‹ La conscience dans le mal: romanChapitre 30 sur 35 · XXX

XXX

Au cours de cette semaine, Mathieu s’était retrouvé plusieurs fois avec Mme Randal. De son dîner chez les monstres, il ne lui avait parlé que pour en décrire la tristesse pesante.

«Pourquoi donc vous y être rendu? Boucbélère s’imagine qu’il fait plaisir aux gens en les invitant, mais chacun n’est pas de son avis. Moi, je me sentais déjà les nerfs à vif; j’ai refusé...»

Elle paraissait inquiète, agitée, prête à quelque folie, à toutes les imprudences, et n’en donnait d’autre raison que le changement survenu en l’humeur soudain adoucie de James.

«Depuis deux jours, disait-elle, j’ai peur: on croirait qu’il se repent, qu’il va me demander pardon de quelque chose. Il ne me heurte pas, il ne tâche plus de m’exaspérer, il a des attentions que je ne lui connaissais pas... J’ai peur.»

Quoi que Mathieu pût lui dire, sa conclusion ne variait guère: elle avait peur, et cette peur se manifestait par des paroles déraisonnables, par de beaux projets, fiévreusement construits, qu’elle démolissait par un éclat de rire.

· · ·

Or, le samedi matin, comme Mathieu était seul dans son bureau, Ida, retenue par quelque surveillance nécessaire, ne devant pas venir, il reçut, vers dix heures, le billet suivant, porté par un palefrenier du cirque:

MONSIEUR DELANNES,

Je vous serais très obligé de passer au camp. Il s’agit d’une affaire importante pour vous et pour moi. Je vous attendrai de 2 heures à 7 heures. La prairie n’est pas plus longue à traverser dans un sens que dans l’autre, mais il faut, je vous assure, que ce soit vous qui veniez me trouver et non pas moi qui me rende chez vous.

Je vous verrai bientôt.

JAMES RANDAL.

Que signifient ces lignes?... Le départ prochain du cirque oblige peut-être son directeur à régler certains contrats récents, mais en ce cas, James Randal s’adresserait d’abord à Jérôme Hourgues; d’ailleurs, une simple résiliation de bail explique-t-elle cette seconde phrase du billet: «La prairie n’est pas plus longue à traverser...» et la suite? Une plaisanterie? On ne pouvait le croire.

Il reprit la feuille commerciale chargée d’un en-tête bilingue. Écriture posée, très appuyée, signature nette, sans paraphe: tout cela, comme d’habitude.

Mathieu s’agaçait de ne rien tirer d’autre de ce texte, de n’y rien découvrir de sous-entendu.

«Le mieux est donc d’aller voir de quoi il retourne.»

Et, ce même après-midi, Delannes s’en fut vers le camp.

· · ·

«Entrez, monsieur Delannes. Je savais que vous viendriez: vraiment, je vous attendais. Il est possible que notre conversation soit longue. Asseyez-vous en face de moi.»

Ses yeux avaient peut-être beaucoup pleuré, son visage, ravagé de douleur, se glaçait, pour ainsi dire, en une fixité austère, très effrayante, où, malgré les traits osseux et la ridicule barbiche, on ne voyait plus rien de caricatural.

Mathieu sentit qu’il se passait quelque chose de grave.

«S’il s’agit d’une liquidation de nos comptes, monsieur Randal, dit-il aussitôt, Jérôme Hourgues me paraît plus...

--Il s’agit d’une liquidation, en effet, mais que nous traiterons de vous à moi. Je vais tâcher d’être clair et de rester calme.»

A ce moment, la porte du fond s’ouvrit, donnant passage à Ida Randal.

«Non, ne bougez pas!... Somme toute, James, je préfère parler moi-même.»

Sans tourner la tête, James Randal répondit:

«Comme il vous plaira, mais je voulais vous épargner cette émotion et cet effort de volonté, très durs pour une femme... Parlez donc, puisque moi je n’ai pu m’empêcher de vous parler.»

Elle appuya ses mains sur le bureau et, d’une voix toute simple, toute tranquille, qui ne tremblait pas:

«Monsieur Delannes, dit-elle, mon mari a découvert, je ne sais par quel procédé, que vous étiez mon amant. Il m’a interrogée, et, de ma bouche, en a reçu l’aveu. Il tient à nous apprendre ce qu’il compte faire.

--Vous savez, Madame, balbutia Mathieu, que je vous suis tout...

--Un instant... Comme je garde à James la plus grande reconnaissance, je crois qu’il est de notre devoir de lui laisser une entière liberté: nous n’avons qu’à l’écouter. Pensez-vous autrement?

--Je m’incline, Madame.

--Je vous en sais gré à tous deux, dit James, mais si vous avez à mon égard un sentiment sincère de loyauté, vous voudrez bien, quand vous parlerez, ne plus vous appeler Monsieur et Madame: des amants ne s’appellent pas Monsieur et Madame; quand ils le font, ils ont l’air de se cacher, de mentir encore un peu plus. Cela me troublerait l’esprit, et je tiens précisément à me dégager de toute influence.

--C’est juste,» dit Mme Randal.

Delannes se tut: son évidente stupéfaction répondait pour lui.

«A vous, Ida, reprit James Randal, je ferai encore un reproche: vous disiez tout à l’heure: «Il a découvert, je ne sais par quel procédé...» or, je n’ai usé d’aucun procédé: il n’en est aucun d’honorable; non, les bruits du camp me sont parvenus et je n’ai eu, ensuite, qu’à ouvrir les yeux, puis à vous interroger.

--Cette rosse de Rachel, bien sûr!...» murmura Mme Randal.

James préféra ne rien entendre.

«Asseyez-vous, Ida, je vous en prie, à côté de lui, là...»

Les mains jointes contre sa poitrine, les yeux levés, il se recueillit longuement, avant de parler, et ce regard, brillant de ferveur implorante, révélait à Mathieu ce que pouvait être un visage que la prière transfigure.

«Éclairez-moi, Seigneur!» murmura James Randal.

Page 1