‹ La dame qui a perdu son peintreChapitre 16 sur 47 · II

II

Ce n'était rien, cette réponse. Il était plus que légitime, nécessaire, que le surveillant en chef des trésors du musée Broggi-Mezzastris conservât par devers lui ces clefs d'un garde-meubles où se trouvaient sans doute des objets de grande valeur, et non encore classés. Le temps mis à organiser et à ouvrir les galeries s'expliquait par un fait bien naturel. Le Commandeur était mort très âgé. Il avait sans doute laissé les appartements où il avait fini ses jours et leur mobilier, dans un état d'usure qui exigeait de longues réparations. Cette hypothèse n'était pas seulement la plus vraisemblable. Elle était la seule. Elle ne se présenta même pas une seconde à l'esprit du neveu dépossédé.

--«Oui,» se répétait-il au contraire, une fois franchi le seuil du palais. «Voilà qui est bien extraordinaire... Cet appartement dégarni? Ces meubles sous clef? Qu'est-ce que cela signifie?... Ce Gambara, aurait-il profité de sa situation pour exécuter un coup de brocantage?... Pourquoi non? Qu'il soit un gredin, comment en douter, après cette savante captation? Quel scrupule l'aurait retenu? Qui donc ira vérifier, quand on remettra le tout en place, s'il manque un fauteuil, une table, une chaise? Le sieur Gambara sera chargé de surveiller le réaménagement. Ah! la bonne farce!... Parbleu, il aura vendu à quelque antiquaire, un de ceux qui l'ont placé casa Broggi, pour une centaine de mille francs d'objets. Avec le goût de mon oncle, et à en juger d'après les tableaux, des meubles de premier ordre remplissaient ce palais. Au prix où sont les bois aujourd'hui, il ne faut pas beaucoup de fauteuils pour faire cent mille francs... On a dû dresser un inventaire, à la mort du Commandeur. Où est-il? Chez les gens de loi. Qui s'avisera d'aller l'y consulter?... Qui? Et pourquoi pas moi?... Quelle idée!... Mais si je mettais mon bon ami Cantoni sur cette piste? Il voulait attaquer le testament sous n'importe quel prétexte. Je l'en ai empêché à l'époque. Ce procès ne me semblait pas juste... Les choses changent, dès l'instant que le testament n'est appliqué, ni dans sa lettre, ni dans son esprit. Car il ne l'est pas. Mon oncle a voulu laisser à Bologne, sa maison, comme il l'habitait. Il ne l'habitait pas telle que je viens de la voir... Donc le testament est faussé... Décidément j'en parlerai à Cantoni...»

Ce roman de soupçon, pris et repris, avait fait certitude dans l'imagination de Michel Steno, quand il débarqua sur le quai de la gare à Venise, vingt-quatre heures après sa visite au palais Broggi-Mezzastris. Le soir même, il allait, suivant l'invariable coutume de ses compatriotes nobles ou plébéiens, riches ou pauvres, prendre des glaces in piazza. Dix minutes plus tard il retrouvait l'avocat Cantoni, et tout de suite il lui communiquait ses doutes, qui n'en étaient déjà plus, sur la gestion du captateur Gambara. Cette consultation, prolongée indéfiniment, en allant et venant, sous les arcades, eut pour conséquence immédiate, vingt-quatre autres petites heures plus tard, l'expédition officielle par le dit Cantoni d'une lettre sur papier timbré. Au nom du «très noble homme» Michel Steno, patricien Vénitien, l'avocat signalait au «très illustre» marquis Bellini, de Bologne, président du conseil du musée Broggi-Mezzastris, la grave infraction faite au testament. Cantoni citait le texte du codicille qui portait très exactement que «rien ne devait être changé dans le palais». Il ajoutait que si les pièces n'étaient pas, dans un délai normal, remises en l'état consigné sur l'inventaire après décès, M. le comte Michel Steno se croirait obligé, à son très grand regret, en sa qualité de plus proche héritier, d'introduire une action en justice.

