‹ La Cour de Lunéville au XVIIIe siècle Les marquises de Boufflers et du Châtelet, Voltaire, Devau, Saint-Lambert, etc.Chapitre 27 sur 36 · CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXIV

(1749)

Juin à septembre.--Séjour à Lunéville.--Sombres pressentiments de Mme du Châtelet.--Querelle entre Voltaire et M. Alliot.--Dernières lettres de Mme du Châtelet.--Son accouchement.--Sa mort.--Désespoir de Voltaire.--La bague de cornaline.--Obsèques de Mme du Châtelet.--Départ de Voltaire.

Mme du Châtelet et Voltaire font un court séjour à Cirey du 27 au 30 juin; puis ils vont rejoindre Stanislas et Mme de Boufflers à Commercy et ils y séjournent jusqu'au 16 juillet.

L'existence est toujours la même qu'auparavant, toujours aussi gaie, aussi bruyante; les plaisirs dramatiques sont un peu délaissés, étant donné l'état de Mme du Châtelet; mais on se rattrape sur la comète, plus en vogue que jamais. Voltaire, qui ne peut se dispenser d'y jouer, y perd tout ce qu'il veut et il enrage contre cette passion malencontreuse de son hôte.

Pour se consoler il écrit _Catilina_, _Electre_, et il fait de temps à autre des lectures à ses amis.

Saint-Lambert, de son côté, veut donner la mesure de ses talents; il commence à écrire le fameux poème des _Saisons_, dont il parle depuis si longtemps, et il vient de temps à autre soumettre à Voltaire, qui le comble d'encouragements, le fruit de ses veilles.

Un nouveau personnage, et non des moindres, figure dans la petite cour, c'est le prince Charles-Édouard. Déjà son père, sous le règne du duc Léopold, avait trouvé un asile en Lorraine. Stanislas n'avait pas voulu se montrer moins libéral que son prédécesseur, et, nous l'avons vu, il avait offert au fils, chassé de France, une généreuse hospitalité. Le prince est arrivé à Lunéville dans les premiers mois de l'année 1749 et il y réside «incognito», bien qu'étant de toutes les fêtes, jusqu'en 1751. La nuit il oubliait ses malheurs auprès de sa chère maîtresse, la princesse de Talmont.

Il n'y a pas d'incidents marquants à signaler pendant les mois de l'été 1749. Mme du Châtelet et ses amis vivent dans l'attente du grave événement qui se prépare. Stanislas, Mme de Boufflers redoublent d'attentions et d'amabilités pour la marquise. Voltaire, qui pourrait bien montrer quelque rancune, est au contraire le plus attentif des amis. Il a le cœur si bon, si généreux! Il a tout pardonné! Saint-Lambert lui-même, soit pitié, soit remords, s'efforce de manifester quelque tendresse à son amie.

Mais ni les distractions dont on l'entoure, ni l'affection de l'homme qu'elle aime, rien ne peut venir à bout de l'invincible mélancolie qui peu à peu a envahi Mme du Châtelet. Elle qui est douée d'un esprit si viril, d'une âme si énergique, est assaillie de sombres pressentiments et elle ne peut s'en défendre. C'est en vain que ses amis cherchent à lui montrer l'inanité de semblables inquiétudes, elle y revient sans cesse, et cette triste pensée qui la poursuit devient bientôt pour elle une idée fixe. Elle est si persuadée que sa fin est prochaine qu'elle prend toutes ses dispositions en conséquence: elle fait son testament, elle brûle beaucoup de lettres, place sous scellés celles qui lui rappellent les heures les plus douces de sa vie et qu'elle n'a pas le courage de détruire; enfin elle travaille avec passion au _Commentaire_ qu'elle ne veut pas laisser inachevé.

C'est dans ce déplorable état moral qu'elle passe les mois de juillet et d'août, cherchant à oublier, à s'étourdir de toutes façons, mais sans succès. Tous ses amis déplorent sa nervosité, mais la mettent sur le compte de son état; personne ne se préoccupe, pas plus Mme de Boufflers que Voltaire, que Saint-Lambert. Comment s'inquiéteraient-ils d'un événement aussi naturel, aussi simple qu'un accouchement?

