Chapitre 5 Les travaux du Subatlantique
Dans le grand salon de la Septième Avenue, à Chicago, William Boltyn et sa fille prenaient le thé en tête-à-tête.
Entièrement meublé avec les plus récents modèles de Paris, les murs de laque blanche aux rehauts d’or repoussé, les tentures et les tapis de soie claire, éclairés par des lampes à incandescence disséminées dans un magnifique buisson de cristal polychrome, orné de tableaux de maîtres, ce salon n’avait guère son rival dans tous les États de l’Union.
Un luxe inouï présidait à l’agencement des moindres détails.
Le marbre des cheminées était incrusté de pierres précieuses.
Les guéridons supportaient des statuettes d’argent massif.
À la place d’honneur, se dressait un buste de marbre. C’était celui de miss Aurora Boltyn.
Par la porte entrouverte, on apercevait la grande salle des fêtes de l’hôtel, et la perspective des colonnes de métal se terminant par des têtes de taureaux et de béliers quatre fois plus grandes que nature.
Un Européen, un Parisien surtout, eût été dépaysé au milieu de ce luxe coûteux et de mauvais goût, dans ce salon vaste et froid dont la disposition géométrique semblait appeler l’ennui et prédisposer au spleen.
Il y manquait ce charme discret de la couleur et de la forme, cette impression d’intimité qui caractérisent la demeure européenne, mais dont se soucient fort peu les Yankees.
Du reste, les richesses amoncelées autour d’eux ne semblaient pas, pour le moment, rendre plus heureux le milliardaire et sa fille.
Leurs figures compassées, la raideur de leur tenue, le silence qu’ils observaient depuis plus d’une heure, toute leur allure glaciale et renfrognée dégageaient la même impression d’ennui lourd que la pièce où ils se trouvaient.
L’horloge électrique, que soutenait une cariatide de bronze patiné, sonna neuf heures.
William Boltyn posa près de lui le journal qu’il parcourait.
Il se versa une large rasade de whisky ; puis l’ayant absorbée d’un trait, il alluma un havane bagué d’or.
En face de lui, Aurora tapotait nerveusement la table à thé du bout de son éventail.
— Monsieur l’ingénieur Hattison, annonça un domestique vêtu d’une livrée bleu-de-roi et chamarré comme un général autrichien.
L’ingénieur pénétra dans le salon.
Toujours vêtu de son éternelle redingote, plus maigre encore qu’à l’ordinaire, les yeux caves, la démarche automatique, M. Hattison, après avoir salué correctement Aurora, s’assit à côté de William Boltyn.
Celui-ci ne sembla même pas s’être aperçu de son entrée.
Les deux hommes étaient cependant les meilleurs amis du monde ; mais en bons Yankees, ils ne jugeaient pas à propos de dépenser leur temps à se serrer la main, à échanger des formules de politesse. Cette manière de voir ne leur était pas particulière.
On serre, en Amérique, la main d’un homme lorsqu’il vous est présenté ; on la lui sert de nouveau s’il part en voyage, s’il vous quitte.
En dehors de cela, dans les rencontres quotidiennes, le shake-hand n’a plus rien à voir.
— Eh bien, mon cher savant, fit Boltyn, j’ai reçu vos communications. Vous êtes certain que, malgré les moyens que nous avons employés, Ned et ses amis ont tout de même trouvé les capitaux nécessaires à leur entreprise ?
— J’en ai la preuve indéniable, répondit l’ingénieur. Depuis trois mois je sais, jour par jour, tout ce qu’ils font. L’emplacement choisi comme point d’attache de leur voie ferrée sous-marine est à quelques kilomètres de New York. Les travaux sont déjà commencés.
— Mais qui peut bien leur avoir fourni des capitaux ? fit violemment Aurora. Mon père m’a dit que toutes les banques de l’Union s’étaient engagées à n’en rien faire.
— Il faut bien qu’il y ait là-dessous quelque commanditaire puisque Ned, par suite de son entêtement, de sa bêtise, se trouve maintenant presque sans un sou, et que de son côté, le père de sa femme – en prononçant ce mot il eut un rire sarcastique – s’est dépouillé pour assurer à sa fille une dot dérisoire de cent mille francs.
