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Chapitre 17 Le village de Kergario

Ce n’était pas par hasard qu’Arsène Golbert avait choisi le village de Kergario, tout au fond de la Basse-Bretagne, pour en faire le théâtre d’une expérience collective dont il voulait que le résultat fût décisif.

Kergario, situé à une distance considérable de toute ville, au milieu d’une lande désolée où ne poussaient que de maigres ajoncs et des bruyères maladives parsemés de blocs de granit, était un des endroits les plus sauvages du monde. La gare de chemin de fer la plus proche était éloignée d’une dizaine de lieues. Une fois seulement par semaine, le jour du marché, une vieille diligence faisait le service entre le bourg et le village. Cela suffisait pour expliquer l’état d’ignorance et de superstition dans lequel étaient restés les habitants de Kergario.

On y parlait le dialecte breton, aux consonances à la fois rudes et empreintes de mélancolie ; et le curé lui-même ne comprenait presque plus le français.

Rares étaient les habitants de ce village qui n’y fussent point nés. Jamais un livre ni un journal n’y pénétraient. Les pauvres paysans ignoraient même sous quel gouvernement ils vivaient. Ils ne connaissaient rien du restant de l’univers.

Une année, des artistes, séduits par la sauvage beauté des paysages environnants, essayèrent de s’y installer. Ils durent bientôt partir.

Dès le premier jour, les enfants leur avaient jeté des pierres, les femmes les avaient injuriés et les paysans les avaient poursuivis, armés de fourches et de bâtons.

Les habitants des villages voisins ne communiquaient jamais avec eux et les regardaient comme des sauvages.

Malgré les efforts du curé, qui faisait son possible pour améliorer ces natures ingrates, la misère, la saleté, l’ignorance et le vice exerçaient librement leurs ravages dans cette misérable contrée.

C’est ce qu’expliquait Arsène Golbert au ministre Barnajou, dans le compartiment du train spécial qui les emmenait à la gare la plus rapprochée du village maudit.

L’accumulateur psychique, soigneusement emballé, avait été placé dans un fourgon capitonné sous la surveillance de MM. Tom Punch et Léon Goupit qui ne devaient pas le quitter d’un instant.

Quelque vingtaine d’années auparavant, Arsène Golbert avait passé près de Kergario pour faire le tracé d’une ligne de chemin de fer, et il se souvenait que ses ingénieurs et ses piqueurs avaient été à demi assommés par les paysans.

C’est ainsi qu’il s’était décidé à transporter en Bretagne son merveilleux accumulateur, et à déranger le ministre.

— Si je réussis à rendre ces gens-là doux et humains, je crois qu’on n’aura rien à m’objecter.

— Parbleu ! je le sais bien, répliqua Barnajou. L’effet est sûr. Avons-nous au moins emmené un photographe ?

— J’ai apporté mon appareil, répondit Ned, et mon ami a pris aussi le sien, ajouta-t-il en montrant Olivier Coronal, qui semblait rajeuni par le succès de son maître, et tenait tête, avec beaucoup de verve, aux boutades du ministre méridional.

En arrivant à la gare, la petite troupe prit place dans un char à bancs, attelé de deux fringants petits chevaux bretons. Un peu avant midi, on était arrivé en face du fameux village.

Le sous-préfet de l’arrondissement avait jugé bon de donner au ministre, par mesure de prudence, une escorte de huit gendarmes à cheval.

On fit halte, à deux cents mètres environ, sur une petite éminence qu’ombrageaient deux ou trois chênes rabougris et de grands houx au feuillage couleur de bronze.

Les gendarmes, que commandait le brigadier Bertrand, un ancien soldat d’Afrique, se tinrent en embuscade dans un petit bois, le ministre ayant jugé préférable de ne pas afficher le ridicule d’une semblable escorte. Au fond, il ne se croyait nullement en danger, et soupçonnait, à part soi, l’ingénieur Golbert d’avoir légèrement exagéré la sauvagerie des habitants de Kergario.

Après un déjeuner froid, qui fut expédié à l’ombre d’une gigantesque pierre celtique, les diverses pièces de l’accumulateur furent tirées de leurs gaines, et l’appareil fut monté et installé, bien en position, sur un bloc horizontal de granit.

À ce moment, les habitants du village commencèrent à s’émouvoir des préparatifs qui se faisaient sur la lande.

Des enfants et des femmes en haillons, les pieds nus, sortirent les uns après les autres des misérables chaumines qui se groupaient autour d’une église délabrée, et vinrent s’arrêter, comme des animaux curieux, à une centaine de mètres de l’accumulateur.