Pendant l'été de 1749, les visites sont nombreuses à la cour. Le 11 juin, arrive le maréchal de Saxe qui se rend à Dresde. Stanislas fait grand accueil au fils de son heureux rival; il le comble de marques d'estime et de considération. Quand le maréchal s'éloigne, il est si satisfait qu'il promet de s'arrêter encore à son retour. Et, en effet, le 10 août, il passe vingt-quatre heures à Commercy auprès du roi.

En juillet, on voit arriver successivement le cardinal de La Rochefoucauld et l'évêque de Carcassonne qui se rendent à Plombières; le maréchal et la maréchale de Belle-Isle; enfin, le prince et la princesse de Craon.

L'un et l'autre commencent à sentir le poids des ans, et ils veulent finir leurs jours dans leur chère Lorraine; le prince abandonne sa vice-royauté de Toscane, toutes ses dignités, et, après un court séjour à Vienne pour remercier l'Empereur, il arrive à Lunéville le 24 juillet avec la princesse.

Il se rend aussitôt à Commercy pour saluer le roi; puis il va s'installer dans son magnifique château d'Haroué, qu'il compte bien ne plus quitter. Ceux de ses enfants qui sont en Lorraine, le prince de Beauvau, Mme de Boufflers et son mari, Mme de Bassompierre, quittent immédiatement la cour et viennent passer quelque temps près de leurs parents.

Dès le 16 juillet, Mme du Châtelet, pour laquelle les déplacements commencent à devenir difficiles, a quitté Commercy pour aller s'établir à Lunéville; Voltaire et Saint-Lambert l'ont accompagnée. Quant à Stanislas, il est resté à Commercy qu'il ne quittera pas avant le 12 août.

A la fin d'août une querelle ridicule éclate entre Voltaire et l'intendant du roi, M. Alliot. Voltaire a toujours fait ses efforts pour être en bons termes avec l'intendant; mais celui-ci, qui est du parti dévot, s'est toujours maintenu dans une réserve hostile dont les flatteries et les grâces du poète n'ont pu le faire sortir. Donc le philosophe, qui est fort exigeant et qui est toujours disposé à croire qu'on n'a pas pour lui les égards qui lui sont dus, trouve qu'on le laisse manquer des objets les plus nécessaires à l'existence. Quand il est indisposé, il se fait servir dans sa chambre et à son heure. Quelquefois le service en souffre et Voltaire s'en plaint très vivement. Ses réclamations verbales n'ayant pas produit l'effet qu'il en espérait, le 29 août au matin, il perd patience et il écrit à M. Alliot:

«Lunéville, 29 août 1749, à 9 heures du matin.

«Je vous prie, monsieur, de vouloir bien avoir la bonté de me faire savoir si je puis compter sur les choses que vous m'avez promises, et s'il n'y a point d'obstacles. Le mauvais état de ma santé ne me permet ni de rester longtemps à la cour du roi, auprès de qui je voudrais passer ma vie, ni d'avoir l'honneur de manger aux tables auxquelles il faut se rendre à un moment précis, qui est souvent pour moi le temps des plus violentes douleurs. Il fait froid d'ailleurs les matins et les soirs pour les malades.

«Il serait un peu extraordinaire que, malgré votre amitié, on refusât ici les choses nécessaires à un homme qui a tout quitté pour venir faire sa cour à Sa Majesté.

«Je vous prie de me faire savoir s'il faut en parler au roi.

«VOLTAIRE.»

A neuf heures un quart, pas de réponse!

Le philosophe, qui ne brille pas par la patience, reprend la plume:

«29 août 1749, à 9 heures 1/4 du matin.

«Je vous supplie, monsieur, de vouloir bien donner des ordres en vertu desquels je sois traité sur le pied d'un étranger; et ne me mettez pas dans la nécessité de vous importuner tous les jours.

«Je suis venu ici pour faire ma cour au roi.--Ni mon travail, ni ma santé ne me permettent d'aller piquer des tables.--Le roi daigne entrer dans mon état; je compte passer ici quelques mois.

«Sa Majesté sait que le roi de Prusse m'a fait l'honneur de m'écrire quatre lettres pour m'inviter à aller chez lui.

