‹ La Dame de Monsoreau, tome 1Chapitre 23 sur 26 · III.

III.

--Oui, en effet, dit-il, pâlissant malgré lui, voici un cavalier là-bas.

--Fuyons, dit Jeanne en donnant de l'éperon à son cheval.

--Non pas, dit Saint-Luc, à qui la crainte qu'il éprouvait ne pouvait faire perdre son sang-froid, non pas, ce cavalier est seul, autant que j'en puis juger, et nous ne devons pas fuir devant un homme seul. Rangeons-nous et laissons-le passer; quand il sera passé, nous continuerons notre chemin.

--Mais s'il s'arrête?

--Eh bien, s'il s'arrête, nous verrons à qui nous avons affaire, et nous agirons en conséquence.

--Tu as raison, dit Jeanne, et j'avais tort d'avoir peur, puisque mon Saint-Luc est là pour me défendre.

--N'importe, fuyons toujours, dit Saint-Luc en jetant un dernier regard sur l'inconnu, qui, en les apercevant, avait mis son cheval au galop; car voici une plume sur ce chapeau, et, sous ce chapeau, une fraise, qui me donnent quelques inquiétudes.

--Oh! mon Dieu! comment une plume et une fraise peuvent-elles t'inquiéter? demanda Jeanne en suivant son mari, qui avait pris son cheval par la bride et qui l'entraînait avec lui dans le bois.

--Parce que la plume est d'une couleur fort à la mode en ce moment à la cour, et la fraise d'une coupe bien nouvelle; or ce sont là de ces plumes qui coûteraient trop cher à faire teindre, et de ces fraises qui coûteraient trop de soins à amidonner aux gentilshommes manceaux, pour que nous ayons affaire à un compatriote de ces belles poulardes qu'estime tant Chicot. Piquons, piquons, Jeanne; ce cavalier me fait l'effet d'un ambassadeur du roi, mon auguste maître.

--Piquons, dit la jeune femme, tremblante comme la feuille, à l'idée qu'elle pouvait être séparée de son mari.

Mais c'était chose plus facile à dire qu'à exécuter. Les sapins étaient fort épais et formaient une véritable muraille de branches. De plus, les chevaux entraient jusqu'au poitrail dans le terrain sablonneux.

Pendant ce temps le cavalier s'approchait comme la foudre, et l'on entendait le galop de son cheval roulant sur la pente de la montagne.

--C'est bien a nous qu'il en veut, Jésus Seigneur! s'écria la jeune femme.

--Ma foi! dit Saint-Luc, s'arrêtant, si c'est à nous qu'il en veut, voyons ce qu'il nous veut, car en mettant pied à terre il nous rejoindra toujours.

--Il s'arrête, dit la jeune femme.

--Et même il descend, dit Saint-Luc, il entre dans le bois. Ah! ma foi! quand ce serait le diable en personne, je vais au-devant de lui.

--Attends, dit Jeanne en retenant son mari, attends; il appelle, ce me semble.

En effet, l'inconnu, après avoir attaché son cheval a l'un des sapins de la lisière, entrait dans le bois en criant:

--Eh! mon gentilhomme! mon gentilhomme! ne vous sauvez donc pas, mille diables! je rapporte quelque chose que vous avez perdu.

--Que dit-il donc? demanda la comtesse.

--Ma foi! dit Saint-Luc, il dit que nous avons perdu quelque chose.

--Eh! monsieur, continua l'inconnu, le petit monsieur, vous avez oublié votre bracelet dans l'hôtellerie de Courville. Que diable! un portrait de femme, cela ne se perd pas ainsi, le portrait de cette respectable madame de Cossé surtout. En faveur de cette chère maman, ne me faites donc pas courir pour cela.

--Mais je connais cette voix! s'écria Saint-Luc.

--Et puis il me parle de ma mère.

--Avez-vous donc perdu ce bracelet, ma mie?

--Eh! mon Dieu, oui, je m'en suis aperçue ce matin seulement. Je ne pouvais me rappeler où je l'avais laissé.

--Mais c'est Bussy! s'écria tout à coup Saint-Luc.

--Le comte de Bussy! reprit Jeanne tout émue, notre ami?

--Eh! certainement, notre ami, dit Saint-Luc, courant avec autant d'empressement au-devant du gentilhomme qu'il venait de mettre de soin à l'éviter.

--Saint-Luc! je ne m'étais donc pas trompé! dit la voix sonore de Bussy, qui, d'un seul bond, se trouva près des deux époux.

Bonjour, madame, continua-t-il en riant aux éclats et en offrant à la comtesse le portrait que réellement elle avait oublié dans l'hôtellerie de Courville, où l'on se rappelle que les voyageurs avaient passé la nuit.