--«Aucun doute,» avait conclu le subtil homme d'affaires, «que le marquis Bellini ne donne des ordres pour réparer une irrégularité qu'il ignore certainement. Il faudra que le Gambara représente les meubles. Il les représentera. Pas tous, et pour cause. C'est là que je l'attends. J'écris par le même courrier à mon confrère de Bologne, qui a été chargé de la succession, de me faire tenir le double de l'inventaire. C'est de droit. Sitôt averti que le mobilier a été remis dans les salles, je me transporte là-bas en personne, cet inventaire en main. Je vérifie fauteuil après fauteuil, clou après clou. Le Gambara est convaincu de vol. Mais s'il a volé, il a capté... Voyez-vous la suite, monsieur le Comte?... Le procès est au bout, et un bon procès. La ville transigera. Je vous l'avais dit, il y a deux ans.»

--«Que le Gambara soit seulement châtié,» avait répondu Michel. «Ce sera déjà une petite satisfaction.»

--«Il le sera,» avait repris l'avocat. «J'en fais mon affaire, et du procès aussi. Mais le personnage est évidemment très retors. Il ne se laissera pas prendre sans avoir essayé quelque tour de son métier. Il est de Bologne, le pays des glossateurs. Nous sommes de Venise, nous, celui des Inquisiteurs d'État. Nous aurons le bon bout. Je voudrais le voir sortir de là, s'il a vendu des meubles et s'il ne peut les représenter!... Et qu'il en ait vendu, c'est trop clair. Ça pue l'escroquerie, cette affaire, à plein nez. Patience, mon cher Comte, patience. Nous aurons notre procès. Et je parle de transaction? Mais pourquoi en accepterions-nous, si l'on a capté? Nous n'en accepterons pas, et le testament sera cassé... Et alors...» Et il eut le clignement d'yeux d'un chicaneur devant la perspective d'un de ces litiges qui, d'appel en appel, durent des années et font la gloire des basochiens,--et leur fortune.

--«Cantoni aurait-il vraiment raison?» se demandait Steno, une semaine plus tard, en tournant et retournant entre ses doigts une carte de visite trouvée sur le plateau de la table dans le vestibule de son palais, au retour d'une promenade en gondole. Cette carte portait le nom de «Luigi Gambara, conservateur général du musée Broggi-Mezzastris.» Au-dessous de ce titre, qui tenait deux lignes, le visiteur avait écrit au crayon quelques mots. Ils justifiaient trop les soupçons de Michel lui-même et les accusations de l'avocat: «Aura l'honneur de se présenter de nouveau aujourd'hui, à cinq heures, et prie instamment monsieur le comte Steno, de lui accorder un entretien personnel, pour une communication extrêmement importante.» Une adresse suivait, celle de l'hôtel où le voleur était descendu à Venise. N'était-ce pas un aveu de vol en effet que cette démarche, tentée en dehors et à côté des hommes de loi, alors que la plainte de Cantoni au marquis Bellini posait la question sur un terrain purement juridique? Le conservateur général du musée Broggi, qui aurait dû plutôt s'appeler le dévaliseur, venait implorer la pitié de l'héritier dépouillé jadis par ses soins, afin d'arrêter une enquête dont l'issue menaçait d'être trop redoutable.

--«Ça va être une scène grotesque,» se dit Michel. «Je ne le recevrai pas. Ou mieux, je le recevrai, deux minutes, pour qu'il sache bien que je n'agis poussé par personne et que ma résolution ne bougera pas... Il est perdu, et c'est bien fait.»

