‹ La dame de Monsoreau Tome IIChapitre 1 sur 33 · Chapitre 1 Comment frère Gorenflot demeura convaincu qu’il était somnambule, et déplora amèrement cette infirmité.

Chapitre 1 Comment frère Gorenflot demeura convaincu qu’il était somnambule, et déplora amèrement cette infirmité.

Jusqu’au jour néfaste où nous sommes arrivés, jour où tombait sur le pauvre moine cette persécution inattendue, frère Gorenflot avait mené la vie contemplative, c’est-à-dire que, sortant de bon matin quand il voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil, confiant en Dieu et dans la cuisine de l’abbaye, il n’avait jamais pensé à se procurer que les extras fort mondains, et assez rares au reste, de la Corne d’Abondance ; ces extras étaient soumis aux caprices des fidèles, et ne pouvaient se prélever que sur les aumônes en argent, auxquelles frère Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint Jacques, une halte ; après cette halte, ces aumônes rentraient au couvent, diminuées de la somme que frère Gorenflot avait laissée en route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons repas et les bons convives. Mais Chicot était très fantasque dans sa vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis il était quinze jours, un mois, six semaines sans reparaître, soit qu’il restât enfermé avec le roi, soit qu’il l’accompagnât dans quelque pèlerinage, soit enfin qu’il exécutât pour son propre compte un voyage d’affaires ou de fantaisie. Gorenflot était donc un de ces moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le monde commençait au supérieur de la maison, c’est-à-dire au colonel du couvent, et finissait à la marmite vide. Aussi ce soldat de l’Église, cet enfant de froc, si l’on nous permet de lui appliquer l’expression pittoresque que nous employions tout à l’heure à l’égard des défenseurs de la patrie, ne s’était-il jamais figuré qu’un jour il lui fallût laborieusement se mettre en route et chercher les aventures.

Encore s’il eût eu de l’argent ! mais la réponse du prieur à sa demande avait été simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de saint Luc : « Cherche, et tu trouveras. »

Gorenflot, en songeant qu’il allait être obligé de chercher au loin, se sentait las avant de commencer.

Cependant le principal était de se soustraire d’abord au danger qui le menaçait, danger inconnu, mais pressant, d’après ce qui avait paru ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n’était pas de ceux qui peuvent déguiser leur physique et échapper aux investigations par quelque habile métamorphose ; il résolut donc de gagner au large d’abord, et, dans cette résolution, franchit d’un pas assez rapide la porte Bordelle, dépassa prudemment, et en se faisant le plus mince possible, la guérite des veilleurs de nuit et le poste des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l’abbé de Sainte-Geneviève lui avait fait fête, ne fussent des réalités trop saisissantes.

Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu’il fut à cinq cents pas de la porte de la ville ; lorsqu’il vit, sur le revers du fossé, disposée en manière de fauteuil, cette première herbe du printemps qui s’efforce de percer la terre déjà verdoyante ; lorsqu’il vit le soleil joyeux à l’horizon, la solitude à droite et à gauche, la ville murmurante derrière lui, il s’assit sur le talus de la route, emboîta son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de l’index le bout carré d’un nez de dogue, et commença une rêverie accompagnée de gémissements.

Sauf la cythare, qui lui manquait, frère Gorenflot ne ressemblait pas mal à l’un de ces Hébreux qui, suspendant leur harpe au saule, fournissaient, au temps de la désolation de Jérusalem, le texte du fameux verset : Super flumina Babylonis, et le sujet d’une myriade de tableaux mélancoliques.

Gorenflot gémissait d’autant plus, que neuf heures approchaient, heure à laquelle on dînait au couvent, car les moines, en arrière de la civilisation, comme il convient à des gens détachés du monde, suivaient encore, en l’an de grâce 1578, les pratiques du bon roi Charles V, lequel dînait à huit heures du matin, après sa messe.

Autant vaudrait compter les grains de sable soulevés par le vent au bord de la mer pendant un jour de tempête que d’énumérer les idées contradictoires qui vinrent, l’une après l’autre, éclore dans le cerveau de Gorenflot à jeun.

