‹ La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.Chapitre 14 sur 36 · CHAPITRE XII

CHAPITRE XII

État des mœurs au dix-huitième siècle.

Avant de poursuivre notre récit et de raconter les aventures où se trouve mêlé le nom de Mme de Boufflers, nous prions le lecteur de vouloir bien se rappeler quel était l'état des esprits et des mœurs au milieu du dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque dont nous nous occupons.

Sans cette précaution indispensable, nous craindrions fort que Mme de Boufflers ne passât aux yeux de nos lecteurs, et plus encore de nos lectrices, pour une femme charmante, assurément, séduisante, spirituelle, mais fort galante et d'assez mauvaises mœurs.

Il ne faut pas cependant que notre héroïne soit plus mal jugée qu'il ne convient. Apprécier les femmes de ce temps-là avec nos idées actuelles serait le comble de l'injustice. Autant vaudrait leur reprocher leurs cheveux poudrés, leur rouge ou leurs robes à paniers. Par suite de leur éducation et des usages de l'époque, elles n'envisageaient pas l'existence de la même façon que nous, et leurs idées religieuses et morales étaient fort différentes des nôtres. Il ne faut pas plus nous en choquer que nous ne nous choquons de leurs costumes. Critiquons et déplorons les mœurs de l'époque tant que nous le voudrons, mais n'en rendons pas responsables les contemporains qui n'avaient que le tort d'être de leur temps.

Aussi, pour porter un jugement équitable sur les femmes du monde au dix-huitième siècle, devons-nous avant toutes choses avoir présentes à l'esprit les mœurs qui avaient cours. Nous avons déjà abordé le sujet dans des ouvrages précédents[108], nous y renvoyons le lecteur. Mais il y a certains points que nous avons laissés dans l'ombre et sur lesquels il nous paraît utile d'insister pour mieux faire comprendre la désinvolture morale de nos aïeules.

[108] _Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV_, Plon-Nourrit et Cie, 10e édition, 1903, chapitre I; _Les Demoiselles de Verrières_, Plon-Nourrit et Cie, 1904, chapitre I.

De même que la religion, aux yeux des gens de la cour, passait pour une institution très nécessaire, d'un intérêt social de premier ordre, mais qui s'adressait uniquement aux basses classes et qui n'avait d'autre but que de les maintenir dans le devoir et l'obéissance, de même l'austérité des mœurs et le respect des obligations du mariage, au regard des mêmes gens de cour, n'avaient de valeur que pour la bourgeoisie et les classes inférieures. La fidélité dans le mariage n'était à leurs yeux qu'un sot et risible préjugé, bon assurément pour les petites gens, mais dont les hautes classes n'avaient nullement à s'inquiéter.

Il y a, du reste, un principe qui domine toute la morale du dix-huitième siècle, au moins pour les gens dont nous nous occupons, c'est que la vie est courte, que mille accidents peuvent l'abréger encore, qu'il faut donc en jouir de son mieux et que c'est folie pure d'en user comme si elle devait être éternelle ou qu'on dût la vivre deux fois.

L'amour paraissait aux gens de cette époque une chose toute simple, toute naturelle; c'était même à leurs yeux le seul bon côté de la vie, le seul qui en fasse le charme et l'agrément, le seul qui quelquefois en fasse oublier les amertumes et les tristesses.

Loin d'en faire fi, loin de pratiquer le renoncement et de répudier les dons les plus précieux de la nature pour l'édification du prochain ou dans l'espoir de récompenses futures et hypothétiques, ils en jouissent autant qu'ils le peuvent. Cela leur paraît tout simple d'aimer, d'être heureux sans songer aux choses de l'autre monde! C'est la pure morale païenne.

Mais pourquoi nos ancêtres ne cherchaient-ils pas tout simplement l'amour dans le mariage, au lieu de le poursuivre si passionnément au dehors?

Parce que les mœurs s'y opposaient tout autant que les usages.

On ne se mariait que pour se conformer aux habitudes, donner satisfaction à sa famille, assurer sa descendance. Le mariage était un arrangement de famille; on unissait deux noms, deux fortunes. Quant au cœur, à la sympathie réciproque, personne n'y songeait.

Les filles sont élevées au couvent. Mais les bruits du monde pénètrent dans ces pieuses retraites: avant même d'entrer dans la vie, elles savent qu'on n'aime pas son mari, que c'est là un malheur général et dont on se console fort aisément.

A quinze ans, elles sortent du couvent pour monter à l'autel avec un fiancé qu'elles n'ont jamais vu.

Ainsi les usages créaient, entre deux êtres qui la veille encore s'ignoraient, des liens indissolubles. On les appelait à vivre ensemble, eux dont les natures, les caractères, les sentiments étaient peut-être si dissemblables, si incompatibles, si peu faits pour s'accorder.

Devaient-ils donc, pour respecter un lien contracté dans de telles conditions, briser leur vie entière, renoncer au bonheur en ce monde, en cette vie si courte? Ils n'y songeaient pas un instant.

Marié au hasard et sans consentement moral, le mari n'entendait nullement enchaîner sa vie. A peine le sacrement reçu, il reprenait sa liberté; mais il était assez équitable pour ne pas exiger de sa femme plus qu'il ne donnait et il la laissait libre de ses inclinations.

Alors, que restait-il à la femme et quelle était sa situation? Abandonnée peu après son mariage, souvent au lendemain de ses noces, elle avait le choix entre deux solutions:

Rester fidèle à l'homme dont elle portait le nom? Mais alors elle était condamnée à l'isolement du cœur, à l'absence d'affection, de tendresse. A seize ans, voir sa vie perdue, gâchée sans espoir, était-ce possible? Il fallait, pour accepter un pareil sacrifice, une vertu bien surhumaine, ou n'avoir ni imagination, ni cœur, ni sens. «Comment supposer que le cœur d'une femme ne soit pas occupé!», dit très justement le prince de Montbarrey.

