V
Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu (pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût. Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne soit journellement d'usage dans le langage familier». Toutes les autres règles découlent de celle-là ; bien observée, elle suffit à préserver de «l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce.
Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès, compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...» Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures, jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes, sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là ? Plusieurs écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles et les plus délicats.