Chapitre 17 Comment voyageait le roi Henri III, et quel temps il lui fallait pour aller de Paris à Fontainebleau.
Le jour qui se levait quatre ou cinq heures après les événements que nous venons de raconter vit, à la lueur d’un soleil pâle et qui argentait à peine les franges d’un nuage rougeâtre, le départ du roi Henri III pour Fontainebleau, où, comme nous l’avons dit, une grande chasse était projetée pour le surlendemain.
Ce départ, qui, chez un autre, fût resté inaperçu, comme tous les actes de la vie de ce prince étrange dont nous avons entrepris d’esquisser le règne, faisait au contraire événement par le bruit et le mouvement qu’il traînait avec lui.
En effet, sur le quai du Louvre, vers les huit heures du matin, commençait à s’allonger, sortant par la grande porte située entre la cour du Coin et la rue de l’Astruce, une foule de gentilshommes de service, montés sur de bons chevaux et enveloppés de manteaux fourrés, puis les pages en grand nombre, puis un monde de laquais, et enfin une compagnie de Suisses, précédant immédiatement la litière royale.
Cette litière, traînée par huit mules richement caparaçonnées, mérite une mention toute particulière.
C’était une machine formant un carré long, supportée par quatre roues, toute garnie de coussins à l’intérieur, toute drapée de rideaux de brocart à l’extérieur ; elle pouvait avoir quinze pieds de long sur huit de large. Dans les endroits difficiles, ou dans les montagnes trop rudes, on substituait aux huit mules un nombre indéfini de bœufs dont la lente mais vigoureuse opiniâtreté n’ajoutait pas à la vitesse, sans doute, mais donnait au moins l’assurance d’arriver au but, sinon une heure, du moins deux ou trois heures plus tard.
Cette machine contenait le roi Henri III et toute sa cour, moins la reine, Louise de Vaudemont, qui, il faut le dire, faisait si peu partie de la cour de son mari, si ce n’est dans les pèlerinages et dans les processions, que ce n’est point la peine d’en parler.
Laissons donc la pauvre reine de côté, et disons de quoi se composait la cour de voyage du roi Henri.
Elle se composait du roi Henri III d’abord, de son médecin Marc Miron, de son chapelain, dont le nom n’est point parvenu jusqu’à nous, de son fou Chicot, notre vieille connaissance, des cinq ou six mignons en faveur, et qui étaient, pour le moment, Quélus, Schomberg, d’Épernon, d’O et Maugiron, d’une paire de grands chiens lévriers qui, au milieu de tout ce monde, assis, couché, debout, agenouillé, accoudé, glissaient leurs longues têtes de serpents, souvent de minute en minute, avec des bâillements démesurés, et d’une corbeille de petits chiens anglais que le roi portait tantôt sur ses genoux, tantôt suspendue à son cou par une chaîne ou par des rubans.
De temps en temps on tirait d’une espèce de niche pratiquée à cet effet une chienne aux mamelles gonflées de lait qui donnait à téter à tout ce corbillon de petits chiens, que regardaient en compassion et en collant leur museau pointu contre le chapelet de têtes de mort qui cliquetait au côté gauche du roi, les deux grands lévriers qui, sûrs de la faveur toute particulière dont ils jouissaient, ne se donnaient pas même la peine d’être jaloux.
Au plafond de la litière se balançait une cage en fils de cuivre doré, contenant les plus belles tourterelles du monde, c’est-à-dire avec un plumage blanc comme la neige et un double collier noir.
Quand par hasard quelque femme entrait dans la litière royale, la ménagerie s’augmentait de deux ou trois singes de l’espèce des ouistitis ou des sapajous, le singe étant pour le moment l’animal en faveur près des élégantes de la cour du dernier Valois.
Une Notre-Dame de Chartres, sculptée en marbre par Jean Goujon pour le roi Henri II, était posée debout au fond de la litière dans une niche dorée, et abaissait sur son divin fils des regards qui semblaient tout étonnés de ce qu’ils voyaient.
Aussi tous les pamphlets du temps, et il n’en manquait pas, tous les vers satiriques de l’époque, et il s’en élucubrait bon nombre, faisaient-ils à cette litière l’honneur de s’occuper fréquemment d’elle, et la désignaient-ils sous le nom d’arche de Noé.
Le roi était assis au fond de la litière, juste au-dessous de la niche de Notre-Dame ; à ses pieds, Quélus et Maugiron tressaient des rubans, ce qui était une des occupations les plus sérieuses des jeunes gens de l’époque, dont quelques-uns étaient arrivés à faire, par une force de combinaison inconnue auparavant, et qui ne s’est pas retrouvée depuis, des nattes à douze brins ; Schomberg, dans un angle, faisait une tapisserie à ses armes, avec une nouvelle devise, qu’il croyait avoir trouvée et qu’il n’avait que retrouvée ; dans l’autre coin causaient le chapelain et le docteur ; d’O et d’Épernon regardaient par les ouvertures et, réveillés trop matin, bâillaient comme les lévriers ; enfin Chicot, assis sur une des portières, les jambes pendantes hors de la machine, afin d’être toujours prêt à descendre ou à remonter, selon son caprice, chantait des cantiques, récitait des pasquils ou faisait des anagrammes, selon la fureur du temps, et trouvait dans chaque nom de courtisan, soit français, soit latin, des personnalités infiniment désagréables pour celui dont il estropiait ainsi l’individualité.
En arrivant à la place du Châtelet, Chicot commença d’entamer un cantique.
Le chapelain qui, ainsi que nous l’avons dit, causait avec Miron, se retourna en fronçant le sourcil.
— Chicot, mon ami, dit Sa Majesté, prends garde à toi ; écharpe mes mignons, mets en pièces Ma Majesté, dis ce que tu voudras de Dieu, Dieu est bon, mais ne te brouille pas avec l’Église.
— Merci de l’avis, mon fils, dit Chicot ; je ne voyais pas notre digne chapelain qui cause là-bas, avec le docteur, du dernier mort qu’il lui a envoyé à mettre en terre, et qui se plaint que c’était le troisième de la journée, et toujours aux heures des repas, ce qui le dérange. Pas de cantiques, tu parles d’or ; c’est trop vieux. Je vais te chanter une chanson toute nouvelle.
— Sur quel air ? demanda le roi.
— Toujours le même, dit Chicot.
Et il se mit à chanter à pleine gorge :
Notre roi doit cent millions.
– Je dois plus que cela, dit Henri ; ton chansonnier est mal renseigné, Chicot.
Chicot reprit sans se démonter :
Henri doit deux cents millions,
Et faut, pour acquitter les dettes
Que messieurs les mignons ont faites,
De nouvelles inventions,
Nouveaux impôts, nouvelles tailles,
Qu’il faut, du profond des entrailles
Des pauvres sujets, arracher,
Malheureux qui traînent leurs vies
Sous la griffe de ces harpies
Qui avalent tout sans mâcher.
– Bien, dit Quélus, tout en nattant sa soie, tu as une belle voix, Chicot ; le second couplet, mon ami.
— Dis donc, Valois, dit Chicot sans répondre à Quélus, empêche donc tes amis de m’appeler leur ami ; cela m’humilie.
— Parle en vers, Chicot, répondit le roi ; la prose ne vaut rien.
— Soit, dit Chicot, et il reprit :
Leur parler et leur vêtement
Se voient tels, qu’une honnête femme
Aurait peur d’en recevoir blâme,
Vêtue aussi lascivement
Leur cou se tourne à son aise,
Dedans les replis de leur fraise ;
Déjà le froment n’est plus bon
Pour l’emploi blanc de leur chemise,
Et faut, pour façon plus exquise,
Faire de riz leur amidon.
– Bravo ! dit le roi, n’est-ce pas toi, d’O, qui as inventé l’amidon de riz ?
— Non pas, sire, dit Chicot, c’est M. de Saint-Mégrin, qui est trépassé l’an dernier, sous les coups de M. de Mayenne. Que diable, ne lui enlevez pas ça, à ce pauvre mort, il ne compte que sur cet amidon et sur ce qu’il a fait à M. de Guise pour aller à la postérité ; en lui enlevant l’amidon, il resterait à moitié route.
