‹ La conscience dans le mal: romanChapitre 9 sur 35 · IX

IX

«Je voudrais parler à M. Randal,» dit Mathieu.

Il s’adressait à un nègre géant qui faisait les cent pas, un cigare à la bouche, devant une grille de fortune, peinte en vert. Le nègre émit un grognement, poussa la grille et indiqua du doigt une tente auprès de laquelle deux autres colosses noirs montaient la garde.

«Je voudrais parler à M. Randal.»

Mathieu donna son nom et fut introduit.

· · ·

«Soyez bienvenu, dit M. Randal; prenez un siège et parlons... Je dois établir beaucoup de questions avec vous.»

Cela fut dit lentement, par un homme de belle allure dont le visage sévère semblait, en effet, taillé dans du bois. Les joues, les lèvres étaient rasées; une mince et longue barbiche grise apportait quelque chose de caricatural à cette noble face, mais les yeux très clairs émouvaient aussitôt; ce n’était point là le regard fermé dont parlait Hourgues, il se trompait: ces yeux bleus, ces yeux liquides, ne cachaient rien. La bouche, d’un dessin sévère, se courbait en un sourire sans ironie, quelque peu désabusé. Cet homme osseux, à la peau tannée par le grand air, donnait une impression de force réservée, de calme voulu. L’ensemble imposait. Comme il cherchait évidemment ses mots, Mathieu l’interrompit et le pria de poursuivre en anglais. Ce fut donc en anglais que se fit le reste de la conversation.

«Merci: pour discuter de façon claire, je me sens plus à l’aise, mais mon ignorance est néanmoins trop honteuse; il convient que j’apprenne votre langue; croyez que je n’y manquerai pas, car un interprète trahit toujours: il ne sait pas être précis ou bien il fausse l’expression d’un sentiment... J’espère que notre présence dans vos bois et vos champs ne vous incommode pas exagérément. Jusqu’à présent j’ai traité toutes ces affaires avec votre gérant, M. Hourgues, un homme de premier ordre; il faut cependant que je vous les résume et vous demande quelques signatures indispensables. Comptez-vous faire à Villedon un séjour prolongé?»

Ils causèrent pendant près d’une heure.

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«Enfin, dit James Randal, pour présenter le sujet dans sa vraie lumière, qui me vient d’en haut, et pour vous permettre de bien comprendre, je dois expliquer le caractère de mon entreprise.»

Il regardait au delà de son interlocuteur; ses yeux si clairs, si purs, se fixaient sur un point très lointain et sa parole se ralentit...

«Je sais... directeur de cirque, ce n’est pas un très beau métier, et vous jugez durement, je pense, l’homme qui gagne de l’argent en montrant à ses semblables des acrobates, des clowns, des malheureux que Dieu a mis sur terre défigurés, des cavaliers qui poussent des cris en maîtrisant leurs chevaux difficiles, et qui tirent des coups de revolver ou lancent le lasso, des équilibristes et des danseurs de corde, et d’autres danseurs sur une scène, et des histoires sur un écran... (non, monsieur Delannes, laissez-moi parler: ne soyez pas poli, puisque je suis sincère)... tout ce monde que je traîne à ma suite, d’Amérique en Europe, que je traînerai plus loin encore. Et puis, vous ne devez pas aimer les moyens pratiques de l’entreprise: je veux dire les affiches de toutes les couleurs; les drapeaux agités, les fanfares, les discours qui servent à retenir, à rassembler, et les annonces qui occupent une page entière des journaux, comme pour célébrer une eau purgative, des pilules hépatiques ou un cirage nouveau, tous les procédés de propagande, de diffusion, d’écriture dans la mémoire de la troupe James Randal, du «Randal Circus», avec ses deux initiales qui se retrouvent dans les villes, dans les champs, le long des chemins de fer, dans les gares, les omnibus, les tramways et le métropolitain de Paris: R. C., en rouge, en vert, en bleu, en noir, sur tous les murs... R. C. pour qu’on nous attende impatiemment... R. C. pour qu’on se souvienne de nous, pour qu’on nous regrette, R. C. partout! Oui, cela ne peut que vous déplaire, et quand vous songez, ensuite, que le long de cette voie, j’amasse une fortune, vous protestez en votre cœur.

--Si je protestais comme vous le dites, interjeta Mathieu, vous aurais-je loué mes terres?

--Oui, quand même, je crois, car vous ne jugez pas mes manières d’agir déshonorantes, elles vous sont simplement désagréables. Pourquoi manquer une affaire, une bonne affaire, parce que l’homme qui vous la propose s’habille, se présente d’autre façon que vous?... Laissons cela. J’ai voulu me placer à votre point de vue; maintenant, permettez que je définisse le mien.

--Parlez, monsieur Randal.»

