CHAPITRE V
Liaison de Voltaire et de Mme du Châtelet.
Avant de raconter le séjour de Mme de Graffigny à Cirey, il nous faut rappeler comment, et à la suite de quels événements, Voltaire et Mme du Châtelet se trouvaient dans cette résidence.
La liaison du philosophe et de la divine Émilie rentre strictement dans le cadre que nous nous sommes imposé; en effet, ils vont jouer bientôt tous deux un rôle si prépondérant dans notre récit, ils vont si bien transformer la petite cour de Lunéville et jeter sur elle un tel lustre, qu'il est indispensable de consacrer quelques pages rapides aux événements qui ont précédé et amené l'arrivée des deux illustres amants à la cour de Stanislas.
Nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de parler de Mme du Châtelet.
Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, fille du baron de Breteuil, introducteur des ambassadeurs, était née le 17 décembre 1706. Le 20 juin 1725, elle avait épousé le marquis Florent-Claude du Châtelet-Lomont, d'une grande famille lorraine[58].
[58] Quatre familles seulement avaient le droit de porter le titre de grands chevaux de Lorraine: les du Châtelet, les Lenoncourt, les Ligniville, les Haraucour. La seconde chevalerie portait le titre de petits chevaux; mais plusieurs de ces petits chevaux prétendaient égaler les grands, d'où l'expression _monter sur ses grands chevaux_.
Si l'on s'en rapporte au portrait mordant laissé par Mme du Deffant, Mme du Châtelet aurait été fort ridicule:
«Représentez-vous une femme grande et sèche... sans hanches, la poitrine étroite, de gros bras, de grosses jambes, des pieds énormes, une très petite tête, le visage maigre, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer, le teint noir, rouge, échauffé, la bouche plate, les dents clairsemées et extrêmement gâtées. Voilà la figure de la belle Émilie, figure dont elle est si contente qu'elle n'épargne rien pour la faire valoir. Frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion. Mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu'elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est souvent obligée de se passer de bas, de chemises, de mouchoirs et autres bagatelles.»
Parlant de sa science, la terrible marquise se borne à dire:
«Née sans talent, sans mémoire, sans imagination, elle s'est faite géomètre pour paraître au-dessus des autres femmes, ne doutant pas que la singularité ne donne la supériorité. Sa science est un problème difficile à résoudre; elle n'en parle que comme Sganarelle parlait latin devant ceux qui ne le savaient pas.»
Ces railleries mordantes ne lui suffisant pas encore, elle reproche à sa victime ses prétentions, son impolitesse, son rire glapissant, ses grimaces et ses contorsions.
A la lecture de ce portrait, Thomas ne put s'empêcher de s'écrier: «Mme du Deffant me rappelle un médecin de ma connaissance qui disait: «Mon ami tomba malade, je le traitai; il mourut, je le disséquai.»
«C'était un colosse en toutes proportions, écrit encore de Mme du Châtelet une femme qui ne l'aime pas. C'était une merveille de force ainsi qu'un prodige de gaucherie: elle avait des pieds terribles et des mains formidables; elle avait la peau comme une râpe à muscade; enfin la belle Émilie n'était qu'un vilain Cent-Suisse.»
Pour être sincère, il faut avouer que Mme du Châtelet n'était pas précisément jolie; mais elle était cependant plaisante, dans tous les cas, beaucoup mieux qu'on ne le pourrait croire si l'on s'en rapportait aux portraits cruels et injustes que nous venons de citer. Elle était grande, svelte et brune; elle avait l'œil vif, la bouche expressive; enfin sa figure était aimable et l'ensemble de sa personne fort agréable. Et puis, n'en déplaise à Mme du Deffant, elle était douée d'une rare intelligence; son esprit pénétrant, délié, investigateur s'attaquait à tout; elle parlait couramment le latin, l'italien, l'anglais; elle causait très bien; bref, c'était une femme d'une véritable valeur et d'une haute culture intellectuelle; mais avec des prétentions et des travers que beaucoup de ses contemporains n'ont pu lui pardonner.
Le mariage de Mme du Châtelet ne tourna pas plus heureusement que la généralité des unions de l'époque. Naturellement elle n'aimait pas son mari, qui du reste lui était fort inférieur, et, dès que le ménage eut un fils, les relations des deux époux devinrent plus froides encore[59]. Du reste, M. du Châtelet était la moitié de l'année à l'armée et sa femme ne le voyait qu'à de longs intervalles.