— Cent mille francs ! fit la jeune fille. Mais c’est à peine la moitié de ce que je dépense par an pour mes robes. C’est à croire que votre fils est devenu tout à coup inintelligent ! En tout cas, l’éducation pratique que vous lui avez donnée ne lui a guère profité. Nous en parlions encore, mon père et moi, ce matin au reçu de la dépêche annonçant votre arrivée.
— Quels que soient les sentiments qui lui ont dicté sa conduite, mon fils n’est plus maintenant pour moi qu’un ennemi. Au moment où nous touchons au but, où nos usines de Mercury’s Park et de Skytown vont pouvoir mettre en ligne une puissante armée, dont la puissance de destruction n’aura jamais eu son égale ; au moment, dis-je, où l’écrasement de l’Europe n’est plus qu’une question de temps, il a déserté notre cause, contrarié tous nos projets en passant au service de ces Européens que j’exècre. Je ne peux plus le traiter qu’en adversaire dangereux qui possède nos secrets et qui pourrait s’en faire une arme… Qui sait, ajouta-t-il violemment, s’il n’a point obtenu les capitaux dont il semble disposer par des révélations ?… Ah ! je souhaite être dans l’erreur ; car, je le lui ai dit, le jour où j’aurai la certitude de sa trahison, il ne vivra pas vingt-quatre heures.
— Non, fit William Boltyn, votre fils n’aurait pas fait cela. Mais il convient plutôt, pour le moment, d’aviser aux moyens que nous emploierons pour empêcher ce subatlantique d’être construit.
— Oui, s’écria rageusement la jeune fille, ce serait trop fort qu’après avoir renié son père, sa patrie, il vienne ici me narguer moi-même, afficher son union stupide, et qui plus est, emprunter l’argent de nos compatriotes pour lancer une invention française. Nous serions des lâches si nous ne relevions pas ce défi. Tous les moyens sont bons, lorsqu’il s’agit de châtier un Yankee renégat.
— C’est qu’il semble armé de persévérance, fit Hattison. Jusqu’à présent je n’ai rien ménagé pour apporter des obstacles à la construction de leur train sous-marin. Dès le commencement des travaux, mes agents secrets ont provoqué une grève générale des ouvriers. On les a remplacés. Ned et ses amis n’emploient plus maintenant que des Français ou des Irlandais, qu’ils doivent payer fort cher puisque toutes les nouvelles tentatives sont restées sans résultat. En outre, j’ai forcé la main aux usines métallurgiques qui leur fournissent les pièces d’acier. Mais la science que j’ai donnée à Ned, se retourne aujourd’hui contre moi. J’espérais provoquer une rupture, un accident, par suite de la mauvaise qualité du métal. Bah ! tout a été revu méticuleusement et soumis à un procédé spécial de fonte, de trempage, qui décuple la résistance. Comme vous le voyez, nos adversaires sont bien outillés, et l’argent ne semble pas leur manquer.
— Il ne nous manque pas non plus, fit Boltyn avec orgueil ; et quand j’y devrais dépenser jusqu’à mon dernier million, je jure bien de réduire à néant leur audace, de leur montrer qu’on ne s’attaque pas impunément à moi.
— Je suis complètement de votre avis, fit l’ingénieur, en apparence très calme.
Depuis le commencement de cette conversation, sa figure n’avait pas changé d’expression.
À peine ses yeux caves s’étaient-ils allumés sous l’influence de la colère qui grondait en lui.
Mais c’était une colère mathématique, glaciale, qui n’avait pas besoin de se traduire par des signes extérieurs.
— Je suis complètement de votre avis, venait-il de dire… Mais, ajouta-t-il avec un rire sinistre, nous n’aurons pas besoin de beaucoup dépenser. L’important est d’agir promptement. Je suis forcé de reconnaître, poursuivit-il, que ces ingénieurs ont fait preuve d’un indiscutable talent. Le bateau sous-marin à roulettes et l’énorme ballon d’acier dont ils se sont servis pour poser leurs rails, sont de véritables merveilles, et prouvent une entente pratique des difficultés de ce genre de travail. Déjà le premier kilomètre est presque achevé. La locomotive elle-même sera prête d’ici peu ; et je sais de source sûre qu’on compte l’essayer dans les premiers jours du mois prochain.
— Et c’est maintenant que vous nous en avertissez, s’écria Aurora en repoussant sa chaise loin d’elle. Il n’aurait pas fallu la leur laisser construire, empêcher à tout prix ces essais.
