‹ La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.Chapitre 21 sur 36 · XXV.

XXV.

Comme Stanislas craint que son amie ne s'ennuie à Plombières, il a instamment prié Mme du Châtelet de l'accompagner; la marquise n'a aucun prétexte sérieux pour se dérober, et puis, comment repousser la prière du roi. Elle lui a tant d'obligations! Elle dépend tellement de lui et de la maîtresse! Donc, malgré son ardent désir de rester à Lunéville avec Saint-Lambert, elle se croit obligée d'accepter et même de témoigner beaucoup de satisfaction.

Mme du Châtelet n'était pas seule à accompagner Mme de Boufflers; le roi de Pologne, avec un aveuglement et une naïveté touchants, avait absolument exigé que le vicomte d'Adhémar fût également du voyage, et le vicomte, pas plus que la favorite, n'avait fait de résistance.

L'on devait encore retrouver à Plombières Mlle de la Roche-sur-Yon, qui y était installée, depuis le 16 août, pour prendre les eaux, sous la direction du _médecin-inspecteur_, M. de Guerre[117].

[117] Il avait été nommé par brevet de Stanislas du 4 décembre 1747.

La société était donc assez nombreuse pour qu'on n'eût pas à redouter l'ennui; du reste, le séjour ne devait être que de quatre jours, et quatre jours sont bien vite écoulés.

Déjà à cette époque, Plombières passait pour une résidence affreuse: «C'est le plus vilain endroit du monde», disait Marie Leczinska. Voltaire, qui y avait fait plusieurs saisons, avait écrit sur ce

...sombre rivage De Proserpine l'apanage

quelques vers qui témoignaient du triste souvenir qu'il en avait gardé, et qui n'étaient pas de nature à promettre grand agrément à Mme du Châtelet et à ses amies:

A MONSIEUR PALLU[118]

1729.

Du fond de cet antre pierreux, Entre deux montagnes cornues, Sous un ciel noir et pluvieux, Où les tonnerres orageux Sont portés sur d'épaisses nues, Près d'un bain chaud, toujours crotté, Plein d'une eau qui fume et bouillonne, Où tout malade empaqueté, Et tout hypocondre entêté, Qui sur son mal toujours raisonne, Se baigne, s'enfume, et se donne La question pour la santé; Où l'espoir ne quitte personne; De cet antre où je vois venir D'impotentes sempiternelles, Qui toutes pensent rajeunir; Un petit nombre de pucelles, Mais un beaucoup plus grand de celles Qui voudraient le redevenir; Où, par le coche, on nous amène De vieux citadins de Nancy, Et des moines de Commercy, Avec l'attribut de Lorraine, Que nous rapporterons ici; De ces lieux où l'ennui foisonne J'ose écrire encore à Paris. Malgré Phébus qui m'abandonne J'invoque l'Amour et les Ris.

[118] Intendant de Nevers.

Donc, aussitôt arrivées à Plombières, les deux dames s'installent, mais dans quelles conditions, mon Dieu!

«Nous sommes ici logées comme des chiens, écrit Mme du Châtelet: tout y est d'une cherté affreuse. On est logé cinquante dans une maison. J'ai un fermier général qui couche à côté de moi; nous ne sommes séparés que par une tapisserie, et, quelque bas qu'on parle, on entend tout ce qui se dit; quand on vient vous voir, tout le monde le sait, et on voit jusque dans le fond de votre chambre. Enfin on vit comme dans une écurie.»

Mais il faut savoir prendre son mal en patience; on est arrivé le jeudi et l'on doit partir le lundi!

Par malheur, survient un petit incident de route qui va contrecarrer tous les projets. Il est si délicat à narrer, qu'il vaut mieux laisser la parole à Mme du Châtelet:

«Quelque chose a pris Mme de Boufflers, précisément à la moitié du chemin, écrit-elle à Saint-Lambert. Cela n'est-il pas désolant? Il n'en faut pas parler, je crois. Mais je parie qu'elle serait partie tout de même, quand cela l'aurait prise à Lunéville. Ce qui doit vous consoler, c'est que je suis dans le même état.»

La vie à Plombières est d'une monotonie désespérante. Mme du Châtelet passe tout son temps dans cette chambre dont elle vient de nous faire une si séduisante description, et les jours lui paraissent terriblement longs. Elle travaille toute la matinée, sauf une demi-heure qu'elle va passer auprès de Mlle de la Roche-sur-Yon, à l'heure du bain.

A deux heures, elle va encore prendre son café avec la princesse; mais à trois elle est rentrée et ne ressort plus qu'à huit, heure du souper, qui a lieu également chez la princesse, car c'est chez elle que se prennent tous les repas. A onze heures tout le monde est couché.