La première idée, celle dont il eut le plus de peine à se débarrasser, nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d’aller droit au couvent, de déclarer à l’abbé que bien décidément il préférait le cachot à l’exil, de consentir même, s’il le fallait, à subir la discipline, le fouet, le double fouet et l’in pace, pourvu que l’on jurât sur l’honneur de s’occuper de ses repas, qu’il consentirait même à réduire à cinq par jour.

À cette idée, si tenace, qu’elle laboura pendant plus d’un grand quart d’heure le cerveau du pauvre moine, en succéda une autre un peu plus raisonnable : c’était d’aller droit à la Corne d’Abondance, d’y mander Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui exposer la situation déplorable dans laquelle il se trouvait à la suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui, Gorenflot, avait eu la faiblesse de céder, et d’obtenir de ce généreux ami une pension alimentaire.

Ce plan arrêta Gorenflot un autre quart d’heure, car c’était un esprit judicieux, et l’idée n’était pas sans mérite.

C’était enfin, autre idée qui ne manquait pas d’une certaine audace, de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement ses quêtes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins fertiles, les petites rues où certaines commères, élevant de succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras fondu à jeter dans le sac du quêteur, il voyait, dans le miroir reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison à perron où l’été se fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but principal, du moins frère Gorenflot aimait à se l’imaginer ainsi, de jeter au sac du frère quêteur, en échange de sa fraternelle bénédiction, tantôt un quartier de gelée de coings séchés, tantôt une douzaine de noix confites, et tantôt une boîte de pommes tapées, dont l’odeur seule eût fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les idées de frère Gorenflot étaient surtout tournées vers les plaisirs de la table et les douceurs du repos ; de sorte qu’il pensait parfois, non sans une certaine inquiétude, à ces deux avocats du diable qui, au jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu’on appelait la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire, le digne moine suivait, non sans remords peut-être, mais enfin suivait la pente fleurie qui mène à l’abîme au fond duquel hurlent incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux péchés mortels.

Aussi ce dernier plan lui souriait-il ; aussi ce genre de vie lui paraissait-il celui auquel il était naturellement destiné ; mais, pour accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans Paris, et risquer de rencontrer à chaque pas les archers, les sergents, les autorités ecclésiastiques, troupeau dangereux pour un moine vagabond.

Et puis un autre inconvénient se présentait : le trésorier du couvent de Sainte-Geneviève était un administrateur trop soigneux pour laisser Paris sans frère quêteur ; Gorenflot courait donc le risque de se trouver face à face avec un collègue qui aurait sur lui cette incontestable supériorité d’être dans l’exercice légitime de ses fonctions.

Cette idée fit frémir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi.

Il en était là de ses monologues et de ses appréhensions quand il vit poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientôt ébranla la voûte sous le galop de sa monture.

Cet homme mit pied à terre près d’une maison située à cent pas à peu près de l’endroit où était assis Gorenflot ; il frappa : on lui ouvrit, et cheval et cavalier disparurent dans la maison.

Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu’il avait envié le bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par conséquent pouvait le vendre.

Mais, au bout d’un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut à son manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y avait un massif d’arbres à quelque distance et devant le massif un gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion d’une nouvelle espèce.

— Voilà bien certainement quelque guet-apens qui se prépare, murmura Gorenflot. Si j’étais moins suspect aux archers, j’irais les prévenir, ou, si j’étais plus brave, je m’y opposerais.

À ce moment, l’homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec une certaine inquiétude, aperçut, dans un des regards rapides qu’il jetait à droite et à gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant toujours son menton. Cette vue le gêna ; il feignit de se promener d’un air indifférent derrière les moellons.

— Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille… on dirait que je connais cela… mais non, c’est impossible.

En ce moment, l’inconnu, qui tournait le dos à Gorenflot, s’affaissa tout à coup comme si les muscles de ses jambes eussent manqué sous lui. Il venait d’entendre certain bruit de fers de chevaux qui venaient de la porte de la ville.

En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la porte Bordelle. Aussitôt qu’il les eut aperçus, l’homme aux moellons se fit plus petit encore, si c’était possible ; et, rampant plutôt qu’il ne marchait, il gagna le groupe d’arbres, et, choisissant le plus gros, il se blottit derrière, dans la posture d’un chasseur à l’affût.