Et, sans faire attention à la figure du roi, qui s’assombrissait à ce souvenir, Chicot continua :
Leur poil est tondu au compas.
— Il est toujours question des mignons, bien entendu, interrompit Chicot.
— Oui, oui, va, dit Schomberg.
— Chicot reprit :
Leur poil est tondu au compas,
Mais non d’une façon pareille,
Car en avant, depuis l’oreille,
Il est long, et derrière bas.
– Ta chanson est déjà vieille, dit d’Épernon.
— Vieille ! elle est d’hier.
— Eh bien ! la mode a changé ce matin ; regarde.
Et d’Épernon ôta son toquet pour montrer à Chicot ses cheveux de devant presque aussi ras que ceux de derrière.
— Oh ! la vilaine tête ! dit Chicot.
Et il continua :
Leurs cheveux droits par artifice,
Par la gomme qui les hérisse,
Retordent leurs plis refrisés ;
Et, dessus leur tête légère,
Un petit bonnet par derrière
Les rend encor plus déguisés.
— Je passe le quatrième couplet, dit Chicot, il est trop immoral.
Et il reprit :
Pensez-vous que nos vieux Français,
Qui par leurs armes valeureuses
En tant de guerres dangereuses
Ont fait retentir leurs exploits ;
Et perdant le fruit de leur gloire
Avec le nom de leur victoire,
En tant de périlleux hasards,
Eussent la chemise empesée,
Eussent la perruque frisée,
Eussent le teint blanchi de fards ?
– Bravo ! dit Henri, et, si mon frère était là, il te serait bien reconnaissant, Chicot.
— Qui appelles-tu ton frère, mon fils ? dit Chicot. Est-ce par hasard Joseph Foulon, abbé de Sainte-Geneviève, chez lequel on dit que tu vas faire tes vœux ?
— Non pas, dit Henri, qui se prêtait à toutes les plaisanteries de Chicot. Je parle de mon frère François.
— Ah ! tu as raison ; celui-là n’est pas ton frère en Dieu, mais frère en diable. Bon ! bon ! tu parles de François, fils de France par la grâce de Dieu, duc de Brabant, de Lauthier, de Luxembourg, de Gueldre, d’Alençon, d’Anjou, de Touraine, de Berry, d’Évreux et de Château-Thierry, comte de Flandres, de Hollande, de Zélande, de Zutphen, du Maine, du Perche, de Mantes, Meulan et Beaufort, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise et de Malines, défenseur de la liberté belge ; à qui la nature a fait un nez, à qui la petite vérole en a fait deux, et sur qui, moi, j’ai fait ce quatrain :
Messieurs, ne soyez étonnés
Si voyez à François deux nez,
Car, par droit comme par usage,
Faut deux nez à double visage.
Les mignons éclatèrent de rire, car le duc d’Anjou était leur ennemi personnel, et l’épigramme contre le prince leur fit momentanément oublier le pasquil que Chicot venait de chanter contre eux.
Quant au roi, comme jusqu’à ce moment il n’avait reçu que les éclaboussures de ce feu roulant, il riait plus haut que tout le monde, n’épargnant personne, donnant du sucre et de la pâtisserie à ses chiens et frappant de la langue sur son frère et sur ses amis.
Tout à coup Chicot s’écria :
— Oh ! ce n’est pas politique ; Henri, Henri, c’est audacieux et imprudent.
— Quoi donc ? dit le roi.
— Non, foi de Chicot, tu ne devrais pas avouer ces choses-là ! fi donc !
— Quelles choses ? demanda Henri étonné.
— Ce que tu dis de toi-même, quand tu signes ton nom ; ah ! Henriquet, ah ! mon fils !
— Gare à vous, sire, dit Quélus, qui soupçonnait quelque méchanceté sous l’air confit en douceur de Chicot.
— Que diable veux-tu dire ? demanda le roi.
— Comment signes-tu, voyons ?
— Pardieu… je signe… je signe… Henri de Valois.
— Bon ; remarquez, messieurs, dit Chicot, que je ne le lui fais pas dire ; voyons, n’y a-t-il pas moyen de trouver un V dans ces treize lettres ?
— Sans doute, Valois commence par un V.
— Prenez vos tablettes, messire chapelain, car voici le nom sous lequel il vous faut désormais inscrire le roi : Henri de Valois n’est qu’une anagramme.
— Comment ?
— Oui, qu’une anagramme ; je vais vous dire le véritable nom de Sa Majesté actuellement régnante. Nous disons : Dedans Henri de Valois il y a un V, mettez un V sur vos tablettes.
— C’est fait, dit d’Épernon.
— N’y a-t-il pas aussi un i ?
— Certainement, c’est la dernière lettre du mot Henri.
— Que la malice des hommes est grande, dit Chicot, d’avoir été séparer ainsi des lettres faites pour être accolées l’une à l’autre ! Mettez-moi un i à côté du V. Cela y est-il ?
— Oui, dit d’Épernon.
— Cherchons bien maintenant si nous ne trouverons pas un l ; ça y est, n’est-ce pas ? un a, ça y est encore ; un autre i, nous le tenons ; enfin, un n. Bon. Sais-tu lire, Nogaret ?
— Je l’avoue à ma honte, dit d’Épernon.
— Allons donc, maraud, est-ce que, par hasard, tu te crois d’assez grande noblesse pour être ignorant ?
— Drôle ! fit d’Épernon en levant sa sarbacane sur Chicot.
— Frappe, mais épelle, dit Chicot.
D’Épernon se mit à rire et épela.
— Vi-lain, vilain ! dit-il.
— Bon ! s’écria Chicot. Tu vois, Henri, comme cela commence, voilà déjà ton vrai nom de baptême retrouvé. J’espère que tu me feras une pension comme celle que notre frère Charles IX faisait à M. Amyot, quand je vais avoir retrouvé ton nom de famille.
— Tu te feras bâtonner, Chicot, dit le roi.
— Où cueille-t-on les cannes avec lesquelles on bâtonne les gentilshommes, mon fils ? est-ce en Pologne ? dis-moi cela.
— Il me semble cependant, dit Quélus, que M. de Mayenne ne s’en est pas privé avec toi, mon pauvre Chicot, le jour où il t’a trouvé avec sa maîtresse.
— Aussi est-ce un compte qui nous reste à régler ensemble. Soyez tranquille, monsieur Cupido, la chose est là, portée à son débit.
Et Chicot mit la main à son front ; ce qui prouve que dès ce temps on reconnaissait la tête pour le siège de la mémoire.
— Voyons, Quélus, dit d’Épernon, tu verras que, grâce à toi, nous allons laisser échapper le nom de famille.
— Ne craints rien, dit Chicot, je le tiens, à M. de Guise je dirais : par les cornes ; mais à toi, Henri, je me contenterai de dire : par les oreilles.
— Voyons le nom, voyons le nom ! dirent tous les jeunes gens.
— Nous avons d’abord, dans ce qui nous reste de lettres, un H majuscule ; prends l’H, Nogaret.
D’Épernon obéit.
— Puis un e, puis un r, puis là-bas, dans Valois, un o ; puis, comme tu sépares le prénom du nom par ce que les grammairiens appellent particule, je mets la main sur un d et sur un e, ce qui va nous faire, avec l’s qui termine le nom de la race, ce qui va nous faire… épelle, d’Épernon.
— H, e, r, o, d, e, s : Hérodes, dit d’Épernon.
— Vilain Hérodes ! s’écria le roi.
— Juste, dit Chicot ; et voilà ce que tu signes tous les jours, mon fils. Oh !
Et Chicot se renversa en donnant tous les signes d’une pudibonde horreur.
— Monsieur Chicot, vous passez les bornes, dit Henri.
— Moi, dit Chicot, je dis ce qui est, pas autre chose ; mais voilà bien les rois : avertissez-les, ils se fâchent.
— Voilà une belle généalogie ! dit Henri.
— Ne la renie pas, mon fils, dit Chicot ; ventre de biche ! c’est la bonne pour un roi qui, deux ou trois fois par mois, a besoin des juifs.
— Il est dit, s’écria le roi, que ce maroufle-là n’aura pas le dernier. Messieurs, taisez-vous ; de cette façon-là, du moins, personne ne lui donnera la réplique.
