‹ La conscience dans le mal: romanChapitre 2 sur 35 · II

II

Un vigoureux gaillard, très roux, très grand, les cheveux drus plantés bas sur le front très large... Et quelle carrure! A cette impression de force bien assise, trop sûre d’elle-même, le regard des yeux verts apporte un tempérament par quelque chose de franc, d’une franchise jeune, dont la physionomie est comme illuminée, par quelque chose de très clair et de très pur. Il y a de la pitié dans ce regard.

Pour l’instant, Mathieu Delannes, rencogné dans un compartiment poussiéreux de chemin de fer, s’ennuie fort. C’est une journée d’été, en Normandie, et les stores baissés, battant sur les fenêtres ouvertes, n’empêchent guère la chaleur de se manifester. Delannes suffoque et le roman policier qu’il s’oblige à lire ne l’intéresse pas. Il s’est tiré facilement, brillamment, paraît-il, de l’épreuve du baccalauréat et va rendre compte de ses lauriers à M. Jacques Mesnard, son oncle, son seul parent.

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Depuis quelques moments, on aperçoit la mer. Voici que le train s’arrête. Mathieu confie sa valise à un employé de la petite gare et saute sur le quai. Bientôt après, une carriole l’emporte sur la route blanche.

«Belle journée, monsieur Mathieu, pour votre arrivée!

--Un peu chaude, Louis... Comment va mon oncle?

--Oh! Monsieur est toujours de même: sa goutte, ses douleurs... Il ne sort pas beaucoup. Rien de changé, comme vous voyez.

--Et mon ami Hourgues?

--M. Hourgues se porte bien, Madame et la petite aussi. Ah! des braves gens, ceux-là, on peut le dire, et qui n’embêtent pas le monde. Un gérant, voyez-vous, c’est tout bon ou tout mauvais. M. Hourgues, il me parle comme à un ami, et j’ai beau être cocher, il me serre la main. C’est pas monsieur votre oncle qui saluerait un domestique!»

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Le trot vif du cheval, de légers tourbillons blancs, un ciel bleu pâle, envahi de lumière, les champs longuement étendus, des bêtes, des verdures légères, tout un paysage familier à Delannes et qu’il aime... Une heure durant, les cahots coupent sa causerie avec Louis. Il est heureux de retrouver le vieux cocher au parler franc qui, jadis, lui apprit à grimper aux arbres, à marcher sur les mains, à nager, à monter à cheval, à conduire, et sous la surveillance duquel il tua son premier lapin.

Là-bas, ce bosquet touffu de marronniers marque la fin de la course. Il jette de l’ombre sur un large gazon bordé de plates-bandes aux diverses teintes, devant une haute façade grise, sans style, d’aspect sérieux et bourgeois. C’est la maison natale de Mathieu. Les roues de la carriole grincent contre le gravier avec un bruit connu, en franchissant la grille, en contournant le bassin aux carpes, en s’arrêtant au seuil où deux grands vases ornés ont presque disparu sous les entrelacs, festons et guirlandes d’une somptueuse vigne vierge qui rougit déjà.

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Delannes met pied à terre, sans se presser, tranquillement. Il a pourtant un cri de joie en voyant paraître, les bras tendus, cet homme grisonnant dont le regard bleu garde tant de jeunesse:

«Mon ami Hourgues!

--Mathieu, vous voilà dans une forme splendide! Vos succès ne vous ont pas fatigué.

--On parlera de ça plus tard; embrassons-nous d’abord.

--Je sens que vous crevez de soif. Venez boire dans mon bureau; Lucie et la petite nous y rejoindront; elles sont sur la plage; on ne vous attendait pas si tôt... Mais j’oublie de dire que votre oncle est dans sa bibliothèque, prêt à vous faire bon accueil.

--Quand je serai lavé, changé, j’irai le joindre. Maintenant, vous devinez juste, Hourgues: il me suffira de boire frais.»

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