La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis qu’au contraire l’homme embusqué semblait la dévorer des yeux.

— C’est moi qui ai empêché le crime de se commettre, se dit Gorenflot, et ma présence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces manifestations de la volonté divine, comme il m’en faudrait une autre à moi pour me faire déjeuner.

La cavalcade passée, le guetteur rentra dans la maison.

— Bon ! dit Gorenflot, voilà une circonstance qui va me procurer, ou je me trompe fort, l’aubaine que je désirais. Homme qui guette n’aime pas être vu. C’est un secret que je possède, et, ne valût-il que six deniers, eh bien ! je le mettrai à prix.

Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison ; mais, à mesure qu’il approchait, il se remémorait la tournure martiale du cavalier, la longue rapière qui battait ses mollets, et l’œil terrible avec lequel il avait regardé passer la cavalcade ; puis il se disait :

— Je crois décidément que j’avais tort et qu’un pareil homme ne se laisserait point intimider.

À la porte, Gorenflot était tout à fait convaincu, et ce n’était plus le nez qu’il se grattait, mais l’oreille.

Tout à coup, sa figure s’illumina :

— Une idée, dit-il.

C’était un tel progrès que l’éveil d’une idée dans le cerveau endormi du moine, qu’il s’étonna lui-même que cette idée fût venue ; mais, on le disait déjà en ce temps-là, nécessité est mère de l’industrie.

— Une idée, répéta-t-il, et une idée un peu ingénieuse ! Je lui dirai : « Monsieur, tout homme a ses projets, ses désirs, ses espérances ; je prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose. » Si ses projets sont mauvais, comme je n’en ai aucun doute, il aura un double besoin que l’on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumône. Et moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai. C’est à savoir si l’on doit prier pour des projets qui vous sont inconnus, quand on a conçu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me dira le docteur, je le ferai ; par conséquent ce ne sera plus moi qui serai responsable, mais lui ; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh bien ! si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je m’abstiendrai. En attendant, j’aurai déjeuné avec l’aumône de cet homme aux mauvaises intentions.

En conséquence de cette détermination, Gorenflot s’effaça contre les murs et attendit.

Cinq minutes après, la porte s’ouvrit, et le cheval et l’homme apparurent, l’un portant l’autre.

Gorenflot s’approcha.

— Monsieur, dit-il, si cinq Pater et cinq Ave pour la réussite de vos projets peuvent vous être agréables…

L’homme tourna la tête du côté de Gorenflot.

— Gorenflot ! s’écria-t-il.

— Monsieur Chicot ! fit le moine tout ébahi.

— Où diable vas-tu donc comme cela, compère ? demanda Chicot.

— Je n’en sais rien, et vous ?

— C’est différent, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant moi.

— Bien loin ?

— Jusqu’à ce que je m’arrête. Mais toi, compère, puisque tu ne peux pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupçonne une chose.

— Laquelle ?

— C’est que tu m’espionnais.

— Jésus Dieu ! moi vous espionner, le Seigneur m’en préserve ! Je vous ai vu, voilà tout.

— Vu, quoi ?

— Guetter le passage des mules.

— Tu es fou.

— Cependant, derrière ces pierres, avec vos yeux attentifs…

— Écoute, Gorenflot, je veux me faire bâtir une maison hors les murs ; ces moellons sont à moi, et je m’assurais qu’ils étaient de bonne qualité.

— Alors c’est différent, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce que lui répondait Chicot, je me trompais.

— Mais enfin, toi-même, que fais-tu hors des barrières ?

— Hélas ! monsieur Chicot, je suis proscrit, répondit Gorenflot avec un énorme soupir.

— Hein ? fit Chicot.

— Proscrit, vous dis-je.

Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et balança sa tête d’avant en arrière avec le regard impératif de l’homme à qui une grande catastrophe donne le droit de réclamer la pitié de ses semblables.

— Mes frères me rejettent de leur sein, continua-t-il ; je suis excommunié, anathématisé.

— Bah ! et pourquoi cela ?

— Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son cœur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n’en sais rien.

— Ne serait-ce pas que vous auriez été rencontré cette nuit, courant le guilledou, compère ?

— Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien ce que j’ai fait depuis hier soir.

— C’est-à-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu’à dix, mais non depuis dix jusqu’à trois.