Pour Mme de Boufflers, au contraire, la journée s'écoule très agréablement; d'abord, M. d'Adhémar ne la quitte pas plus que son ombre, et ils passent ensemble des moments fort doux; puis elle adore la comète et elle y joue avec ses amis pendant d'interminables heures.

Saint-Lambert, qui est resté à Lunéville, n'est guère plus satisfait de son sort que la divine Émilie, et l'isolement lui suggère mille récriminations.

Pourquoi Mme du Châtelet n'est-elle pas restée avec lui? Pourquoi ne l'a-t-elle pas emmené? Évidemment, c'est parce que son amour diminue; du reste, avec la vie dissipée qu'elle mène, il ne peut en être autrement, etc.

La pauvre marquise prend la peine de se défendre. Rester à Lunéville, mais comment aurait-elle pu le faire, quand le roi la priait d'accompagner Mme de Boufflers? Emmener Saint-Lambert avec elle à Plombières; mais elle n'a pas osé le faire, et pour bien des raisons. D'abord à cause de Mme de Boufflers, puis du qu'en dira-t-on, enfin des difficultés qu'ils auraient éprouvées à se voir.

Ne sont-ils pas tenus tous deux à bien des ménagements? Ne sait-il pas qu'elle a des chaînes, qu'elle ne peut et ne veut briser? elle doit donc faire des sacrifices à la décence, sans cela elle perdrait bientôt toute la douceur de leur vie.

Puis à Plombières, on reste la journée entière chez la princesse, on y prend tous les repas: comment aurait-il fait, lui qui la connaît à peine? Enfin l'existence est si chère, qu'il se serait ruiné absolument.

Quant à la dissipation, vraiment, le reproche est si plaisant qu'elle ne prendra même pas la peine d'y répondre. La vérité est qu'elle ne pense qu'à lui, et qu'elle ne sera heureuse que quand elle le reverra.

Mme du Châtelet et Saint-Lambert, malgré quelques récriminations, sont dans une phase de passion exaltée et dithyrambique, qui leur inspire quelquefois des phrases charmantes. La marquise profite de ses loisirs forcés pour écrire à son ami des lettres de douze et de seize pages.

«M'aimez-vous avec cette ardeur, cette chaleur, cet emportement qui font le charme de ma vie? Il y a bien loin d'ici à lundi, mais aussi lundi je serai bien heureuse. Je vous adore et je sens que je ne puis vivre sans vous... je n'ai aucun esprit, car je me meurs de sommeil, mais mon cœur n'est jamais endormi.»

«Votre amour, les marques que j'en reçois, la manière dont vous l'exprimez, tout ce que vous m'écrivez, fait mon bonheur, et enflamme mon cœur... Il n'y a point de cœur comme le vôtre, ni d'amour qui ressemble à celui qui nous unit... J'ai trouvé le trésor pour lequel l'Évangile dit qu'il faut tout abandonner.»

Elle termine par cette phrase si tendre:

«Je remercie tous les jours de ma vie l'Amour de ce que vous m'aimez, et de ce que je vous aime; il me semble qu'un amour aussi tendre, aussi vrai, peut tout faire supporter, même l'absence.»

Saint-Lambert n'est pas en reste d'amabilité et de tendresse; à l'en croire, il se sent tellement emporté par sa passion, qu'il finit par en redouter les conséquences; il demande même à Mme du Châtelet de l'arrêter sur cette pente fatale et de lui apprendre à moins aimer:

«Eh! quoi, riposte-t-elle, c'est à moi que vous vous adressez, à moi à qui vous devez de connaître ce qu'on doit appeler aimer; en vérité, vous ne pouviez plus mal vous adresser.»

Mais, au fond, ravie de la confidence, elle ne cache pas à son ami les sentiments que plus que jamais elle éprouve pour lui:

«Désirez-vous que je vous aime avec toute la fureur, toute la folie, tout l'emportement dont je suis capable? Montrez-moi toujours autant d'amour qu'il y en a dans quelques endroits de vos lettres. Vous ne pouvez vous imaginer combien elles m'enflamment et quel amour les marques de votre passion excitent dans mon cœur. Tous mes sentiments sont durables, tout fait des traces profondes dans mon âme.

«Quand vous aimez, vous remplissez tous les sentiments de mon cœur, vous réalisez toutes mes chimères. Je ne crois pas qu'il fût possible de trouver un cœur aussi tendre, aussi appliqué, aussi passionné que le vôtre; mais il a souvent des disparates; s'il n'en avait pas, je crois que je partirais ce soir à pied, pour l'aller trouver. Peut-être m'aimerez-vous également quelque jour, et alors, je ne désirerai plus rien.»