La seconde solution était plus séduisante: c'était de chercher un consolateur, et c'est presque toujours à ce dernier parti que la femme s'arrêtait.

Et dans ce cas encore deux solutions pouvaient se présenter. Ou le choix était heureux et alors ces deux êtres réunis par une inclination réciproque s'adoraient, ne se quittaient plus et devenaient le modèle des faux ménages. Ils sont nombreux au dix-huitième siècle, ces couples que le hasard a rapprochés, qui s'aiment à la folie et se restent scrupuleusement fidèles.

Mais, hélas! souvent la femme n'était pas plus heureuse dans le choix de l'amant que ses parents ne l'avaient été dans celui du mari; alors, elle cherchait encore, et puis encore, et bientôt elle n'écoutait plus que sa fantaisie.

Cette désinvolture et ce mépris des lois morales entraînaient-ils pour la femme la perte de sa situation sociale; tombait-elle sous la réprobation du monde? En aucune façon, et par la force même des choses, puisque l'immoralité était générale.

Le dix-huitième siècle est plein d'indulgence pour ce joli péché d'amour, qui lui paraît de tous le plus naturel, le plus excusable; il ne vous en détourne pas comme d'une faute irréparable. On n'a pas encore élevé toutes ces barrières morales et religieuses qui faisaient dire spirituellement au prince de Ligne: «On a fait un crime de tout ce qu'il y a de plus charmant. La nature ne s'en doutait pas. On y a fait venir l'honneur, la réputation, la décence, l'amour-propre. S'il y a des hasards, des convenances, des rapprochements et puis quelque folie, c'est un temps passé bien heureusement[109].»

[109] Et cependant, si le monde était indulgent, les lois étaient fort rigoureuses contre les femmes coupables, mais nul ne songent à en réclamer l'application. (Voir _le Duc de Lauzun et la Cour Louis XV_, chapitre X.)

L'éducation, les mœurs, les usages, l'exemple, la littérature, tout vous entraînait à l'amour, à l'amour illégitime s'entend; tout vous y poussait.

Aussi l'adultère régnait-il en maître, mais l'adultère serein, paisible, reconnu, légitime!

La femme n'est pas seulement libre de suivre ses penchants, on ne trouve pas mauvais qu'elle serve en même temps la fortune de sa maison. Celle qui par chance attire l'attention du souverain est enviée; personne dans sa famille, ou bien rarement, ne s'avise de crier au déshonneur et de lui reprocher des complaisances coupables. On se borne à tirer parti de la situation au profit des siens.

Mme de Boufflers avait bien des raisons pour ne pas montrer plus d'austérité que ses contemporaines. Élevée à la cour de Léopold, elle a eu pendant son enfance les exemples maternels; elle a vu cette cour galante, aimable, où l'amour est si fort en honneur; puis elle a entendu à Remiremont les récits de ses compagnes, récits où sa mère joue presque toujours le premier rôle. A l'âge où les premières impressions sont si profondes, où l'esprit est comme une cire molle, elle a puisé cette idée très nette, qu'il ne faut pas s'embarrasser de préjugés vulgaires et que la vie est faite pour en jouir.

Pourquoi aurait-elle dirigé sa vie sur des idées différentes? Comment aurait-elle montré une austérité dont personne, ni dans sa famille, ni dans ses entours, ne lui avait donné l'exemple?

Comme la plupart des femmes de son temps, Mme de Boufflers n'a donc attaché aux faiblesses du cœur qu'une importance très secondaire; aussi n'a-t-elle brillé ni par sa vertu ni par sa constance. Volage par tempérament, elle n'a eu, il faut le dire, d'autre règle morale que son bon plaisir, d'autre frein que sa fantaisie.

Du reste, elle ne tirait vanité ni ne rougissait de sa conduite; elle trouvait tout simple d'obéir aux élans de son cœur, et on l'eût assurément fort surprise en lui disant qu'elle s'exposait à être jugée très sévèrement par la postérité.

Elle est bien le type de la femme du dix-huitième siècle, indulgente aux faiblesses de la chair, et voulant à tout prix jouir de la vie, sans qu'aucun souci de châtiments futurs vienne lui gâter le très simple bonheur d'exister.

Elle s'était baptisée elle-même «la dame de volupté», et elle avait adopté et repris à son compte l'épitaphe de Mme de Verrue, qui lui convenait si bien:

Ci-gît, dans une paix profonde, Cette dame de volupté Qui, pour plus grande sûreté, Fit son Paradis en ce monde.

Le fond du caractère de Mme de Boufflers était la gaieté, elle riait de tout. La vie à ses yeux n'était qu'une plaisanterie; aussi ne la prenait-elle pas au sérieux et agissait-elle en conséquence. «Sa gaieté était pour son âme un printemps perpétuel qui a duré jusqu'à son dernier jour.»

En somme, Mme de Boufflers n'a été ni meilleure ni pire que ses contemporaines; elle a été de son temps tout simplement.

Soyons donc indulgents pour elle et ne lui montrons pas une sévérité que ni sa famille, ni ses amis, ni personne à son époque ne lui ont témoignée. Elle a vécu toute sa vie honorée, considérée, entourée du respect de tous.

Et cependant, sa situation à la cour de Stanislas n'est pas douteuse. Elle est publique, connue de tous. Si sa mère eût eu mauvaise grâce à lui reprocher une liaison dont elle lui avait donné l'exemple, son frère, qui occupe dans le monde une si haute situation, aurait pu se montrer moins indulgent; non seulement il ferme les yeux, mais il accepte les faveurs de Stanislas, mais il est intimement lié toute sa vie avec des hommes qui, notoirement et à juste titre, passent pour avoir été du dernier bien avec la marquise.

