‹ La conspiration des milliardaires Tome IVChapitre 5 sur 21 · Chapitre 5 L’évasion

Chapitre 5 L’évasion

— Monsieur Coronal, s’écria Betty tout en larmes, en pénétrant, un matin, dans le cabinet de travail du jeune inventeur, j’ai rêvé que mon mari était mort !… J’en suis encore toute bouleversée. Je crains bien que ce rêve ne soit une réalité !… C’est horrible, ajouta-t-elle, parmi ses pleurs, de ne pas savoir ce qu’il est devenu depuis trois semaines qu’il nous a quittés.

Le désespoir de la jeune femme était poignant.

— Mais non, Betty, dit Olivier en affectant une tranquillité qu’il était loin d’avoir. Ce n’est qu’un rêve. Un homme ne meurt pas comme cela, sans que ses amis en sachent rien, surtout lorsque, comme Léon, il est intelligent et énergique… Des circonstances que nous ne connaissons pas l’auront obligé à retarder son retour. Il va nous revenir d’un jour à l’autre… Du reste, poursuivit-il, je m’occupe sérieusement de savoir ce qu’il fait, dans quel endroit il se trouve… M. Golbert et Ned Hattison doivent venir ici cet après-midi pour m’aider dans des expériences que je dois faire sur un nouveau médium. Ce n’est pas certain, mais il y a beaucoup de chances pour que ce soir nous ayons des indications sur Léon.

Betty se retira en soupirant.

Lorsqu’elle eut refermé la porte, Olivier Coronal quitta à son tour le cabinet de travail, et monta au premier étage de la maisonnette.

Il frappa à la porte d’une des chambres.

C’était là que logeait le médium qu’il employait d’ordinaire.

— Entrez, dit une voix.

Un homme, d’une cinquantaine d’années environ, était assis devant une table, et tournait le dos à la fenêtre.

La figure mobile et profondément ridée, les yeux sans expression, pâle, chétif, vêtu d’une sorte de robe de chambre décolorée, le médium – c’était un Italien répondant au nom de Frascuelo – avait l’apparence d’un être assez insignifiant.

— Frascuelo, dit Olivier, puis-je compter sur vous cet après-midi ? Vous savez de quoi il s’agit. Depuis quinze jours nous travaillons ensemble. Pensez-vous qu’aujourd’hui nous obtiendrons un résultat satisfaisant ?

L’Italien releva la tête, et fit un signe d’assentiment.

Quelques heures après, Ned Hattison et son beau-père frappaient à la porte de la maisonnette.

Au moment de commencer la séance, le médium demanda que l’on fermât les volets du cabinet de travail. La lumière du jour le gênait.

Lorsque Olivier Coronal lui eut, plusieurs fois, imposé les mains et qu’il eut effectué au-dessus de son front quelques passes magnétiques, l’Italien s’endormit.

L’inventeur continua à le regarder fixement.

M. Golbert et Ned se tenaient à quelque distance.

Il y eut plusieurs minutes d’un profond silence.

Puis le médium commença à donner des signes d’agitation.

Ses yeux se rouvrirent avec une expression hagarde.

— Voici la photographie de mon ami Léon Goupit, dit Olivier Coronal. Concentrez sur lui toute votre volonté. Voyez-le, et dites-nous où il est. Je le veux !

Le médium prit le carton, l’éleva à la hauteur de son visage et se tint immobile, les yeux fixés sur l’image photographique.

Il ne prononça tout d’abord que des exclamations inintelligibles.

— Il est à Paris, dit-il… Près de la Seine.

— Il n’est pas mort, au moins ? demanda vivement Olivier Coronal. Il n’est pas en danger ?

— Il n’est pas mort, dit le médium avec effort… Mais il doit être en péril… Ma volonté a beau se tendre et se plier aux plus grands efforts, je sens comme un obstacle invincible qui m’arrête… Il y a, autour de l’homme dont vous parlez, un cercle de volontés extraordinairement puissantes qui arrêtent la mienne et la rejettent brisée de fatigue.

L’Italien prononça ces paroles d’une voix haletante.

La sueur perlait à son front.

— Allons, dit Olivier Coronal avec autorité, essayez encore. Je le veux !