Il se fit à l’instant même le plus profond silence. Et ce silence, que Chicot, fort attentif au chemin que l’on parcourait, ne paraissait aucunement disposé à rompre, durait depuis quelques minutes, lorsque, au-delà de la place Maubert, à l’angle de la rue des Noyers, on vit Chicot s’élancer tout à coup hors de la litière, écarter les gardes, et aller s’agenouiller à l’angle d’une maison d’assez bonne apparence, et qui avançait sur la rue un balcon de bois sculpté sur un entablement de poutrelles peintes.
— Hé ! païen, cria le roi, si tu as à t’agenouiller, agenouille-toi au moins devant la croix qui fait le milieu de la rue Sainte-Geneviève, et non pas devant cette maison ; renferme-t-elle donc quelque église, ou cache-t-elle quelque reposoir ?
Mais Chicot ne répondait point ; il s’était jeté à deux genoux sur le pavé, et disait tout haut cette prière, dont, en prêtant l’oreille, le roi ne perdait pas un mot :
« Bon Dieu ! Dieu juste ! voici, je la reconnais bien, et toute ma vie je la reconnaîtrai, voici la maison où Chicot a souffert, sinon pour toi, mon Dieu, mais du moins pour une de tes créatures ; Chicot ne t’a jamais demandé qu’il arrivât malheur à M. de Mayenne, auteur de son martyre, ni à maître Nicolas David, instrument de son supplice. Non, Seigneur, Chicot a su attendre, car Chicot est patient, quoiqu’il ne soit pas éternel, et voilà six bonnes années, dont une année bissextile, que Chicot entasse les intérêts du petit compte ouvert entre lui et MM. de Mayenne et Nicolas David ; or, à dix du cent, qui est le taux légal, puisque c’est le taux auquel le roi emprunte, en sept ans les intérêts cumulés doublent le capital. Fais donc, grand Dieu ! Dieu juste ! que la patience de Chicot dure un an encore, afin que les cinquante coups d’étrivières que Chicot a reçus dans cette maison par les ordres de cet assassin de prince lorrain et de ce spadassin d’avocat normand, et qui ont tiré du corps de Chicot une pinte de sang, s’élèvent à deux pintes et à cent coups d’étrivières, et pour chacun d’eux ; de telle façon que M. de Mayenne, tout gros qu’il soit, et Nicolas David, tout long qu’il est, n’aient plus assez de sang ni de peau pour payer Chicot, et qu’ils en soient réduits à faire banqueroute de quinze ou vingt pour cent, en expirant sous le quatre-vingtième ou quatre-vingt-cinquième coup de verge.
» Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il ! »
— Amen ! dit le roi.
Chicot baisa la terre, et, au suprême ébahissement de tous les spectateurs, qui ne comprenaient rien à cette scène, il revint prendre sa place dans la litière.
— Ah çà ! dit le roi, à qui son rang, dénué depuis trois ans de tant de prérogatives qu’il avait laissé prendre aux autres, donnait au moins le droit d’être instruit le premier, ah çà ! maître Chicot, pourquoi cette longue et singulière litanie, pourquoi tous ces coups dans la poitrine, pourquoi enfin toutes ces momeries devant une maison d’apparence si profane ?
— Sire, répliqua Chicot, c’est que Chicot est comme le renard, Chicot flaire et baise longtemps les pierres où il a laissé de son sang, jusqu’à ce que, contre ces pierres, il écrase la tête de ceux qui l’ont fait verser.
— Sire ! s’écria Quélus, je parierais, Chicot a prononcé, comme Votre Majesté a pu l’entendre, dans sa prière le nom du duc de Mayenne ; je parierais donc que cette prière a rapport à la bastonnade dont nous parlions tout à l’heure.
— Pariez, seigneur Jacques de Lévis, comte de Quélus, dit Chicot ; pariez et vous gagnerez.
— Ainsi donc ?… dit le roi.
— Justement, sire, reprit Chicot, dans cette maison Chicot avait une maîtresse, bonne et charmante créature, une demoiselle, ma foi. Une nuit qu’il la venait voir, certain prince jaloux fit entourer la maison, fit prendre Chicot et le fit bâtonner si rudement, que Chicot passa à travers la fenêtre, et que, le temps lui manquant pour l’ouvrir, il sauta du haut de ce petit balcon dans la rue. Or, comme c’est un miracle que Chicot ne se soit pas tué, chaque fois que Chicot passe devant cette maison, il s’agenouille, prie, et, dans sa prière, remercie le Seigneur de l’avoir tiré d’un si mauvais pas.
— Ah ! pauvre Chicot ! et vous qui le condamniez, sire ; c’est cependant, ce me semble, agir en bon chrétien que de faire ce qu’il fait.
— Tu as donc été bien rossé, mon pauvre Chicot ?
— Oh ! merveilleusement, sire ; mais pas encore autant qu’il l’aurait voulu.
— Comment cela ?
— Non, en vérité, je n’eusse point été fâché de recevoir quelques estocades.
— Pour tes péchés ?
— Non, pour ceux de M. de Mayenne.
— Ah ! je comprends : ton intention est de rendre à César…
— À César, non pas ; ne confondons point, sire ; César, c’est le grand général, c’est le guerrier vaillant, c’est le frère aîné, celui qui veut être roi de France ; non, celui-là est en compte avec Henri de Valois, et c’est toi que ce compte regarde, mon fils ; paye tes dettes, Henri, je payerai les miennes.
Henri n’aimait pas qu’on lui parlât de son cousin de Guise, aussi l’apostrophe de Chicot le rendit-elle sérieux, si bien que l’on arriva vers Bicêtre sans que la conversation interrompue eût repris son cours.
On avait mis trois heures à aller du Louvre à Bicêtre ; si bien que les optimistes comptaient arriver le lendemain soir à Fontainebleau, tandis que les pessimistes offrirent de parier qu’on n’arriverait que le surlendemain vers midi.
Chicot prétendait qu’on n’arriverait pas du tout.
Une fois sorti de Paris, le cortège parut se mouvoir plus à son aise ; la matinée était assez belle, le vent soufflait avec moins de violence ; le soleil avait enfin réussi à percer son voile de nuages, et l’on eût dit un de ces beaux jours d’octobre pendant lesquels, au bruit des dernières feuilles qui tombent, les promeneurs plongent les yeux avec un doux regard dans le mystère bleuâtre des bois murmurants.
Il était trois heures de l’après-midi, quand le cortège arriva aux premières murailles de l’enclos de Juvisy. De ce point, on apercevait déjà le pont bâti sur l’Orge, et la grande hôtellerie de Cour-de-France, qui confiait à la brise aiguë du soir le parfum de ses tournebroches et les bruits joyeux de son foyer.
Le nez de Chicot saisit au vol les émanations culinaires. Il se pencha hors de la litière, et vit de loin, sur la porte de l’hôtellerie, plusieurs hommes enveloppés de leurs manteaux. Au milieu de ces hommes était un personnage gros et court, et dont le chapeau à larges bords couvrait entièrement la face.
Ces hommes rentrèrent précipitamment en voyant paraître le cortège.
Mais l’homme gros et court n’était point rentré si vite, que sa vue n’eût frappé Chicot. Aussi, au moment même où ce gros homme rentrait, notre Gascon sautait-il à bas de la litière royale, et, allant demander son cheval à un page qui le conduisait en bride, laissait-il, effacé dans l’angle d’une muraille et perdu dans les premières ombres de la nuit, s’éloigner le cortège, qui continuait son chemin vers Essonne, où le roi comptait coucher ; puis, lorsque les cavaliers eurent disparu, lorsque le bruit lointain des roues de la litière sur les pavés de la route se fut amorti dans l’espace, il sortit de sa cachette, fit le tour derrière le château et se présenta à la porte de l’hôtellerie, comme s’il venait de Fontainebleau. En arrivant devant la fenêtre, Chicot jeta un regard rapide à travers les vitres et vit avec plaisir que les hommes qu’il avait remarqués y étaient toujours, et parmi eux le personnage gros et court auquel il avait paru faire l’honneur d’accorder une attention toute particulière. Seulement, comme Chicot paraissait avoir des raisons de désirer de n’être point reconnu du susdit personnage, au lieu d’entrer dans la chambre où il était, il se fit servir une bouteille de vin dans la chambre en face, se plaçant de manière que nul ne pût gagner la porte sans être vu par lui.