Ainsi sont les mœurs du temps.

Ceci posé et bien entendu, poursuivons notre récit.

Nous avons dit que Mme de Boufflers avait eu des bontés pour le chancelier de Lorraine.

Quand Stanislas eut distingué Mme de Boufflers et marqué pour elle un goût très vif, la Galaizière, quelque dépit qu'il en pût éprouver, dut céder la place au monarque, et du premier passer au second rang; mais, en réalité, il ne changea pas grand'chose à ses relations avec la marquise. Stanislas l'avait trompé avec elle; il lui rendit la pareille, et voilà tout.

Le monarque connaissait-il son malheur? A n'en pas douter. Mais son expérience des hommes, et surtout des femmes, la philosophie dont il se piquait, l'engageaient à fermer les yeux sur les incartades de sa maîtresse.

En sollicitant les faveurs de Mme de Boufflers, Stanislas ne pouvait se faire illusion sur les dangers de la situation. D'abord il n'ignorait pas l'humeur volage de la dame et il ne pouvait s'imaginer qu'il parviendrait à la changer; puis, à cette époque, n'avait-il pas soixante-trois ans? L'ardeur des jeunes années avait fait place à un calme bien relatif. Comment, dans ces conditions, aurait-il montré une jalousie exagérée?

Il se bornait donc, le plus souvent, aux manifestations extérieures du culte; en public il comblait la marquise d'honneurs et d'attentions qui ne pouvaient laisser de doute sur la nature de leur intimité; mais, ceci fait, et les apparences sauvées, il ne se préoccupait pas outre mesure de la conduite de la jeune femme.

Que lui aurait servi de faire un éclat, de morigéner? Avec une autre, la situation n'aurait-elle pas été la même? Et quelle autre femme, mieux que Mme de Boufflers, aurait représenté; quelle autre aurait été plus aimable, plus spirituelle, plus instruite? Les procédés de la marquise n'étaient-ils pas charmants? Qui mieux qu'elle lui aurait donné l'illusion du bonheur, de l'amour partagé? Ne lui avait-elle pas adressé un jour ce quatrain qui avait plongé le vieux roi dans le ravissement:

De plaire, un jour, sans aimer, j'eus l'envie; Je ne cherchai qu'un simple amusement; L'amusement devint un sentiment; Le sentiment, le bonheur de ma vie?

Stanislas n'ignorait pas que le superbe intendant, sans respect pour la dignité royale, continuait à rendre des soins à Mme de Boufflers.

Cette situation équivoque était connue et elle fut l'origine d'un bon mot attribué à Stanislas, et qui fit la joie de Louis XV et de la cour de Versailles; mais nous sommes loin d'en garantir l'authenticité.

Un jour, à la toilette de la marquise, le monarque s'était montré fort entreprenant, et il commença un discours qu'il ne put mener à bonne fin. Assez penaud de sa déconvenue, il sauva la situation en se retirant avec dignité et en adressant à sa maîtresse ce mot d'une si surprenante philosophie: «Madame, mon chancelier vous dira le reste».

Si Mme de Boufflers était une épouse infidèle, elle n'était pas davantage une maîtresse fidèle: la Galaizière en savait quelque chose. La liaison de la marquise avec le roi de Pologne ne mit pas un terme à ses fantaisies.

Nous avons raconté comment elle s'était entourée d'une société intime qu'elle retrouvait presque chaque jour, souvent plusieurs fois par jour. Ces relations fréquentes avec des amis gais, aimables, et dont les sentiments concordaient avec les siens étaient certes un grand agrément, mais c'était aussi un grand danger. Les réunions journalières, la familiarité qui résulte bientôt de l'intimité, des goûts communs, tout contribuait à amener l'éclosion du sentiment. Et puis Mme de Boufflers était si séduisante! On ne pouvait l'approcher sans subir son charme; on l'admirait d'abord, elle avait tant d'esprit! on l'aimait ensuite comme amie, elle était si bonne! bientôt le sentiment s'en mêlait, on l'adorait, et la passion naissait, violente, impérieuse, irrésistible.

Panpan, l'aimable Panpan, fut la première victime des beaux yeux de la marquise: il l'aima d'abord d'un amour discret; puis, peu à peu, il fut moins réservé et il ne cacha plus ses sentiments. Il était jeune, spirituel, joli garçon; il sut se montrer si amoureux, si pressant, témoigner à la fois une passion si respectueuse et si tendre que Mme de Boufflers en fut émue; bientôt le roi, aussi bien que M. de la Galaizière, était oublié et l'infidèle marquise «couronnait la flamme» de l'heureux Panpan. Quel rêve pour le modeste avocat, le petit intendant de finances! supplanter le tout-puissant chancelier! devenir le rival d'un roi! Mais Mme de Boufflers n'écoutait que son cœur.

Alors commencèrent pour les deux amants des jours délicieux, un véritable printemps de jeunesse et d'amour; ils s'aimèrent, s'adorèrent, et si bien que cinquante ans plus tard, courbés sous le poids des ans, ils en avaient gardé tous deux le souvenir aussi vif qu'au premier jour, et ils se rappelaient encore avec délices cette phase charmante de leur jeunesse.

Tous deux sont pleins d'entrain. Leur amour les grise; ils riment à l'envie bien entendu et s'adressent mille facéties.