— Au contraire, miss, répliqua Hattison, c’était dans mon plan d’attendre. Vous n’ignorez pas qu’une tentative de ce genre ne va pas sans quelques dangers, surtout quand une main intelligente se fait complice de la nature. Qu’y a-t-il de plus simple ? Quelques torpilles placées çà et là, bien à propos, nous feront une jolie petite explosion, qui réduira en miettes les inventeurs et leur invention.
Aurora se taisait, épouvantée. L’ingénieur Hattison continua d’une voix sourde, où se trahissait la nature implacable de ses sentiments.
— Ah ! si vous saviez miss, combien j’ai dû souffrir pour en arriver à parler ainsi. Si mon fils était un homme médiocre, je lui accorderais ce pardon que l’on donne à ceux que l’on méprise. Mais son intelligence touche presque au génie. Je le sais, et je sens qu’il me dépassera un jour dans la voie des découvertes scientifiques. Il eût pu réaliser entièrement mes espérances et mes projets, rendre l’Amérique maîtresse du monde par l’argent et par la science. J’ai tout sacrifié pour lui et il me trahit. Il me place dans la cruelle alternative de devenir son complice, d’être moi-même un renégat, de mentir aux principes de toute ma vie ou de le sacrifier. Que faire ?
Aurora dont il attendait une approbation demeurait silencieuse, William Boltyn écoutait, avec une attention plutôt bienveillante, les~~paroles de l’ingénieur.
— Oui ! s’écria de nouveau Hattison d’une voix étranglée, j’ai pris ma résolution. Et quoique je doive en souffrir dans mon cœur paternel, je trouve plus honnête, plus loyal, et plus américain de sacrifier l’ingrat qui répudie toutes mes idées, que d’aider à son triomphe par ma faiblesse. Sans les mesures énergiques que j’ai décidées, son projet réussirait ; la société des milliardaires aurait dépensé vainement d’immenses capitaux ; le Vieux Monde triompherait de l’Amérique.
Au mot de capitaux, William Boltyn avait poussé une sorte de grognement. Il n’était jamais entré dans son idée, qu’aucun sentiment humain pût être mis en balance avec une considération financière.
Malgré la colère et la haine qu’elle avait pour Ned Hattison, Aurora ne put réprimer un frisson.
Pendant quelques secondes, tout le monde resta silencieux.
William Boltyn calculait en lui-même les avantages et les inconvénients de cette tactique féroce, aussi placidement que s’il eût été question d’un nouveau système de salaison des viandes.
Sa fille semblait plus agitée.
Elle se rappelait l’amour qu’elle avait éprouvé pour Ned.
Le souvenir, en elle, luttait avec l’orgueil et la joie de la vengeance.
Mais son front, qui pendant quelques secondes s’était éclairé, se rembrunit de nouveau.
Sa physionomie reprit son immobilité hautaine.
Sa haine d’à présent l’emportait sur l’amour de jadis.
Quant à l’ingénieur Hattison, un sourire effrayant semblait figé sur ses lèvres autoritaires.
Il observait l’effet de ses paroles sur ses deux interlocuteurs.
— J’ai longtemps réfléchi, fit-il ; et je crois cette solution la plus pratique. Ned l’aura voulu. Le secret de Mercury’s Park ne sera pas dévoilé. Il ne faut jamais manquer une occasion de faire deux besognes à la fois.
— Ah ! s’écria Boltyn, comme je suis heureux de vous avoir choisi comme chef de notre patriotique association de milliardaires. Si tous les Américains possédaient votre énergie, mon cher Hattison, nous verrions alors ce que peuvent la science et l’entente pratique de la vie.
— Mon père a raison, fit Aurora, dont le visage n’avait plus un tressaillement. Il faut imposer notre génie national à tous ces barbares qui s’entêtent à vivre dans la routine, qui entravent la marche des progrès. Le monde entier n’est pas trop grand pour notre activité.
— Mais, reprit le milliardaire, revenons à la question qui nous intéresse. Poser des torpilles c’est bien. Savoir comment, c’est mieux. Faut-il faire venir un des sous-marins de Skytown ?
— Non pas. Ce serait beaucoup trop long ; et cela pourrait éveiller des soupçons. Que nos merveilles dorment encore à l’abri des regards indiscrets. Elles pourront bientôt se montrer au grand jour.