— Comment, depuis dix heures jusqu’à trois ?

— Sans doute, à dix heures vous êtes sorti.

— Moi ! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilatés par la surprise.

— Si bien sorti, que je vous ai demandé où vous alliez.

— Où j’allais ; vous m’avez demandé cela ?

— Oui !

— Et que vous ai-je répondu ?

— Vous m’avez répondu que vous alliez prononcer un discours.

— Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ébranlé.

— Parbleu ! c’est si vrai, que vous me l’avez dit en partie, votre discours ; il était fort long.

— Il était en trois parties, c’est la coupe que recommande Aristote.

— Il y avait même de terribles choses contre le roi Henri III dans votre discours.

— Bah ! dit Gorenflot.

— Si terribles, que je ne serais pas étonné qu’on vous poursuivît comme fauteur de troubles.

— Monsieur Chicot, vous m’ouvrez les yeux ; avais-je l’air bien éveillé en vous parlant ?

— Je dois vous dire, compère, que vous me paraissiez fort étrange ; votre regard surtout était d’une fixité qui m’effrayait ; on eût dit que vous étiez éveillé sans l’être, et que vous parliez tout en dormant.

— Cependant, dit Gorenflot, je suis sûr de m’être réveillé ce matin à la Corne d’Abondance, quand le diable y serait.

— Eh bien ! qu’y a-t il d’étonnant à cela ?

— Comment ! ce qu’il y a d’étonnant, puisque vous dites que j’en suis sorti à dix heures, de la Corne d’Abondance !

— Oui ; mais vous y êtes rentré à trois heures du matin, et, comme preuve, je vous dirai même que vous aviez laissé la porte ouverte, et que j’ai eu très froid.

— Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela.

— Vous voyez bien ! répliqua Chicot.

— Si ce que vous me dites est vrai…

— Comment ! si ce que je vous dis est vrai ? compère, c’est la vérité. Demandez plutôt à maître Bonhomet.

— À maître Bonhomet ?

— Sans doute ; c’est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois même dire que vous étiez gonflé d’orgueil à votre retour, et que je vous ai dit : « Fi donc ! compère, l’orgueil ne sied point à l’homme, surtout quand cet homme est un moine. »

— Et de quoi étais-je orgueilleux ?

— Du succès qu’avait eu votre discours, des compliments que vous avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau.

— Alors tout m’est expliqué, dit Gorenflot.

— C’est bien heureux ; vous convenez donc que vous avez été à cette assemblée ? comment diable l’appelez-vous ? Attendez donc ! l’assemblée de la sainte Union. C’est cela.

Gorenflot laissa tomber sa tête sur sa poitrine et poussa un gémissement.

— Je suis somnambule, dit-il ; il y a longtemps que je m’en doutais.

— Somnambule, dit Chicot, qu’est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l’esprit domine la matière à tel point, que, tandis que la matière dort, l’esprit veille, et qu’alors l’esprit commande à la matière, qui, tout endormie qu’elle est, est forcée d’obéir.

— Eh ! compère, dit Chicot, cela ressemble fort à quelque magie ; si vous êtes possédé, dites-le-moi franchement ; un homme qui marche en dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche ! ce n’est point naturel, cela ; arrière, Belzébuth, vade retro, Satanas !

Et Chicot fit faire un écart à son cheval.

— Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m’abandonnez, monsieur Chicot. Tu quoque, Brute. Ah ! ah ! je n’aurais jamais cru cela de votre part.

Et le moine désespéré essaya de moduler un sanglot.

Chicot eut pitié de cet immense désespoir, qui n’en paraissait que plus terrible pour être concentré.

— Voyons, dit-il, que m’as-tu dit ?

— Quand cela ?

— Tout à l’heure.

— Hélas ! je n’en sais rien, je suis prêt à devenir fou, j’ai la tête pleine et l’estomac vide ; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot.

— Tu m’as parlé de voyager ?

— C’est vrai, je vous ai dit que le révérend prieur m’avait invité à voyager.

— De quel côté ? demanda Chicot.

— Du côté où je voudrai, répondit le moine.

— Et tu vas ?