Le descendant des doges était dans ces dispositions peu bienveillantes, lorsqu'à l'heure dite le gondolier, qui lui servait de valet de chambre--à la Vénitienne, toujours--introduisit le personnage attendu. Michel vit entrer un petit homme, âgé, chétif, de pauvre mine, tout blanc, tout voûté, avec un de ces visages à la fois délicats et humbles, fins et craintifs, où se devine ce mélange singulier d'une intelligence très vive et d'une incurable défiance de soi, qui fait le «raté supérieur», pour emprunter à un humoriste une expression qui mériterait de passer dans la langue, tant elle est exacte. Les yeux de Gambara étaient brûlants de fièvre et très bleus. Ils paraissaient plus clairs par le contraste avec le teint jaune et brouillé, qui révélait des années de misère physiologique, de nourriture insuffisante, de travaux excessifs, d'inquiétudes sans cesse renouvelées. La mise était pauvre, mais décente. Cet ensemble était malheureux--si l'on peut dire. Il ne dégageait rien de commun, rien surtout qui s'accordât aux accusations que Michel avait portées, dans son esprit, d'abord contre le talent d'intrigue, puis contre la probité de cet étrange visiteur. L'idée préconçue était trop forte pour que le neveu du commandeur Broggi n'interprétât pas aussitôt, dans le sens le plus défavorable, cette attitude presque douloureusement gênée. Lui, qui avait pour les mendiants de sa ville des courtoisies dignes de son nom, il n'invita même pas le nouveau venu à s'asseoir, et il l'accueillit d'une phrase où le mépris ne se dissimulait guère:

--«Vous avez tenu à me parler, monsieur Gambara, et je vous ai reçu, pour couper court dès maintenant à toute autre démarche de ce genre. Vous vous proposez, n'est-il pas vrai, de m'entretenir du message que mon avocat, M. Cantoni, a fait parvenir en mon nom à M. le marquis Bellini? C'est inutile. J'entends que cette affaire, si affaire il y a, passe par la voie légale.»

--«Il n'y a pas d'affaire, monsieur le Comte,» répondit Gambara, «et il n'y en aura pas. C'est votre droit strict, comme neveu de mon regretté bienfaiteur, de tenir la main à ce que son testament soit exécuté à la lettre. J'ai donné des ordres en conséquence. Si vous persistez dans cette volonté, après ces quelques minutes d'entretien, les appartements seront remis exactement dans l'état où ils se trouvaient le jour de la mort de M. le commandeur Broggi-Mezzastris... Seulement, cet entretien est si confidentiel! J'ai peur...»

--«Que l'on ne nous écoute?» interrompit Steno. Il avait en effet reçu le peintre dans l'immense pièce qui sert d'antichambre aux palais de Venise et que l'on appelle la Sala. «Mais, monsieur, je n'ai rien à vous dire, et je prétends ne rien entendre que tous mes gens, et tous mes compatriotes au besoin, ne puissent écouter, s'ils le veulent. Je n'accepte pas d'entretien confidentiel... Vous semblez croire que je peux revenir sur ma décision. Je n'y reviendrai pas. Permettez-moi de m'étonner que vous ayez même pu concevoir une telle idée. Un testament ne s'interprète pas. Il s'exécute. J'ai voulu que celui de mon oncle fût exécuté. Il le sera. Convenez-en: il est assez étrange que le bénéficiaire le plus favorisé force un parent déshérité à lui rappeler un principe d'ordre si élémentaire. Vous y avez gravement manqué. Vous avez sans doute un motif pour cela. Ce n'est pas à moi que vous avez à dire ce motif. C'est à M. le marquis Bellini, qui vous priera peut-être de le dire à quelqu'un d'autre.»

--«A quelqu'un d'autre?» balbutia Gambara, comme stupéfié.

--«Mais oui, monsieur,» insista durement Michel Steno. «Au procureur du Roi, par exemple.»

La brutalité de cette allusion si directe ne permettait pas l'équivoque. Le vieillard pâlit affreusement. Ce fut au tour de Michel Steno de demeurer étonné: il vit soudain un éclair d'indignation jaillir de ces prunelles, tout à l'heure implorantes, une révolte de fierté transfigurer ce visage humilié. La secousse avait été si violente que l'infortuné ne trouva pas de souffle d'abord pour articuler ses mots. Ses lèvres s'agitèrent sans émettre un son. Enfin, d'une voix étouffée, il put répondre:

--«Alors, monsieur le Comte, vous croyez cela de moi, que j'ai commis quelque action qui pourrait me conduire devant les tribunaux, que j'ai abusé du dépôt dont j'avais la garde, sans doute?... C'est le sens de vos paroles. Elles ne sauraient pas en avoir un autre... Je comprends,» continua-t-il, d'un accent saccadé maintenant. «Si les meubles ne sont pas dans les appartements, c'est parce que j'en ai vendu une partie... Voilà ce que vous croyez, n'est-ce pas?... S'il en est ainsi, vous avez raison, monsieur le Comte, toute conversation entre nous est inutile... Adieu, monsieur. Adieu. J'ai l'honneur de vous saluer...»