Ils restèrent d’abord bouche bée, devant ce grand bloc de cristal, qui s’irisait de toutes les lueurs de l’arc-en-ciel aux rayons du soleil printanier ; puis ils poussèrent des exclamations et des grognements sourds, et commencèrent à se diriger vers l’accumulateur, d’une allure qui ne laissait aucun doute sur leurs intentions hostiles.

Quelques paysans, armés de faux et de bâtons, s’étaient joints à eux.

— Que vous avais-je dis ? s’écria triomphalement Arsène Golbert.

À ce moment, une pierre passa en sifflant à quelques centimètres de l’appareil, et emporta le haut-de-forme du ministre.

— Les misérables, s’écria Hattison, ils vont briser l’accumulateur.

— Eh ! pas de ça, fit le ministre qui avait ramassé son chapeau… Gare aux gendarmes !

À cet instant précis, la petite troupe du brigadier se démasqua, et les tricornes de la maréchaussée firent leur apparition.

Les gens de Kergario battirent en retraite précipitamment.

— Ne les poursuivez pas, ordonna le ministre, avec autorité. Laissez-les rentrer chez eux ; mais ne vous éloignez pas trop. Soyez prêts à nous secourir en cas d’une nouvelle attaque.

Pendant cette scène, Léon Goupit, toujours admirable de sang-froid, avait trouvé moyen de prendre un instantané de l’espèce de petite escarmouche qui venait d’avoir lieu.

— Tu vois, dit-il à Tom Punch, assez ébahi de tout ce qui arrivait, je vais prendre une seconde photographie après l’expérience, et l’on fera paraître les deux, l’une en face de l’autre, dans les journaux illustrés.

Enfin, l’appareil fut mis en mouvement. Les piles furent actionnées ; les disques et les miroirs tournèrent.

Un vaste faisceau fluidique, visible à l’œil nu sous la forme d’une pyramide bleuâtre et miroitante, partit du disque oculaire central et alla envelopper les taudis de Kergario d’un arc-en-ciel foudroyant.

Dix minutes se passèrent. Rien ne se produisait. Le silence était profond, aussi bien chez les expérimentateurs que chez les habitants du village, claquemurés chez eux par la crainte des gendarmes.

— Malgré tout, murmura le ministre, j’éprouve une certaine émotion.

— Allons, continuez, dit à ses amis Arsène Golbert qui dissimulait mal son trouble et son anxiété.

Cinq minutes se passèrent encore. Puis une femme sortit d’une des masures, armée d’un grand seau d’eau et d’un balai. Elle se mit à nettoyer la ruelle avec une énergie désespérée. Elle avait fort à faire. Il y avait peut-être des siècles que cette ruelle, où les porcs et les canards prenaient librement leurs ébats, était encombrée de fumier.

Peu après, une autre ménagère sortit, et se mit à imiter la première. Puis ce fut le tour d’une troisième, puis d’une quatrième. Enfin le village tout entier donna aux expérimentateurs le spectacle d’une séance de propreté certainement unique dans les fastes de la contrée.

Les hommes, qui s’étaient mis les derniers à la besogne, ne se montraient pas les moins actifs. Ils brouettaient des pierres et du gravier pour boucher les mares à purin et les autres cloaques, qui entretenaient à Kergario, diverses fièvres à l’état endémique.

Comme sous le coup de baguette d’un enchanteur, la bourgade avait vite pris un petit aspect de village hollandais tout à fait remarquable.

Le ministre, qui suivait les péripéties de cette transformation à l’aide d’une jumelle de théâtre, s’écria jovialement, avec son léger accent méridional :

— Té ! voilà des gaillards qui se décrassent !

Après les maisons, ce fut le tour des petits enfants. On vit les mères les plonger dans de vastes baquets, et les nettoyer à l’eau claire, faute de mieux, le recteur étant le seul à posséder du savon, à Kergario.

Tout l’après-midi, le petit village offrit l’aspect d’une ruche affairée. Il s’y produisait un mouvement, des allées et venues, que les expérimentateurs ne comprenaient pas très bien. Ils eurent bientôt la clef du mystère.

De l’unique rue qui formait le village débouchait un cortège d’une magnificence naïve et tout à fait touchante. En tête, marchaient de toutes petites filles, couronnées de genêts d’or et tenant en mains de gros bouquets de bruyère pourprée. Elles étaient vêtues de fraîches robes de cotonnade bleue, et chaussées de gros sabots rouges en bois de pommier, qu’elles avaient réservés jusque-là pour les fêtes carillonnées.