De cette chambre, Chicot, prudemment placé dans l’ombre, pouvait plonger son regard jusqu’à l’angle d’une cheminée. Dans cet angle, sur un escabeau, était assis l’homme gros et court, lequel, croyant sans doute n’avoir à craindre aucune investigation, se laissait inonder par la lueur pétillante d’un foyer dont une brassée de sarments venait de redoubler la chaleur et la clarté.
— Je ne m’étais pas trompé, dit Chicot, et quand je faisais ma prière à la maison de la rue des Noyers, on eût dit que je flairais le retour de cet homme. Mais pourquoi revenir ainsi à la sourdine dans la bonne capitale de notre ami Hérode ? Pourquoi se cacher quand il passe ? Ah ! Pilate ! Pilate ! est-ce que le bon Dieu, par hasard, ne m’accorderait pas l’année que je lui ai demandée, et me forcerait au remboursement plus tôt que je ne le croyais ?
Bientôt Chicot s’aperçut avec joie que, de l’endroit où il était placé, il pouvait non seulement voir, mais encore que, par un de ces effets d’acoustique que ménage si capricieusement parfois le hasard, il pouvait entendre. Cette remarque faite, il se mit à prêter l’oreille avec une attention non moins grande que celle avec laquelle il tendait sa vue.
— Messieurs, dit l’homme gros et court à ses compagnons, je crois qu’il est temps de partir ; le dernier laquais du cortège est passé depuis longtemps, et je crois qu’à cette heure la route est sûre.
— Parfaitement sûre, monseigneur, répondit une voix qui fit tressaillir Chicot, et qui sortait d’un corps auquel Chicot n’avait jusque-là accordé aucune attention, absorbé qu’il était dans la contemplation du personnage principal.
L’individu auquel appartenait le corps d’où sortait cette voix était aussi long que celui auquel il donnait le titre de Monseigneur était court, aussi pâle qu’il était vermeil, aussi obséquieux qu’il était arrogant.
— Ah ! maître Nicolas, se dit Chicot en riant sans bruit : Tu quoque… C’est bon. Nous aurons bien triste chance si, cette fois-ci, nous nous séparons sans nous dire deux mots.
Et Chicot vida son verre et paya l’hôte, afin que rien ne le mît en retard quand il jugerait à propos de partir.
La précaution n’était pas mauvaise, car les sept personnes qui avaient attiré l’attention de Chicot payèrent à leur tour, ou plutôt le personnage gros et court paya pour tous, et, chacun ayant repris son cheval des mains d’un laquais ou d’un palefrenier et s’étant remis en selle, la petite troupe prit le chemin de Paris et s’enfonça bientôt dans les premières brumes du soir.
— Bon ! dit Chicot, il va à Paris ; alors j’y retourne.
Et Chicot, remontant à cheval à son tour, les suivit de loin, sans perdre un instant de vue leurs manteaux gris, ou, lorsque par prudence il les perdait de vue, sans cesser d’entendre le pas de leurs chevaux.
Toute cette cavalerie quitta la route de Fromenteau, prit à travers terre pour joindre Choisy, puis, passant la Seine au pont de Charenton, rentra par la porte Saint-Antoine pour aller se perdre, comme un essaim d’abeilles, dans l’hôtel de Guise, qui semblait n’attendre que leur arrivée pour se refermer sur eux.
— Bon ! dit Chicot en s’embusquant au coin de la rue des Quatre-Fils, il y a non seulement du Mayenne, mais encore du Guise là-dessous. Jusqu’à présent ce n’était que curieux, mais cela va devenir intéressant. Attendons.
Et Chicot attendit, en effet, une bonne heure, malgré la faim et le froid qui commençaient à le mordre de leurs dents aiguës. Enfin la porte se rouvrit : mais, au lieu de sept cavaliers enveloppés de leurs manteaux, ce furent sept moines génovéfains, enveloppés de leurs capuchons, qui reparurent en secouant d’énormes rosaires.
— Oh ! fit Chicot, quel dénouement inattendu ! L’hôtel de Guise est-il donc si embaumé de sainteté, que les sacripants se changent en agneaux du Seigneur, rien qu’en touchant le seuil ? C’est toujours de plus en plus intéressant.
Et Chicot suivit les moines, comme il avait suivi les cavaliers, ne doutant pas que les frocs ne recouvrissent les mêmes corps que couvraient les manteaux.
Les moines vinrent passer la Seine au pont Notre-Dame, traversèrent la Cité, franchirent le Petit-Pont, prirent la place Maubert et montèrent la rue Sainte-Geneviève.
— Ouais ! dit Chicot, après avoir ôté son chapeau à la maison de la rue des Noyers, où le matin il avait fait sa prière, est-ce que nous retournons à Fontainebleau, par hasard ? Dans ce cas-là je n’aurais pas pris le plus court. Mais non, je me trompe, nous n’irons pas si loin.
En effet, les moines venaient de s’arrêter à la porte de l’abbaye de Sainte-Geneviève et de s’enfoncer dans le porche, dans les profondeurs duquel on apercevait un autre moine du même ordre qu’eux, occupé à regarder avec l’attention la plus profonde les mains de ceux qui entraient.
— Tudieu ! pensa Chicot, il paraît que, pour être admis ce soir à l’abbaye, il faut avoir les mains propres. Décidément, il se passe quelque chose d’extraordinaire.
Cette réflexion achevée, Chicot, assez embarrassé de ce qu’il allait faire pour ne point perdre les individus qu’il suivait, regarda autour de lui, et vit avec étonnement, par toutes les rues qui convergeaient à l’abbaye, poindre des capuchons, les uns isolés, les autres marchant deux à deux, mais tous s’acheminant vers l’abbaye.
— Ah çà ! fit Chicot, il se tient donc ce soir chapitre général à l’abbaye, que tous les génovéfains de France sont convoqués ? Voilà, foi de gentilhomme ! la première fois qu’il me prend envie d’assister à un chapitre ; mais, je l’avoue, l’envie me tient bien.
Et les moines s’enfonçaient sous le porche, montraient leurs mains ou quelque signe qu’ils tenaient dans leurs mains, et passaient.
— J’entrerais bien avec eux, se dit Chicot ; mais, pour entrer avec eux, il me manque deux choses assez essentielles : d’abord la respectable robe qui les enveloppe, attendu que je n’aperçois aucun laïque parmi ces saints personnages, et secondement cette chose qu’ils montrent au frère portier, car décidément ils montrent quelque chose. Ah ! frère Gorenflot, frère Gorenflot ! si je t’avais là sous la main, mon digne ami !
Cette exclamation était arrachée à Chicot par le souvenir d’un des plus vénérables moines de l’ordre des génovéfains, convive habituel de Chicot, lorsque, par hasard, Chicot ne mangeait pas au Louvre, celui-là même avec lequel, le jour de la procession des pénitents, notre Gascon s’était arrêté à la buvette de la porte Montmartre et avait mangé une sarcelle et bu du vin épicé.
Et les moines continuaient d’abonder, qu’on eût cru que la moitié de la population parisienne avait pris le froc, et le frère portier, sans se lasser, les examinait avec autant d’attention les uns que les autres.
— Voyons, voyons, se dit Chicot, il y a décidément quelque chose d’extraordinaire ce soir. Soyons curieux jusqu’au bout. Il est sept heures et demie, la quête est terminée. Je dois trouver frère Gorenflot à la Corne d’Abondance, c’est l’heure de son souper.
Chicot laissa la légion de moines faire ses évolutions aux environs de l’abbaye et s’engouffrer dans le portail, et, mettant son cheval au galop, il gagna la grande rue Saint-Jacques, où, en face du cloître Saint-Benoît, s’élevait, florissante et très cultivée des écoliers et des moines ergoteurs, l’hôtellerie de la Corne d’Abondance.
Chicot était connu dans la maison, non pas comme un habitué, mais comme un de ces mystérieux hôtes qui venaient de temps en temps laisser un écu d’or et une parcelle de leur raison dans l’établissement de maître Claude Bonhomet. Ainsi se nommait le dispensateur des dons de Cérès et de Bacchus, que versait incessamment la fameuse corne mythologique qui servait d’enseigne à sa maison.