«Je puis vous assurer qu'à Berlin je ne suis pas obligé à importuner pour avoir du pain, du vin, de la chandelle. Permettez-moi de vous dire qu'il est de la dignité du roi et de l'honneur de votre administration de ne pas refuser ces petites attentions à un officier de la cour du roi de France, qui a l'honneur de venir rendre ses respects au roi de Pologne.

«VOLTAIRE.»

A neuf heures trois quarts, pas de réponse!

C'en est trop! Comment Voltaire peut-il laisser humilier ainsi en sa personne un valet de chambre du roi de France! Il reprend la plume et s'adresse au roi de Pologne lui-même:

«29 août 1749, à 9 heures 3/4 du matin.

«SIRE,

«Il faut s'adresser à Dieu quand on est en Paradis. Votre Majesté m'a permis de venir lui faire ma cour jusqu'à la fin de l'automne, temps auquel je ne puis me dispenser de prendre congé de Votre Majesté. Elle sait que je suis très malade et que des travaux continuels me retiennent dans mon appartement autant que mes souffrances; je suis forcé de supplier Votre Majesté qu'elle ordonne qu'on daigne avoir pour moi les bontés nécessaires et convenables à la dignité de sa maison, dont elle honore les étrangers qui viennent à sa cour. Les rois sont, depuis Alexandre, en possession de nourrir les gens de lettres, et quand Virgile était chez Auguste, Alliotus, conseiller aulique d'Auguste, faisait donner à Virgile du pain, du vin et de la chandelle. Je suis malade, aujourd'hui, et je n'ai ni pain, ni vin pour dîner.

«J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, sire, de Votre Majesté le très humble, etc.»

«VOLTAIRE.»

Le roi, que ces querelles ennuient à périr, qui ne veut pas se brouiller avec Voltaire, mais encore moins peut-être avoir des difficultés avec un homme aussi précieux que le conseiller aulique, se borne à remettre à Alliot la lettre du philosophe en le chargeant d'y répondre.

Alliot s'en acquitte avec une insolence qui dut mettre Voltaire hors de lui:

«Août 1749.

«Vous avez à dîner chez vous, monsieur; vous y avez potage, pain, vin et viandes; je vous fais donner bois et bougies; et vous vous plaignez à M. le duc, au roi même, aussi injustement. Sa Majesté m'a remis votre lettre sans m'en rien dire; et je n'ai pas voulu pour vous-même lui dire que vous aviez le plus grand tort du monde de vous plaindre. Il est des règles ici qu'il faut suivre: aussi vous aurez agréable de vous soumettre; je ne m'en dépars point; c'est que rien ne se donne à la cave par extraordinaire sans un billet de moi. Chaque jour, le détail est grand et pénible; il est pour moi. Que vous importe, pourvu que vous ayez ce que vous demandez?

«Vous n'avez manqué de rien, je le dis à vous-même; et vous dites que vous avez manqué de tout!

«Vous êtes le premier qui se soit plaint de la façon dont on reçoit les étrangers, puisque vous voulez l'être. Je vous ai fait donner ce que vous avez demandé; et vous avez, encore une fois, tort de vous plaindre.

«Vous citez la cour de France pour modèle! Elle a ses règles et nous avons les nôtres; mais la nôtre est absolument inutile à la cour de France. Vous le savez mieux que moi.

«Je suis très fâché pour vous-même de vos démarches, et j'espère que vous sentirez combien elles sont déplacées puisque j'espère que vous vous trouverez très bien de la façon avec laquelle vous avez été traité jusqu'à présent, et à laquelle il n'y a rien à ajouter.

«Je vous nie qu'_Alliotus_, conseiller aulique, fit donner du pain, du vin, de la chandelle à Virgile.

«Je le fais à M. de Voltaire parce que c'est un pauvre homme et que Virgile était puissant et avait chez lui une table fine et excellente, où il traitait ses amis et y était à son aise avec eux. Ainsi nulle comparaison des temps; Virgile d'ailleurs travaillait pour son plaisir et pour la gloire de son siècle, au lieu que M. de Voltaire le fait par nécessité et pour ses besoins; ainsi on accorde à l'un par bienséance ce que l'on n'aurait osé offrir à l'autre, crainte d'être refusé.