--Est-ce que vous venez pour nous arrêter de la part du roi, monsieur de Bussy? dit en souriant Jeanne.

--Moi! ma foi, non; je ne suis pas assez des amis de Sa Majesté pour qu'elle me charge de ses missions de confiance. Non, j'ai trouvé votre bracelet à Courville; cela m'a indiqué que vous me précédiez sur la route. J'ai alors poussé mon cheval, je vous ai aperçus, je me suis douté que c'était vous, et, sans le vouloir, je vous ai donné la chasse. Excusez-moi.

--Ainsi donc, dit Saint-Luc avec un dernier nuage de soupçon, c'est le hasard qui vous fait suivre la même route que nous?

--Le hasard, répondit Bussy; et, maintenant que je vous ai rencontrés, je dirai la Providence.

Et tout ce qui restait de doute dans l'esprit de Saint-Luc s'effaça devant l'oeil si brillant et le sourire si sincère du beau gentilhomme.

--Ainsi, vous voyagez? dit Jeanne.

--Je voyage, dit Bussy en remontant à cheval.

--Mais pas comme nous?

--Non, malheureusement.

--Pas pour cause de disgrâce? voulais-je dire.

--Ma foi, peu s'en faut.

--Et vous allez?

--Je vais du côté d'Angers. Et vous?

--Nous aussi.

--Oui, je comprends, Brissac est à une dizaine de lieues d'ici, entre Angers et Saumur: vous allez chercher un refuge dans le manoir paternel, comme des colombes poursuivies; c'est charmant, et je porterais envie à votre bonheur si l'envie n'était pas un si vilain défaut.

--Eh! monsieur de Bussy, dit Jeanne avec un regard plein de reconnaissance, mariez-vous, et vous serez tout aussi heureux que nous le sommes; c'est chose très-facile, je vous jure, que le bonheur quand on s'aime.

Et elle regarda Saint-Luc en souriant, comme pour en appeler à son témoignage.

--Madame, dit Bussy, je me défie de ces bonheurs-là; tout le monde n'a pas la chance de se marier comme vous, avec privilège du roi.

--Allons donc, vous, l'homme aimé partout!

--Quand on est aimé partout, madame, dit en soupirant Bussy, c'est comme si on ne l'était nulle part.

--Eh bien, dit Jeanne en jetant un coup d'oeil d'intelligence à son mari, laissez-moi vous marier; cela donnera d'abord la tranquillité à bon nombre de maris jaloux que je connais, et puis ensuite je promets de vous faire rencontrer ce bonheur dont vous niez l'existence.

--Je ne nie pas que le bonheur existe, madame, dit Bussy a ce un soupir; je nie seulement que ce bonheur soit fait pour moi.

--Voulez-vous que je vous marie? répéta madame de Saint-Luc.

--Si vous me mariez à votre goût, non; si vous me mariez à mon goût, oui.

--Vous dites cela comme un homme décidé à rester célibataire.

--Peut-être.

--Mais vous êtes donc amoureux d'une femme que vous ne pouvez épouser?

--Comte, par grâce, dit Bussy, priez donc madame de Saint-Luc de ne pas m'enfoncer mille poignards dans le coeur.

--Ah çà, prenez garde, Bussy, vous allez me faire accroire que c'est de ma femme que vous êtes amoureux.

--Dans ce cas, vous conviendriez au moins que je suis un amant plein de délicatesse, et que les maris auraient bien tort d'être jaloux de moi.

--Ah! c'est vrai, dit Saint-Luc, se rappelant que c'était Bussy qui lui avait amené sa femme au Louvre. Mais, n'importe, avouez que vous avez le coeur pris quelque part.

--Je l'avoue, dit Bussy.

--Par un amour, ou par un caprice? demanda Jeanne.

--Par une passion, madame.

--Je vous guérirai.

--Je ne crois pas.

--Je vous marierai.

--J'en doute.

--Et je vous rendrai aussi heureux que vous méritez de l'être.

--Hélas! madame, mon seul bonheur maintenant est d'être malheureux.

--Je suis très-opiniâtre, je vous en avertis, dit Jeanne.

--Et moi donc! dit Bussy.

--Comte, vous céderez.

--Tenez, madame, dit le jeune homme, voyageons comme de bons amis. Sortons d'abord de cette sablonnière, s'il vous plaît, puis nous gagnerons pour la couchée ce charmant petit village qui reluit là-bas au soleil.

--Celui-là ou quelque autre.

--Peu m'importe, je n'ai point de préférence.

--Vous nous accompagnez alors?

--Jusqu'à l'endroit où je vais, à moins que vous n'y voyiez quelque inconvénient.

--Aucun, au contraire. Mais faites mieux, venez où nous allons.

--Et où allez-vous?

--Au château de Méridor.

