escalier où il y a des pots de lait à chaque étage, ton logis mal éclairé et trop étroit?
As-tu vraiment du talent? Chacun le saura-t-il un jour? Ou ta maîtresse et un ou deux amis qui fondent avec toi des revues, en seront-ils seuls persuadés? Cette théorie est-elle bien vraie qui dit que la chance passe tôt ou tard pour chacun et qu’il suffit de l’attendre et de l’aider?
Trouveras-tu ton repas quotidien, loup de la fable? Ne regretteras-tu pas le collier du chien? Atteindras-tu le but, coureur?
O jeune homme, ô mon frère, ici s’arrête ce que je sais.
Plusieurs fois déjà je t’ai vu passer, je t’ai guetté et suivi dans la rue, afin de presser ta main. Et j’avais envie de m’élancer vers toi et de te dire:
«Je sais. Comme la mienne autrefois, ta lampe fume à cause de la mèche qu’une femme de ménage négligente mouche mal. Il y a des cendres sur le foyer, une légère odeur de suie, une déchirure dans le tapis et peut-être aussi redis-tu, le soir, comme je l’ai fait, ces vers admirables:
La maîtresse a quitté l’amant A cause de l’appartement[2].
[2] Ces vers sont du poète GABRIEL DE LAUTREC.
«Mais va, il y a des poèmes meilleurs encore et plus joyeux et une foule de tapis neufs dans les grands magasins. Du reste, la meilleure beauté n’est pas plus dans le luxe de l’endroit où l’on vit que dans le regard d’une maîtresse. Une belle lumière peut briller, même si la femme de ménage n’a pas nettoyé la lampe et si la mèche fume, tachant de poussière noire les portraits aimés...»
Mais je n’ai pas osé. Devant toi, jeune homme pauvre, une grande timidité m’a saisi, je me serais nommé et tu m’aurais dit:
«Qui êtes-vous?»
Et puis, par la puissance d’une invraisemblable espérance, n’aurais-tu pas souri de mes paroles?
Et puis, quand je t’aurais dit la nécessité d’un effort patient et quotidien pour résister à tous tes protecteurs et ne pas obtenir les palmes académiques, peut-être, écartant ton pardessus et me montrant ta boutonnière, m’aurais-tu répondu avec orgueil.
«Je les ai.»
Aussi je t’ai regardé t’éloigner, chétif et mince, parmi les omnibus terribles, les maisons immenses. Tu n’avais pas l’air de connaître ta petitesse; tu tenais ta canne comme une épée. Et j’ai admiré avec quelle autorité peut résonner sur le pavé de la rue une bottine où il y a un trou.
TABLE DES MATIÈRES
La conquête des femmes.
Préface 3 Grande importance des femmes 9 Prestige d’une mauvaise réputation 15 Facilité des femmes 21 Est-il indispensable d’être riche? 27 Choix du milieu 33 Recherche de la femme idéale 39 La première impression 43 Rapports du bonheur et des vêtements qu’on porte au moment où on est heureux 47 Méthode sentimentale: théorie des âmes-sœurs: danger du parapluie, etc. 55 Méthode de la dissimulation 65 Méthode de la prophétie et de la magie 71 Méthode de la puissance d’attraction 77 Méthode du viol 81 Méthode du cynisme (art de tromper) 85 Les comparaisons 93 L’homme qui n’a qu’une femme 97 Plaisirs physique (les simulacres) 101 Une femme en attire une autre 107 L’insistance et l’occasion 113 Les femmes grosses 117 Force que donnent la crédulité et l’ignorance 121 La maîtresse et les amis 129 L’indiscrétion, les confidents, les bonnes 137 Force que donne l’absence de jalousie 143 Les rendez-vous 149 Absurdité de la pitié 155 Les maîtresses laides 159 Étrange prestige des actrices 163 Dufayel 169 La confiance en soi 173 Réussit-on par les femmes, ou vous empêchent-elles de réussir? 177 Les aventures en chemin de fer 181 Les bienfaits 187 Supériorité des femmes rosses 191 La ligue contre le bonheur 195 Rapports entre les femmes et les choses de la pensée 199 Divers 203 La fourmi ailée 207 Rupture 211 Le plus grand ennemi 217 Le désir 221
Conseils à un jeune homme pauvre qui vient faire de la littérature à Paris.
De l’hôtel garni 229 La question d’argent 235 Importance des habits 241 Les maîtresses 243 Manière de se conduire avec les hommes influents 249 Le prestige du monde 253 Possibilité de faire fortune par le jeu 259 Les petites annonces: emprunts, beaux mariages, maîtresses désintéressées 261 Faut-il avoir une situation? 267 La richesse qui donne l’amitié 271 La force de l’homme joyeux 277
ÉMILE COLIN ET Cie--IMPRIMERIE DE LAGNY
E. GREVIN, SUCCr
Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE
DERNIÈRES PUBLICATIONS
CLAUDE ANET Notes sur l’Amour 1 vol. FERDINAND BAC Le Fantôme de Paris 1 vol. RENE BEHAINE Histoire d’une Société 1 vol. JULES BOIS Le Vaisseau des Caresses 1 vol. ALFRED CAPUS Histoires de Parisiens 1 vol. LOUIS CODET La petite Chiquette 1 vol. MICHEL CORDAY Mariage de demain 1 vol. LÉON DAUDET La Lutte.--Roman d’une guérison 1 vol. GUSTAVE FLAUBERT La «première» Tentation de saint Antoine (1849-1856). Œuvre inédite publiée par Louis Bertrand 1 vol. GUSTAVE GEFFROY L’Idylle de Marie Biré 1 vol. JULES HURET En Allemagne: De Hambourg aux Marches de Pologne 1 vol. GUSTAVE KAHN Contes Hollandais 1 vol. HENRY KISTEMAECKERS Monsieur Dupont chauffeur 1 vol. GEORGES LECOMTE L’Espoir 1 vol. MAURICE MAETERLINCK L’Intelligence des Fleurs 1 vol. VALENTIN MANDELSTAMM Un Aviateur 1 vol. VICTOR MARGUERITTE Jeunes filles 1 vol. OCTAVE MIRBEAU La 628-E8 1 vol. ÉDOUARD ROD L’Ombre s’étend sur la Montagne 1 vol. ÉMILE ZOLA Correspondance.--Les Lettres et les Arts 1 vol.
ENVOI FRANCO PAR POSTE CONTRE MANDAT
8988.--Imp. Motteroz et Martinet, rue Saint-Benoît, 7, Paris,