[59] En 1727, Mme du Châtelet eut un fils qui fut ambassadeur en Autriche, en Portugal, et colonel des gardes françaises. Il mourut sur l'échafaud en 1794.
Ce n'était pas l'usage alors de tromper son ennui par les soins de la maternité ou les pratiques étroites de la religion. Les femmes estimaient qu'elles avaient mieux à faire. Mme du Châtelet, en particulier, n'était pas douée d'une de ces natures paisibles dont le cœur et les sens sommeillent jusqu'à la mort, et la solitude n'était pas son fait.
Elle possédait un tempérament ardent et une âme passionnée; aussi, quand elle aime, s'abandonne-t-elle tout entière, sans restrictions et sans réserves. Cœur, esprit, corps, elle donne tout à l'amant adoré. Situation, fortune, préjugés, mari, avenir, enfant même, elle est prête à tout lui sacrifier, sans un soupir, sans un regret.
Malheureusement pour elle, elle donne trop, et elle n'est pas payée de retour. Et puis, elle ne possède pas le véritable charme de la femme; on l'aime bien quelques jours, mais elle ne sait pas retenir et on ne s'attache pas à elle.
Aussi n'a-t-elle jamais été heureuse en amour. A ses caresses ardentes, à son dévouement absolu, on ne lui répond en général que par des sentiments plus discrets. Alors qu'elle rêve d'amours éternelles, on ne lui répond que par des liaisons éphémères ou des froideurs qui la désespèrent.
Quand elle se vit délaissée par son mari, elle n'hésita pas longtemps sur le parti qui lui restait à prendre; elle chercha un amant et M. de Guébriant fut l'heureux élu. Elle l'aima de toute son âme, elle l'idolâtra; mais le marquis était de son temps, il ne se piquait pas d'une constance à toute épreuve, et au bout de quelques mois il abandonnait purement et simplement sa conquête. Mme du Châtelet, qui avait cru naïvement à des liens éternels, fut au désespoir; quand elle ne put douter de son malheur, elle n'hésita pas: elle avala une dose de laudanum qui aurait pu tuer deux personnes. C'est ce qui la sauva.
Il lui fallut du temps pour se remettre de cette douloureuse épreuve physique et morale; mais, grâce à sa jeunesse et à une santé vigoureuse, elle se rétablit complètement.
La cruelle mésaventure par laquelle elle avait débuté dans la voie de la galanterie ne découragea pas Mme du Châtelet. Au marquis de Guébriant succéda le jeune duc de Richelieu: c'était tomber de Charybde en Scylla. Le duc n'admettait que les liaisons d'un jour et il le prouva bien vite à sa nouvelle amie. Mais, cette fois, elle commençait à s'habituer aux mœurs de l'époque et elle ne prit pas au tragique l'incident qui survenait. Et même, par extraordinaire, les deux amants se séparèrent sans se brouiller à mort et une franche et cordiale amitié succéda à l'éphémère passion qui les avait réunis.
Mme du Châtelet eut-elle d'autres intrigues et se consola-t-elle de Richelieu comme elle s'était consolée de Guébriant? C'est possible, mais nous l'ignorons, et cela importe peu à notre récit.
Arrivons à l'événement capital de sa vie, à sa liaison avec Voltaire.
Elle avait déjà rencontré Voltaire dans son enfance, chez son père; elle le retrouva en 1733 dans les salons de Paris. Il était l'intime ami du duc de Richelieu et naturellement il fut bientôt lié avec Mme du Châtelet.
Le poète avait alors trente-neuf ans: il était dans tout l'éclat de la réputation et de la gloire; il jouissait d'un prestige inouï. Mme du Châtelet, dont le cœur était libre en ce moment, ne le revit pas sans une grande émotion, et bientôt elle s'éprit pour lui de la passion la plus folle, la plus irrésistible.
Voltaire, que les charmes physiques troublaient assez peu, ne fut pas insensible à l'admiration qu'il inspirait à une femme jeune, aimable, instruite, dont tout le monde célébrait à l'envi l'intelligence et le savoir, et qui de plus, point capital pour Voltaire, appartenait à la plus haute noblesse; il répondit aux avances de la jeune Émilie et tous deux s'embarquèrent dans une liaison qui devait durer toute leur vie.
Enfin, à force de persévérance et après quelques essais malheureux, Mme du Châtelet avait trouvé, elle le croyait du moins, la passion profonde et éternelle qu'elle cherchait si consciencieusement; elle avait enfin trouvé un aliment à ce besoin d'affection et de dévouement qui la dévorait.