Le sang monta au visage de Bussy et reflua vers son coeur. Il devint même si pâle, que c'en était fait de son secret, si, en ce moment même, Jeanne n'eût regardé son mari en souriant.

Bussy eut donc le temps de se remettre, tandis que les deux époux, ou plutôt les deux amants, se parlaient des yeux, et de rendre malice pour malice à la jeune femme; seulement sa malice à lui, c'était un profond silence sur ses intentions.

--Au château de Méridor, madame, dit-il quand il eut repris assez de force pour prononcer ce nom. Qu'est-ce que cela, je vous prie?

--La terre d'une de mes bonnes amies, répondit Jeanne.

--D'une de vos bonnes amies..., et, continua Bussy, qui est à sa terre?

--Sans doute, répondit madame de Saint-Luc, qui ignorait complètement les événements arrivés à Méridor depuis deux mois: n'avez vous donc jamais entendu parler du baron de Méridor, un des plus riches barons poitevins et...

--Et... répéta Bussy, voyant que Jeanne s'arrêtait.

--Et de sa fille Diane de Méridor, la plus belle fille de baron qu'on ait jamais vue?

--Non, madame, répliqua Bussy, presque suffoqué par l'émotion.

Et tout bas le beau gentilhomme, tandis que Jeanne regardait encore son mari avec une singulière expression, le beau gentilhomme, disons-nous, se demandait par quel singulier bonheur, sur cette route, sans à-propos, sans logique, il trouvait des gens pour lui parler de Diane de Méridor, pour faire écho à la seule pensée qu'il eût dans le coeur.

Était-ce une surprise? ce n'était point probable; était-ce un piège? c'était presque impossible. Saint-Luc n'était déjà plus à Paris lorsqu'il était entré chez madame de Monsoreau, et lorsqu'il avait appris que madame de Monsoreau s'appelait Diane de Méridor.

--Et ce château est-il bien loin encore, madame? demanda Bussy.

--A sept lieues, je crois, et j'offrirais de parier que c'est là et non pas à votre petit village reluisant au soleil, dans lequel, au reste, je n'ai eu aucune confiance, que nous coucherons ce soir. Vous venez, n'est-ce pas?

--Oui, madame.

--Allons, dit Jeanne, c'est déjà un pas fait vers le bonheur que je vous proposais.

Bussy s'inclina et continua de marcher près des deux jeunes époux, qui, grâce aux obligations qu'ils lui avaient, firent charmante mine. Pendant quelque temps chacun garda le silence. Enfin Bussy, qui avait bien des choses à apprendre, se hasarda de questionner. C'était le privilège de sa position, et il paraissait au reste résolu d'en user.

--Et ce baron de Méridor dont vous me parliez, demanda-t-il, le plus riche des Poitevins, quel homme est-ce?

--Un parfait gentilhomme, un preux des anciens jours, un chevalier qui, s'il eût vécu au temps du roi Arthus, eût certes obtenu une place à la table ronde.

--Et, demanda Bussy en comprimant les muscles de son visage et l'émotion de sa voix, à qui a-t-il marié sa fille?

--Marié sa fille!

--Je le demande.

--Diane, mariée!

--Qu'y aurait-il d'extraordinaire à cela?

--Rien; mais Diane n'est point mariée: certainement, j'eusse été la première prévenue de ce mariage.

Le coeur de Bussy se gonfla, et un soupir douloureux brisa le passage de sa gorge étranglée.

--Alors, demanda-t-il, mademoiselle de Méridor est au château avec son père?

--Nous l'espérons bien, répondit Saint-Luc, appuyant sur cette réponse, pour montrer à sa femme qu'il l'avait comprise, et qu'il partageait ses idées et s'associait à ses plans.

Il se fît un moment de silence, pendant lequel chacun poursuivait sa pensée.

--Ah! s'écria tout à coup Jeanne en se haussant sur ses étriers, voici les tourelles du château. Tenez, tenez, voyez-vous, monsieur de Bussy, au milieu de ces grands bois sans feuilles, mais qui, dans un mois, seront si beaux; tenez, voyez-vous le toit d'ardoises?

--Oh! oui, certainement, dit Bussy avec une émotion qui étonnait lui-même ce brave coeur, resté jusqu'alors un peu sauvage, oui, je vois. Ainsi c'est là le château de Méridor?

Et, par une réaction naturelle à la pensée, à l'aspect de ce pays si beau et si riche même au temps de la détresse de la nature, à l'aspect de cette demeure seigneuriale, il se rappela la pauvre prisonnière ensevelie dans les brumes de Paris et dans l'étouffant réduit de la rue Saint-Antoine.

Cette fois encore il soupira, mais ce n'était plus tout à fait de douleur. A force de lui promettre le bonheur, madame de Saint-Luc venait de lui donner l'espérance.

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