Le médium se raidit dans une suprême tentative et retomba, presque anéanti.

Olivier vit qu’il fallait le réveiller, sous peine de mettre son existence en danger.

Jamais il n’avait vu un semblable résultat se produire au cours des expériences.

« Léon est certainement entre les mains des hypnotiseurs, se dit Olivier. Je ne sais vraiment que faire. L’essentiel, c’est qu’il soit vivant. Je trouverai bien, de nouveau, le moyen de l’arracher à nos ennemis. »

L’Italien s’était retiré, en proie à une lassitude invincible.

Ned Hattison était demeuré seul avec Olivier.

Le jeune ingénieur américain paraissait préoccupé.

Il avait été pris, tous les jours précédents, par des démarches au sujet de la succession de son père, l’ingénieur Hattison.

Au grand étonnement de beaucoup de journaux yankees, il n’avait voulu accepter, de l’énorme fortune du vieil inventeur, qu’une somme de cent mille dollars, qui représentait la fortune personnelle de Mme Hattison, morte peu d’années après la naissance de Ned.

Tout le reste avait été distribué à des établissements hospitaliers du monde entier.

L’Amérique y avait pris une large part ; mais la France et les autres États de l’Europe n’étaient pas oubliés.

Grâce à l’héritage recueilli, Ned et son beau-père, l’ingénieur Arsène Golbert, allaient pouvoir se consacrer tout entiers à leurs délicates recherches.

C’était une chance de plus à leur actif. Pourtant, Ned Hattison était soucieux.

C’est que depuis quelques jours Lucienne, si forte, si vigoureuse, semblait atteinte d’un mal mystérieux.

Elle ressentait dans la région du cœur des douleurs aiguës.

Les médecins, consultés, n’avaient pu fournir, de ce mal, aucune explication plausible.

Cette inquiétude distrayait Ned de ses travaux.

Il avait même abandonné, momentanément, le grand ouvrage auquel il s’était attelé depuis sa rentrée en France, et auquel il consacrait chaque jour quelques heures : La Fraternité des races humaines, au point de vue industriel.

Olivier n’osait demander à Ned de l’aider à la délivrance de Léon.

Les deux hommes se quittèrent en se donnant rendez-vous pour le surlendemain.

Mais où Olivier éprouva le plus de tristesse, c’est lorsque, le soir venu, Betty, tout en lui servant son repas, l’interrogea, anxieusement sur le résultat de la séance de l’après-midi.

Il vit les yeux de la jeune femme se remplir de larmes lorsqu’il lui eut avoué son insuccès du matin.

Vainement, il essaya de la consoler.

— Léon n’est pas mort, dit-il. Je puis vous l’affirmer. Il est simplement retenu prisonnier par les espions américains. Nous allons faire l’impossible pour le délivrer.

— Pauvre Léon, balbutia Betty en sanglotant. Je crois que j’en mourrais s’il lui arrivait malheur.

Cette même journée, Léon l’avait passée dans la maison du quartier des Invalides, seul avec l’hypnotiseur qu’on avait préposé à sa garde.

Il avait eu à subir, la veille, une nouvelle tentative d’expérience de la part de Jonas Altidor.

De nouveau, il avait feint le sommeil magnétique, et s’en était tiré sans encombre.

La scène de l’autre après-midi, où Harry Madge était apparu, menaçant, dans une des glaces de la grande salle, semblait avoir totalement modifié l’état d’esprit des deux frères Altidor.

Le lendemain, un télégramme, venant de Chicago, était arrivé à leur adresse.

Harry Madge leur reprochait durement d’avoir délaissé leur mission politique pour s’adonner à des travaux personnels.

— J’ai tout appris, disait-il. Je ne vous ai pas chargés de faire des affaires, mais bien de me fournir des renseignements sur l’organisation militaire du pays, sur ses ressources, sur les secrets de ses arsenaux, sur les dossiers de ses ministères… Redoutez les effets de ma colère, si vous ne commencez pas immédiatement votre campagne d’informations !…

Bien convaincus que Léon ne comprenait pas un mot de Français, les deux frères Altidor ne se gênaient pas pour échanger, en cette langue, leurs impressions en présence du jeune homme.

Léon, naturellement, feignait de n’apporter aucun intérêt à ce qu’il entendait.