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A la belle journée avait succédé une belle soirée ; seulement, comme la journée avait été froide, la soirée était plus froide encore. On voyait se condenser sous le chapeau des bourgeois attardés la vapeur de leur haleine rougie par les lueurs du falot. On entendait distinctement les pas des passants sur le sol glacé, et le hum sonore arraché par la froidure et répercuté par les surfaces élastiques, comme dirait un physicien de nos jours. En un mot, il faisait une de ces jolies gelées printanières qui font trouver un double charme à la belle couleur rose des vitres d’une hôtellerie.
Chicot entra dans la salle d’abord, plongea ses regards dans tous les coins et recoins, et, ne trouvant point parmi les hôtes de maître Claude celui qu’il cherchait, il passa familièrement à la cuisine.
Le maître de l’établissement était en train d’y faire une lecture pieuse, tandis qu’un flot de friture contenu dans une immense poêle était en train d’attendre le degré de chaleur nécessaire à l’introduction dans cette poêle de plusieurs merlans tout enfarinés.
Au bruit que fit Chicot en entrant, maître Bonhomet leva la tête.
— Ah ! c’est vous, mon gentilhomme ! dit-il en fermant son livre. Bonsoir et bon appétit.
— Merci du double souhait, quoique la moitié en soit faite autant à votre profit qu’au mien. Mais cela dépendra.
— Comment, cela dépendra ?
— Oui, vous savez que je ne puis souffrir manger seul.
— S’il le faut, monsieur, dit Bonhomet en levant son bonnet pistache, je souperai avec vous.
— Merci, mon cher hôte, quoique je vous sache excellent convive ; mais je cherche quelqu’un.
— Frère Gorenflot peut-être ? demanda Bonhomet.
— Justement, répondit Chicot ; a-t-il commencé de souper ?
— Non, pas encore ; mais dépêchez-vous cependant.
— Que je me dépêche ?
— Oui, car dans cinq minutes il aura fini.
— Frère Gorenflot n’a pas commencé de souper, et dans cinq minutes il aura fini, dites-vous ?
Et Chicot secoua la tête, ce qui, dans tous les pays du monde, passe pour le signe de l’incrédulité.
— Monsieur, dit maître Claude, c’est aujourd’hui mercredi, et nous entrons en carême.
— Eh bien ! dit Chicot d’un air qui prouvait peu en faveur des tendances religieuses de Gorenflot, après ?
— Ah ! dame, répliqua Claude avec un geste qui signifiait évidemment : Je ne comprends pas plus que vous, mais c’est ainsi.
— Décidément, répliqua Chicot, il y a quelque chose de dérangé dans la machine sublunaire, cinq minutes pour le souper de Gorenflot ! Je suis destiné à voir aujourd’hui des choses miraculeuses.
Et, de l’air d’un voyageur qui met le pied sur une terre inconnue, Chicot fit quelques pas vers une espèce de cabinet particulier, dont il poussa la porte vitrée, fermée d’un rideau de laine à carreaux blancs et roses, et dans le fond duquel il aperçut, à la lueur d’une chandelle à la mèche fumeuse, le digne moine qui retournait négligemment sur son assiette une maigre portion d’épinards cuits à l’eau, qu’il essayait de rendre plus savoureux par l’introduction dans cette substance herbacée d’un reste de fromage de Suresnes.
Pendant que le digne frère opère ce mélange avec une moue indiquant qu’il ne compte pas beaucoup sur cette triste combinaison, essayons de le présenter à nos lecteurs sous un jour qui les dédommagera d’avoir tardé si longtemps à faire sa connaissance.
Frère Gorenflot pouvait avoir trente-huit ans et cinq pieds de roi. Cette taille, un peu exiguë peut-être, était rachetée, à ce que disait le frère, par l’admirable harmonie des proportions ; car, ce qu’il perdait en hauteur, il le rattrapait en largeur, comptant près de trois pieds de diamètre d’une épaule à l’autre, ce qui, comme chacun le sait, équivaut à neuf pieds de circonférence.
Au centre de ces omoplates herculéennes s’emmanchait un large cou sillonné de muscles gros comme le pouce et saillants comme des cordes. Malheureusement le cou, lui aussi, se trouvait en proportion avec le reste, c’est-à-dire qu’il était gros et court, ce qui, aux premières émotions un peu fortes qu’éprouverait frère Gorenflot, rendrait l’apoplexie imminente. Mais, ayant la conscience de cette défectuosité et du danger qu’elle lui faisait courir, frère Gorenflot ne s’impressionnait jamais ; il était même, nous devons le dire, fort rare de le voir affecté aussi visiblement qu’il l’était à l’heure où Chicot entra dans le cabinet.
— Eh ! notre ami, que faites-vous donc là ? s’écria notre Gascon en regardant alternativement les herbes, Gorenflot, la chandelle non mouchée et certain hanap rempli jusqu’aux bords d’une eau teinte à peine par quelques gouttes de vin.
— Vous le voyez, mon frère, je soupe, répondit Gorenflot en faisant vibrer une voix puissante comme la cloche de son abbaye.
— Vous appelez cela souper, vous, Gorenflot ? Des herbes, du fromage ? Allons donc ! s’écria Chicot.
— Nous sommes dans l’un des premiers mercredis de carême ; faisons notre salut, mon frère, faisons notre salut ! répondit Gorenflot en nasillant et en levant béatiquement les yeux au ciel.
Chicot demeura stupéfait ; son regard indiquait qu’il avait déjà plus d’une fois vu Gorenflot glorifier d’une autre manière ce saint temps de carême dans lequel on venait d’entrer.
— Notre salut ? répéta-t-il, et que diable l’eau et les herbes ont-elles à faire avec notre salut ?
– Vendredi, chair ne mangeras,
Ni le mercredi mesmement,
dit Gorenflot.
— Mais à quelle heure avez-vous déjeuné ?
— Je n’ai point déjeuné, mon frère, dit le moine en nasillant de plus en plus.
— Ah ! s’il ne s’agit que de nasiller, dit Chicot, je suis prêt à faire assaut avec tous les génovéfains du monde. Alors, si vous n’avez pas déjeuné, dit Chicot en nasillant en effet d’une façon immodérée, qu’avez-vous fait, mon frère ?
— J’ai composé un discours, reprit Gorenflot en relevant fièrement la tête.
— Ah bah ! un discours, et pourquoi faire ?
— Pour le prononcer ce soir à l’abbaye.
— Tiens ! pensa Chicot, un discours ce soir ! c’est drôle.
— Et même, ajouta Gorenflot en portant à sa bouche une première fourchetée d’épinards au fromage, il faut que je songe à rentrer ; mon auditoire s’impatienterait peut-être.
Chicot songea au nombre infini de moines qu’il avait vus s’avancer vers l’abbaye, et, se rappelant que M. de Mayenne, selon toute probabilité, était au nombre de ces moines, il se demanda comment Gorenflot, qui, jusqu’à ce jour, avait été apprécié pour des qualités qui n’avaient aucun rapport avec l’éloquence, avait été choisi par son supérieur Joseph Foulon, alors abbé de Sainte-Geneviève, pour prêcher devant le prince lorrain et une si nombreuse assemblée.
— Bah ! dit-il, et à quelle heure prêchez-vous ?
— De neuf heures à neuf heures et demie, mon frère.
— Bon. Nous avons neuf heures moins un quart. Vous me donnerez bien cinq minutes. Ventre de biche ! il y a plus de huit jours que nous n’avons trouvé l’occasion de dîner ensemble.
— Ce n’est point notre faute, dit Gorenflot, et notre amitié n’en souffre nulle atteinte, je vous prie de le croire, très cher frère ; les devoirs de votre charge vous enchaînent près de notre grand roi Henri III, que Dieu conserve ! Les devoirs de mon état m’imposent la quête et après la quête les prières ; il n’est donc pas étonnant que nous nous trouvions séparés.
— Oui ; mais, corbœuf ! dit Chicot, c’est, ce me semble, une nouvelle raison d’être joyeux quand nous nous retrouvons !
— Aussi je suis infiniment joyeux, dit Gorenflot avec la plus piteuse mine de la terre ; mais il n’en faut pas moins que je vous quitte.