Panpan ayant envoyé à Mme de Boufflers un chevreuil tué de sa propre main, elle lui répond gaiement:

Ni chevreuil, ni biche, ni faon Ne peuvent remplacer Panpan. Quoique la terre soit féconde, Elle n'a produit qu'un seul veau Qui fasse les plaisirs du monde Et les délices du troupeau. Le veau d'or fut moins imposant, Le veau gras moins appétissant, Lorsque la nature propice Voulut former un veau si beau, Vénus vint s'offrir pour génisse, Adonis s'offrit pour taureau.

C'est toujours le nom de Devau, qui sert de prétexte à des plaisanteries faciles. Une autre fois elle lui écrit en riant:

CHANSON

Air... (à faire).

Je me dégoûte de l'homme J'aime le veau J'irais à pied jusqu'à Rome Sur un chameau Pour crier dessus son dos: Vivent les veaux.

Quand Mme de Boufflers s'absente, ce qui lui arrive fréquemment, Panpan, qui ne peut plus se passer de sa divine amie, est inconsolable. C'est aux bosquets de son jardin qu'il confie ses plaintes amoureuses.

En vain vous vous parez de ces feuillages verts, O mes bosquets! il vous manque Boufflers; Que les lieux embellis pour elle, Que les lieux par elle embellis Prennent à son retour une beauté nouvelle. Elle doit les revoir, elle me l'a promis. O mes lilas, mes jacinthes, mes lis, O roses que j'ai cultivées, Dans leurs boutons que vos fleurs captivées Attendent pour éclore un rayon de ses yeux. Pour un moment si précieux Que vos odeurs soient resserrées. C'est mon soleil: suivez les mêmes lois. Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois!

Pas un anniversaire ne se passe sans que l'heureux Panpan n'adresse de tendres souhaits à celle qu'il adore. Il lui écrit en 1746:

Quels vœux former pour vous, marquise trop heureuse? Le destin près du trône a choisi vos aïeux, Hébé redouble en vous sa fraîcheur précieuse, L'esprit, le sentiment brillent dans vos beaux yeux. De la ceinture de sa mère, L'Amour met à vos pieds ses dons les plus brillants. Vous avez tout enfin, vous avez l'art de plaire, Enfant de la beauté, du goût et des talents.

C'est toujours dans la langue des dieux que Panpan s'adresse à celle qui a subjugué son cœur; mais il n'est pas sans en éprouver parfois quelque embarras. La muse ne s'avise-t-elle pas d'être rebelle? Alors Panpan se désole et gémit sur son sort. C'est sous le nom de Maître Boniface, que ses amis lui donnent souvent, qu'il nous raconte ses infortunes poétiques

Messire Gaspard Boniface Est au désespoir aujourd'hui: Les Muses se moquent de lui Et lui défendent le Parnasse. Dès avant l'aube du matin Il ne s'épargne soins ni peine Pour vous bavarder vos étrennes; Mais il frotte son front, tord ses doigts, sue en vain; Pour quelques méchants vers, son pauvre esprit se guinde. Mauvais poète et plus mauvais amant, On le renvoie, à tout moment, Et du Pinde à Cythère, et de Cythère au Pinde. Ma muse ne sait plus à quel saint se vouer; Mais mon esprit fût-il au diable, Qu'y perdez-vous, marquise aimable? C'est à mon cœur à vous louer.

Mais, hélas! le bonheur durable n'est pas de ce monde, et le pauvre amoureux allait en faire la triste expérience.

Si Panpan n'avait éprouvé que des déboires poétiques, il aurait pu s'en consoler aisément; mais il lui en arrive de bien plus pénibles encore. Comme le sujet est de nature assez délicate, nous croyons préférable de céder la parole à Panpan lui-même et de le laisser narrer la cruelle surprise qu'un sort jaloux lui réservait:

En vain de Lise je raffole, De tous points Lise me convient, Et par un cas qui me désole, Quand je la tiens, l'Amour s'envole; Dès que je la quitte, il revient: En vérité, rien ne console D'avoir un tort si singulier; Je n'ai, comme monsieur Nicole, Raison qu'au bas de l'escalier.

Panpan voudrait prendre gaiement ce terrible coup du sort, mais au fond il a plus envie d'en pleurer que d'en rire. Il en mesure bien vite les conséquences. Que faire cependant, si ce n'est se résigner?

Le manque d'à-propos de l'infortuné Panpan lui fut fatal en effet, et contribua probablement à hâter l'heure inévitable de la séparation et des adieux.

Du reste, pas plus qu'un autre, Panpan ne pouvait avoir la prétention de fixer l'humeur changeante de Mme de Boufflers; il savait bien, en s'attachant à elle, que son règne ne serait pas éternel, et qu'un jour ou l'autre, il lui faudrait quitter les régions orageuses de la passion pour rentrer dans les sphères plus sereines de la pure amitié.

Panpan cherche-t-il à lutter contre la destinée? va-t-il s'acharner à conserver un bien dont il ne peut plus jouir? En aucune façon; Panpan est homme d'esprit. Si le rôle d'amant ne lui convient plus, et pour cause, car il ne lui reste bientôt que son cœur et la poésie pour exprimer ses sentiments, il demeurera au moins l'ami, le meilleur ami de celle qu'il a si tendrement aimée. Que dis-je? lui-même lui conseille de se consoler et il poussera l'abnégation jusqu'à devenir son confident et le dépositaire de ses secrets amoureux. C'est ce rôle quelque peu sacrifié qu'il lui offre quand il lui écrit:

Auprès de quelque folle tête Dont le cœur gouverne l'esprit, Être tablette, à ce qu'on dit, N'est pas un métier fort honnête. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Daignez donc égayer mes pages De quelques amusants secrets, Daignez me conter les ravages Que font sans doute vos attraits. . . . . . . . . . . . . . . . . .