— Je n’en sais rien. (Gorenflot leva ses deux mains au ciel.) À la grâce de Dieu ! dit-il. Monsieur Chicot, prêtez-moi deux écus pour m’aider à faire mon voyage.

— Je fais mieux que cela, dit Chicot.

— Ah ! voyons, que faites-vous ?

— Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais.

— C’est vrai, vous me l’avez dit.

— Eh bien ! je vous emmène.

Gorenflot regarda le Gascon avec défiance et en homme qui n’ose pas croire à une pareille faveur.

— Mais à condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous permets d’être très impie. Acceptez-vous ma proposition ?

— Si je l’accepte ! dit le moine ; si je l’accepte !… Mais avons-nous de l’argent pour voyager ?

— Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie à partir du col.

Gorenflot fit un bond de joie.

— Combien ? demanda-t-il.

— Cent cinquante pistoles.

— Et où allons-nous ?

— Tu le verras, compère.

— Quand déjeunons-nous ?

— Tout de suite.

— Mais sur quoi monterai-je ? demanda Gorenflot avec inquiétude.

— Pas sur mon cheval, corbœuf ! tu le tuerais.

— Alors, fit Gorenflot désappointé, comment faire ?

— Rien de plus simple ; tu as un ventre comme Silène, tu es ivrogne comme lui. Eh bien ! pour que la ressemblance soit parfaite, je t’achèterai un âne.

— Vous êtes mon roi, monsieur Chicot ; vous êtes mon soleil. Prenez l’âne un peu fort… Vous êtes mon dieu. Maintenant, où déjeunons-nous ?

— Ici, morbleu ! ici même. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si tu sais lire.

En effet, on était arrivé devant une espèce d’auberge. Gorenflot suivit la direction indiquée par le doigt de Chicot et lut :

« Ici, jambons, œufs, pâtés d’anguilles et vin blanc. »

Il serait difficile de dire la révolution qui se fit sur le visage de Gorenflot à cette vue : sa figure s’épanouit, ses yeux s’écarquillèrent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangée de dents blanches et affamées. Enfin il leva ses deux bras en l’air en signe de joyeux remerciement, et, balançant son énorme corps avec une sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, à laquelle son ravissement pouvait seul servir d’excuse :

Quand l’ânon est deslâché,

Quand le vin est débouché,

L’un redresse son oreille,

L’autre sort de la bouteille.

Mais rien n’est si éventé

Que le moine en pleine treille,

Mais rien n’est si débasté

Que le moine en liberté.

– Bien dit, s’écria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps, mettez-vous à table, mon cher frère ; moi, je vais vous faire servir et chercher un âne.

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Ce qui rendait Chicot si indifférent du soin de son propre estomac, pour lequel, tout fou qu’il était ou qu’il se vantait d’être, il avait d’ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine, c’est qu’avant de quitter l’hôtel de la Corne d’Abondance, il avait copieusement déjeuné.

Puis les grandes passions nourrissent, à ce qu’on dit, et Chicot, dans ce moment même, avait une grande passion.

Il installa donc frère Gorenflot à une table de la petite maison, et on lui passa par une sorte de tour du jambon, des œufs et du vin, qu’il se mit à expédier avec sa célérité et sa continuité ordinaires.

Cependant Chicot était allé dans le voisinage s’enquérir de l’âne demandé par son compagnon ; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre un bœuf et un cheval, cet âne pacifique, objet des vœux de Gorenflot : il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un corps assez dodu sur quatre jambes effilées comme des fuseaux. En ce temps, un pareil âne coûtait vingt livres ; Chicot en donna vingt-deux et fut béni pour sa magnificence.

Lorsque Chicot revint avec sa conquête, et qu’il entra avec elle dans la chambre même où dînait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d’absorber la moitié d’un pâté d’anguilles et de vider sa troisième bouteille, Gorenflot, enthousiasmé de la vue de sa monture et d’ailleurs disposé par les fumées d’un vin généreux à tous les sentiments tendres, Gorenflot sauta au cou de son âne, et, après l’avoir embrassé sur l’une et l’autre mâchoire, il introduisit entre les deux une longue croûte de pain, qui fit braire d’aise celui-ci.

— Oh ! oh ! dit Gorenflot, voilà un animal qui a une belle voix, nous chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci.