Et le moine fit un mouvement pour se lever.
— Achevez au moins vos herbes, dit Chicot en lui posant la main sur l’épaule et le faisant se rasseoir.
Gorenflot regarda les épinards et poussa un soupir.
Puis ses yeux se portèrent sur l’eau rougie, et il détourna la tête.
Chicot vit que le moment était venu de commencer l’attaque.
— Vous rappelez-vous ce petit dîner dont je vous parlais tout à l’heure, hein ? dit-il, à la porte Montmartre, vous savez, où, tandis que notre grand roi Henri III se fouettait et fouettait les autres, nous mangeâmes une sarcelle des marais de la Grange-Batelière avec un coulis d’écrevisses, et nous bûmes de ce joli vin de Bourgogne ; comment appelez-vous donc ce vin-là ? N’est-ce pas un vin que vous avez découvert ?
— C’est un vin de mon pays, dit Gorenflot, de la Romanée.
— Oui, oui, je me rappelle, c’est le lait que vous avez tété en venant au monde, digne fils de Noé !
Gorenflot passa avec un mélancolique sourire sa langue sur ses lèvres.
— Que dites-vous de ce vin ? dit Chicot.
— Il était bon, dit le moine ; mais il y en a cependant de meilleur.
— C’est ce que soutenait l’autre soir Claude Bonhomet, notre hôte, lequel prétend qu’il en a dans sa cave cinquante bouteilles près duquel celui de son confrère de la porte Montmartre n’est que de la piquette.
— C’est la vérité, dit Gorenflot.
— Comment ! c’est la vérité ? s’écria Chicot, et vous buvez de cette abominable eau rougie, quand vous n’avez que le bras à tendre pour boire de pareil vin ! Pouah !
Et Chicot, prenant le hanap, en jeta le contenu par la chambre.
— Il y a temps pour tout, mon frère, dit Gorenflot. Le vin est bon lorsqu’on n’a plus à faire, après l’avoir bu, qu’à glorifier le Dieu qui l’a fait ; mais, lorsque l’on a un discours à prononcer, l’eau est préférable, non pas au goût, mais à l’usage : facundaest aqua.
— Bah ! fit Chicot. Magisfacundum est vinum, et la preuve, c’est que moi, qui ai aussi un discours à prononcer et qui ai foi dans ma recette, je vais demander une bouteille de ce vin de la Romanée, et, ma foi, que me conseillez-vous de prendre avec, Gorenflot ?
— Ne prenez pas de ces herbes, dit le moine, elles sont on ne peut plus mauvaises.
— Bzzzou, fit Chicot en prenant l’assiette de Gorenflot et en la portant à son nez, bzzzou !
Et, cette fois, ouvrant une petite fenêtre, il jeta dans la rue herbes et assiette.
Puis, se retournant :
— Maître Claude ! cria-t-il.
L’hôte, qui probablement se tenait aux écoutes, parut sur le seuil.
— Maître Claude, dit Chicot, apportez-moi deux bouteilles de ce vin de la Romanée que vous prétendez avoir meilleur que personne.
— Deux bouteilles ! dit Gorenflot. Pourquoi faire, puisque je n’en bois pas ?
— Si vous en buviez, j’en ferais venir quatre bouteilles, j’en ferais venir six bouteilles, je ferais venir tout ce qu’il y a dans la maison, dit Chicot. Mais, quand je bois seul, je bois mal, et deux bouteilles me suffiront.
— En effet, dit Gorenflot, deux bouteilles, c’est raisonnable, et, si vous ne mangez avec cela que des substances maigres, votre confesseur n’aura rien à vous dire.
— Certainement, dit Chicot, du gras un mercredi de carême, fi donc !
Et, se dirigeant vers le garde-manger, tandis que maître Bonhomet s’en allait chercher à la cave les deux bouteilles demandées, il en tira une fine poularde du Mans.
— Que faites-vous là, mon frère ? dit Gorenflot, qui suivait avec un intérêt involontaire les mouvements du Gascon, que faites-vous là ?
— Vous voyez, je m’empare de cette carpe, de peur qu’un autre ne mette la main dessus. Les mercredis de carême, il y a concurrence sur ces sortes de comestibles.
— Une carpe ! dit Gorenflot étonné.
— Sans doute, une carpe, dit Chicot en lui mettant sous les yeux l’appétissante volaille.
— Et depuis quand une carpe a-t-elle un bec ? demanda le moine.
— Un bec ! dit le Gascon, où voyez-vous un bec ? je ne vois qu’un museau.
— Des ailes ? continua le génovéfain.
— Des nageoires.
— Des plumes ?
— Des écailles, mon cher Gorenflot, vous êtes ivre.
— Ivre ! s’écria Gorenflot, ivre ! Oh ! par exemple ! moi qui n’ai mangé que des épinards et qui n’ai bu que de l’eau !
— Eh bien ! ce sont vos épinards qui vous chargent l’estomac, et votre eau qui vous monte à la tête.
— Parbleu ! dit Gorenflot, voici notre hôte, il décidera.
— Quoi ?
— Si c’est une carpe ou une poularde.
— Soit. Mais d’abord qu’il débouche le vin. Je tiens à savoir si c’est le même. Débouchez, maître Claude.
Maître Claude déboucha une bouteille et en versa un demi-verre à Chicot.
Chicot avala le demi-verre et fit claper sa langue.
— Ah ! dit-il, je suis un triste dégustateur, et ma langue n’a pas la moindre mémoire ; il m’est impossible de dire s’il est plus mauvais, s’il est meilleur que celui de la porte Montmartre. Je ne suis pas même sûr que ce soit le même.
Les yeux de Gorenflot étincelaient en regardant au fond du verre de Chicot les quelques gouttes de rubis liquide qui y étaient restées.
— Tenez, mon frère, dit Chicot en versant plein un dé de vin dans le verre du moine, vous êtes en ce monde pour votre prochain, dirigez-moi.
Gorenflot prit le verre, le porta à ses lèvres, et dégusta lentement le peu de liqueur qu’il contenait.
— C’est du même cru à coup sûr, dit-il ; mais…
— Mais ? reprit Chicot.
— Mais il y en avait trop peu, reprit le moine, pour que je puisse dire s’il était plus mauvais ou meilleur.
— Je tiens cependant à le savoir, dit Chicot. Peste ! je ne veux pas être trompé, et, si vous n’aviez pas un discours à prononcer, mon frère, je vous prierais de déguster ce vin une seconde fois.
— Ce sera pour vous faire plaisir, dit le moine.
— Pardieu ! fit Chicot.
Et il remplit à moitié le verre du génovéfain.
Gorenflot porta le verre à ses lèvres avec non moins de respect que la première fois, et le dégusta avec non moins de conscience.
— Meilleur, dit-il, meilleur, j’en réponds.
— Bah ! vous vous entendez avec notre hôte !
— Un bon buveur, dit Gorenflot, doit au premier coup reconnaître le cru, au second la qualité, au troisième l’année.
— Oh ! l’année, dit Chicot, que je voudrais donc savoir l’année de ce vin !
— C’est bien facile, reprit Gorenflot en tendant son verre, versez-m’en deux gouttes seulement, et je vais vous la dire.
Chicot remplit le verre du moine aux trois quarts ; le moine vida le verre lentement, mais sans s’y reprendre.
— 1561, dit-il en reposant le verre.
— Noël ! cria Claude Bonhomet, 1561, c’est juste cela !
— Frère Gorenflot, dit le Gascon en se découvrant, on en a béatifié à Rome qui ne le méritaient pas autant que vous.
— Un peu d’habitude, mon frère, dit modestement Gorenflot.
— Et de prédisposition, dit Chicot. Peste ! l’habitude seule n’y fait rien, témoin moi, qui ai la prétention d’avoir l’habitude. Eh bien ! que faites-vous donc ?
— Vous le voyez, je me lève.
— Pour quoi faire ?
— Pour aller à mon assemblée.
— Sans manger un morceau de ma carpe ?
— Ah ! c’est vrai, dit Gorenflot ; il paraît, mon digne frère, que vous vous connaissez encore moins en nourriture qu’en boisson. Maître Bonhomet, qu’est-ce que c’est que cet animal ?
Et le frère Gorenflot montra l’objet de la discussion.