Il avait marché vers la porte, après avoir jeté ce cri de protestation, où frémissait la souffrance presque sauvage de l'honnête homme outragé. Arrivé au bout de la Sala, et la main sur la poignée de la porte, Gambara s'arrêta. Il revint droit sur son insulteur, et, les prunelles dans ses prunelles:

--«Non, monsieur le Comte,» commença-t-il. «Je ne m'en irai pas de la sorte. A cause de votre oncle, qui a été si bon envers moi, qui nous a sauvés de la misère, les miens et moi, je parlerai. Vous saurez la vérité, toute la vérité. Je vous la dirai, non pas pour moi, pour lui, pour sa mémoire. C'était pour vous adjurer de m'aider dans mon œuvre de piété envers cette chère mémoire que j'étais venu. J'accomplirai mon dessein. Vous agirez ensuite comme vous jugerez devoir agir... si seulement vous m'avez cru!» ajouta-t-il avec un sourire, un rictus plutôt, d'une amertume infinie. «Ne m'interrompez pas,» fit-il sur un geste de Michel Steno. «Quand M. Broggi-Mezzastris m'a nommé le conservateur de son musée, j'ai bien supposé que la famille me soupçonnerait d'avoir inspiré le testament... Hé bien! monsieur le Comte, sur mon salut éternel, ce n'est pas vrai. De son vivant j'ai tout ignoré des dispositions de votre oncle... Tout? Non...» rectifia-t-il. «J'ai toujours cru qu'il formait sa galerie pour la laisser à la ville, au moins la plus grande partie. J'ai toujours cru aussi qu'il en serait comme des tableaux donnés par M. le sénateur Morelli à Bergame--que ce legs figurerait dans une des salles de la Pinacothèque publique... Mon rôle auprès de votre oncle, monsieur le Comte, s'est borné à ceci. Il y a vingt ans, j'en avais quarante-cinq. J'étais dans la misère la plus noire. Après avoir eu de grandes ambitions d'artiste, j'en étais réduit à restaurer des tableaux pour le compte d'un antiquaire. M. Broggi-Mezzastris commençait alors sa collection. Mon antiquaire entre en pourparlers avec lui, afin de lui vendre un tableau faux, que je savais tel. Le hasard veut que je sois témoin du débat entre eux. M. Broggi-Mezzastris parti, je préviens mon patron que je ne me rendrais pas complice d'un vol par mon silence. Cet homme crut que je voulais simplement ma part dans l'affaire. Elle était grosse. Il ne s'agissait de rien moins que d'un prétendu Giorgione et de quarante mille francs. Il m'offre de me payer ma discrétion. Je refuse son argent. Il me menace de sa vengeance si je parlais. Je bravai sa menace et je prévins M. Broggi-Mezzartris. Vous penserez sans doute que j'espérais trouver de ce côté plus d'avantages. Pensez-le, monsieur le Comte... Votre oncle, lui, ne le pensa point. Cet homme excellent jugeait le cœur des autres d'après le sien. Ma démarche le toucha. Il m'interrogea sur mon existence. Me voyant si pauvre, il me donna du travail. J'eus à restaurer pour lui quelques toiles. Il s'en trouvait quatre de fausses sur six, dans le nombre. Je le lui prouvai. Frappé de mes connaissances techniques, il m'offrit un traitement fixe, si je voulais l'aider dorénavant dans ses achats... J'acceptai... Mon service, auprès de lui, a duré jusqu'à sa mort.»