Et il baptisa incontinent son âne du nom de Panurge.

Chicot jeta un coup d’œil sur la table et vit que, sans tyrannie aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu’il restât de son dîner où il en était.

Il se mit donc à dire de cette voix à laquelle Gorenflot ne savait point résister :

— Allons, en route, compère, en route. À Melun, nous goûterons.

Le ton de voix de Chicot était si impératif, et Chicot, au milieu de ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse, qu’au lieu de faire aucune observation Gorenflot répéta :

— À Melun ! à Melun !

Et, sans plus tarder, Gorenflot, à l’aide d’une chaise, se hissa sur son âne vêtu d’un simple coussin de cuir, d’où pendaient deux lanières en guise d’étriers. Le moine passa ses sandales dans les deux lanières, prit la longe de l’âne dans sa main droite, appuya son poing gauche sur la hanche, et sortit de l’hôtel, majestueux comme le dieu auquel Chicot avait avec quelque raison prétendu qu’il ressemblait.

Quant à Chicot, il enfourcha son cheval avec l’aplomb d’un cavalier consommé, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun au petit trot de leurs montures.

On fit, de la sorte, quatre lieues tout d’une traite, puis on s’arrêta un instant. Le moine profita d’un beau soleil pour s’étendre sur l’herbe et dormir. Chicot, de son côté, fit un calcul d’étapes d’après lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, à dix lieues par jour, il mettrait douze jours.

Panurge brouta du bout des lèvres une touffe de chardons.

Dix lieues était raisonnablement tout ce qu’on pouvait exiger des forces combinées d’un âne et d’un moine.

Chicot secoua la tête.

— Ce n’est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui dormait sur le revers de ce fossé ni plus ni moins que sur le plus doux édredon ; ce n’est pas possible ; il faut, s’il veut me suivre, que le frocard fasse au moins quinze lieues par jour.

Comme on le voit, frère Gorenflot était depuis quelque temps destiné aux cauchemars.

Chicot le poussa du coude afin de le réveiller, et, quand il serait réveillé, de lui communiquer son observation.

Gorenflot ouvrit les yeux.

— Est-ce que nous sommes à Melun ? dit-il, j’ai faim.

— Non, compère, dit Chicot, pas encore, et voilà justement pourquoi je vous éveille ; c’est qu’il est urgent d’y arriver. Nous allons trop doucement, ventre de biche ! nous allons trop doucement.

— Eh ! cela vous fâche-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher doucement ? la route de la vie va en montant, puisqu’elle aboutit au Ciel, et c’est très fatigant de monter ; d’ailleurs, qui nous presse ? Plus de temps nous mettrons à faire la route, plus de temps nous demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la propagation de la foi, et vous pour votre plaisir ? Eh bien ! moins vite nous irons, mieux la foi sera propagée ; moins vite nous irons, mieux vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques jours à Melun ; on y mange, à ce que l’on assure, d’excellents pâtés d’anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et raisonnée entre le pâté d’anguilles de Melun et celui des autres pays. Que dites-vous de cela, monsieur Chicot ?

— Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d’aller le plus vite possible ; de ne pas goûter à Melun, et de souper seulement à Montereau, pour regagner le temps perdu.

Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend pas.

— Allons ! en route, en route ! dit Chicot.

Le moine, qui était couché tout de son long, les mains croisées sous sa tête, se contenta de s’asseoir sur son derrière en poussant un gémissement.

— Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arrière et voyager à votre guise, compère, vous en êtes le maître.

— Non pas, dit Gorenflot, effrayé de cet isolement auquel il venait d’échapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot, je vous aime trop pour vous quitter.

— Alors, en selle, compère, en selle !

Gorenflot tira son âne contre une borne, et parvint à s’établir dessus, cette fois, non plus à califourchon, mais de côté, à la manière des femmes : il prétendait que cela lui était plus commode pour causer. Le fait est que le moine avait prévu un redoublement de vitesse dans la marche de sa monture, et que, disposé ainsi, il avait deux points d’appui : la crinière et la queue.

Chicot prit le grand trot : l’âne suivit en brayant.

Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot ; heureusement la partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu’il lui était moins difficile qu’à un autre de maintenir son centre de gravité.