— Alors ?
— Alors il est beaucoup plus simple d’acheter un petit sloop sur lequel j’embarquerai une équipe de scaphandriers choisis parmi les ingénieurs, en qui j’ai toute confiance. Les abords des travaux sont, il est vrai, éclairés nuit et jour par des phares électriques, et gardés par des compagnies de policemen. Mais grâce à un millier de dollars bien distribués, les policiers s’occuperont de leurs affaires avant d’avoir souci des autres. Quant au chef électricien, c’est un de mes hommes qui a réussi à se faire embaucher en se donnant comme Français. Il saura bien provoquer dans la machinerie, un accident qui nous permette de poser nos torpilles en pleine obscurité… Ce ne sera du reste pas très long, reprit Hattison après une pause. Une heure à peine. Nous déroulerons, en nous retirant, les fils conducteurs jusqu’à la côte. De cette façon, lorsque la locomotive sera engagée sur la voie, nous n’aurons qu’à presser le bouton d’un appareil électrique. Ce sera, comme vous voyez, très facile. Soyez sans aucune crainte, je me charge de tout.
— Vous savez que nous avons en vous une entière confiance, fit William Boltyn visiblement satisfait. Vous nous tiendrez, n’est-ce pas, au courant des résultats ?
— Vous recevrez, comme à l’ordinaire, les nouvelles par dépêches chiffrées. Je ne doute pas qu’elles ne soient bonnes. Toutes mes précautions sont prises… Je vais vous demander la permission de me retirer, ajouta-t-il en se levant. Il faut que j’envoie à Mercury’s Park les instructions dont mes ingénieurs ont besoin pendant mon absence.
Et de son pas d’automate égaré parmi des humains, l’ingénieur Hattison regagna les appartements qui lui étaient réservés, à l’hôtel Boltyn, chaque fois qu’il y venait.
Cet homme, qui venait de sacrifier froidement la vie de son fils, n’avait pas eu un clignement de paupières, une intonation de voix émue.
Il marchait vers son but, la satisfaction de son orgueil, mathématiquement, sans même soupçonner l’horreur de son cerveau déformé par l’ambition, sans s’imaginer qu’il en put être autrement.
Pendant qu’à Chicago s’ourdissait cette conspiration contre lui et ceux qu’il aimait, Ned Hattison, penché sous sa lampe, travaillait à résoudre les dernières difficultés de la commune entreprise.
Par moments il s’interrompait.
Les yeux mi-clos, il laissait un instant vagabonder sa pensée.
Que de peines, que d’efforts il avait fallu pour en arriver aux résultats déjà acquis.
Depuis qu’étaient commencés les travaux, le jeune ingénieur vivait dans de continuelles alarmes.
Il revoyait tout, les grèves qui avaient éclaté parmi les ouvriers sans qu’on pût s’expliquer pourquoi, les dédits subits des usiniers qui, sans motifs, avaient refusé de livrer les commandes, ou bien n’avaient fourni que des pièces défectueuses ; plus tard les avaries inexpliquées survenues au bateau sous-marin qui servait à la pose des rails, les vols de plans, de documents.
Toutes ces contrariétés, selon lui, avaient la même cause. Il les attribuait aux mêmes influences mauvaises de son père, de William Boltyn et d’Aurora.
Il sentait, autour de leur entreprise, la haine d’une volonté jalouse dont l’inimitié se traduisait journellement par quelque nouvelle complication.
Pour lui-même, il ne craignait rien.
Mais M. Golbert ? Mais Lucienne ? Et Olivier Coronal ?
Il se devait de les protéger contre le danger qu’il sentait grandir au-dessus de leur tête, alors que, tout à la joie de voir s’avancer, de jour en jour, le moment tant attendu où le subatlantique s’élancerait à la conquête de l’Océan, les deux hommes ne voyaient rien d’anormal dans les embarras journaliers, dont se hérissait la construction de la locomotive et l’établissement de la voie sous-marine.
M. Golbert surtout rayonnait.
Il était devenu l’ami intime de M. Michon, qui avait tenu sa parole, et dont la caisse était ouverte largement à l’entreprise.
Le brave homme s’était même entremis auprès d’autres capitalistes.
Il assurait que l’argent ne manquerait pas pour continuer les travaux.