Lorsque, à la suite de la scène de l’apparition dans la glace, Jonas et Smith se retrouvèrent seuls, après avoir congédié tous leurs hommes – sauf toutefois celui qui restait avec Léon pendant leur absence –, Jonas s’écria :

— Que signifie cette mascarade ? Harry Madge croit-il nous intimider, en apparaissant parmi nous à l’improviste ?… Il n’y a là qu’un phénomène très simple de dédoublement psychique… J’exécuterais cela aussi bien que lui. Et, continua-t-il, j’ai même bien envie de projeter mon image dans une des glaces de sa chambre à coucher. Une politesse en vaut une autre.

Smith avait écouté en silence.

Quant à Léon, il allait et venait, sans paraître se soucier le moins du monde de ce que disaient les deux frères.

Grands et maigres, le visage osseux, le menton saillant, les deux frères se ressemblaient comme deux sosies. Ils avaient le même regard incisif, les mêmes prunelles ardentes. La couleur sombre de leurs vêtements prêtait encore à leur physionomie froide et compassée comme un cadre de sévérité. Ils ne se départaient jamais de cette raideur qui pour le Yankee, est un signe de puissance, une marque de bon ton.

La pratique des sciences psychiques n’avait pas – comme on eût pu le croire – modifié leurs sentiments pratiques, ni élevé leur âme jusqu’aux confins des mystères de l’au-delà et de l’invisible.

Dans leur voyage, ils ne voyaient qu’un moyen facile de faire des affaires, de gagner des dollars ; et ils l’avaient bien prouvé depuis leur arrivée en France.

Les autres hypnotiseurs, d’ailleurs, avaient consciencieusement suivi l’exemple de leurs chefs.

Ne trouvant pas suffisants les appointements de mille dollars par mois que leur donnait la société des milliardaires, d’aucuns s’étaient exhibés dans des théâtres et concerts.

De là, la grande colère de Harry Madge, et son ordre formel d’avoir à cesser tout trafic et de se mettre immédiatement à l’œuvre.

— Cesse tes railleries, dit à son frère Smith Altidor, il pourrait nous en coûter cher. Pour ma part, je commence à croire que nous avons agi sans réflexion. Nous n’aurions pas dû négliger à ce point la mission dont nous sommes chargés. Harry Madge est un homme de qui il faut tout craindre lorsqu’on va à l’encontre de sa volonté. Je suis d’avis qu’il est grand temps de nous mettre sérieusement à l’œuvre.

— Sans doute, répondit Jonas avec contrariété. Nous allons organiser de suite un service d’informations autour des ministères et des arsenaux.

Les deux frères avaient compris qu’ils avaient grand intérêt à ne pas se brouiller avec le spirite.

Léon ne perdait pas un mot de cette conversation, dont une phrase, entre autres, l’intrigua.

Jonas disait à son frère :

— Nous avons d’ailleurs, tu le sais, un moyen de regagner entièrement la confiance des milliardaires. Je ménage, à la vindicative Aurora, une agréable surprise. Sa rivale, celle qui lui a pris le cœur de l’ingénieur Ned Hattison, doit déjà ressentir les effets de l’envoûtement que je fais préparer contre elle.

Léon, qui écoutait de toutes ses oreilles, tressaillit à ces dernières paroles.

Ainsi les hypnotiseurs allaient s’attaquer à cette charmante et inoffensive jeune femme !

Dès lors Léon n’eut plus qu’une pensée : s’échapper à tout prix, prévenir ses amis, et parachever la défaite des milliardaires.

S’échapper, ce n’était pas une chose commode.

La présence continuelle de son gardien était le grand obstacle.

Comment ferait-il, en effet, pour ne pas éveiller ses soupçons ?

Pour gagner la rue, il lui faudrait fracturer la porte de la maison, escalader peut-être le mur de la propriété.

Au premier bruit son gardien serait averti. Celui-ci était armé et l’empêcherait de mettre son projet à exécution.

À force de se creuser la tête pour trouver un expédient, Léon finit par se dire qu’il y avait toute une partie de la maison dans laquelle il n’avait jamais pénétré : c’étaient les caves.

Il résolut de profiter de la nuit, et du sommeil de son gardien, pour aller les explorer.

