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CHAPITRE VIII

(1745 à 1747)

Le peuple et la noblesse se rallient à Stanislas.--Le règne de Mme de Boufflers.--Ses luttes avec le Père de Menoux.

A partir de 1745, une transformation complète s'opère en Lorraine. Les derniers événements ont prouvé aux habitants que tout espoir de retrouver leur ancienne nationalité est perdu et que leur sort est irrévocable. Ils s'inclinent donc devant la destinée et cherchent à s'accommoder le mieux possible du régime qui leur est imposé.

Quant à Stanislas, rassuré désormais sur l'avenir, il reprend bien vite ses paisibles habitudes et il poursuit plus que jamais l'œuvre qu'il a si habilement commencée: il s'efforce de rallier au nouveau régime la noblesse et le peuple et de transformer sa cour en une cour élégante et lettrée.

L'essor qu'il sut donner au commerce, à l'industrie; l'intelligence avec laquelle il favorisa les arts; les travaux considérables qu'il fit entreprendre et les embellissements dont il orna Lunéville et Nancy amenèrent la prospérité et la richesse dans le pays, et attirèrent au roi de Pologne bien des partisans. L'éclat et le renom dont il sut entourer la cour de Lunéville ne lui furent pas non plus inutiles; on était flatté d'appartenir à ce petit pays dont toute l'Europe parlait avec envie et éloges.

En même temps que par ses bienfaits, sa simplicité, sa bonhomie Stanislas ramenait peu à peu à lui la population lorraine, par des titres et des faveurs habilement distribués il s'attachait toute la noblesse du pays.

Bien des nobles qui, au début, s'étaient tenus farouchement à l'écart, se montraient moins irréconciliables. Vivre près du souverain est toujours si tentant! Puis la cour devenait de plus en plus agréable; on disait merveille des fêtes qui s'y donnaient. N'était-ce pas folie de ne pas prendre sa part de ces divertissements et de bouder indéfiniment devant l'inévitable?

Bientôt les plus anciennes et les plus nobles familles acceptent des charges à la cour de l'usurpateur, et chaque jour Stanislas voit avec bonheur s'élargir le cercle de ses courtisans. C'est ainsi que la fusion s'opère et que disparaît progressivement l'hostilité du début.

En même temps, par ce commerce de plus en plus suivi avec une noblesse qui avait si souvent fréquenté la cour de Versailles ou celle de Lorraine, au temps du duc Léopold, les mœurs s'adoucissaient; l'élément polonais, d'abord si prépondérant, était peu à peu écarté; le roi s'efforçait de grouper autour de lui des artistes, des hommes de lettres, des philosophes, des savants et toute une pléiade de femmes jeunes, aimables, spirituelles. La cour s'acheminait doucement vers ces formes raffinées et ce goût des lettres et des arts qui devaient quelques années plus tard la faire briller d'un si vif éclat.

Lunéville devient un Versailles au petit pied, une réduction de la cour de Louis XV. Il y a une maîtresse officielle comme à Versailles; des courtisans, des poètes, des écrivains comme à Versailles; des représentations, des chasses comme à Versailles. Fontainebleau, Compiègne, Marly, Rambouillet sont remplacés par Commercy, la Malgrange, Einville, Chanteheu, etc.

Mais, à la différence de Versailles, tout ce pompeux décorum n'est qu'en façade, toute cette représentation extérieure n'est qu'apparente. Lunéville est une cour bon enfant, simple, où chacun vit à sa guise, et sans souci de l'étiquette.

On y trouve réunis tous les contrastes: religion, impiété, austérité, galanterie; tout s'y rencontre et s'y mêle, sans heurt, sans choc, sans éclat.

On y fait consciencieusement l'amour; on y pratique une religion étroite; on y débite des tirades philosophiques qui en France vous auraient valu la Bastille et le pilori; en même temps on y rencontre des processions que suit avec componction toute la cour.

C'est le plus singulier assemblage qui se puisse imaginer, et tout se passe sous l'œil bienveillant et paternel de Stanislas.

Nous avons vu dans un précédent chapitre que le roi de Pologne, malgré l'ardeur de ses convictions religieuses et en dépit de la reine Opalinska, ne dédaignait pas le beau sexe. Nous l'avons vu, malgré l'indignation de la vieille reine, amener avec lui, à Lunéville, la duchesse Ossolinska et l'installer dans ses fonctions de favorite.