A vous ouïr me voilà prête Allons, parlez, belle Nini, Plus discrète encor qu'un ami: Rien n'est plus sûr que notre tête-à-tête.

Confidente de vos plaisirs Je crois l'être aussi de vos peines, Puissé-je voir mes feuilles pleines De vos transports et non de vos soupirs.

Que vos jours coulés dans la joie Soient désormais des jours heureux. Ce sont là les sincères vœux Du tendre ami qui près de vous m'envoie.

Panpan tint fidèlement parole; il continua à vivre avec Mme de Boufflers dans les termes de la plus étroite amitié.

Mais quel était donc le rival heureux de Panpan? Hélas, c'était encore un des assidus du petit cercle de la marquise; c'était le bel officier, le poète acclamé, le froid et séduisant Saint-Lambert. Bientôt Panpan ne put se faire illusion sur son sort; il était remplacé par son ami le plus cher dans le cœur de la marquise.

Ce ne dut pas être un mince triomphe pour l'orgueilleux Saint-Lambert que le jour où il put ajouter à la liste de ses victimes le nom de la marquise de Boufflers. Quelle gloire pour ce noble de contrebande, pour ce poète médiocre, pour cet amoureux compassé et maladif, d'être le rival heureux d'un roi, l'amant de la plus charmante femme de la Lorraine!

Jamais, dans ses rêves les plus extravagants, Saint-Lambert n'avait pu prévoir semblable fortune.

Aussi, en l'honneur d'un événement aussi imprévu, sort-il un peu de sa raideur et de sa morgue ordinaires. Il consent à faire quelques avances et les vers qu'il envoie à sa bien-aimée, les ardentes supplications qu'il lui adresse sont empreints d'une chaleur qui ne lui est pas ordinaire. C'est certainement à l'inspiration de la marquise qu'il doit les meilleurs morceaux qui soient restés de lui.

Si Saint-Lambert est aimé, la marquise cependant ne cède pas encore. Dans l'épître à Chloé, le poète impatient l'engage à ne plus borner ses faveurs à des bagatelles qui ont assez duré et ne sont plus de saison:

Chloé, ce badinage tendre, Ces légères faveurs amusent mes désirs; Ce sont des fleurs que l'Amour sait répandre Sur le chemin qui nous mène aux plaisirs. Mais puis-je à les cueillir borner mon espérance? Ici, loin des témoins, dans l'ombre et le silence, Donnons au vrai bonheur ce reste d'un beau jour, De ces riens enchanteurs n'occupons plus l'amour. Chloé, tirons ce dieu des jeux de son enfance...

Cependant la marquise ne cache pas la passion qui l'entraîne, qui déjà lui a pris le cœur. Elle a tout avoué à son heureux amant. Elle ne résiste plus, mais ce n'est pas encore assez.

Rappelle-toi ce soir où, sensible à mes vœux, Tu daignas par un mot dissiper mes alarmes: «Oui, j'aime...» Que ce mot embellissoit tes charmes! Qu'il irritoit mes transports amoureux! Déjà tous mes soupirs expiroient sur ta bouche: Je voulus tout tenter; mais, sans être farouche, Tu repoussas l'Amour égaré dans tes bras: Je ravis des faveurs, et je n'en obtins pas.

De vains scrupules arrêtent encore les élans de sa tendresse. Pourquoi résister à un si doux penchant? Aujourd'hui les mœurs sont moins sévères que dans les temps plus anciens; on ne se défend plus quand le cœur a parlé:

L'honneur, ce vain fantôme, effrayoit ta tendresse, Il dissipoit des sens l'impétueuse ivresse: Tu m'aimes, je t'adore. Ah! garde-toi de croire Que ce foible tyran puisse nous arrêter. On le craignoit jadis, et les cœurs de nos mères Ne goutoient qu'en tremblant le bonheur de sentir. De ce siècle poli les lois sont moins sévères; L'Amour, à ses côtés, n'a plus le repentir: Nous rions aujourd'hui de ces prudes sublimes Qu'effarouche un amant, qui gênent leurs désirs; Et ces plaisirs si doux dont tu te fais des crimes, Dès qu'on les a goûtés, ne sont que des plaisirs.

Après une défense honorable Mme de Boufflers cède enfin et l'heureux Saint-Lambert est au comble de ses vœux. Il célèbre sa victoire par une pièce intitulée _Le Matin_, qu'il envoie aussitôt à la bien-aimée et où il lui rappelle, avec une précision de détails peut-être excessive, les heures exquises, enivrantes qu'il lui doit:

LE MATIN

La nuit vers l'occident obscur Replioit lentement ses voiles; D'un feu moins brillant les étoiles Éclairoient le céleste azur; De sa lumière réfléchie Le soleil blanchissoit les airs, Et, par degrés, à l'univers Rendoit les couleurs et la vie.

Du sommeil à la volupté Mes sens éprouvoient le passage Des songes me traçoient l'image Du bonheur que j'avois goûté; Je sentois qu'il alloit renaître, Et, par ces songes excité, Je recevois un nouvel être. Libre des chaînes du sommeil, Mes yeux s'ouvrent pour voir Thémire: Je vois, j'adore, je désire. Dieux! quel spectacle et quel réveil! Près de moi Thémire étendue Ne déroboit rien à ma vue; Je détaillois mille beautés, Je m'applaudissois de ma flamme; Oui, disois-je, ces traits charmants, Animés par un cœur fidèle, Sont au plus tendre des amants; C'est pour moi que Thémire est belle.

J'avois entr'ouvert les rideaux; Du soleil la clarté naissante Doroit cette onde jaunissante Qui retombe sous ces berceaux. . . . . . . . . . . . . . . . .