Tout le monde le bénissait.
Mais lui, bonhomme et souriant, ne voulait rien entendre des remerciements.
— Peuh ! faisait-il avec jovialité, ça représente au moins du cinq cents pour cent ce placement-là. Dans dix ans on s’arrachera les actions du subatlantique. Vous voyez donc bien que tout le monde à ma place eût agi comme moi, et n’eût pas laissé échapper ce placement de père de famille.
— Oh ! dites tout c’que vous voudrez, s’écriait le Bellevillois. N’empêche que M. Ned et moi, nous nous sommes rudement baladés dans New York, pour courir après les picaillons de ces messieurs.
Le domestique d’Olivier avait conquis la sympathie de tout le monde.
On lui pardonnait volontiers son langage de gavroche, tant il se montrait serviable.
M. Michon surtout l’avait en grande estime.
L’ancien mathurin, devenu millionnaire, et le gamin de Paris s’accordaient bien ensemble.
L’un fumant sa pipe, et l’autre sa cigarette, ils étaient allés, plus d’une fois, faire de longues promenades dans les bars de New York, au grand amusement du banquier qui, tout en absorbant des cocktails, racontait à Léon ses premières traversées et les bordées fantastiques de sa jeunesse de matelot.
Le Bellevillois était riche maintenant.
Il avait dû accepter, M. Michon menaçant de se fâcher, une petite bourse contenant deux mille dollars, en récompense des trois cent mille francs trouvés par lui, de si heureuse façon, dans un cab.
Léon avait tout de suite pensé à sa mère, la brave marchande des quatre-saisons qui devait toujours traîner sa petite voiture dans les rues de Belleville : et c’est avec des larmes de joie qu’il lui avait envoyé la moitié de cette somme.
— Pas vrai, faisait-il, comme ça, à la place de tirer la chignolle par des temps d’chien, elle pourra s’mettre fruitière en boutique. Faut bien aider ses vieux, quoi ?
— Tope là, mon garçon, s’était écrié son bienfaiteur. Aussi vrai que je suis un gars de Granville, tu es un brave cœur.
La jovialité du banquier réchauffait tous les courages.
Sa bonne humeur, qui ne se démentait jamais, la rondeur de ses manières de philanthrope bourru, rendaient plus légers les soucis, les préoccupations qu’apportaient, chaque jour, les travaux du subatlantique.
— Nous y arriverons, répétait-il sans cesse à ses trois amis. Que voulez-vous, on ne cueille pas de roses sans se piquer les doigts. Tout cela n’empêchera pas que nous irons revoir Paris en faisant la nique aux paquebots.
Les journaux de l’Union, le New York Herald en tête, se montraient très favorables aux inventeurs.
Les noms de Golbert, d’Olivier et de Ned Hattison y étaient louangés. On donnait leurs photographies.
En France même, la locomotive sous-marine faisait le sujet de toutes les chroniques.
On flétrissait l’incurie du ministère qui n’avait pas accueilli les propositions des ingénieurs, et avait laissé bénéficier l’étranger de cette invention destinée à changer la face du monde maritime.
— Je reconnais bien là les Français, faisait M. Golbert chaque fois qu’une de ces chroniques lui tombait sous les yeux. Il n’y avait pas assez de voix pour traiter nos projets d’absurdes ou tout au moins d’utopistes quand nous nous sommes adressés à eux. Aujourd’hui qu’il est trop tard, que nous avons dû nous expatrier, nous sommes des génies. Et dire que ce sera toujours la même chose.
Tout ce bruit qu’on avait fait, en France, avait au moins servi à quelque chose.
Ému par les nouvelles alarmantes qu’avaient publiées les journaux américains, c’est-à-dire par le récit des grèves successives et des avaries qui s’étaient produites chaque jour dans le matériel, sans qu’on pût expliquer comment, le gouvernement français avait fait d’amicales représentations au gouvernement américain, lui demandant de faire protéger les travaux en cours du subatlantique.
Dans ces circonstances, la Chambre des représentants s’était conduite d’une façon irréprochable.
Quelques jours après plusieurs compagnies de soldats et de policemen surveillaient, nuit et jour, le point de la côte d’où partait la voie sous-marine.
Dès lors les travaux avaient marché beaucoup plus rapidement.