Par goût, par tempérament, le roi aimait les femmes avec passion. Son âge, il est vrai, avait calmé l'ardeur de ses appétits; mais il n'était pas sans éprouver de temps à autre des retours terrestres. Et puis, ne devait-il pas quelque chose à son rang, à sa situation, au prestige qui était une des obligations de sa charge? Tous les souverains d'Europe, se conformant à l'usage établi par Louis XIV, avaient une maîtresse attitrée; c'était devenu une fonction de la cour réglée par le cérémonial, l'étiquette. Un roi avait une maîtresse comme il avait un grand chambellan, un maître des cérémonies, un confesseur; il n'était même point nécessaire qu'elle fût jolie: il suffisait qu'elle sût représenter et remplir sa charge avec dignité.

Stanislas n'avait pas cru pouvoir déroger à un usage aussi constant, aussi bien établi.

Après avoir beaucoup aimé la duchesse Ossolinska, le roi s'aperçut un jour qu'elle l'ennuyait; et, comme «il avait besoin d'être diverti», il passa à de nouvelles amours, non sans éprouver de la part de l'abandonnée force reproches et scènes violentes. Il imagina de remplacer la duchesse par la propre dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges, Polonaise assez peu civilisée, grosse, courte, camarde, et qui à première vue ne paraissait guère susceptible de remplir convenablement le nouvel emploi qu'on lui confiait.

Stanislas, habitué aux formes un peu sauvages des Polonaises, s'éprit quand même de Mme de Linanges; mais l'intrigue fut de courte durée, et bientôt le roi jeta les yeux sur des beautés plus séduisantes.

Son séjour à Meudon l'avait déjà initié aux grâces des dames françaises. Quand il se trouva à Lunéville entouré de ces Lorraines si spirituelles et si fines, qui toutes, ou à peu près, avaient été formées aux belles manières de la cour de Versailles, il subit peu à peu leur influence et il se détacha insensiblement de ses amies polonaises. On prétend que, grâce à la facilité de mœurs qui régnait alors, il ne trouva pas de cruelles. Comment s'aviser de résister à un souverain qui vous a distinguée?

S'il faut en croire la chronique scandaleuse de l'époque, Mme de Bassompierre, sœur de Mme de Boufflers, ne fut pas insensible aux instances royales; Mme de Cambis, nièce de Mme de Boufflers, aurait eu également des bontés pour le roi; enfin, un certain nombre de «haultes et puissantes dames» ne dédaignèrent pas la faveur du monarque jusqu'au jour où se leva éblouissante et sans rivale l'étoile de Mme de Boufflers.

Depuis son retour en Lorraine Mme de Boufflers, autant par goût que par les nécessités de sa charge, ne quittait guère la cour; elle était de toutes les réunions, de toutes les fêtes, et elle y apportait avec l'agrément de sa personne toutes les grâces de son esprit. Mais comme, consciente de sa valeur, elle ne faisait rien pour briller, on ne lui accorda pas tout d'abord la justice qu'elle méritait. Seul, le brillant chancelier sut la remarquer, l'apprécier, et l'on assure qu'il rendit à la jeune femme des hommages empressés. Il était homme du monde, fort bien de sa personne, spirituel, intelligent; rien d'étonnant à ce que Mme de Boufflers ait été touchée de ses soins et qu'elle ne se soit pas montrée plus cruelle qu'il n'était d'usage à cette époque. Bientôt M. de la Galaizière passa pour un heureux vainqueur.

Mais Stanislas, qui n'avait pas trouvé le bonheur tel qu'il le cherchait dans les liaisons plus ou moins éphémères qui avaient succédé au règne de la duchesse Ossolinska, ne resta pas longtemps insensible à la beauté et à l'esprit de la jeune marquise. Il s'éprit bientôt pour elle d'un goût des plus vifs et il se posa en rival de son chancelier.

Stanislas avait alors 63 ans; mais son âge ne l'empêchait pas d'être encore très aimable, très gai et d'une galanterie plus séduisante que celle de bien des jeunes gens de sa cour. Il n'avait pas encore été envahi par l'obésité, et l'on retrouvait aisément des traces de sa beauté d'autrefois. Puis il avait un passé romanesque, une auréole de gloire militaire, enfin il était Roi!

Mme de Boufflers, qui ne se piquait pas de fidélité conjugale, ne se piquait pas davantage de fidélité envers un amant. Elle vit qu'elle allait jouer un rôle considérable en Lorraine et elle ne résista pas au plaisir de dominer. M. de la Galaizière fut sacrifié.