La terre sembloit s'embellir Pour s'offrir aux yeux de Thémire: Elle étend les bras et soupire, Et je sens mon cœur tressaillir: Elle entr'ouvre des yeux timides Qu'éblouit l'éclat du grand jour; Dans ses beaux yeux mes yeux avides Cherchoient, trouvoient, puisoient l'amour. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai su, près du bonheur suprême, Le suspendre pour le goûter; L'instant de le précipiter Fut marqué par Thémire même, Et des plaisirs de ce que j'aime J'ai senti les miens s'augmenter.

J'ai joui, malgré mon délire Et mes transports impétueux, Du murmure voluptueux Des fréquents soupirs de Thémire. Ma bouche à ses cris languissants Répond à peine: Ah! je t'adore. Le plaisir fatigua nos sens, Et nos cœurs jouirent encore.

Mais l'astre du jour dans les cieux Poursuivoit sa vaste carrière, Et de son disque radieux Répandoit des flots de lumière; De mille ornements odieux J'ai vu l'importune barrière Dérober Thémire à mes yeux. Plein d'amour et d'impatience, Je sors sans témoins et sans bruit, Et vais languir jusqu'à la nuit Dans les horreurs de son absence.

Saint-Lambert n'habitait pas Lunéville: son régiment tenait garnison à Nancy; mais, naturellement, il était sans cesse sur la route et on le rencontrait plus souvent à Lunéville que partout ailleurs.

Mme de Boufflers peut voir son ami fort aisément dans la journée; la vie de la cour amène des rencontres fréquentes, et qui ne peuvent prêter à aucune fâcheuse interprétation; mais se parler en public, sous l'œil d'observateurs malicieux ou méchants, n'est pas ce qui convient à des amoureux; ce qu'il leur faut, c'est l'isolement, la solitude, et surtout les rencontres nocturnes. Et cela n'est pas commode. Aller retrouver Saint-Lambert chez lui, courir la ville la nuit est impraticable pour la marquise. Le recevoir dans ses appartements du château est également bien dangereux.

Certes, le roi est tolérant, peu jaloux; mais cependant il y a des limites à sa patience et il ne faudrait pas les dépasser. Ce serait s'exposer, de gaieté de cœur, à perdre une situation brillante.

Ces difficultés n'étaient pas de nature à décourager une imagination aussi fertile que celle de Mme de Boufflers. Bientôt elle découvre, non loin de l'appartement qu'elle occupe, tout près de la chapelle et de la bibliothèque, et à côté du logement de son médecin, une petite chambre abandonnée à laquelle personne ne songe. Elle la fait meubler discrètement, y installe un lit, quelques meubles, et voilà le logis du brillant officier. Elle seule et son ami en ont la clef; c'est dans cette pièce qu'elle se rend chaque nuit pour retrouver celui qui possède son cœur.

Mais Stanislas ne résidait pas seulement à Lunéville; depuis qu'il avait fait arranger le château de Commercy, il se rendait souvent dans cette résidence qui lui plaisait beaucoup, et il y faisait de fréquents séjours.

Quand Mme de Boufflers était à Commercy avec le roi, renonçait-elle à voir le cher Saint-Lambert? En aucune façon. Mais, cette fois, il n'y a pas le moindre coin disponible dans le château; alors c'est le curé du lieu qui prête les mains aux savantes combinaisons des amoureux.

Le presbytère était adossé à l'orangerie du château, et une porte de communication permettait au curé d'aller se promener à toute heure dans les jardins.

D'autre part, Mme de Boufflers occupait au rez-de-chaussée l'appartement des bains qui, par une porte située dans une garde-robe, communiquait avec l'autre extrémité de l'orangerie. C'est par cette porte que le roi venait chaque jour faire sa partie de jeu, assister à un concert ou fumer sa pipe chez Mme de Boufflers.

Chaque fois que Saint-Lambert pouvait s'échapper de Nancy, il accourait secrètement à Commercy et se cachait chez l'obligeant curé. Le soir venu, une lumière placée à la fenêtre de la garde-robe, dont nous avons parlé, avertissait que le roi était chez Mme de Boufflers. Saint-Lambert se tenait coi. Dès que Stanislas s'était retiré dans ses appartements, la lumière disparaissait. Aussitôt, Saint-Lambert, qui avait les clefs des deux portes, traversait l'orangerie, une lanterne sourde à la main, et il pénétrait chez Mme de Boufflers qui l'attendait. Il regagnait le presbytère de la même façon.

En 1747, l'idylle si heureusement commencée est fâcheusement interrompue par le départ de Saint-Lambert pour l'armée; c'est au milieu des larmes et de regrets sans fin qu'il se sépare d'une maîtresse bien aimée. Il écrit de Metz à Mme de Boufflers:

«Metz, 3 avril.

«On ne prend jamais bien son temps pour s'éloigner de vous, mais nous avons assurément pris le plus mauvais temps du monde. Nous arrivâmes hier après avoir fait la route par eau, quelquefois par terre, avec douze chevaux qui ne pouvaient nous traîner, souvent à pied à travers les boues, et toujours la bise au nez comme les amants de dame Françoise.

«Je vous prie de croire que je vous ferais grâce de tous ces détails si j'avais voyagé seul; mais j'étais avec messieurs vos frères, et je ne sais s'ils ont aujourd'hui le temps de vous écrire. Je puis vous assurer qu'ils se portent bien; cela est quelque chose d'agréable à vous dire. J'ai embrassé M. le comte de Maillebois avec bien du plaisir; je ne l'ai pas vu seul et n'ai pu encore lui parler de ses nouvelles bontés; souffrez que je vous en parle, à vous à qui je les dois et à qui j'aime à les devoir. Vous connaissez assez le goût infini que j'ai pour vous et le médiocre intérêt que j'ai toujours pris à ma fortune pour être sûre que vos bons offices ont été et seront toujours plus agréables pour moi parce qu'ils me prouvent votre amitié, que parce qu'ils peuvent m'être utiles; je vous aimerai toujours, parce qu'il n'y a rien d'aussi aimable que vous; mais j'aurai bien du plaisir à vous aimer quand je pourrai parce que vous avez quelque amitié pour moi.