De temps en temps Chicot se haussait sur ses étriers, explorait la route, et, ne voyant pas à l’horizon ce qu’il cherchait, redoublait de vitesse.

Gorenflot laissa passer ces premiers signes d’investigation et d’impatience sans en demander la cause, préoccupé qu’il était de demeurer sur sa monture. Mais, quand peu à peu il se fut remis, quand il eut appris à respirer sa brassée, comme disent les nageurs, et quand il eut remarqué que Chicot continuait le même jeu :

— Eh ! dit-il, que cherchez-vous donc ? cher monsieur Chicot.

— Rien, répliqua celui-ci. Je regarde où nous allons.

— Mais nous allons à Melun, ce me semble ; vous l’avez dit vous-même, vous aviez même ajouté d’abord…

— Nous n’allons pas, compère, nous n’allons pas, dit Chicot en piquant son cheval.

— Comment ! nous n’allons pas ! s’écria le moine ; mais nous ne quittons pas le trot !

— Au galop ! au galop ! dit le Gascon en faisant prendre cette allure à son cheval.

Panurge, entraîné par l’exemple, prit le galop, mais avec une rage mal déguisée, qui ne promettait rien de bon à son cavalier.

Les suffocations de Gorenflot redoublèrent.

— Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s’écria-t-il aussitôt qu’il put parler, vous appelez cela un voyage d’agrément ; mais je ne m’amuse pas du tout, moi.

— En avant ! en avant ! répondit Chicot.

— Mais la côte est dure.

— Les bons cavaliers ne galopent qu’en montant.

— Oui, mais moi, je n’ai pas la prétention d’être un bon cavalier.

— Alors, restez en arrière.

— Non pas, ventrebleu ! s’écria Gorenflot, pour rien au monde.

— Eh bien ! alors, comme je vous le disais, en avant ! en avant !

Et Chicot imprima à son cheval un degré de rapidité de plus.

— Voilà Panurge qui râle, cria Gorenflot, voilà Panurge qui s’arrête.

— Alors, adieu, compère, fit Chicot.

Gorenflot eut un instant envie de répondre de la même façon ; mais il se rappela que ce cheval qu’il maudissait au fond du cœur et qui portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui était dans la poche de cet homme. Il se résigna donc, et, battant avec ses sandales les flancs de l’âne en fureur, il le força de reprendre le galop.

— Je tuerai mon pauvre Panurge, s’écria lamentablement le moine pour porter un coup décisif à l’intérêt de Chicot, puisqu’il ne paraissait avoir aucune influence sur sa sensibilité. Je le tuerai, bien sûr.

— Eh bien ! tuez-le, compère, tuez-le, répondit Chicot, sans que cette observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fît en aucune façon ralentir sa marche ; tuez-le, nous achèterons une mule.

Comme s’il eût compris ces paroles menaçantes, l’âne quitta le milieu de la route, et vola dans un petit chemin latéral bien sec, où Gorenflot ne se fût point hasardé à marcher à pied.

— À moi, criait le moine, à moi, je vais rouler dans la rivière.

— Il n’y a aucun danger, dit Chicot : si vous tombez dans la rivière, je vous garantis que vous nagerez tout seul.

— Oh ! murmura Gorenflot, j’en mourrai, c’est sûr. Et quand on pense que tout cela m’arrive parce que je suis somnambule !

Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire :

— Seigneur ! Seigneur ! quel crime ai-je donc commis pour que vous m’affligiez de cette infirmité ?

Tout à coup Chicot, arrivé au sommet de la montée, arrêta son cheval d’un temps si court et si saccadé, que l’animal, surpris, plia sur ses jarrets de derrière au point que sa croupe toucha presque le sol.

Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d’ailleurs, au lieu de bride, n’avait qu’une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son chemin.

— Arrête, corbœuf ! arrête, cria Chicot.

Mais l’âne s’était fait à l’idée de galoper, et l’idée d’un âne est chose tenace.

— Arrêteras-tu ? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t’envoie une balle de pistolet.

— Quel diable d’homme est-ce là ! se dit Gorenflot, et par quel animal a-t-il été mordu ?

Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible, et que le moine croyait déjà entendre siffler la balle dont il était menacé, il exécuta une manœuvre pour laquelle la manière dont il était placé lui donnait la plus grande facilité, ce fut de se laisser glisser de sa monture à terre.