L’aubergiste regarda avec étonnement celui qui lui faisait cette question.
— Oui, reprit Chicot, on vous demande qu’est-ce que cet animal.
— Parbleu ! dit l’hôte, c’est une poularde.
— Une poularde ! reprit Chicot d’un air consterné.
— Et du Mans même, continua maître Claude.
— Eh bien ? fit Gorenflot triomphant.
— Eh bien ! dit Chicot, j’ai tort, à ce qu’il paraît. Mais, comme je tiens beaucoup à manger cette poularde et à ne point pécher cependant, faites-moi le plaisir, mon frère, au nom de nos sentiments réciproques, de jeter sur elle quelques gouttes d’eau et de la baptiser carpe.
— Ah ! ah ! fit Gorenflot.
— Oui, je vous prie, dit le Gascon, sans quoi j’aurai mangé peut-être quelque animal en état de péché mortel.
— Soit ! dit Gorenflot, qui, par sa nature, excellent compagnon, commençait d’être mis en train par les trois dégustations qu’il avait faites ; mais il n’y a plus d’eau.
— Il est dit, je ne sais plus où, reprit Chicot : « Tu te serviras, en cas d’urgence, de ce que tu trouveras sous la main. » L’intention fait tout ; baptisez avec du vin, mon frère ; baptisez avec du vin ; l’animal en sera peut-être un peu moins catholique ; mais il n’en sera pas plus mauvais.
Et Chicot remplit bord à bord le verre du moine ; la première bouteille y passa.
— Au nom de Bacchus, de Momus et de Comus, trinité du grand saint Pantagruel, dit Gorenflot, je te baptise carpe.
Et, trempant le bout de ses doigts dans le vin, il en laissa tomber deux ou trois gouttes sur l’animal.
— Maintenant, dit le Gascon en choquant son verre contre celui du moine, à la santé de la nouvelle baptisée ; puisse-t-elle être cuite à point, et puisse l’art que va déployer maître Claude Bonhomet pour la perfectionner ajouter encore aux qualités qu’elle a reçues de la nature !
— À sa santé ! dit Gorenflot en interrompant un rire bruyant pour avaler le verre de vin de Bourgogne que lui avait versé Chicot, à sa santé, morbleu ! voilà de fier vin !
— Maître Claude, dit Chicot, mettez-moi incontinent cette carpe à la broche ; arrosez-la-moi avec du beurre frais, dans lequel vous allez hacher menu du lard et des échalotes ; puis, quand elle commencera à se dorer, glissez-moi deux rôties dans la lèchefrite, et servez chaud.
Gorenflot ne soufflait pas mot, mais il approuvait de l’œil, et avec un certain petit mouvement de tête qui indiquait une complète adhésion.
— Maintenant, dit Chicot quand il eut vu ses intentions remplies, des sardines, maître Bonhomet, du thon. Nous sommes en carême, comme le disait tout à l’heure le pieux frère Gorenflot, et je veux faire un dîner tout à fait maigre. Puis, attendez donc, deux autres bouteilles de cet excellent vin de la Romanée, de 1561.
Les parfums de cette cuisine, qui rappelait la cuisine méridionale, si chère aux véritables gourmands, commençaient à se répandre et montaient insensiblement au cerveau du moine. Sa langue devint humide, ses yeux brillèrent ; mais il se contint encore, et même il fit un mouvement pour se lever.
— Ainsi donc, dit Chicot, vous me quittez comme cela, au moment du combat ?
— Il le faut, mon frère, dit Gorenflot en levant les yeux au ciel pour bien indiquer à Dieu le sacrifice qu’il lui faisait.
— C’est bien imprudent à vous d’aller prononcer un discours à jeun.
— Pourquoi ? bégaya le moine.
— Parce que vous manquerez de poumons, mon frère ; Galien l’a dit : Pulmohominis facilè deficit. Le poumon de l’homme est faible et manque facilement.
— Hélas ! oui, dit Gorenflot, et je l’ai souvent éprouvé moi-même ; si j’avais eu des poumons, j’eusse été un foudre d’éloquence.
— Vous voyez, fit Chicot.
— Heureusement, reprit Gorenflot en retombant sur sa chaise, heureusement que j’ai du zèle.
— Oui, mais le zèle ne suffit pas ; à votre place, je goûterais de ces sardines et je boirais encore quelques gouttes de ce nectar.
— Une seule sardine, dit Gorenflot, et un seul verre.
Chicot posa une sardine sur l’assiette du frère, et lui passa la seconde bouteille.
Le moine mangea la sardine et but le contenu du verre.
— Eh bien ? demanda Chicot, qui, tout en poussant le génovéfain sur l’article de la nourriture et de la boisson, demeurait fort sobre ; eh bien ?
— En effet, dit Gorenflot, je me sens moins faible.
— Ventre de biche ! dit Chicot, quand on a un discours à prononcer, il ne s’agit pas de se sentir moins faible, il s’agit de se sentir tout à fait bien ; et, à votre place, continua le Gascon, pour arriver à ce but, je mangerais les deux nageoires de cette carpe ; car, si vous ne mangez pas davantage, vous risquez de sentir le vin : Merumsobrio malè olet.
— Ah ! diable ! fit Gorenflot, vous avez raison, je n’y songeais pas.
Et, comme en ce moment on tirait la poularde de la broche, Chicot coupa une de ses pattes qu’il avait baptisées du nom de nageoires, patte que le moine mangea avec la jambe et avec la cuisse.
— Corps du Christ ! fit Gorenflot, voilà du savoureux poisson.
Chicot lui coupa l’autre nageoire, qu’il déposa sur l’assiette du moine, tandis qu’il suçait délicatement l’aile.
— Et du fameux vin ! dit-il en débouchant la troisième bouteille.
Une fois lancé, une fois échauffé, une fois réveillé dans les profondeurs de son estomac immense, Gorenflot n’eut plus la force de s’arrêter lui-même ; il dévora l’aile, fit un squelette de la carcasse, et, appelant Bonhomet :
— Maître Claude, dit-il, j’ai très faim, ne m’aviez-vous pas offert certaine omelette au lard ?
— Certainement, dit Chicot, et même elle est commandée. N’est-ce pas, Bonhomet ?
— Sans doute, fit l’aubergiste, qui ne contredisait jamais ses pratiques quand leurs discours tendaient à un surcroît de consommation et par conséquent de dépense.
— Eh bien ! apportez, apportez, maître, dit le moine.
— Dans cinq minutes, répondit l’hôte, qui, sur un coup d’œil de Chicot, sortit diligemment pour préparer ce qu’on lui demandait.
— Ah ! fit Gorenflot en laissant retomber sur la table son énorme poing armé d’une fourchette, cela va mieux.
— N’est-ce pas ? fit Chicot.
— Et, si l’omelette était là, je n’en ferais qu’une bouchée, comme de ce verre je ne fais qu’une gorgée.
Et, l’œil étincelant de gourmandise, le moine avala le quart de la troisième bouteille.
— Ah çà ! dit Chicot, vous étiez donc malade ?
— J’étais niais, l’ami, dit Gorenflot ; ce maudit discours m’avait écœuré ; depuis trois jours j’y pense.
— Il devrait être magnifique ? dit Chicot.
— Splendide ! fit le moine.
— Dites-m’en quelque chose en attendant l’omelette.
— Non pas ! s’écria Gorenflot, un sermon à table, où as-tu vu cela, maître fou, à la cour du roi ton maître ?
— On prononce de fort beaux discours à la cour du roi Henri, que Dieu conserve ! dit Chicot en levant son feutre.
— Et sur quoi roulent ces discours ? demanda Gorenflot.
— Sur la vertu, dit Chicot.
— Ah ! oui, s’écria le moine en se renversant sur sa chaise, avec cela que voilà encore un gaillard bien vertueux que ton roi Henri III !
— Je ne sais s’il est vertueux ou non, reprit le Gascon ; mais ce que je sais, c’est que je n’ai jamais rien vu dont j’aie eu à rougir.
— Je le crois, mordieu bien ! dit le moine ; il y a longtemps que tu ne rougis plus, maître paillard !
— Oh ! fit Chicot, paillard ! moi, l’abstinence en personne, la continence en chair et en os ! moi qui suis de toutes les processions, de tous les jeûnes !