«Je vous souhaite tous les biens et tous les plaisirs possibles et il ne manquera aux miens que de contribuer aux vôtres; je désire passionnément que c'en soit un pour vous de m'entendre dire quelquefois que tous les sentiments qui attachent pour jamais si vivement sont et seront toujours pour vous dans mon âme.

«En relisant ma lettre, je m'aperçois que j'ai oublié le mot de madame; j'en écrirais une autre si j'en avais le temps; je vous proteste que cette omission n'est point une familiarité ridicule, et que j'ai pour vous, madame, tout le respect que je vous dois, et je dois en avoir beaucoup[110].»

[110] Collection Morrisson.

Heureusement l'absence ne fut pas de longue durée; la paix fut signée.

Vite, le jeune officier annonce la bonne nouvelle à Mme de Boufflers et il se fait précéder d'une élégie où il lui rappelle, non sans charme, leurs joies passées et le bonheur qui les attend de nouveau dans leur discret asile, quand ils vont tomber dans les bras l'un de l'autre. Désormais, il va lui consacrer sa vie; il ne pense plus qu'à elle, ne veut plus écrire, rimer que pour elle:

Enfin je vais revoir ce cabinet tranquille Où l'Amour et les arts ont choisi leur asile; Je verrai ce sopha placé sous ce trumeau, Qui de mille baisers nous répétoit l'image; J'habiterai l'alcôve, où je rendis hommage A la beauté sans voile, à l'Amour sans bandeau.

Là, Philis se livroit au bonheur d'être aimée; Là, lorsque de nos sens l'ivresse étoit calmée, Attendant sans langueur le retour des désirs, Un amour délicat varioit nos plaisirs.

Nous lisions quelquefois ces vers pleins d'harmonie Où Tibulle exhala sa flamme et son bonheur: Je t'adorai, Philis, sous le nom de Délie; Dans ces vers emportés tu reconnus mon cœur. Que ce temps dura peu!..... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour suivre mon devoir dans une route obscure, Il fallut te quitter: quels moments! quels adieux! Je crus me séparer de toute la nature. Mais les pleurs des amants ont apaisé les dieux: Louis calme la terre; il me rend à moi-même. Je ne vends plus mon temps aux querelles des rois, Et, tout entier à ce que j'aime, Je n'obéis plus qu'à tes lois. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous saurons de nos jours faire le même usage. Je ne sais que t'aimer, viens m'apprendre à penser; Conduis ma jeune muse, et reçois-en l'hommage; Sois à jamais de mes écrits Le juge, l'objet, et le prix. Que mon sort et mes vers n'excitent point l'envie, Qu'ils soient dignes de l'exciter. Oublié désormais d'un monde que j'oublie, Te bien peindre, te mériter, Te caresser et te chanter, Sera tout l'emploi de ma vie.

La joie de se retrouver après une longue séparation, le bonheur de goûter des plaisirs dont ils ont été si longtemps privés font commettre à nos amants quelques imprudences; Mme de Boufflers ne dissimule pas suffisamment le bonheur que lui fait éprouver le retour de Saint-Lambert, et le roi s'inquiète d'une passion si vive. Bien qu'il ferme assez philosophiquement les yeux sur les fantaisies de son amie, bien qu'il ne se préoccupe pas plus qu'il ne convient d'incartades dont il a l'habitude et qu'il ne peut espérer réprimer complètement, il ne veut pas cependant de scandale public, ni avoir l'air de prêter la main à une liaison offensante pour lui. Dès que les assiduités du jeune officier lui paraissent dépasser la mesure, il lui rappelle ses devoirs militaires, et le fait retenir à Nancy pour raisons de service.

Mme de Boufflers et Saint-Lambert, que les obstacles n'arrêtent pas, en sont réduits à se voir en cachette et à imaginer mille subterfuges pour se rencontrer. Leurs entrevues en deviennent, du reste, beaucoup moins fréquentes.

L'année 1747 fut marquée par de tristes événements.

Le 20 janvier, la dame d'honneur de la reine, la comtesse de Linanges, mourut après quelques jours de maladie.

Cette mort amena à la cour plusieurs changements qui furent loin d'être défavorables à la famille de Beauvau. Mme de Bassompierre fut nommée dame d'honneur à la place de Mme de Linanges et Mme de Boufflers eut la place de première dame du palais. En même temps, M. de Bassompierre devenait chambellan, M. de Boufflers commandant des gardes du corps; enfin leur beau-frère, le chevalier de Beauvau, succédait au comte de Croix dans une place de chambellan.

La reine de Pologne se trouvait depuis longtemps dans un état de santé fort précaire: elle était asthmatique, hydropique, et ces deux maladies l'avaient peu à peu réduite à l'état le plus fâcheux; elle perdait la mémoire, elle avait des absences continuelles; enfin, elle était menacée de tomber en enfance. Il n'y avait plus que le jeu auquel elle prît intérêt; elle jouait toujours à quadrille avec acharnement.

En janvier 1747, le mariage de Marie-Josèphe de Saxe, troisième fille d'Auguste III, roi de Pologne, avec le dauphin porta au comble l'exaspération de la vieille reine et aggrava singulièrement son état. L'arrivée de la dauphine à Versailles était pour elle un véritable cauchemar, et pour prévenir un éclat il fallut, à son entrée en France, faire éviter Nancy à la jeune femme et la faire passer par Belfort et Langres[111].