« Dans une vieille bâtisse comme celle-ci, se disait-il, il se pourrait qu’il y eût une issue secrète, une porte communiquant soit avec les égouts, soit avec un corridor souterrain. En ce cas, je m’enfuirais par là. »

Lorsque Jonas et Smith se furent retirés, Léon feignit une grande fatigue, un irrésistible besoin de sommeil.

— Allez vous coucher, lui dit l’hypnotiseur. Je suis moi-même assez fatigué, et ne vais pas tarder à faire comme vous.

Étendu sur son lit, sa lampe éteinte à coté de lui, Léon se mit à ronfler d’une magistrale façon.

Ces ronflements n’étaient d’ailleurs qu’un simulacre habile, destiné à tromper son gardien, à éloigner tout soupçon de son esprit.

Certes le jeune homme se gardait de dormir.

« Dans quelques heures je serai peut-être libre, se disait-il, très ému… Ma chère Betty ! m’sieur Olivier !… je vais les revoir !… Et cette bonne Lucienne Golbert qu’ils ont entrepris de faire mourir !… Ah ! les brigands, les misérables ! »

Il attendit longtemps, bien longtemps après que son gardien se fut couché à son tour.

Vers minuit environ, certain qu’il dormait, Léon se laissa glisser à bas de son lit, doucement, avec mille précautions.

L’hypnotiseur couchait à quelques mètres de lui, sur un petit lit de fer, dans une chambre, dont il avait soin de toujours laisser la porte ouverte.

Immobile dans l’ombre, le cœur battant avec force, Léon écouta la respiration égale et tranquille de l’hypnotiseur endormi.

Il quitta ses chaussures, de manière à ne faire aucun bruit en marchant, et les attacha à sa ceinture.

Puis il prit à la main sa lampe éteinte, et se dirigea vers l’escalier qui descendait au rez-de-chaussée.

À travers les fentes des volets, des rayons de lune filtraient, versant par endroits, une lumière grise et bleutée sur les murs recouverts de tapisseries poussiéreuses dont les couleurs fanées se distinguaient à peine.

Depuis plus d’un mois qu’il parcourait chaque jour en prisonnier les chambres et les corridors de la vieille demeure, Léon s’y fût dirigé sans embarras, même dans la plus complète obscurité.

Prêtant l’oreille à chaque marche, craignant de voir surgir derrière lui la silhouette menaçante de son gardien, le Bellevillois atteignit cependant sans encombre la porte des caves.

Là, il remit ses chaussures, alluma sa lampe.

La porte qui donnait accès aux caves était vermoulue, disjointe, et tenait à peine sur ses gonds.

Sans trop faire de bruit, il la défonça, attendit quelques minutes, et rassuré par le silence de mort qui régnait autour de lui, il s’engagea résolument dans l’escalier.

Les murs suintaient d’humidité dans les différentes caves qu’il parcourut à la hâte, pressé de découvrir une issue.

Des débris de toutes sortes d’objets jonchaient le sol. De vieux meubles démolis, canapés et divans, laissant sortir leur crin par de nombreuses brèches, étaient là, entassés pêle-mêle avec des armes rouillées et d’énormes in-folio – le tout sans doute relégué dans cette cave et oublié par l’ancien propriétaire de la maison.

Tout à fait au fond, dans le dernier compartiment Léon aperçut, le long du mur, plusieurs rangées de bouteilles superposées, recouvertes d’une épaisse couche de poussière et de toiles d’araignée.

— Qu’est-ce que c’est ? s’écria-t-il joyeusement. Voyons vite cela !

Prestement, il saisit une bouteille, en fit sauter le col, et reconnut qu’il avait mis la main sur une provision d’excellent bourgogne.

Condamné depuis plusieurs semaines au régime de l’eau fraîche et des œufs durs, Léon fut très sensible à la découverte qu’il venait de faire.

— Voilà qui est moelleux ! dit-il après avoir absorbé la moitié de la bouteille. C’est recommandé par les médecins contre l’anémie. Ça donne des forces. Aussi quelle volée magistrale va recevoir mon hypnotiseur lorsqu’il va se présenter.

Mais son gardien, sans doute plongé dans un profond sommeil, ne s’était pas aperçu de sa disparition.