La marquise fit évincer toutes les maîtresses qui avaient tenu l'emploi jusqu'alors; il y eut naturellement des pleurs et des grincements de dents. La duchesse Ossolinska, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de ramener un infidèle, eut de si terribles vapeurs qu'elle en faillit devenir folle. Tout fut inutile. Mme de Boufflers triompha et bientôt elle fut en possession du titre, non de maîtresse _déclarée_, ainsi qu'il était d'usage à la cour de France, mais de maîtresse avérée, et elle domina sans rivalité et sans partage. Elle reprenait une fonction qui devenait pour ainsi dire héréditaire dans sa famille et qu'elle conserva jusqu'à la mort du roi.

Si Mme de Boufflers n'est plus, à cette époque, la toute jeune femme dont nous avons déjà fait le portrait; si les années lui ont déjà enlevé la fraîcheur de la prime jeunesse, elle n'en est pas moins restée fort séduisante et supérieure par son charme aux plus belles. Elle possède toujours une blancheur de teint éblouissante, des cheveux magnifiques, une taille divine, une figure d'enfant pleine d'agrément. La légèreté de sa démarche, l'élégance de ses manières, l'extrême vivacité de sa physionomie la rendent délicieusement jolie et agréable. Elle a près de trente-quatre ans; personne n'oserait lui en donner plus de vingt.

Son portrait physique est peu facile à faire, mais comment la peindre au moral? Elle est si vive, si alerte, si primesautière! Son âme est, comme sa physionomie, toujours en mouvement; on ne peut la saisir.

Elle est douée d'un esprit supérieur, à la fois fin, juste, gai, original. Tous ceux qui l'approchent sont unanimes à dire qu'il surpasse sa beauté. Et cependant, c'est la nature même; jamais aucun soin, aucun apprêt, aucune recherche.

Sauf avec ses amis les plus intimes, elle parle peu et on pourrait vivre des siècles avec elle sans se douter de sa rare instruction; elle craint de passer pour pédante; puis elle a toujours présente à la mémoire une maxime tirée des proverbes de Salomon: «Le silence est l'ornement de la femme.» Mais son silence même ne cache pas toujours son esprit; on le voit percer dans les mouvements de son visage «comme une vive lumière à travers un tissu délicat».

Quand elle parle, il lui est impossible de le faire sans originalité; toutes ses paroles sont inattendues, promptes, vives, pénétrantes. Elle est dans la conversation d'une extrême mobilité, et on lui reproche, non sans raison, de passer à chaque instant d'un sujet à un autre sans rien approfondir. Cela tient à ce qu'elle est douée d'une surprenante vivacité d'esprit et que la première apparition d'une idée la lui montre tout entière, dans tous ses détails et dans toutes ses conséquences.

Elle lit beaucoup, non pour s'instruire, mais pour s'exempter de parler. Ses lectures se bornent à un petit nombre de livres favoris qu'elle relit sans cesse: «Elle ne retient pas tout; mais il en résulte néanmoins pour elle à la longue une somme de connaissances d'autant plus intéressantes qu'elles prennent la forme de ses idées. Ce qui en transpire ressemble en quelque sorte à un livre décousu, si l'on veut, mais partout amusant et où il ne manque que les pages inutiles.»

Comme toutes les femmes habituées à dominer, la marquise est assez autoritaire, et elle supporte impatiemment les contrariétés; elle ne veut pas d'obstacles à ses fantaisies. Cela ne l'empêche pas d'avoir des amis très fidèles, très attachés et qui l'aiment profondément. Elle-même est une amie sûre et, bien qu'elle ait parfois de l'humeur, on ne peut lui reprocher de ne pas être constante dans ses attachements.

Elle est trop en vue pour ne pas exciter la jalousie et l'envie; mais elle semble ignorer ses ennemis et ne répond à la malveillance que par l'indifférence ou le mépris; quand elle est trop ostensiblement provoquée, elle riposte par quelque trait piquant, mais avec tant de grâce et de sang-froid qu'on voit bien que l'offense n'a pu l'atteindre.

Sans être méchante, elle a le trait mordant et, ses jours d'humeur, mieux vaut ne pas s'exposer à ses railleries: «Elle a plus souvent désespéré ses amants par ses bons mots que par ses légèretés», a écrit d'elle M. de Beauvau.

Une des plus nobles qualités de Mme de Boufflers est son désintéressement. Elle n'use de son pouvoir et de son influence qu'en faveur de ses amis. Bien que sa fortune soit plus que modeste, elle ne songe pas un instant à profiter de sa situation pour l'augmenter; elle ne demande jamais rien au roi et ne reçoit que les misérables 625 livres que lui valent par an ses fonctions de dame du palais. Quant à Stanislas, ravi de pouvoir se croire aimé pour lui-même, il ne songe pas un instant à dédommager la marquise de son désintéressement et de sa réserve.