«ALLIOT.»

Comment se termina l'incident? Nous l'ignorons. Il est probable que Voltaire finit par se calmer. Il avait trop de raisons pour ne pas pousser les choses à bout et s'acculer à une rupture qui aurait été désastreuse pour Mme du Châtelet.

Depuis le retour de la marquise, Saint-Lambert, nous l'avons dit, se montrait des plus aimables; la pauvre femme avait éprouvé de cette tendresse inusitée une grande douceur et une véritable recrudescence d'amour:

«Mon Dieu, que tout ce qui était chez moi, quand vous êtes parti, m'impatientait! Que mon cœur avait de choses à vous dire! Vous m'avez traitée bien cruellement! Vous ne m'avez pas regardée une seule fois! Je sais bien que je dois encore vous en remercier; que c'est décence, discrétion, mais je n'en ai pas moins senti la privation.

«Je suis accoutumée à lire à tous les instants de ma vie dans vos yeux charmants que vous êtes occupé de moi, que vous m'aimez; je les cherche partout et assurément je ne trouve rien qui leur ressemble...

«Je viens de voir ma petite maison[141]. Le bleu en est charmant à présent. On l'a éclairci; je crois qu'on pourra y habiter à la fin de la semaine prochaine.

[141] _Jolivet_, que Stanislas avait gracieusement mis à la disposition de la marquise pour y passer les heures les plus chaudes de la journée.

«J'ai été et je suis revenue à pied. J'ai fait avec une espèce de délices le même chemin que nous avions fait ensemble...

«Songez que si vous montez la garde demain, je puis vous revoir lundi en revenant d'Haroué. Songez qu'un jour est tout pour moi et je n'ai pas besoin, pour le sentir, de mes craintes ridicules, car je les condamne; mais un jour passé avec vous vaut mieux qu'une éternité sans vous. Je vous aime avec démence, je le sens chaque jour davantage. C'est un si grand plaisir pour moi de passer avec vous tous mes moments que je ne puis perdre un si grand bonheur sans désespoir...

«Il y a l'infini entre la manière dont je vous idôlâtre et celle dont je vous aimais quand je suis partie pour Paris. Il me serait bien impossible à présent de m'imposer une telle privation... A présent que je vous connais davantage, je sens que je ne puis jamais vous aimer assez. Si vous ne m'aimez pas moins, si mes torts--car je ne me pardonnerai jamais d'avoir perdu cinq mois loin de vous--n'ont pas affaibli cet amour charmant que je n'aurais pas osé espérer, qui fait le bonheur de ma vie, et sans lequel je ne pourrais vivre, je suis bien sûre qu'il n'existe personne aussi heureuse que moi; mais je vous avoue que je le crains. Je vous avoue que, depuis mon retour, je n'ai pas cessé de le craindre. Il me semble que, l'année passée, vous ne m'auriez pas quittée, même pour trois jours, si gaiement, si indifféremment, sans m'avoir dit, du moins des yeux, que vous partiez avec chagrin.

«Rassurez-moi, mon cœur en a besoin. La moindre diminution dans vos sentiments me déchirerait de remords; je croirais toujours que ça a été ma faute; que, sans Paris, vous auriez toujours été le même. Cette idée me tourmente; ôtez-la-moi, si vous m'aimez. Songez que mon amour, que les chagrins que vous m'avez faits en voulant me quitter, m'ont assez punie; que je vous aime avec une ardeur bien faite pour vous rendre heureux, si vous pouvez m'aimer encore comme vous m'avez aimé. Ce n'est qu'en vous comparant à vous-même que je puis me plaindre; non, je ne le puis pas, vous m'avez trop montré d'amour ces deux derniers jours-ci. Non, votre cœur charmant est trop juste et trop tendre pour ne pas répondre au mien qui vous idolâtre. Je n'ai rien trouvé de mieux à vous accorder que la cassette où vous renfermerez mes lettres. Rapportez-les, je vous le demande à genoux, bonheur de ma vie!»

Saint-Lambert, en effet, ne peut se dispenser d'aller rendre ses devoirs au prince et à la princesse de Craon qui viennent de s'établir à Haroué et il s'absente pour trois jours. Cette séparation plonge Mme du Châtelet dans le désespoir; elle écrit le 30 août:

«Ne me laissez pas dans l'incertitude; je suis d'une affliction et d'un découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments.