Mais, par une coïncidence que M. Golbert et M. Coronal ne s’étaient pas expliquée, les journaux avaient cessé de publier des informations, des articles sur l’entreprise.
Quant à Ned, prédisposé comme il l’était, il n’avait pu s’empêcher de voir là, toujours, l’influence mauvaise de William Boltyn et de son père.
Il savait le milliardaire assez puissant pour imposer silence aux feuilles de l’Union. Mais pourquoi cette conduite ? Où voulait-il en venir ?
Et c’était, pour lui, le continuel souci de se sentir guetté nuit et jour, poursuivi par cette haine jusqu’alors invisible, mais qu’il craignait de voir s’affirmer, un jour, par quelque catastrophe.
Pourtant tout allait à merveille.
Le premier kilomètre de rails était posé.
On avait dressé des cartes des bas-fonds océaniens.
Jusqu’à présent, l’affirmation de ce savant anglais prétendant que si l’Atlantique se desséchait, on pourrait aller en carrosse de New York en Irlande, sur un vaste plateau calcaire de niveau à peu près constant, semblait être justifiée.
Au moyen de puissantes cartouches de dynamite, on avait fait la place nette de la luxuriante végétation de fucus géants, d’algues et de lichens dont l’enchevêtrement compact eut résisté à tout autre mode de déblaiement.
La lumière électrique éclairait jusqu’au moindre repli de ces solitudes jusqu’alors inviolées.
Effrayés, les squales et les pieuvres gigantesques s’enfuyaient vers des abris plus sûrs.
Entièrement terminé, le train subatlantique attendait, dans les chantiers, les premiers essais qui devaient avoir lieu dans quelques jours.
Sous l’effort de la fiévreuse activité des inventeurs, ce coin de la côte de l’Atlantique avait pris une nouvelle physionomie.
Des phares puissants projetaient une lumière étincelante jusqu’à plusieurs kilomètres en mer.
Les équipes de travailleurs se renouvelaient nuit et jour.
Une armée de mécaniciens, d’ajusteurs, d’électriciens, mettait la dernière main au colossal train d’acier qui devait pour la première fois, s’engager avec la vitesse d’un express dans les profondeurs de l’Océan.
La veille des premières expériences, tout était prêt.
On s’était séparé de bonne heure, après le dîner.
Chacun avait besoin de prendre des forces pour le lendemain.
Il pouvait être dix heures du soir.
Dans l’ombre épaisse des vieux arbres qui l’entouraient, le cottage était assoupi.
Pas complètement cependant.
Accoudé à la fenêtre de sa chambre, au deuxième étage, Olivier Coronal, avant de se coucher, s’immobilisait dans une paresseuse rêverie.
Tandis, qu’au loin, une large tache de lumière, baignant la côte, indiquait l’emplacement des travaux, qu’à l’opposé New York tachait de mille flamboiements l’horizon de ténèbres, Olivier songeait au passé, et sentait monter en lui une infinie douceur.
Tout à coup, comme il venait de relever la tête et se disposait à fermer sa fenêtre, les phares électriques de la côte s’éteignirent.
La grande tache lumineuse que faisaient les travaux était rentrée dans la nuit.
— Que se passe-t-il encore ? se dit l’ingénieur. Quel nouvel accident est-il arrivé ?
Sa première pensée fut de prévenir ses amis.
— Mais, pensa-t-il, M. Golbert et Ned dorment sans doute. Les réveiller ? Ce n’est peut-être qu’une chose sans importance, un dérangement des dynamos, la rupture d’un fil conducteur. Dans quelques minutes, les phares vont se rallumer.
Et, dans l’incertitude, il attendit, observant l’horizon.
L’idée que cette obscurité était voulue, qu’elle servait à favoriser une trahison, ne lui vint même pas.
Pendant plus d’une heure, la côte resta plongée dans les ténèbres.
Il allait se décider à prévenir quand même ses amis lorsque, subitement, la lumière reparut.
— Oui, j’avais raison, fit-il. C’était un accident sans importance.
Et rassuré par cette idée, il ferma sa fenêtre.
Il eût été sans doute moins tranquille si, dans un petit sloop filant à toute vitesse, il avait pu voir l’ingénieur Hattison, entouré de quelques hommes vêtus en scaphandriers, écouter attentivement le récit de l’un d’eux, le visage éclairé d’un sinistre sourire.
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