La conduite de Mme de Boufflers est d'autant plus méritoire qu'elle a une passion malheureuse: elle aime le jeu, elle y perd souvent, et bien des fois elle est cruellement gênée pour payer ses dettes.

Son caractère, du reste, est à la hauteur des circonstances et elle supporte vaillamment les coups du sort. De même que l'heureuse fortune ne l'enivre pas, de même les revers, même les plus cruels, ne peuvent l'abattre; elle conserve toujours la même égalité d'humeur, la même liberté d'esprit, la même sérénité immuable.

Son esprit aimable et son naturel dégagé de tout artifice rendaient son commerce des plus agréables. Elle devint bientôt le centre de toutes les attractions; elle fut l'âme de la petite cour de Lunéville, de cette petite cour spirituelle et lettrée que Stanislas eut l'art de grouper autour de lui, qu'elle eut l'art plus grand encore de retenir et d'amuser.

Le règne de Mme de Boufflers ne s'établit pas sans conteste, et elle eut à lutter contre bien des oppositions, à vaincre bien des jalousies.

Stanislas, qui était l'homme de tous les contrastes, ne se contentait pas d'avoir en effet une maîtresse attitrée, il avait aussi un confesseur, non moins attitré, le Père de Menoux.

Le Père de Menoux, d'une bonne famille de robe, appartenait à la célèbre Compagnie de Jésus, et il était fort digne d'en faire partie. Après avoir professé les humanités dans différents collèges, il s'était adonné à la prédication. Il avait vécu à la cour et savait par expérience comment il en faut user avec les grands. Fin, subtil, retors, il était doué de beaucoup d'esprit et d'une rare intelligence. N'abordant jamais de face les questions délicates, usant toujours de moyens détournés, ne se rebutant jamais, le Père de Menoux caressait l'espoir de devenir tout-puissant à la cour de Stanislas et il poursuivait son but avec la persévérance ordinaire à son Ordre. Il jouissait déjà d'une influence presque absolue sur l'esprit de la reine; il ne lui restait qu'à gagner le roi.

Pour qui connaissait les sentiments religieux de Stanislas, cela paraissait facile. Sa piété était grande et sa ferveur ne pouvait faire de doute pour personne; il pratiquait ouvertement et scrupuleusement tous les exercices exigés par l'Église. Le Père de Menoux crut donc qu'il arriverait facilement à dominer complètement le pieux monarque, et il n'attachait qu'une importance fort secondaire aux «passades» de son royal pénitent. Mais quand il vit la violence de sa passion pour Mme de Boufflers, pour cette femme si séduisante et d'une haute valeur intellectuelle, il comprit qu'une influence rivale de la sienne se dressait à la cour et qu'il fallait à tout prix la faire disparaître s'il ne voulait lui-même passer au second plan. Si Stanislas n'exerçait en Lorraine aucun pouvoir effectif, il avait cependant la libre disposition de la feuille des bénéfices: ne serait-ce pas pitié de voir ces riches revenus récompenser de condamnables voluptés et passer entre les mains d'une famille avide, on ne le savait que trop?

Mme de Boufflers faisait de son côté un raisonnement analogue. Comme elle n'était pas d'humeur ni de caractère à se laisser diriger et à passer à la remorque du jésuite, qu'elle entendait bien obtenir le premier rang et le garder; comme, d'autre part, elle était trop franche pour dissimuler, elle se disposa à entamer ouvertement la lutte et elle ne laissa rien ignorer de ses intentions au Père de Menoux.

La guerre éclata donc entre la maîtresse et le confesseur, violente et acharnée, chacun usant au mieux de ses intérêts des armes à sa disposition, le confesseur criant partout qu'il ferait chasser la maîtresse, la maîtresse qu'elle ferait chasser le confesseur.

Le Père de Menoux tonnait contre l'adultère! le double adultère! Il menaçait Stanislas des peines les plus sévères de l'Église; il lui faisait entrevoir pour l'éternité des châtiments terribles s'il ne se hâtait de mettre un terme à une liaison coupable, scandaleuse et qui ne pouvait exister sans remords. Ces rudes semonces laissaient le roi terrifié et dans un état moral lamentable.

Mais arrivait la maîtresse. Elle avait recours à des arguments moins effrayants, mais plus persuasifs peut-être; elle rassérénait le roi et lui rendait bien vite la confiance et la sécurité. Du reste, elle exigeait, avec non moins d'énergie, le renvoi de l'insolent jésuite.