«Le prince va être bien heureux de vous posséder; il n'en connaîtra pas le prix si bien que moi. Dites-lui bien que vous n'irez plus à Haroué avant mes couches; je ne le souffrirai pas.

«Si vous ne rassurez pas mon cœur, si vous ne m'écrivez pas tendrement, je serai bien à plaindre. Je ne me ferai soigner qu'à votre retour. J'espérais travailler pendant votre absence, je ne l'ai pas encore pu.

«J'ai un mal de reins insupportable et un découragement dans l'esprit et dans toute ma personne dont mon cœur seul est préservé...

«Je finis, parce que je ne puis plus écrire.»

Le jour même, la marquise pouvait encore aller à pied jusqu'à _Jolivet_, pour surveiller les ouvriers et les travaux d'installation.

Le 31 août, elle écrivait encore:

«Samedi, au soir.

«Vous me connaissez bien peu, vous rendez bien peu justice aux empressements de mon cœur si vous croyez que je puisse être deux jours sans avoir de vos lettres, lorsqu'il m'est possible de faire autrement...

«Quand je suis avec vous, je supporte mon état avec patience, je ne m'en aperçois souvent pas; mais, quand je vous ai perdu, je ne vois plus rien qu'en noir.

«J'ai encore été aujourd'hui à ma petite maison, à pied, et mon ventre est si terriblement tombé, j'ai si mal aux reins, je suis si triste ce soir, que je ne serais point étonnée d'accoucher cette nuit; mais j'en serais bien désolée, quoique je sache que cela vous ferait plaisir.

J'en supporterai mes douleurs plus patiemment quand je vous saurai dans le même lieu que moi... Je suis d'une affliction et d'un découragement qui m'effraieraient si je croyais aux pressentiments. Je ne désire que vous revoir encore. Il y a bien loin d'ici à mardi.»

Dans la nuit du 3 au 4 septembre, Mme du Châtelet était à son bureau, travaillant à son ouvrage sur Newton, lorsque, tout à coup, elle se sentit indisposée. A peine eut-elle le temps d'appeler, et une fille était née. L'enfant fut déposé sur un gros livre de géométrie pendant qu'on couchait la mère.

Mme de Boufflers, M. du Châtelet, Voltaire, Saint-Lambert, Stanislas lui-même, tous accoururent auprès de la divine Émilie pour la féliciter et se réjouir avec elle. L'enfant fut portée à la paroisse pour être baptisée; puis envoyée immédiatement en nourrice, comme il était d'usage constant à cette époque.

Voltaire n'est pas seulement heureux de cet événement, il est dans le ravissement, il exulte; on croirait, en vérité, qu'il y a personnellement une part quelconque, ou du moins qu'il tient à le faire croire. Vite il prend la plume pour annoncer la bonne nouvelle à tous ses amis, et il le fait dans des termes qui montrent toute son allégresse:

Il écrit à d'Argental: «Mme du Châtelet, cette nuit en griffonnant son Newton, s'est senti un petit besoin; elle a appelé une femme de chambre qui n'a eu que le temps de tendre son tablier, et de recevoir une petite fille qu'on a portée dans son berceau. La mère a arrangé ses papiers, s'est remise au lit, et tout cela dort comme un liron à l'heure que je vous parle...»

Il n'écrit pas moins gaiement à Voisenon, qu'il appelle «l'abbé Greluchon». Il lui raconte qu'il s'est mis à faire un enfant tout seul, qu'il a accouché de Catilina en huit jours, et qu'il est cent fois plus fatigué que Mme du Châtelet:

«C'est une plaisanterie de la nature qui a voulu que je fisse en une semaine ce que Crébillon avait été trente ans à faire. Je suis émerveillé des couches de Mme du Châtelet, et épouvanté des miennes.»