Heureusement, quelque pénible que soit la séparation, on ne meurt pas pour une absence de quatre jours! On est déjà au samedi. Encore quarante-huit heures, et les heureux amants seront réunis! Mais hélas, on comptait sans Mme de Boufflers. Le samedi, dans l'après-midi, la changeante marquise, qui trouve la vie de Plombières fort agréable, annonce à son amie que ses projets sont changés, qu'elle est toujours souffrante, qu'elle renonce au voyage de Saverne et qu'elle ne partira pas le lundi, ainsi qu'il est convenu.

Laissons la divine Émilie annoncer elle-même cette désastreuse nouvelle:

«C'est assurément la plus malheureuse femme du monde qui vous écrit... Je vois très clairement que nous resterons ici. Le vicomte ne désire plus qu'elle aille à Saverne; il aime mieux qu'elle reste ici. Elle y est comme un chien, comme un pauvre à l'hôpital; elle n'y dort pas une minute, et il est sûr que si sa santé va mal, elle ne s'y rétablira pas. Mais elle est dure sur elle-même, faible et complaisante, et elle reste volontiers où elle est, quelque mal qu'elle soit; d'ailleurs, elle aime mieux être ici avec son indisposition qu'à Lunéville où elle n'aurait ni vicomte, ni comète; enfin, il faut savoir souffrir ce qu'on ne peut empêcher.

«Vous auriez pitié de moi si vous voyiez l'excès de malaise et d'ennui où je suis... Imaginez-vous ce que c'est que d'être dans une écurie, toute seule, tout le jour; de n'en sortir que pour tuer le temps ou pour une maudite comète qui ne m'intéresse point, et de penser que je pourrais passer, à Cirey ou à Lunéville, des jours délicieux avec vous.

«Il faut regarder ceci comme un temps de calamité, et tâcher de n'en plus essuyer de semblable.

«Pour comble d'ennui, je crains que le travail ne me manque, car je travaille dix heures par jour et je n'avais pas compté être si longtemps.»

Le dimanche se passe, on vaque aux occupations habituelles. Mme du Châtelet, pas plus que ses amies, n'a garde de manquer la messe; mais, en revenant, elle écrit à Saint-Lambert cette phrase bien caractéristique de la religion de l'époque: «Je viens de la messe, où j'ai lu Tibulle, et où je ne me suis occupée que de vous.»

Il n'est toujours pas question de départ. Le lundi, même silence. N'y tenant plus, Mme du Châtelet interroge son amie et apprend, avec douleur, que sa santé ne lui permettra pas de se mettre en route avant le jeudi, peut-être même le vendredi!

«Mon Dieu, que je suis malheureuse, triste, maussade, odieuse à moi-même et aux autres! Comment! je pourrais être avec vous, et je suis encore ici, et je n'y vois ni fond ni rive... Je suis comme un Kours, je mécontente tout le monde.»

Elle est d'autant plus désolée, d'autant plus troublée qu'elle reçoit de Saint-Lambert des lettres qui l'inquiètent. Le brillant officier, qui cherche à distraire sa solitude lui raconte avec complaisance ses succès mondains: il est en coquetterie réglée avec Mme de Thiange, avec Mme de Bouthillier et bien d'autres; mais, que Mme du Châtelet soit calme, quand il courtise ces dames, il ne pense qu'à elle, à elle seule. Cet aveu surprenant ne rassure qu'à demi la marquise qui lui répond sévèrement:

«Je ne puis vous savoir gré de vos coquetteries; il est vrai que votre lettre est tendre, mais ce n'est pas votre faute: vous avez fait tout ce qui était en vous pour distraire votre cœur.

«Vous vous regardez comme un petit prodige d'avoir soupiré auprès de Mme de Thiange, et que ce ne fût pas pour elle: auriez-vous dû seulement savoir si elle y était, et si elle est jolie? Mon cœur a encore bien des choses à apprendre au vôtre.

«Peut-être vous accoutumez-vous à vous passer de moi; peut-être coquetez-vous avec Mme de Thiange ou avec la Bouthillier?

«Si vous voyiez la conduite que j'ai ici, vous vous reprocheriez bien, je ne dis pas la moindre coquetterie, mais la moindre distraction.»

Elle se lance dans un véritable dithyrambe amoureux:

«Si je ne retrouve plus les yeux charmants qui font mon bonheur, si vous ne m'aimez plus, avec cette ardeur que la jouissance n'affaiblissait jamais, vous aurez empoisonné ma vie; mais si vous m'aimez comme vous savez aimer, vous serez bien heureux.

«J'ai essayé ma raison dans ce voyage-ci; j'en ai bien moins que je ne le croyais. Il m'est impossible d'exister sans vous, et, si vous ne venez pas à Paris cet hiver, mon existence sera bien douloureuse; et ce n'est pas la peine de vivre pour éprouver des privations si cruelles. J'ai aujourd'hui un dégoût de tout, qui va jusqu'au dégoût de moi-même; mais je songe que vous m'aimez peut-être encore et cela me rend du goût pour la vie.»