[111] La reine avait toujours pensé remonter sur le trône de Pologne, et ce mariage avec la fille du roi Auguste ruinait à jamais ses espérances.

Dans les derniers temps de sa vie, Catherine ne songeait qu'à retourner dans sa patrie et elle demandait sans cesse les fourgons qui devaient y transporter son mobilier et tous les objets qui lui étaient chers. Pour la calmer, Stanislas ordonna de construire sous les fenêtres même du château deux grandes voitures à cet usage. Tout le monde en parlait à la reine, elle entendait le bruit des ouvriers, et elle s'apaisait un peu. Dans ses accès de délire elle se croyait déjà transportée en Pologne.

Cependant la maladie avait pris le tour le plus inquiétant; les jambes de la malade enflèrent, puis s'ouvrirent, et bientôt il ne fut plus possible de se faire d'illusion sur l'issue fatale qui allait se produire.

Le 11 mars au matin on apporta à la reine la communion. Elle comprit alors toute la gravité de son état et fut très effrayée. Elle recommanda ses gens au roi et demanda pardon d'avoir persécuté quelques personnes de son entourage; puis elle commença à divaguer.

Le dimanche 19 mars, elle reprit toute sa connaissance.

Stanislas, il faut l'avouer, ne témoignait pas pour son épouse un intérêt des plus vifs et il ne se rendait presque jamais à son chevet.

La reine s'apercevait parfaitement de cet abandon. Quand on lui annonça qu'elle allait recevoir l'extrême-onction, elle demanda son mari avec beaucoup d'instance et elle déclara qu'elle se ferait porter chez lui s'il ne voulait point venir. Devant cet _ultimatum_, le roi consentit enfin à se montrer; il vint en robe de chambre, ôta son bonnet et s'approcha de la malade qui lui prit la main et en la baisant lui dit: «Enfin, c'en est fait; adieu donc pour toujours, mon cher ami.»

Trop ému ou trop indifférent pour répondre, il se retourna et sortit.

Il ne revint que vers quatre heures et demie, un instant avant l'agonie.

La reine avait à ce moment toute sa connaissance. Elle faisait remarquer que l'on sonnait l'agonie pour elle; elle se consolait elle-même, s'exhortait, se jetait de l'eau bénite; puis, peu à peu la faiblesse prit le dessus, on l'entendit encore prononcer ces mots: «Mon Dieu, vous m'avez donné une âme, ayez-en pitié, je la remets entre vos mains.»

Quelques instants après, à cinq heures et demie du soir, la princesse expirait. Elle était âgée de soixante-six ans.

Une heure avant de mourir, elle avait réclamé le testament qu'elle avait fait quelques années auparavant et elle le déchira. Elle se borna à recommander sa maison au roi de Pologne et à prier qu'on la fît enterrer sans l'ouvrir. Elle voulut être enterrée dans le cimetière commun, au milieu des pauvres, et elle demanda que ses obsèques eussent lieu sans luxe, ni pompe, ni oraison funèbre.

Si l'humilité de la reine la poussait à supprimer le vain appareil des funérailles, la dignité royale ne permettait pas de se conformer complètement à ses désirs: le lendemain de sa mort, elle fut exposée habillée d'une robe somptueuse, coiffée en dentelles et à visage découvert; puis, le soir, à huit heures et demie, elle fut portée en grande pompe à l'église de Bon-Secours, près de Nancy. Le funèbre cortège, composé d'un grand nombre de carrosses, partit de Lunéville à huit heures et demie du soir; des gardes avec des flambeaux l'escortaient. On n'arriva à Bon-Secours qu'à quatre heures du matin. Le corps de la reine fut enterré dans une chapelle.

Le roi confia l'exécution d'un mausolée à Nicolas-Sébastien Adam, le célèbre sculpteur de l'époque.

Stanislas, qui toute sa vie avait souffert du caractère de sa femme, ne manifesta pas de regrets superflus. On prétend même que son premier cri, en apprenant que la reine avait cessé de vivre, fut: «Me voilà donc libre pour le reste de mes jours après un esclavage de cinquante ans!» Il donna cependant quelques jours à un deuil de convenance et il se retira à Einville d'abord, puis à Jolivet.

Marie Leczinska, qui aimait beaucoup sa mère, éprouva un grand chagrin. Bien qu'il n'eût jamais témoigné beaucoup d'attachement à la reine Opalinska, Louis XV se montra convenable, et il ordonna que la cour prendrait le deuil pour six mois[112].

[112] «Le roi a réglé qu'on prendra samedi le deuil pour six mois; les dames du palais, quoique non titrées, draperont; de même les dames de Mme la dauphine et de Mesdames. C'est le seul cas où les femmes peuvent avoir leurs gens de livrée habillés de noir, quoique ceux de leurs maris ne soient point en deuil.

«L'on tend chez le roi l'antichambre et l'Œil-de-Bœuf en noir, et la chambre à coucher en violet. Chez la reine, il n'y a que l'antichambre et le cabinet devant la chambre. L'on met un dais noir chez la reine.»

Stanislas conserva toute la maison de la reine. Il décida que les dames du palais feraient les honneurs, chacune à son tour, de l'appartement où se tenait la cour; c'était celui que la reine avait occupé.

Officiellement, cet arrangement subsista; mais, dans la réalité, ce fut Mme de Boufflers qui, désormais, tint la première place; c'est elle qui recevait les étrangers.

Telle était la situation de la cour de Lunéville au début de l'année 1748, c'est-à-dire au moment même où Mme du Châtelet et Voltaire allaient y arriver et la faire briller d'un éclat qu'elle n'avait encore jamais connu.