Le pauvre Stanislas ne savait auquel entendre, et il était très malheureux de ces querelles; il les trouvait fort déplacées, lui qui savait si bien concilier le soin de son salut et le commerce intime des dames, en particulier de Mme de Boufflers.

Renvoyer la maîtresse adorée, celle qui faisait la douceur et la joie de sa vie, mais il n'y voulait pas songer! De quoi s'avisait donc ce Père de Menoux? Croyait-il donc si facile, à soixante-trois ans, de retrouver une maîtresse jeune, charmante et spirituelle?

Renvoyer le confesseur, Mme de Boufflers en parlait à son aise: ne serait-ce pas offenser le Ciel? Était-il bien prudent de s'exposer à des châtiments éternels pour des biens périssables?

L'infortuné monarque avait beau agiter la question dans son esprit, la retourner dans tous les sens, il n'y trouvait jamais qu'une solution raisonnable: garder à la fois la maîtresse et le confesseur.

Alors, il louvoyait, atermoyait, transigeait, cédant tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Un jour, le souci des biens terrestres occupait seul le roi; alors la maîtresse triomphait, le confesseur paraissait perdu. Le lendemain, Stanislas n'avait plus en tête que son salut éternel et c'est la maîtresse qui tremblait.

Ainsi, par un habile jeu de bascule, le roi parvenait sinon à satisfaire les deux ennemis, du moins à ne pas trop les mécontenter, et il arrivait à maintenir entre eux une paix apparente.

Quelquefois, les jours où le Père de Menoux triomphait, il infligeait au roi une retraite de quelques jours à la Mission de Nancy; le pieux monarque s'y rendait docilement avec le ferme espoir d'obtenir enfin la grâce de s'amender; mais, comme il s'y ennuyait fort, le résultat était tout l'opposé de celui qu'on attendait: «Le roi, écrit Mme de la Ferté-Imbault, avait d'autant plus besoin à son retour de la gaieté, de la folie, et même de la dépravation de Mme de Boufflers.» La marquise, qui n'épargne personne dans ses propos, ajoute méchamment mais véridiquement: «Mme de Boufflers, par contre, profitait du temps de retraite de Sa Majesté pour s'amuser à sa mode, et reprendre le train d'autrefois avec M. de la Galaizière; de sorte qu'au total, le diable n'y perdait rien.»

Le résultat de ces querelles entre la maîtresse et le confesseur fut que Mme de Boufflers et le Père de Menoux, dans leur ardent désir de s'évincer mutuellement, cherchèrent à se créer des partisans et des appuis. La question ne se borna plus à une misérable rivalité d'influence entre une femme et un jésuite; elle s'agrandit, devint une rivalité politique, et il y eut bientôt deux camps très tranchés à la cour de Lunéville.

Les philosophes, les hommes de lettres, les savants, la population et le parti lorrain se groupèrent derrière Mme de Boufflers, ainsi que les courtisans qui suivaient sa fortune.

Le Père de Menoux au contraire était soutenu par le parti français: il avait pour lui la reine de France, le dauphin, qui tous deux détestaient la maîtresse, la Galaizière, Solignac, Thiange, Alliot, beaucoup de courtisans et tous les fonctionnaires.

Ces deux partis se détestaient et se faisaient une guerre sourde et acharnée; tout l'art du gouvernement de Stanislas fut de maintenir la balance à peu près égale entre eux et d'obtenir une paix apparente qui le laissât jouir de la tranquillité à laquelle il tenait par-dessus tout.

Tout en ayant l'air de se tenir éloigné de toutes les intrigues et de laisser la maîtresse et le confesseur se débrouiller comme ils pouvaient, M. de la Galaizière soutenait secrètement le Père de Menoux.

La situation du chancelier n'était pas sans offrir quelque embarras. Il était, d'un côté, tenu à bien des égards vis-à-vis de Mme de Boufflers, quand ce ne seraient que ceux d'un galant homme vis-à-vis d'une femme qui a eu des bontés pour lui... et qui peut en avoir encore. D'un autre côté, comment aurait-il pu soutenir les philosophes, ces hardis novateurs qui menaçaient son œuvre et le troublaient dans ses projets de gouvernement?

Mais il y avait donc des philosophes à la cour de Lunéville? Presque autant que de jésuites.

C'est encore un de ces contrastes qui existaient dans l'âme du bon Stanislas; il était d'une piété étroite et rigoureuse et n'aimait rien tant que de causer impiété avec les aimables païens qu'il attirait à sa cour.