Scène III.
ANNA, GAVESTON.
GAVESTON.
Ah, ah ! miss, vous n’êtes point encore retirée dans votre appartement ?
ANNA.
Vous le voyez. Je causais avec Marguerite.
GAVESTON.
Qui sans doute vous racontait, comme hier, des histoires de revenans et de la dame blanche ! Se peut-il, miss Anna, que vous ajoutiez foi à de pareilles rêveries ?
ANNA.
GAVESTON.
Oui ; je vous ai vue hier si émue, si attentive au moment où elle nous a raconté l’histoire du fermier Dikson et de ses pièces d’or, qu’en honneur vous aviez l’air de croire à cette aventure miraculeuse.
ANNA, souriant
Miraculeuse ? non ! car je sais mieux que personne qu’elle est véritable.
GAVESTON.
Allons donc !
ANNA, vivement.
Vingt fois la comtesse d’Avenel m’a raconté ce dernier trait de bonté de son mari, lorsque la nuit même de son départ, poursuivi, errant dans ces ruines, il entendit un pauvre fermier prêt à périr faute d’une somme d’argent ; et c’est pour n’être pas reconnu qu’il lui jeta sa bourse au nom de la dame blanche d’Avenel. Ah ! si tout sentiment de reconnaissance n’est pas éteint dans le cœur du fermier Dikson… (À part.) Celui-là doit me servir.
GAVESTON.
ANNA, à part.
Ôciel ! (Haut.) Ainsi donc, vous, jadis l’intendant de ce château, vous allez en devenir le propriétaire ; vous allez acheter à vil prix le domaine et le titre de votre bienfaiteur.
GAVESTON.
Écoutez, miss Anna, vous savez que je n’aime pas les phrases, et que je tiens au positif. Je ne suis que Gaveston l’intendant, c’est vrai ; mais quand l’intendant Gaveston aura acheté et payé ce domaine, qui donne le titre de lord et l’entrée au parlement, tous les gens du pays, si fiers et si dédaigneux, me salueront humblement comme comte d’Avenel, et oublieront bien vite leur ancien maître : la raison, c’est que je suis riche et qu’il ne l’est plus : chacun son tour : d’ailleurs, avant son départ, le comte d’Avenel avait vendu des biens immenses qu’il avait en Angleterre : qu’a-t-il fait de cet argent ?
ANNA.
Il l’a employé au service du prétendant, vous le savez bien.
GAVESTON.
J’en doute ; à moins que vous n’en ayez trouvé la preuve dans cet écrit que vous a confié la comtesse d’Avenel.
ANNA
Àmoi ?
GAVESTON.
ANNA,
C’est la vérité.
GAVESTON.
Et qu’en avez-vous fait ?
ANNA.
Selon ses ordres, après sa mort je l’ai lu, et comme elle m’avait fait jurer de ne confier ce secret à personne, pas même à la plus intime amitié, j’ai déchiré cette lettre à l’instant.
GAVESTON.
Et moi, que les magistrats ont nommé votre tuteur, puis-je vous demander quel en était le contenu ?
ANNA.
Non, monsieur.
GAVESTON.
Et pourquoi ?
ANNA.
C’est que vous ne le saurez pas,
GAVESTON.
Fort bien, miss Anna ; sous votre air doux et timide vous cachez plus de fermeté et de résolution que je ne l’aurais soupçonné ; mais dorénavant je prendrai mes précautions.
(On entend une cloche en dehors.)
Eh mais ! quel est ce bruit ?
DUO ET TRIO.
ANNA.
(À part, pendant que Gaveston va regarder à la fenêtre.)
GAVESTON.
ANNA.
GAVESTON.
ANNA.
(Gaveston s’éloigne sans lui répondre.)