Comme on ne saurait être trop près l'un de l'autre quand on s'aime, les deux amants décidèrent de ne se quitter jamais, pas plus à Paris qu'à la campagne; et, pour commencer sans perdre de temps cette heureuse intimité, Mme du Châtelet offrit un logement à Voltaire dans l'hôtel qu'elle occupait à Paris, rue Traversière. M. du Châtelet, consulté, trouva cet arrangement fort convenable, et le monde ne se montra pas plus exigeant que le mari.
Mme du Châtelet aima son nouvel amant comme elle avait aimé les autres et comme elle savait aimer, c'est-à-dire avec fureur. Elle l'aima pendant quinze ans passionnément. L'esprit, le charme, la gloire de Voltaire l'enthousiasmaient. Elle était fière d'avoir enchaîné sous ses lois le premier génie du siècle. Voltaire n'était pas moins flatté d'être l'amant connu, reconnu, attitré d'une grande dame, d'une marquise authentique, d'un _grand chevau_ de Lorraine! Au fond, tous deux se convenaient fort bien; leurs caractères, leurs intelligences se plaisaient extrêmement. L'habitude les enchaîna et bientôt ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre.
Dans le premier moment d'enthousiasme, le philosophe lui aussi est véritablement sous le charme et il pare sa nouvelle amie de tous les mérites; il lui décerne les titres les plus élogieux: elle est sa «docte Uranie», sa «reine de Saba», la «Minerve de France»; mais le nom qu'il lui donne le plus volontiers est celui de _divine Emilie_, nom qui lui restera, et sous lequel elle est connue.
Voltaire, il faut l'avouer, a fait toute la réputation de Mme du Châtelet. A force de la placer sur un piédestal, de célébrer en vers, comme en prose, ses mérites, son savoir, sa beauté, il a fini par l'entourer d'un véritable prestige. Il est vrai que, dans un moment de mauvaise humeur, il répondait à un indiscret qui s'étonnait de cet enthousiasme vraiment excessif: «Mais, mon ami, elle aurait fini par m'étrangler si je n'avais consenti à vanter sa beauté et sa science.»
Cependant cette liaison, qui au début avait paru offrir à Mme du Châtelet tout ce qu'elle pouvait désirer, ne fut pas exempte de déceptions et de déboires.
Voltaire, d'un tempérament délicat, se croyait et se disait mourant à tout instant; et la pauvre marquise se transformait fréquemment en garde-malade. Ce n'était pas le rôle sur lequel elle avait compté, elle dont la santé vigoureuse souhaitait d'autres occupations. Elle ne se plaignait pas cependant, et elle se montrait aussi bonne, aussi dévouée que son partner était quinteux, geignant, du reste charmant à ses heures et d'une verve intarissable.
Pour chercher un dérivatif et donner un aliment à son activité, Mme du Châtelet se plongea dans les études abstraites; elle se lança à corps perdu dans la géométrie, dans les travaux algébriques, dans les spéculations astronomiques les plus ardues; elle s'y adonna avec passion, leur demandant, en absorbant et en fatiguant son cerveau, d'apaiser l'ardeur de son tempérament, puisqu'on ne lui donnait pas l'occasion de l'utiliser plus agréablement.
La marquise avait encore d'autres sujets de souci: elle était jalouse de son amant, et, bien qu'elle n'eût pas trouvé dans cette liaison tout ce qu'elle en avait d'abord espéré, elle craignait toujours de se voir abandonnée; les cruelles mésaventures de sa jeunesse n'étaient pas faites pour la rassurer. Voltaire, de son côté, n'ignorait pas le passé orageux de la marquise; en dépit de sa philosophie, il redoutait toujours quelque nouvelle intrigue et se montrait fort soupçonneux. De là entre les deux amants des méfiances, des querelles, des scènes fréquentes.
Ce n'était pas tout. Il y avait encore pour Mme du Châtelet un grave sujet de trouble et d'inquiétude.
La vie de Voltaire s'est passée dans des transes continuelles. Il avait le tort de devancer son siècle et ses écrits qui, aujourd'hui, nous semblent fort innocents; ses théories qui, pour la plupart, sont devenues d'indiscutables vérités, soulevaient des tempêtes et lui valaient force lettres de cachet. Le gouvernement, les dévots ne cherchaient qu'une occasion de faire disparaître ce dangereux novateur. Voltaire avait goûté une première fois de la Bastille et il savait par expérience qu'il était plus facile d'entrer dans ce château royal que d'en sortir. Pour ne pas être exposé à y passer sa vie il devait, à chaque nouvelle alerte, se cacher, fuir à l'étranger jusqu'à ce que l'orage fût apaisé. Déjà, en 1729, sa situation était si critique qu'un moment il avait songé à retourner vivre en Angleterre «où nul ministre n'est assez puissant pour attenter à la liberté d'un citoyen».