— Voilà ! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrière et en se cramponnant des deux mains à la longe de son âne, qui lui fit faire quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s’arrêter.

Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s’y peindre, à la vue d’une manœuvre si habilement exécutée.

Chicot était caché derrière une roche, et continuait de là ses signaux et ses menaces.

Cette précaution fit comprendre au moine qu’il y avait quelque chose sous jeu. Il regarda en avant et aperçut à cinq cents pas sur la route trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules.

Au premier coup d’œil, il reconnut les voyageurs qui étaient sortis le matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, à l’affût derrière son arbre, avait si ardemment suivis des yeux.

Chicot attendit dans la même posture que les trois voyageurs fussent hors de vue ; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui était resté assis à la même place où il était tombé, tenant toujours la longe de Panurge entre les mains.

— Ah çà ! dit Gorenflot, qui commençait à perdre patience, expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous faisons : tout à l’heure il fallait courir ventre à terre, maintenant il faut demeurer court à l’endroit où nous sommes.

— Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre âne était de bonne race et si je n’avais pas été volé en le payant vingt-deux livres ; maintenant l’expérience est faite, et je suis on ne peut plus satisfait.

Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d’une pareille réponse, et il se préparait à le faire voir à son compagnon, lorsque sa paresse naturelle l’emporta, lui soufflant à l’oreille de n’entrer dans aucune discussion.

Il se contenta donc de répondre, sans même cacher sa mauvaise humeur :

— N’importe, je suis fort las, et j’ai très faim.

— Eh bien ! qu’à cela ne tienne, reprit Chicot en frappant gaillardement sur l’épaule du frocard, moi aussi je suis las, moi aussi j’ai faim, et à la première hôtellerie que nous trouverons sur notre…

— Eh bien ! demanda Gorenflot, qui avait peine à croire au retour qu’annonçaient les premières paroles du Gascon.

— Eh bien ! dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou deux poulets fricassés et un broc du meilleur vin de la cave.

— Vraiment ! reprit Gorenflot ; est-ce bien sûr, cette fois ? voyons.

— Je vous le promets, compère.

— Eh bien ! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans retard à la recherche de cette bienheureuse hôtellerie. Viens, Panurge, tu auras du son.

L’âne se mit à braire de plaisir.

Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son âne par la longe.

L’auberge tant désirée apparut bientôt à la vue des voyageurs ; elle s’élevait entre Corbeil et Melun ; mais, à la grande surprise de Gorenflot, qui en admirait de loin l’aspect affriolant, Chicot ordonna au moine de remonter sur son âne, et commença d’exécuter un détour par la gauche pour passer derrière la maison ; au reste, par un seul coup d’œil, Gorenflot, dont la compréhension faisait de rapides progrès, se rendit compte de cette bizarrerie ; les trois mules des voyageurs, dont Chicot paraissait suivre les traces, étaient arrêtées devant la porte.

— C’est donc au gré de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que vont se disposer les événements de notre voyage et se régler les heures de nos repas ? C’est triste.

Et il poussa un profond soupir.

Panurge, qui, de son côté, vit qu’on l’écartait de la ligne droite, que tout le monde, même les ânes, sait être la plus courte, s’arrêta court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s’il était décidé à prendre racine à l’endroit même où il se trouvait.

— Voyez, dit Gorenflot d’un ton lamentable, mon âne lui-même ne veut plus avancer.

— Ah ! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends ! attends !

Et il s’approcha d’une haie de cornouillers, où il tailla une baguette longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible à la fois.

Panurge n’était pas un de ces quadrupèdes stupides qui ne se préoccupent point de ce qui se passe autour d’eux et qui ne pressentent les événements que lorsque ces événements leur tombent sur le dos. Il avait suivi la manœuvre de Chicot, pour lequel il commençait sans doute à ressentir la considération qu’il méritait, et dès qu’il avait cru remarquer ses intentions, il avait déroidi ses jambes et était parti au pas relevé.

— Il va, il va ! cria le moine à Chicot.

— N’importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d’un âne et d’un moine, un bâton n’est jamais inutile.

Et le Gascon acheva de cueillir le sien.

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