Tout allait le mieux du monde et l'on s'attendait si peu à un incident fâcheux que le 7 le roi partit pour la Malgrange. Mme du Châtelet riait elle-même de ses inquiétudes, lorsque pendant la fièvre de lait elle demanda un verre d'orgeat à la glace. On eut le tort de lui obéir et, quelques heures après, elle était à la mort. Le médecin du roi, M. Raynault, accourut et prit des mesures énergiques; malgré tout, le lendemain, la malade eut des suffocations et des étouffements et son état s'aggrava encore. Mme de Boufflers, effrayée, envoya chercher, à Nancy, le célèbre Bagard et aussi M. Salmon. Ils tentèrent de nouveaux remèdes qui amenèrent une détente, puis une amélioration sensible. L'on commença à se rassurer, et les amis qui ne quittaient plus le chevet de la malade se retirèrent pour lui permettre de reposer. Il ne resta auprès d'elle que Saint-Lambert et Mlle du Thil, ancienne amie très intime de Mme du Châtelet, qu'elle avait fait venir pour ses couches.

Tout à coup la malade eut une syncope. Saint-Lambert, Mlle du Thil s'efforcèrent de la ranimer; ils n'y purent parvenir. Épouvantés, ils appelèrent au secours.

On se précipita chez Mme de Boufflers, où toute la société s'était retirée; la marquise, Voltaire, M. du Châtelet qui devisaient gaiement, accoururent affolés; ils joignirent leurs efforts à ceux de Saint-Lambert, mais tous perdaient la tête et ils étaient si troublés qu'aucun d'eux ne songea à faire venir ni médecin, ni curé, ni jésuite, ni sacrements. Du reste, tous les secours humains étaient inutiles, Mme du Châtelet avait succombé.

La stupeur était générale. Mme de Boufflers, au désespoir d'avoir perdu une amie si chère, pleurait abondamment. M. du Châtelet, Voltaire et Saint-Lambert contemplaient, la douleur peinte sur le visage, celle qui ne pouvait plus les voir. On entraîna M. du Châtelet. Voltaire résista longtemps à toutes les supplications; enfin, il s'arracha à ce pénible spectacle et sortit inconscient, au comble de la douleur. Il descendit péniblement les quelques marches du perron qui mettait l'appartement en communication avec la rue; mais accablé par le chagrin, il ne put continuer et il alla s'effondrer sur la dernière marche, auprès de la guérite de la sentinelle. Là, sans même essayer de se relever, il se frappait la tête contre la pierre en sanglotant. C'est en vain que son laquais le suppliait de se relever, de rentrer chez lui; il ne voulait rien entendre.

A son tour, Saint-Lambert paraît sur le perron; il aperçoit Voltaire et court lui porter secours. Le philosophe le reconnaît et lui dit, la voix pleine de sanglots: «C'est vous qui me l'avez tuée!» Puis, tout à coup, saisi de rage, il se précipite sur lui avec une fureur sauvage, et le saisissant à la gorge: «Eh! mon Dieu, monsieur, de quoi vous avisiez-vous de lui faire un enfant!»

Comme souvent les incidents comiques se mêlent aux scènes les plus tragiques, Voltaire, rentré dans ses appartements, s'abandonnait à la plus amère douleur lorsque tout à coup, il se rappelle que Mme du Châtelet porte au doigt une bague en cornaline entourée de petits diamants et dont le chaton recouvre son portrait. Que penserait M. du Châtelet si ce témoignage compromettant tombait entre ses mains!

En vérité, le scrupule était honorable, mais tardif. Le philosophe oubliait qu'il vivait depuis quinze ans avec la divine Émilie, et que si le mari était susceptible de faire des réflexions, il les avait faites depuis longtemps. Quoi qu'il en soit, Voltaire, sans perdre de temps, charge Longchamp de courir auprès de la première femme de chambre et de lui demander de retirer la précieuse bague. Ces soins étaient inutiles; voici ce qui s'était passé:

A peine la marquise expirée et le premier affolement un peu calmé, Mme de Boufflers avait pris Longchamp à part et lui avait dit d'enlever immédiatement du doigt de la morte la bague de cornaline et de la garder jusqu'à nouvel ordre. Le lendemain, Mme de Boufflers avait fait appeler Longchamp, qui lui avait remis la bague; Saint-Lambert était présent. La marquise souleva le chaton qui était à secret et, avec une épingle, enleva le portrait de Saint-Lambert qu'elle lui rendit. Puis elle chargea Longchamp de restituer la bague à M. du Châtelet.