Mais survient, entre les deux dames, une tracasserie qui va mettre un peu d'aigreur dans leurs rapports.

Mme de Boufflers reçoit une lettre de Saint-Lambert et, aussitôt après l'avoir lue, elle la déchire avec soin. Mme du Châtelet qui a reconnu l'écriture est surprise, et le soupçon lui traverse l'esprit.

Le lendemain, Saint-Lambert écrit encore à Mme de Boufflers, mais cette fois une lettre ouverte qu'il charge la divine Émilie de remettre elle-même; dans cette missive, il ne craint pas de dire à la marquise qu'il _l'aime à la folie_ et qu'elle lui _permet sans doute de l'adorer toujours_.

«Qu'est-ce que cela veut dire? Est-ce que cela est tolérable?» écrit Mme du Châtelet indignée.

«Vous m'avez ôté toute ma confiance en vous, vous m'avez trompée.

«Je ne crois pas que vous l'aimiez; si je le croyais, je vous croirais un monstre de fausseté et de duplicité. Mais il n'y a pas de dessein, quel qu'il soit, qui puisse me faire supporter que vous en fassiez semblant... _On n'adore point son amie, on ne l'aime point à la folie_, surtout quand on se pique d'attacher aux termes des idées précises.»

Dans sa colère, et avec la perspicacité de la femme jalouse, elle soupçonne la vilaine comédie que joue Saint-Lambert depuis le commencement de leur idylle.

«Vous lui faites croire apparemment que je ne suis qu'une consolation de ses légèretés, que vous l'adorez toujours, mais que vous cherchez à vous distraire. Cela est toujours flatteur pour moi.

«Je suis bien sûre que, pour flatter son amour-propre, vous lui faites toujours accroire que vous êtes amoureux d'elle; mais on n'aime guère quand on peut dire à une autre qu'on l'aime. Vous me reprochez de vous aimer peu; je vous aime encore beaucoup trop pour le personnage que vous me faites jouer, et je vous avertis que je veux qu'il cesse.

«Je me croirais bien coupable, moi que vous accusez de peu de délicatesse, si j'écrivais sur ce ton-là à Paris[119] et si je disais un mot qui ne marquât l'amitié la plus décidée telle. Si ce ton-là vous est nécessaire pour conserver les bontés de Mme de Boufflers, perdez-les courageusement, ou vous ne méritez pas mon cœur.»

[119] A Voltaire.

Cette idée, ce soupçon empoisonnent la vie de Mme du Châtelet. Elle souffre, non seulement dans sa passion pour Saint-Lambert, mais aussi dans son amour-propre. Elle est d'autant plus troublée que dans sa naïveté elle a pris Mme de Boufflers pour confidente de ses amours, qu'elle lui parle sans cesse de son ami, du chagrin qu'elle éprouve d'en être séparée et de la joie que le retour prochain doit lui procurer.

Mme du Châtelet n'était pas au bout de ses peines.

Le jeudi arrive, ce jeudi si impatiemment attendu, et il n'est toujours pas question de départ. La divine Émilie, anxieuse, interroge Mme de Boufflers, et cette dernière lui répond tranquillement qu'elle est parfaitement en état de partir; qu'elle aurait même pu voyager, sans inconvénient, depuis le mardi, mais que décidément elle se plaît à Plombières, et qu'elle se décide à y rester pour son plaisir.

Mme du Châtelet, outrée d'avoir été jouée, désespérée à la pensée de prolonger encore son absence, répond à son amie de rester, puisque le cœur lui en dit; mais que, quant à elle, elle ne demeurera pas un jour de plus, et qu'elle va immédiatement commander sa chaise de poste.

Elle était en train d'achever ses paquets lorsqu'on lui annonça la visite du vicomte. Lui, qui d'habitude est si calme; lui, qui est la douceur même, ne se possède plus. Il fait une scène violente; il reproche à la marquise d'avoir un mauvais cœur, d'être une âme égoïste; il l'accuse de risquer, pour un caprice, la santé de son amie, etc.

Sur ces entrefaites arrive la favorite qui se mêle à la querelle. Elle approuve bien entendu d'Adhémar; elle oublie les dix jours que la divine Émilie vient de passer, mourant d'ennui et de chagrin; elle lui reproche de manquer de complaisance, de ne rien vouloir faire pour ses amis. Bref, les deux dames se séparent fort aigrement, presque brouillées, et Mme du Châtelet désolée se décide à rester encore.

Enfin, le 6 septembre, la marquise vit la fin de ses misères et elle quitta, pour toujours, cet «infernal séjour». Le soir même, toute la petite société se retrouvait à Lunéville.