Mathieu, surpris par ce discours, le fut encore plus quand, pour achever ce qu’il avait à dire, James Randal se leva. Il marchait avec lenteur, de long en large de la tente, sa voix grave tremblait d’émotion... peu de gestes, mais ceux-là notifiaient bien sa pensée; une grande autorité, sûre d’elle-même, et toujours un regard obstinément perdu, éclairé peut-être par cette lumière venue d’en haut.

«Écoutez... Je suis un meneur d’hommes; ma mission, ici-bas, est de mener des hommes; ils m’écoutent de préférence à tout autre; ils me suivent, ils m’obéissent. En temps de guerre, j’aurais commandé des soldats... Dieu m’a épargné cet affreux devoir: je ne mène pas mes hommes à la mort, je les mène à la vie, à la vie complète; je les mène à se connaître... Une nuit, il y a très longtemps, un ami m’invita à l’accompagner dans un lieu public où l’on jouait, où l’on buvait, où des femmes dansaient impudiquement, sous le rayon des réflecteurs, où des acrobates faisaient frémir le peuple assemblé pour les voir, où des clowns leur succédaient afin de faire rire, et c’était le vice, alentour, l’ivresse, la luxure, et les hommes et les femmes semblaient des bêtes, et le mal régnait sur eux, mais aucun d’eux n’en avait conscience... Ils étaient perdus...

«Et alors, subitement, l’idée me vint de les sauver; l’idée, reçue ainsi par grâce, descendit en moi, s’approfondit en moi, me pénétra tout entier... Je me sentais devenu un être nouveau; ma vie se traçait devant moi comme un chemin difficile, très caillouteux, possible cependant, où il fallait être fortement chaussé, mais qui, je le savais, conduisait droit où je devais me rendre.

«Les malheureux!... ah! quelle pitié! voués à la mort de l’âme, plongés dans le vice et ne comprenant pas qu’ils s’y noyaient! Ils avaient presque disparu; l’eau sale où ils se plaisaient leur emplissait la bouche, leur fermait les yeux, pesait sur leurs oreilles. Comment auraient-ils crié, la bouche pleine? comment auraient-ils vu de leurs yeux aveugles, entendu de leurs oreilles sourdes?... Ils flottaient encore, pas pour longtemps, à coup sûr!... Je me penchai sur l’eau fétide dont la puanteur m’étouffait, je me penchai jusqu’à la limite extrême de mon équilibre, et, résolument, je les tirai par les cheveux!

«Ce premier geste, ce premier effort, non, il ne me sera pas compté: il était trop facile. On fait cela de tout son cœur, on y met toute sa vigueur... ensuite vient la tâche vraiment ardue. Ah! monsieur Delannes! réunir les éléments d’un music-hall modèle, d’un cirque gigantesque, original, bien ordonné, luxueux, qui fasse oublier les autres, qui forme le public, qui le blase, au besoin; entraîner cette tribu sur la vaste terre, la nettoyer de ses souillures dans le vent du voyage, la rajeunir, la maintenir au même point de haute moralité, de perfection technique, afin de décourager toute concurrence, cela figure un grand rêve, d’abord, puis un grand projet, mais qui suppose un robuste capital «argent» pour étayer le capital «volonté». J’étais pauvre, j’ai dû m’enrichir; le moyen, je l’ai cherché, je l’ai trouvé, enfin! dix ans de travail obstiné, assidu, régulier... Aujourd’hui, je touche au but, au seul but humain, car le but divin brille devant moi, très loin, comme une radieuse aurore. Je marche vers cette aurore, suivi de ceux-là qui me sont chers, qui sont les miens.

«Oui, nous passons par un monde où le vice règne en maître, or il ne faut jamais ignorer le maître, il faut l’avoir vu de près, à l’œuvre, dans son abjecte gloire. Puisque le mal se retrouve en tous lieux, pourquoi le fuir? où le fuirait-on? Résignons-nous plutôt à vivre avec lui, en gardant bien notre âme. Ainsi, ce temps d’épreuves, nous le vivrons, mêlés au mal, mais qu’importe à un cœur pur! Seul périra d’une mort honteuse celui qui eut le courage abominable d’avoir pleine conscience du mal et de s’y employer néanmoins; seul connaîtra l’enfer, sur terre et au delà, celui dont la conscience fut mise en éveil, et qui se jette dans le mal par plaisir diabolique et pour y chercher sa perdition...»

· · ·

Il annonçait, il prophétisait; son dur visage exprimait une certitude sereine, incluse au tréfonds de l’être, et l’on comprenait, à cet instant, que Jérôme Hourgues eût parlé d’un regard fermé.

Des pas, au dehors, interrompirent le singulier discours, puis une voix impatiente cria:

«James! avez-vous bientôt fini?

--Entrez,» dit-il.

Comme se relevait le rideau de la tente, il ajouta, en français:

«Ceci, monsieur Delannes, est ma femme, une compatriote de vous.»

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