Soit naïveté, soit désir de calmer le chagrin de son maître, Longchamp avoua au philosophe toute la vérité.

En apprenant qu'on avait trouvé l'image de Saint-Lambert là même où devait être son propre portrait, Voltaire s'écria avec philosophie:

«Ah! voilà bien les femmes! J'en avais ôté Richelieu. Saint-Lambert m'en a expulsé! Un clou chasse l'autre! Ainsi vont les choses de ce monde.»

Et il n'en pleura que davantage.

La mort si imprévue de Mme du Châtelet jeta la consternation dans la cour de Lunéville, et en plongea tous les hôtes dans une morne tristesse. Le roi aimait beaucoup cette aimable femme si gaie, si pleine d'entrain: sa perte lui fut douloureuse. Mme de Boufflers pleurait une amie de longue date dont elle avait pu maintes fois, malgré quelques dissentiments passagers, éprouver la fidélité et l'attachement. Voltaire était anéanti par ce coup funeste; Saint-Lambert lui-même ressentait une véritable douleur, qui n'était pas exempte de remords.

Stanislas voulut que les plus grands honneurs fussent rendus à la dépouille mortelle de celle qui depuis deux ans avait si bien su contribuer à l'agrément de sa vie; toute la cour assista à ses funérailles. Le 11 septembre elle fut inhumée à Saint-Remy[142], la nouvelle église paroissiale de Lunéville; une grande dalle de marbre noir sans nom ni date indiquait seulement l'endroit où elle reposait[143].

[142] Actuellement église Saint-Jacques.

[143] En 1793, la tombe de Mme du Châtelet fut profanée; on souleva le marbre, on enleva le cercueil de plomb et l'on rejeta pêle-mêle les ossements avec les décombres. En 1858, les ossements retrouvés ont été réunis et placés au même endroit dans une caisse de bois.

Un accident assez singulier arriva pendant les obsèques. Pour sortir du palais, le cortège funèbre devait traverser la pièce du château où la «troupe de qualité» avait si souvent et tout récemment encore donné des représentations; à ce moment même et par une étrange fatalité, le brancard sur lequel la bière était placée se brisa et le corps fut précipité à terre, à la grande terreur des assistants. Le Père de Menoux ne manqua pas de souligner cette singulière coïncidence et de faire remarquer que l'accident s'était produit à l'endroit même où Mme du Châtelet avait si souvent représenté ces spectacles que l'Église condamne.

Voltaire ne se contenta pas de pleurer la fidèle compagne de sa vie; il crut devoir prendre tous ses correspondants comme confidents de sa douleur. «Je n'ai point perdu une maîtresse, écrit-il à d'Argental; j'ai perdu la moitié de moi-même, une âme pour qui la mienne était faite, une amie de vingt ans que j'avais vue naître! Le père le plus tendre n'aime pas autrement sa fille unique!»

«C'est à la sensibilité de votre cœur que j'ai recours dans le désespoir où je suis», écrit-il à Mme du Deffant.

Les plaisanteries qui lui ont échappé au moment de l'accouchement de son amie deviennent pour lui de véritables remords:

«Si quelque chose pouvait augmenter l'état horrible où je suis, ce serait d'avoir pris avec gaieté une aventure dont la suite empoisonne le reste de ma misérable vie.»

Enfin le poète compose ce quatrain qu'il veut placer sous un portrait de sa divine amie:

L'univers a perdu la sublime Émilie. Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité. Les dieux, en lui donnant leur âme et leur génie, N'avaient gardé pour eux que l'immortalité.

Si la mort de Mme du Châtelet fut douloureusement ressentie par ses amis, il faut avouer qu'elle excita en général peu de regrets et devint même le sujet d'innombrables plaisanteries.

Collé écrit ces lignes cruelles:

«Il faut espérer que c'est le dernier air que Mme du Châtelet se donnera: mourir en couches à son âge, c'est vouloir se singulariser; c'est prétendre ne rien faire comme les autres.»