Léon entama une autre bouteille.

Cette fois, il but à la santé de ses amis, puis à celle de sa femme, enfin à la prospérité du Vieux Monde, et à la confusion des Américains.

Les tessons de bouteille s’amoncelaient à ses pieds. Il sentait un courage héroïque envahir son âme.

Sa griserie avait été d’autant plus prompte qu’il était privé, depuis longtemps, de nourriture solide.

Au cours de ces rasades, Léon avait perdu toute prudence. Il finissait sa dernière bouteille en chantant à tue-tête, lorsqu’il entendit un bruit à la porte du caveau.

— Qui va là ? s’écria-t-il en brandissant la bouteille vide qu’il tenait encore à la main.

C’était, on le devine, l’hypnotiseur qui, réveillé par le bruit, n’avait fait qu’un bond jusqu’au lit de son prisonnier et, le trouvant vide, s’était élancé à sa poursuite, armé d’un revolver de fort calibre.

En apercevant son gardien, Léon poussa un éclat de rire strident.

— Ah ! te voilà, mon gaillard, cria-t-il. Attends un peu, je vais te régler ton compte… Tiens, voilà pour toi !…

En même temps, une bouteille, lancée d’une main sûre, vint atteindre en pleine figure l’hypnotiseur qui, ensanglanté, tomba à la renverse en serrant dans sa main crispée le revolver, dont il n’avait pas eu le temps de faire usage.

— Touché ! dit bruyamment Léon en s’élançant sur son gardien.

Après lui avoir décoché un violent coup de pied en pleine poitrine, Léon arracha le revolver des mains de son gardien et, ne se connaissant plus, rempli d’une énergie folle, en proie à une sorte de délire, il gravit en bondissant l’escalier de la cour.

Il parcourut la maison comme un fou, se demandant par où il pourrait s’évader.

Il avait abandonné sa lampe dans la cave. Dans l’obscurité, il se cognait aux meubles, renversait les chaises, se livrait à des mouvements désordonnés.

— Mais j’y suis, s’écria-t-il tout à coup. Je vais m’enfuir par les toits. C’est le procédé des cambrioleurs. Cela ne fait rien, je n’ai pas le choix.

La maison n’avait que deux étages.

Léon les gravit en un clin d’œil.

En haut comme en bas, toutes les fenêtres étaient closes et les volets soigneusement attachés.

Deux lucarnes seulement donnaient sur les toits ; mais le plafond était haut, et le jeune homme n’y pouvait atteindre.

Pourtant il ne resta pas longtemps perplexe. Enfin, il eut une heureuse inspiration. Sur son lit, qu’il traîna jusqu’en dessous de la lucarne, il mit une table ; cet échafaudage n’étant pas encore assez élevé, il posa une chaise par-dessus.

— C’est égal, ricanait-il, mon gaillard se tient tranquille. Je crois qu’il est calmé pour quelque temps, le sacripant !…

La lucarne s’ouvrait au moyen d’un châssis que soutenait une tringle de fer.

Léon n’hésita pas. Il se cramponna aux rebords, et s’élevant à la force du poignet, il se hissa par l’ouverture.

Au moment où ses pieds seuls pendaient encore dans l’intérieur de la maison, il entendit marcher, et la pièce s’éclaira subitement.

Le front taché de sang, l’hypnotiseur s’était relevé.

Il s’était élancé à la poursuite du fugitif.

Il poussa un effroyable juron en voyant le jeune homme disparaître par la lucarne ; et montant lui-même sur l’échafaudage de meubles, il eut vite fait, étant bien plus grand que Léon Goupit, de se hisser jusque sur le toit.

Sans perdre de temps, Léon s’était livré à une inspection des lieux.

La première chose dont il s’était rendu compte, c’est que la pente du toit était trop rapide pour qu’il pût y marcher, même en s’aidant de ses mains.

Léon cependant n’avait pas une minute à perdre.

En dessous de lui il entendait son gardien.

Des jurons et des menaces arrivaient jusqu’à lui.

— Quand je devrais y laisser la vie, se dit-il résolument, je ne retomberai pas entre les mains des hypnotiseurs. Pour ça non ! mille fois non !