Derrière ces enfants se tenaient les grandes sœurs et leurs mères, parées de corsages brodés et de coiffes à longues ailes éclatantes de blancheur. Elles portaient de grands plats de faïence bleue, où s’étalaient les humbles présents que peut offrir un pays aussi pauvre. Il y avait des tranches de jambon rosé, du pain aux rousseurs étincelantes, des galettes de sarrasin, et des pichets de terre, pleins de cidre écumant.

Les paysannes qui portaient ces présents avaient un air modeste et candide que l’on n’a point vu depuis. Après elles marchaient leurs frères et leurs maris, coiffés de feutres à larges bords, d’où leurs longs cheveux retombaient sur des gilets ornés de bandes de velours d’or.

Toute la troupe s’avançait en cadence aux sons du biniou, dont jouait un vénérable sonneur en cheveux blancs.

Arrivé à quelques mètres de l’accumulateur, le cortège s’arrêta, et le recteur, qui s’était jusqu’alors caché au milieu des rangs, s’avança et fit, dans un excellent latin de la décadence, une petite harangue dont voici à peu près la traduction :

— Les habitants de Kergario me chargent de vous exposer, messieurs, le plaisir qu’ils ont de voir des étrangers dans ce pays jusqu’ici négligé par les voyageurs. Ils vous prient d’agréer ces modestes présents en regrettant que leur pauvreté ne leur permette pas une hospitalité plus somptueuse.

Sur un signe du vieillard, les jeunes filles déposèrent, sur la pierre druidique, la collation dont elles étaient chargées.

Le ministre, qui avait été prix d’honneur, naguère, au lycée de Toulouse, était enchanté de l’aventure. Il donna la réplique au recteur en fort bons termes, lui apprenant qui il était, et promettant de subventionner largement le village de Kergario, sitôt que les ressources du Budget le permettraient.

— Il faut, dit-il, que ce village possède à bref délai un instituteur, qu’il jouisse des bienfaits de l’enseignement gratuit et obligatoire. Quant à ces landes, elles recèlent certainement des richesses cachées. J’enverrai des ingénieurs, qui découvriront les gisements de minerai, que doivent renfermer ces terrains… tertiaires.

Le recteur remercia le ministre avec dignité, mais sans bassesse, et lui fit part du vœu secret de quelques habitants qui désiraient une ligne de chemin de fer et un bureau de poste et télégraphe. D’aucuns réclamaient une bibliothèque et la construction d’un petit musée.

Tout en trouvant, à part soi, que les effets de l’accumulateur étaient vraiment un peu foudroyants, le ministre promit d’envoyer une partie des livres dont son ministère était encombré. Il y joindrait même quelques-uns des tableaux que l’exiguïté des musées parisiens le forçait de reléguer dans des greniers, malgré leur réelle valeur.

— Et de deux ! s’écria tout à coup Léon Goupit, oubliant, dans sa joie, la présence des personnages officiels.

Il venait de tirer son second instantané, représentant le cortège bucolique des habitants de Kergario.

Il faudrait la plume de Cervantès pour décrire le festin qui suivit ce discours.

Les gens de Kergario fraternisèrent avec les ingénieurs et même avec le ministre. On se fût cru aux noces de Gamache. Deux porcs avaient été sacrifiés. Une tente formée de branches de pin et de draps de lit avait été dressée et munie d’une longue table. Les gendarmes eux-mêmes furent de la fête, et ne se retirèrent point sans avoir vidé quelques pichets et englouti force tranches de jambon.

Le ministre, très ému, fit de nouveau un discours latin bondé de citations virgiliennes, et que le recteur traduisait à mesure à ses ouailles, en bas-breton.

Ce ne fut que très avant dans la nuit que le ministre et son escorte regagnèrent la sous-préfecture voisine. Le lendemain, tout le monde rentrait à Paris par le train spécial.

L’accumulateur psychique avait été confié, de nouveau, à la garde de Léon et de son inséparable Tom Punch, qui, dans le fourgon, s’étaient mis à jouer aux cartes pour se distraire.

Les trois ingénieurs et le ministre échangeaient leurs impressions sur les résultats miraculeux qu’on avait obtenus la veille. Tout le monde était d’excellente humeur.

Arsène Golbert, dont le fin visage encadré de cheveux blancs s’éclairait d’une satisfaction sans bornes, s’entretenait, dans un coin du compartiment, avec Oscar Barnajou, tandis que Ned et Olivier causaient entre eux.

— Étonnant, stupéfiant, inouï !… s’écriait le ministre avec volubilité. J’en suis encore tout abasourdi, vraiment, je vous assure !… Vos prédictions qui, je vous l’avoue maintenant, me laissaient, malgré moi un peu incrédule, vos prédictions, dis-je, ont été dépassées par les faits.