Cette mort si brutale n'inspire à Frédéric que cette épitaphe moqueuse:

Ci-gît qui perdit la vie Dans le double accouchement D'un traité de philosophie Et d'un malheureux enfant. On ne sait précisément Lequel des deux l'a ravie. Sur ce funeste événement Quelle opinion doit-on suivre? Saint-Lambert s'en prend au livre! Voltaire dit que c'est l'enfant.

Le désespoir de Voltaire était touchant; il restait sourd à toutes les consolations. C'est en vain que Stanislas allait passer de longues heures avec lui; c'est en vain que Mme de Boufflers s'efforçait de l'arracher à sa douleur, rien ne pouvait l'en distraire. Il avait toujours compté passer sa vie avec cette amie rare; jamais l'idée d'une séparation ne lui était venue! Que faire? Que devenir? Où aller? Les projets les plus étranges lui venaient à l'esprit. Tantôt il voulait se retirer à l'abbaye de Senones auprès de dom Calmet, et y passer le reste de ses jours; tantôt il voulait se retirer en Angleterre.

Enfin le roi et Mme de Boufflers, toujours pleins de bonté, l'emmenèrent à la Malgrange pour l'arracher à ses tristes souvenirs et lui rendre un peu de calme et de repos.

Là, tous deux l'entourèrent d'affection et de soins et ils firent tous leurs efforts pour le décider à rester près d'eux. Stanislas ne pouvait se faire à l'idée de perdre ce Voltaire qui, depuis deux ans, faisait la gloire, l'ornement et la joie de sa petite cour. Mais les instances pressantes du roi, les prières de Mme de Boufflers, tout fut inutile, malgré la certitude d'une existence paisible et heureuse, le philosophe ne put se résigner à vivre dans ces lieux où il venait de tant souffrir, où s'était éteinte celle qui avait été la compagne de sa vie et où tout la lui rappelait.

Après bien des hésitations, il se décida à regagner Paris et à reprendre sa vie errante. Auparavant, il voulut encore revoir une fois ce cher Cirey où il avait passé de si douces années; puis, il y avait des affaires d'intérêt à régler, sa bibliothèque à empaqueter, des meubles à emporter; bref, un véritable déménagement à opérer.

Il partit donc avec M. du Châtelet[144].

[144] La fille de Mme du Châtelet mourut en nourrice au bout de peu de jours.--Pendant le séjour de Voltaire à Cirey, M. du Châtelet eut un jour la fantaisie d'ouvrir une cassette sur laquelle la marquise avait écrit: _Je prie M. du Châtelet de brûler tous ces papiers sans y regarder; ils ne peuvent lui être d'aucune utilité._ Longchamp lui conseillait sagement de se conformer à cette prescription; mais la curiosité l'emporta et il lut quelques lettres qui n'eurent pas lieu de le satisfaire. Il finit alors par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire par tout jeter au feu.

Les adieux avec Stanislas furent touchants; tous deux, très émus, se promirent un revoir prochain. Voltaire assura qu'il reviendrait, que son absence ne serait que de courte durée; mais au fond tous deux sentaient bien que la séparation était définitive.

Le philosophe ne fut pas seul à quitter la cour; Saint-Lambert suivit bientôt son exemple, mais pour des motifs différents. Il trouvait que Lunéville était un bien petit théâtre pour un poète de son envergure, et il profita de la célébrité que lui donnaient ses aventures avec la divine Émilie pour affronter la scène parisienne, la seule qu'il jugeât digne de ses mérites.

Ainsi se trouva brisée par la mort de Mme du Châtelet cette intimité charmante qui faisait le bonheur du roi Stanislas; ainsi se trouvèrent dispersés ces personnages qui avaient contribué à donner à la petite cour tant de célébrité et de renom.

Heureusement pour le roi de Pologne, Mme de Boufflers ne l'abandonna pas; elle demeura fidèlement auprès de lui jusqu'à sa mort.

Nous verrons dans un prochain volume ce qu'il advint de la cour de Lorraine pendant les dernières années du roi Stanislas et aussi quel fut le sort de Mme de Boufflers. La charmante femme eut l'art de rester ce qu'elle avait toujours été, aimable et séduisante, et, en dépit de l'âge qui avançait, elle continua à inspirer des passions tout aussi vives et violentes que dans ses jeunes années.

FIN

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