‹ La Dame de piqueChapitre 8 sur 8 · Deuxième partie Le Hussard

Deuxième partie Le Hussard

L’étrille à la main, tout en pansant son cheval, il grommelait entre ses dents avec humeur : « C’est bien le grand diable d’enfer qui m’a donné ce maudit billet de logement !
Ici, on vous guette un homme comme quand on se fusille aux avant-postes en Turquie. À grand’peine des choux pour tout potage ; et le rogome… compte dessus et bois de l’eau.

Ici, pour toi le bourgeois est un tigre qui t’espionne, et la bourgeoise… ah ! bien, oui ! essaie de fermer la porte. Rien ne réussit avec elle, ni le sentiment ni les coups de cravache.

Parlez-moi de Kïef ! quel bon pays ! Les petits pâtés vous pleuvent tout chauds dans la bouche ; aux étuves, veux-tu de la vapeur ?… voilà du vin. Et les femmes… Ah ! les petites coquines !

Morbleu ! on donnerait son âme pour un regard de ces belles aux sourcils noirs. Elles n’ont qu’un petit défaut, un seul… – Et quel défaut ? dis-moi, soldat.

Il tordit sa longue moustache, et dit : Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blanc-bec, et tu n’as pas vu ce que j’ai vu.

Allons, écoute. Notre régiment était sur le Dnieper. Mon hôtesse était jolie, bon enfant ; son mari était mort. Note bien cela.

Nous devînmes bons amis. Toujours d’accord : c’était charmant. Quand je la battais, la Marousenka n’eût pas dit un mot plus haut que l’autre.

Quand je me grisais, elle me couchait et me faisait la soupe à l’oignon. Je n’avais qu’à faire un signe : Hé ! la commère !… La commère ne disait jamais non.

Enfin, pas moyen de se fâcher. Fallait vivre heureux, sans se quereller. Eh bien ! non ; je m’avisai d’être jaloux. Que veux-tu ? C’est le diable sans doute qui me poussait.

Pourquoi donc, me dis-je, se lève-t-elle au chant du coq ? Qui la vient chercher ? La Marousenka me jouerait-elle quelque tour ? Ou bien est-ce le diable qui la vient emporter ?

Je me mets à l’espionner. Un soir, je me couche et je cligne des yeux. La nuit était plus noire qu’une prison ; et dehors, un temps de chien.

Je la guigne. Ma commère saute tout doucement à bas du poêle, elle me tâte ; je fais le dormeur ; elle s’assied devant le poêle, souffle sur un charbon et allume un bout de chandelle. Pour lors, dans un coin, sur une planche, elle déniche un flacon ; puis, s’asseyant sur le balai devant le poêle, elle se déshabille nue comme la main. Ensuite elle avale trois gorgées du flacon… Aussitôt, à cheval sur un balai, elle enfile le tuyau de la cheminée, et bonsoir ! la voilà partie.

Ha ! ha ! me dis-je là-dessus. C’est donc que la commère est une païenne ? Attends, ma petite colombe. – Je saute à bas du poêle, et j’avise le flacon.

Je flaire, cela sentait l’aigre. Pouah ! j’en jette deux gouttes à terre. Bon ! voilà la pelle, puis après un baquet, qui s’envolent par le poêle. – Je me dis : Cela se gâte.

Je regarde ; sous un banc dormait un matou. Je lui en jette une goutte sur le dos. Ft, ft ! comme il jure ! – Au chat ! dis-je… Voilà mon matou après le baquet.

Alors à tort et à travers j’arrose la chambre dans tous les coins ; tant pis qui en attrape ! et aussitôt chaudrons, bancs, tables, au galop ! tout gagne le poêle et disparaît.

Diable ! dis-je. Tâtons-en, nous aussi. Je ne fais qu’une gorgée du reste de la bouteille, et… crois-moi si tu veux, je me trouve en l’air aussitôt, moi aussi, léger comme une plume.

Plus vite que le vent je vole, je vole ; je vole. Où allais-je, je n’en sais rien, je ne voyais rien. À peine rencontrant quelque étoile, avais-je le temps de lui crier gare ! Enfin voilà que je descends.

Je regarde : une montagne. Sur cette montagne des marmites qui bouillaient ; on chante, on joue, on siffle ; sale jeu, ma foi ! on mariait un Juif avec une grenouille.

Je crachai, et je voulus leur dire… quand accourt la Marousa. – Vite au logis ! Qui t’amène ici, vaurien ? On va te manger ! – Mais moi, qui ne boude pas :

— Au logis ? et de par tous les diables ! comment trouver mon chemin ? – Ah ! tu fais le drôle de corps. Tiens ce fourgon. Enfourche-le, et file-moi vite, mauvais gredin.

— Moi ! moi, enfourcher un fourgon ! moi, hussard de l’Empereur ! Ah ! carogne ! Est-ce que je me suis donné au diable ? Et pour me parler ainsi, as-tu une peau de rechange ?

Un cheval ! – Allons, imbécile ! Tiens, voilà un cheval. – En effet, un cheval est devant moi. Il gratte la terre, il est tout feu, le col en arc et la queue en trompette.

— À cheval ! – Bon ! me voilà sur son dos. Je cherche les rênes, point de rênes. Il part, il m’emporte. Quel train ! Et je me retouve devant notre poêle.

Je regarde, tout est en place ; c’est bien moi ; je suis à cheval, mais sous moi, pas de cheval… un vieux banc. Voilà ce qui arrive dans ces pays-là.

Il se mit à tordre sa longue moustache et conclut : Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blanc-bec, et tu n’as pas vu ce que j’ai vu.

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1.Doubler la mise.

2.Les mots ou expressions en italique et suivis d’un astérisque sont en français dans le texte.

1.Chacun de ces mots désigne une dame

1.Soldat, domestique d’un officier. (N.d.T.)

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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