‹ La conscience dans le mal: romanChapitre 5 sur 35 · V

V

M. Jacques Mesnard dormait son dernier sommeil, sous une plaque de marbre gris, dans un cimetière qui n’avait rien de la grâce du cimetière de village, tel qu’on se l’imagine volontiers. Monsieur le Maire le déclarait hygiénique et moderne; c’est tout dire en deux mots. D’ailleurs, Mathieu n’avait pu s’empêcher de penser que ce petit enclos, sec, propret, fermé de murs blancs dont le faîte se défendait de l’escalade par des tessons agressifs, convenait fort bien au vieillard défunt.

Nulle occupation pressante ne le rappelant, Mathieu ne rentra pas aussitôt à Paris. La lourde chute de neige de la veille et, sur ce linceul, un soleil radieux, le dessin net et nu des bois qu’il revoyait encore vêtus de vert ou de roux, la mer d’une teinte si fine et quelque chose de léger qui flottait dans l’air froid, donnaient au paysage un attrait nouveau qui faisait oublier Paris battu par les averses.

· · ·

«Je ne l’aimais pas, vous le saviez, mon ami. Pour quelle raison l’aurais-je aimé? Cependant je perds avec lui tout ce que d’autres appellent leur famille. Me voilà tout seul. Ma famille, c’est vous qui me la ferez, vous et les vôtres... J’y compte.

--Avec raison, répondit Jérôme Hourgues, mais n’oubliez pas que lui vous aimait bien, à sa façon, sans doute, qui était contrainte et désagréable (comme il pouvait aimer), sincère néanmoins. Il tenait à vous savoir très entouré, chéri de tous, heureux de vivre, heureux par l’ambition et le succès, heureux par l’amour.»

Et comme Mathieu l’interrompait, Hourgues reprit:

«Pas explicitement, non; il ne se fût pas permis d’être explicite et il lui déplaisait de parler longtemps de quelqu’un qui lui était cher. Ses phrases confuses me semblaient parfois d’une insupportable amertume... Un homme dur, je l’accorde, mais si perspicace! Se rendant compte de son aridité, de sa solitude de vieil arbre tordu, de sa stérilité, il vous souhaitait une vie abondante et féconde.

--Voyons, Hourgues! répondit Mathieu, d’une voix assez coupante, il est mort: n’en profitez pas pour le glorifier tout de suite, comme font les bourgeois.

--Je vais croire, dit Hourgues, que vous le regrettez vraiment.»

Ils parlèrent d’autre chose.

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«Et quels sont vos projets pour l’avenir? demandait Hourgues.

--Oh! je ne sais pas encore. Aller aux colonies, peut-être; y travailler. Là-bas, on trouve à s’occuper de tous côtés et de mille manières.

--C’est choisir une villégiature bien lointaine, lorsque, ici où nous sommes, vous en avez une sous la main.

--Vous voulez dire que mon oncle...

--Il m’en a fait part lui-même. Je me souviens de ses paroles: «Puisqu’il tient tant à être libre, ce gaillard, au moins que je lui en procure les moyens!» M. Mesnard vous a donc laissé Villedon et toute sa considérable fortune... Le bout du monde, c’est loin, mon cher Mathieu, le climat y fût-il incomparable... Installez-vous dans votre famille, car je n’oublie pas votre affectueux propos; installez-vous à Villedon.

--Afin d’y mener la vie de son dernier propriétaire? Ah! non, par exemple! Vous continuerez à gérer cette terre que vous aimez, n’est-ce pas, Hourgues? ainsi tout sera pour le mieux, et le Tonkin, le Tchad ou Tahiti sont des lieux d’exil d’où l’on revient sans peine.

--Je serai toujours votre gérant, Mathieu, puisque vous m’en priez. J’ai succédé à mon père dans cet emploi et vous remercie de m’y maintenir, mais je vous assure qu’il y a du travail, et de reste, du travail pour plus d’un, si l’on veut faire rendre à Villedon tout ce qu’il peut donner.

--Nous en recauserons,» dit Mathieu.

La dernière phrase de Hourgues l’avait surpris.

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