Il parlait avec une telle abondance, qu’Arsène Golbert était obligé de profiter des instants où le souffle lui manquait, pour placer quelques paroles.

— Vous savez, monsieur l’ingénieur, dit-il, que je vais tenir largement mes promesses. Il n’est pas douteux, qu’avant peu, vous soyez à la tête d’une usine où vous pourrez fabriquer vos accumulateurs en grande quantité ; et je prends sur moi de vous assurer que le gouvernement vous fournira tous les capitaux dont vous aurez besoin.

— Surtout ne tardons pas, répondit Arsène Golbert. Les Américains doivent être informés maintenant de ma découverte.

— Eh bien, tant mieux ! hurla Barnajou avec véhémence. Cela leur montrera que nous ne les craignons pas !

Et il se lança, pour la vingtième fois au moins depuis la veille, dans un panégyrique enflammé de l’accumulateur.

— Quelle aurore de prospérité et de grandeur se lève sur le Vieux Monde, clama-t-il, grâce à votre merveilleuse invention. Comme je l’attends, ce jour où nos ambitieux ennemis vibreront à notre unisson dans une commune pensée d’amour pour l’humanité !…

— Ce sera la punition de leur égoïsme, dit Arsène Golbert en souriant.

À Meudon, le train s’arrêta pour laisser descendre les trois ingénieurs. On détacha aussi le fourgon qui contenait l’accumulateur.

Après avoir serré chaleureusement la main des trois hommes, le ministre continua sa route jusqu’à Paris.

Le retour à la villa fut l’occasion d’une véritable fête. Lucienne, prévenue par télégramme, attendait les inventeurs. Betty aussi était là.

— Oh ! s’écria Lucienne, je n’ai pas besoin de vous demander les résultats de l’expérience. Vous avez complètement réussi, n’est-ce pas ? je vois cela à l’expression joyeuse de vos visages.

Elle rit beaucoup lorsqu’on lui raconta la première attaque, l’escarmouche qui avait eu lieu entre les habitants de Kergario et les gendarmes, ainsi que la besogne d’assainissement à laquelle, hommes et femmes, s’étaient livrés, aussitôt après l’expérience.

— Oh ! que j’aurais voulu être là pour voir tous ces braves gens venir offrir des victuailles et des fleurs en grande pompe, dit-elle… Alors, Ned, c’est vrai que le recteur vous a adressé un discours en latin, et que le ministre lui a répondu de même ?

Le Bellevillois qui, en arrivant à la villa, n’avait fait qu’un saut, avec son appareil photographique jusqu’à la chambre noire, disposée pour développer les plaques, arrivait avec deux épreuves, qu’il n’avait même pas pris le temps de fixer.

— Voyez donc, madame Lucienne, voilà premièrement la lutte héroïque de Jacques Bonhomme et de l’autorité… Ces gaillards-là auraient bien démoli l’accumulateur, tant ils étaient mal disposés à notre égard… Voici maintenant le cortège champêtre venant nous apporter des cadeaux et nous exprimer le plaisir que lui cause notre présence… Quelle différence tout de même !

Lucienne regarda fort curieusement les deux épreuves. Elle était stupéfaite et charmée. Elle contemplait son père avec orgueil.

— Maintenant, déclara le vieux savant, il faut nous mettre au travail. J’ai rendez-vous, cet après-midi même, avec le ministre, pour m’entendre avec lui au sujet de notre future usine d’accumulateurs.

En effet, quelques heures après, Arsène Golbert reprenait le train pour Paris.

Il resta fort tard dans le cabinet de Barnajou ; et lorsqu’il regagna la voiture qui l’avait amené au ministère, il ne put s’empêcher de sourire, tant il était satisfait.

— Mes amis, annonça-t-il en rentrant, les nouvelles sont excellentes de tous côtés. Décidément M. Barnajou n’est pas un ministre ordinaire ; il se rend compte de la situation, et il mène les choses rondement. Dès demain, un local et des capitaux seront à notre disposition. Tous les ministres sont informés de mon invention. Rien ne nous arrête plus. Nous allons pouvoir réaliser entièrement notre rêve. L’Europe est sauvée !…

L’Europe était sauvée. C’était vrai.

Après n’avoir parlé de l’accumulateur psychique qu’en termes couverts, les journaux parisiens se mettaient à donner des détails. On reproduisait partout le récit de l’expérience de Kergario. C’était, dans toute la presse, un concert unanime d’admiration. Les feuilles et les revues scientifiques analysaient la découverte. Des flots d’encre coulaient, chaque jour, sur ce sujet déconcertant.

