Scène II
Uranie, Élise, Galopin.
Galopin
Voilà Climène, Madame, qui vient ici pour vous voir.
Uranie
Hé ! mon Dieu, quelle visite !
Élise
Vous vous plaigniez d’être seule : aussi le ciel vous en punit.
Uranie
Vite, qu’on aille dire que je n’y suis pas.
Galopin
On a déjà dit que vous y étiez.
Uranie
Et qui est le sot qui l’a dit ?
Galopin
Moi, madame.
Uranie
Diantre soit le petit vilain ! Je vous apprendrai bien à faire vos réponses de vous-même.
Galopin
Je vais lui dire, madame, que vous voulez être sortie.
Uranie
Arrêtez, animal, et la laissez monter, puisque la sottise est faite.
Galopin
Elle parle encore à un homme dans la rue.
Uranie
Ah ! cousine, que cette visite m’embarrasse à l’heure qu’il est !
Élise
Il est vrai que la dame est un peu embarrassante de son naturel ; j’ai toujours eu pour elle une furieuse aversion ; et, n’en déplaise à sa qualité, c’est la plus sotte bête qui se soit jamais mêlée de raisonner.
Uranie
L’épithète est un peu forte.
Élise
Allez, allez, elle mérite bien cela, et quelque chose de plus, si on lui faisait justice. Est-ce qu’il y a une personne qui soit plus véritablement qu’elle ce qu’on appelle précieuse, à prendre le mot dans sa plus mauvaise signification ?
Uranie
Elle se défend bien de ce nom, pourtant.
Élise
Il est vrai. Elle se défend du nom, mais non pas de la chose : car enfin elle l’est depuis les pieds jusqu’à la tête, et la plus grande façonnière du monde. Il semble que tout son corps soit démonté, et que les mouvements de ses hanches, de ses épaules et de sa tête, n’aillent que par ressorts. Elle affecte toujours un ton de voix languissant et niais, fait la moue pour montrer une petite bouche, et roule les yeux pour les faire paraître grands.
Uranie
Doucement donc. Si elle venait à entendre…
Élise
Point, point, elle ne monte pas encore. Je me souviens toujours du soir qu’elle eut envie de voir Damon, sur la réputation qu’on lui donne, et les choses que le public a vues de lui. Vous connaissez l’homme, et sa naturelle paresse à soutenir la conversation. Elle l’avait invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot, parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avait fait fête de lui, et qui le regardaient avec de grands yeux, comme une personne qui ne devait pas être faite comme les autres. Ils pensaient tous qu’il était là pour défrayer la compagnie de bons mots ; que chaque parole qui sortait de sa bouche devait être extraordinaire ; qu’il devait faire des impromptus sur tout ce qu’on disait, et ne demander à boire qu’avec une pointe. Mais il les trompa fort par son silence ; et la dame fut aussi mal satisfaite de lui que je le fus d’elle.
Uranie
Tais-toi, je vais la recevoir à la porte de la chambre.
Élise
Encore un mot. Je voudrais bien la voir mariée avec le marquis dont nous avons parlé. Le bel assemblage que ce serait d’une précieuse et d’un turlupin !
Uranie
Veux-tu te taire ? La voici.