— Oui, de ton Sardanapale, de ton Nabuchodonosor, de ton Hérode ! Processions intéressées, jeûnes calculés. Heureusement on commence à le savoir par cœur, ton roi Henri III, que le diable emporte !
Et Gorenflot, en place du discours refusé, entonna à pleine gorge la chanson suivante :
Le roi, pour avoir de l’argent,
A fait le pauvre et l’indigent
Et l’hypocrite ;
Le grand pardon il a gagné ;
Au pain, à l’eau il a jeûné
Comme un ermite ;
Mais Paris, qui le connaît bien,
Ne lui voudra plus prêter rien
À sa requête ;
Car il a déjà tant prêté,
Qu’il a de lui dire arrêté :
– Allez en quête.
– Bravo ! cria Chicot, bravo !
Puis, tout bas :
— Bon, ajouta-t-il, puisqu’il chante, il parlera.
En ce moment, maître Bonhomet entra, tenant d’une main la fameuse omelette, et de l’autre deux nouvelles bouteilles.
— Apporte, apporte ! cria le moine, dont les yeux étincelèrent et dont un large sourire découvrit les trente-deux dents.
— Mais, notre ami, dit Chicot, il me semble que vous avez un discours à prononcer.
— Le discours est là, dit le moine en frappant son front, que commençait à envahir l’ardente enluminure de ses joues.
— À neuf heures et demie, dit Chicot.
— Je mentais, dit le moine, omnishomo mendax, confiteor.
— Et pour quelle heure était-ce donc véritablement ?
— Pour dix heures.
— Pour dix heures ? Je croyais que l’abbaye fermait à neuf.
— Qu’elle ferme, dit Gorenflot en regardant la chandelle à travers le bloc de rubis contenu dans son verre ; qu’elle ferme ! j’en ai la clef.
— La clef de l’abbaye ! s’écria Chicot, vous avez la clef de l’abbaye ?
— Là, dans ma poche, dit Gorenflot en frappant sur son froc, là.
— Impossible, dit Chicot, je connais les règles monastiques, j’ai été en pénitence dans trois couvents. On ne confie pas la clef de l’abbaye à un simple frère.
— La voilà, dit Gorenflot en se renversant sur sa chaise et en montrant avec jubilation une pièce de monnaie à Chicot.
— Tiens ! de l’argent, fit Chicot. Ah ! je comprends. Vous corrompez le frère portier pour rentrer aux heures qui vous plaisent, malheureux pécheur !
Gorenflot fendit sa bouche jusqu’aux oreilles avec ce béat et gracieux sourire de l’homme ivre.
— Sufficit, balbutia-t-il.
Et il s’apprêtait à remettre la pièce d’argent dans sa poche.
— Attendez donc, attendez donc, dit Chicot. Tiens ! la drôle de monnaie !
— À l’effigie de l’hérétique, dit Gorenflot. Aussi, trouée à l’endroit du cœur.
— En effet, dit Chicot, c’est un teston frappé par le roi de Béarn, et voilà effectivement un trou.
— Un coup de poignard, dit Gorenflot ; mort à l’hérétique ! Celui qui tuera l’hérétique est béatifié d’avance, et je lui donne ma part du paradis.
— Ah ! ah ! fit Chicot, voici les choses qui commencent à se dessiner ; mais le malheureux n’est pas encore assez ivre.
Et il remplit de nouveau le verre du moine.
— Oui, dit le Gascon, mort à l’hérétique, et vive la messe !
— Vive la messe ! dit Gorenflot en ingurgitant le verre d’un seul trait, vive la messe !
— Ainsi, dit Chicot, qui, en voyant le teston au fond de la large main de son convive, se rappelait le frère portier examinant les mains de tous les moines qu’il avait vus abonder sous le porche de l’abbaye, ainsi vous montrez cette pièce de monnaie au frère portier… et…
— Et j’entre, dit Gorenflot.
— Sans difficulté ?
— Comme ce verre de vin entre dans mon estomac.
Et le moine absorba une nouvelle dose du généreux liquide.
— Peste ! dit Chicot, si la comparaison est juste, vous devez entrer sans toucher les bords.
— C’est-à-dire, balbutia Gorenflot ivre mort, c’est-à-dire que pour frère Gorenflot on ouvre les deux battants.
— Et vous prononcez votre discours ?
— Et je prononce mon discours, dit le moine. Voilà comme ça se pratique : j’arrive, tu entends bien, Chicot, j’arrive…
— Je crois bien que j’entends ! je suis tout oreilles.
— J’arrive donc, comme je le disais. L’assemblée est nombreuse et choisie : il y a des barons ; il y a des comtes ; il y a des ducs.
— Et même des princes ?
— Et même des princes, répéta le moine ; tu l’as dit, des princes, rien que cela. J’entre humblement parmi les fidèles de l’Union.
— Les fidèles de l’Union, répéta à son tour Chicot, qu’est-ce que cette fidélité-là ?
— J’entre parmi les frères de l’Union ; on appelle frère Gorenflot, et je m’avance.
À ces mots, le moine se leva.
— C’est cela, dit Chicot, avancez.
— Et je m’avance, reprit Gorenflot essayant de joindre l’exécution à la parole.
Mais, à peine eut-il fait un pas, qu’il trébucha à l’angle de la table et roula sur le parquet.
— Bravo ! cria le Gascon en le relevant et en le rasseyant sur une chaise, vous vous avancez, vous saluez l’auditoire et vous dites :
— Non, je ne dis pas, ce sont les amis qui disent.
— Et que disent les amis ?
— Les amis disent : Frère Gorenflot ! le discours de frère Gorenflot, hein ? beau nom de ligueur, frère Gorenflot !
Et le moine répéta son nom, en le caressant de l’intonation.
— Beau nom de ligueur ! répéta Chicot ; quelle vérité va donc sortir du vin de cet ivrogne ?
— Alors je commence.
Et le moine se releva, fermant les yeux, parce qu’il était ébloui ; s’appuyant au mur, parce qu’il était mort ivre.
— Vous commencez, dit Chicot en le maintenant contre la muraille comme Paillasse fait d’Arlequin.
— Je commence : « Mes frères, c’est un beau jour pour la foi ; mes frères, c’est un bien beau jour pour la foi ; mes frères, c’est un très beau jour pour la foi. »
Après ce superlatif, Chicot vit qu’il n’y avait plus rien à tirer du moine ; aussi le lâcha-t-il.
Frère Gorenflot, qui ne gardait cet équilibre que grâce a l’appui que lui présentait Chicot, aussitôt que cet appui lui manqua, glissa le long de la muraille comme une planche mal assurée, et de ses pieds alla heurter la table, du haut de laquelle la secousse qu’il lui imprima fit tomber quelques bouteilles vides.
— Amen ! dit Chicot.
Presque au même instant un ronflement pareil à celui du tonnerre fit gémir les vitres de l’étroit cabinet.
— Bon, dit Chicot, voilà les pattes de la poularde qui font leur effet. Notre ami en a pour douze heures de sommeil, et je puis le déshabiller sans inconvénient.
Aussitôt, jugeant qu’il n’avait pas de temps à perdre, Chicot dénoua les cordons de la robe du moine, en fit sortir chaque bras, et, retournant Gorenflot comme il eût fait d’un sac de noix, il le roula dans la nappe, le coiffa d’une serviette, et, cachant le froc du moine sous son manteau, il passa dans la cuisine.
— Maître Bonhomet, dit-il en donnant à l’aubergiste un noble à la rose, voilà pour notre souper ; voilà pour celui de mon cheval, que je vous recommande, et voilà surtout pour qu’on ne réveille point le digne frère Gorenflot, qui dort comme un élu.
— Bien ! dit l’aubergiste qui trouvait son compte à ces trois choses, bien ! soyez tranquille, monsieur Chicot.
Sur cette assurance, Chicot sortit, et, léger comme un daim, clairvoyant comme un renard, il gagna l’angle de la rue Saint-Étienne, où, après avoir mis avec grand soin le teston à l’effigie de Béarn dans sa main droite, il endossa la robe du frère, et, à dix heures moins un quart, s’en vint, non sans un certain battement de cœur, se présenter à son tour au guichet de l’abbaye Sainte-Geneviève.
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