Pour satisfaire quelques-uns de ses amis, Arsène Golbert avait consenti à tenter une nouvelle expérience.

Ses collègues de l’Académie des sciences et de l’École d’anthropologie lui amenèrent un jour une dizaine de redoutables gredins que le ministre Barnajou, toujours enthousiaste de l’accumulateur psychique, avait fait extraire de la prison de Fresnes, où ils attendaient leur comparution, pour la vingtième fois au moins, devant un tribunal.

Lucienne fut positivement effrayée lorsqu’elle vit, un matin, arriver à la villa, ces hommes à figure bestiale, qu’accompagnaient des agents de la Sûreté.

L’un après l’autre, on les fit s’asseoir devant l’appareil, sans qu’ils comprissent rien, du reste, à ce qu’on leur voulait. Puis on leur donna à chacun un billet de cent francs, et M. Golbert les pria de se présenter, le lendemain, à l’usine des accumulateurs qui se montait à Paris, dans le quartier de la Villette.

— Vous voyez ces hommes, dit-il à ses collègues, ce sont tous des repris de justice, des êtres dangereux pour la société. Que direz-vous si, au lieu de profiter de la liberté qui leur est rendue et des cent francs qu’ils possèdent pour s’abandonner à leurs vices et pour perpétrer un nouveau méfait, que direz-vous si ces mêmes hommes acceptent de travailler, de se soumettre à la loi commune, et s’ils deviennent, dans l’avenir, d’honnêtes et courageux citoyens ?

— Nous serions bien forcés d’être convaincus, dit un vieux professeur, célèbre par ses études sur la criminalité… Vous aurez résolu le problème dont la solution a toujours échappé aux légistes et aux philosophes. Votre découverte videra les prisons et remplira les ateliers.

— Eh bien, alors, dit Arsène Golbert, je vous donne rendez-vous demain matin, à l’usine…

Pas un des repris de justice ne manqua. Ils furent tous enchantés de se mettre au travail, et ils se signalèrent même par leur exactitude et leur obéissance. Ils avaient « acheté une conduite », comme disait Léon Goupit en parlant d’eux.

Leur transformation morale était complète. C’était au point que, moins de huit jours après l’expérience, l’un d’entre eux se voyait décerner une médaille de sauvetage, pour avoir arraché à la mort une jeune désespérée qui s’était précipitée dans la Seine.

Un autre avait risqué sa vie dans un incendie. Il s’était élancé au milieu des flammes. On l’avait vu reparaître, portant dans ses bras deux enfants nouveau-nés qui allaient périr.

Quant aux autres, s’ils n’avaient pas accompli de pareils actes de courage, c’était assurément, disait M. Golbert en souriant d’un air entendu, que l’occasion ne s’en était pas présentée.

Les journaux, à qui l’on ne peut rien cacher, s’étaient emparés de cette expérience et l’avaient servie au public, en la commentant, chacun à sa façon.

Suivant en cela les instructions du ministre Barnajou, Arsène Golbert avait livré à la presse des photographies de son accumulateur psychique.

Toutes les feuilles illustrées les avaient reproduites. On ne parlait plus que du merveilleux appareil dans Paris et par toute la France.

Les relations diplomatiques qui menaçaient de se rompre entre la France et les États-Unis se détendirent tout à coup, bien que les journaux assurassent que l’opinion publique, en Amérique, était favorable à la guerre.

Barnajou, en arrivant, un matin, au conseil des ministres, apprit que l’ambassadeur américain à Paris s’était rendu la veille au ministère des affaires étrangères, et qu’il avait proposé, au nom de son gouvernement, un nouveau traité de commerce, dont la négociation était déjà en cours.

— Ah ! ah ! disait le ministre Barnajou, avec sa rondeur habituelle, nos bons amis les Yankees l’ont pris sur un autre ton !… Ils ne sont plus du tout rassurés maintenant. Nous allons bien rire. Je crois l’occasion bonne pour élever des prétentions à notre tour. La taxe qui frappe nos tableaux et nos objets d’art à leur entrée aux États-Unis est trop élevée. Il me semble qu’on pourrait, sans inconvénient, la diminuer de moitié…

Il continua quelque temps ainsi à exposer des projets de réformes économiques.

Quant aux hypnotiseurs, calfeutrés dans leur maison de la rue de Chine, ils se gardaient bien de fournir le moindre prétexte aux rigueurs de la police. Ils continuaient tranquillement leur espionnage psychique.

Barnajou le savait, et il enrageait de ne pouvoir se donner la satisfaction de les faire reconduire à la frontière. Néanmoins, il continuait à les faire surveiller étroitement.

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