Mme du Châtelet vécut donc avec lui une existence agitée, troublée par des alarmes continuelles; elle partagea toutes les anxiétés de son ami pour sa sécurité, ses angoisses incessamment renouvelées, ses rages folles contre ses persécuteurs. Bref, leur vie ne fut qu'un long tissu de craintes, d'émotions, d'agitations, et par moments d'enthousiasme et de gloire.
Voilà quelle était la situation réciproque des deux amants, situation qui dura quinze ans, au milieu d'alternatives que nous allons brièvement raconter.
Un an environ après le début de leur liaison, c'est-à-dire en 1734, Voltaire, à propos des _Lettres philosophiques_, avait dû fuir précipitamment et se rendre à Plombières dont les eaux lui étaient devenues subitement des plus nécessaires.
Au bout de quelques mois, le calme s'étant fait, le philosophe revint secrètement s'installer en Champagne, au château de Cirey, propriété de Mme du Châtelet, qu'elle mettait à la disposition de son malheureux ami. Cirey avait le double avantage d'être fort isolé; puis d'être à une courte distance de la frontière de Lorraine. A la moindre alerte, le poète pouvait retourner prendre les fameuses eaux de Plombières.
En 1735, nouvelle alerte et non moins grave: des extraits de _la Pucelle_ ont couru, et l'auteur est menacé des mesures les plus rigoureuses.
Cette fois, ce n'était plus à Plombières qu'il se réfugiait, mais à la petite cour de Lunéville. Il était, du reste, bien résolu d'y demeurer incognito, «comme les souris d'une maison qui ne laissent pas de vivre gaîment sans jamais connaître le maître ni la famille».
L'oubli se fait encore une fois et Voltaire vient de nouveau goûter un peu de calme et de repos dans la délicieuse retraite de Cirey, près de la divine Émilie.
Le poète jouissait avec délices de la vie heureuse que la tendresse de son amie lui ménageait lorsqu'une nouvelle menace vint encore troubler sa quiétude. Cette fois, c'était à propos du _Mondain_, dangereux pamphlet qu'il avait confié à son ami l'évêque de Luçon et que l'on avait trouvé dans les papiers du prélat après sa mort.
Encore une fois il fallait fuir sans perdre une minute si l'on voulait éviter la Bastille. En décembre, Voltaire s'enfuyait en Hollande.
Enfin, en février 1737, Voltaire, ayant promis d'être sage, peut revenir à Cirey. Cette fois, les leçons du passé lui ont servi; il se tient coi et c'est à peine si l'on entend parler de lui. Il reste enfoui à Cirey pendant plus de deux ans, ne recevant des nouvelles de Paris que deux fois par semaine.
Sa nièce, Mme Denis, étant venue le voir, écrit avec chagrin:
«Je suis désespérée, je le crois perdu pour tous ses amis. Il est lié de façon qu'il me paraît presque impossible qu'il puisse briser ses chaînes. Ils sont dans une solitude effrayante pour l'humanité. Cirey est à quatre lieues de toute habitation, dans un pays où l'on ne voit que des montagnes et des terres incultes; abandonnés de tous leurs amis et n'ayant presque jamais personne de Paris.
«Voilà la vie que mène le plus grand génie de notre siècle; à la vérité, vis-à-vis d'une femme de beaucoup d'esprit, fort jolie, et qui emploie tout l'art imaginable pour le séduire.
«Il n'y a point de pompons qu'elle n'arrange, ni de passages des meilleurs philosophes qu'elle ne cite pour lui plaire. Rien n'y est épargné. Il en paraît plus enchanté que jamais.»
Tous deux, du reste, travaillaient à force: Voltaire, à ses ouvrages philosophiques, à la _Pucelle_, à ses tragédies; Mme du Châtelet, à ses travaux astronomiques.
Deux années passent ainsi comme un songe. Cependant, à la fin de 1738, Mme du Châtelet trouve utile d'apporter un peu de variété dans ce perpétuel tête-à-tête, et, d'accord avec le philosophe, elle engage Mme de Graffigny, que tous deux connaissent et apprécient, à venir faire un séjour à Cirey.