À l’autre extrémité, il apercevait la cheminée d’une maison voisine, dont le toit, presque plat, était en contrebas de celui où il se trouvait.

Il fallait arriver jusque-là.

Sans hésiter, Léon se suspendit par les mains à la gouttière, et se mit à s’avancer en se balançant dans le vide, dans la direction de la maison voisine.

Il était à peu près à mi-chemin, et se félicitait déjà de sa bonne idée, lorsque la gouttière, sous son poids, céda, se détacha en partie du toit. Les crampons de fer qui la retenaient s’arrachèrent.

Le zinc se tordait, menaçait de se rompre tout à fait.

Léon sentait le vide derrière lui.

Ses cheveux se hérissèrent… Il se vit précipité sur le sol, les côtes enfoncées, le crâne broyé sur le pavé de la cour.

Peu s’en fallut que l’émotion ne lui fît lâcher la gouttière.

Pourtant, l’instinct de la conservation reprenait le dessus, il fit des efforts désespérés pour ne pas tomber, pour regrimper sur le toit.

Il allait y parvenir lorsque, au-dessus de sa tête, il vit une ombre se pencher.

C’était l’hypnotiseur.

Apercevant le fugitif suspendu dans les airs, le Yankee éclata d’un rire sinistre.

Il ne pouvait parvenir jusqu’à Léon ; mais se retenant d’une main à la lucarne, il se mit à frapper sur la gouttière à grands coups de talon, à la détacher tout à fait de la muraille.

— Je suis perdu, murmura Léon Goupit.

Les crampons de fer cédaient les uns après les autres.

Encore un, et c’en était fait de lui.

Il voulut crier…

Sa gorge était trop serrée pour qu’il pût articuler un son.

Ses doigts se crispaient sur le zinc ; il s’ensanglantait les genoux en cherchant à se retenir à la muraille.

Les yeux lui sortaient de la tête.

Tout à coup, il se sentit précipité dans le vide !…

Par un hasard providentiel, il ne tomba pas jusqu’au sol.

La tige de fer d’un cadran solaire l’accrocha par son pantalon, lui éraflant même légèrement la peau.

Ne sachant où il était maintenant, la tête en bas, Léon se sentait environné de feuillage.

En étendant les mains, il finit par saisir une branche qui lui parut assez solide pour pouvoir le supporter.

Il exécuta un rétablissement sur les reins, dégagea son pantalon qui malheureusement se fendit du haut en bas, et se retrouva dans un gros noyer appartenant à la propriété voisine.

À cheval sur une branche, il resta quelques minutes avant de reprendre possession de lui-même.

— Je suis sauvé, s’écria-t-il joyeusement. Le voilà au-dessous de moi ce toit que je voulais atteindre. Rien de plus facile que de m’y laisser glisser en m’aidant d’une branche.

Un instant après, il se trouvait sur le toit voisin.

Éternellement gamin, même dans les circonstances les plus critiques, Léon se retourna vers la demeure des hypnotiseurs, et esquissa, à l’adresse de ceux-ci, une éloquente grimace.

— Au prix de quels efforts ai-je reconquis ma liberté ! dit-il. Nous allons rire maintenant, messieurs les espions. Je sais quelles sont vos intentions. Je vais de suite mettre au courant m’sieur Olivier ; il saura bien vous réduire à l’impuissance, lui… Quant à moi, ajouta-t-il en se retournant, comme si ses ennemis avaient pu l’entendre, je vous ferai payer cher le mois que j’ai passé chez vous, prisonnier, à ne manger que des œufs durs et à boire de l’eau.

Il cherchait maintenant une issue par où pénétrer dans la maison, et il s’impatientait de n’en pas trouver.

Il avait parcouru le toit.

À l’une des extrémités, il fut arrêté par une mince cloison en muraille d’un demi-mètre environ, et qui entourait une sorte de terrasse entièrement plate, dont la surface brillait aux rayons de la lune.

Ce qui lui parut étrange, c’est qu’à travers les parois de cette terrasse il apercevait une lumière vive.

Il se pencha pour examiner ; mais, perdant l’équilibre, il tomba la tête en avant.

Un éclaboussement se produisit.

Il se sentit enfoncer dans l’eau.

q

Page 1