A ce moment de son discours, une hésitation se montra sur le visage contracté du vieil artiste, comme un scrupule d'aller plus avant dans son récit. Puis un sourire indigné crispa de nouveau ses lèvres. Il frappa du pied, et, avec une ironie singulière, il continua:

--«Si j'étais celui que vous supposez, monsieur le Comte, je n'aurais pas eu besoin de dicter un testament à M. Broggi-Mezzastris pour avoir des rentes, je vous le jure. M. Broggi-Mezzastris était un habile industriel, paraît-il, et un spéculateur très avisé. La grande fortune qu'il a laissée le prouve bien... Quant aux tableaux...» Il répéta «Quant aux tableaux...» Et faisant un visible effort: «Hé bien! monsieur, il n'a jamais su distinguer un Mantegna d'un Raphaël ou un Pérugin d'un Véronèse!... D'où lui était venue l'idée d'une galerie, alors? Je me le suis demandé bien souvent, dans les débuts de nos relations, quand il me signait, sans discuter, des chèques de soixante mille lires pour notre Dosso-Dossi, par exemple. Ensuite, j'ai compris qu'il était mû par les plus nobles motifs. Il aimait la gloire et il aimait Bologne. Il voulait que son nom restât pour toujours attaché à une grande chose et que cette chose fût civique. L'exemple de Poldi-Pezzoli à Milan lui avait suggéré cette œuvre, si peu conforme, semblait-il, à ses facultés: la création d'une galerie. J'étais moi-même Bolonais. J'aimais passionnément ma ville. J'étais peintre, et à défaut d'un beau talent, j'avais l'adoration du génie des grands maîtres... Non, ce ne fut point par intérêt que je me dévouai à aider M. Broggi-Mezzastris dans son entreprise. Ce fut poussé par un sentiment aussi pur que le sien. Je dirais presque plus pur. Je savais, moi, que mon pauvre nom disparaîtrait derrière son nom. Mon nom a disparu. Il y a un musée Broggi-Mezzastris et quand Luigi Gambara sera mort, il sombrera tout entier. Mais j'ai trouvé, je trouve une joie profonde à me dire que j'ai payé ma dette à ce protecteur généreux... Tout de suite, il nous avait logés, ma femme et moi. Il avait placé mes deux enfants au collège, à ses frais... D'ailleurs, je n'aurais pas cette raison de lui être reconnaissant que je lui devrais encore de la gratitude. Grâce à lui j'ai eu le plus admirable emploi de mon activité. Vingt années durant, j'ai connu l'ivresse de la chasse aux chefs-d'œuvre à travers toute l'Italie. Il y a des tableaux de musée, tenez, les Tondi du Francia, dont la découverte et l'achat furent tout un roman. J'y ai dépensé autant d'émotion qu'un Roger à la poursuite d'Angélique. Songez qu'ils étaient perdus dès l'époque de Vasari. Quelle fièvre quand je les ai retrouvés, quand j'ai acquis la certitude de leur authenticité, quand je les ai emportés de ces mains, oui, de ces mains!...»

Il tendait ses doigts, fiévreux et maigres, en parlant ainsi. Ses yeux se fermaient à demi. Des sensations anciennes lui remontaient au cœur. Il avait presque oublié qu'il n'était pas seul, et son plaidoyer en faveur de sa probité. Il eut comme un réveil de sa propre hypnose, et, sèchement:

--«Je vous demande pardon, monsieur le Comte, il ne s'agit pas de moi. Pourtant cela aussi était nécessaire à dire. Je n'ai pensé qu'aux tableaux, durant ces années-là. Je courais de Venise à Palerme et de Lecce à Turin, pour en acheter. Je ne prenais pas garde aux autres objets dont M. Broggi-Mezzastris remplissait le palais. Je les aurais remarqués, je ne me serais permis aucune observation. Encore un coup, je ne soupçonnais pas le testament. J'imaginais qu'après la mort du Commandeur, tout serait dispersé, à l'exception des peintures. Après l'ouverture de ce testament, et quand je sus quelles fonctions mon vénéré bienfaiteur m'avait réservées, j'ouvris les yeux. Je regardai, pour la première fois, le détail des choses, et je reconnus avec épouvante quel mobilier mon pauvre cher ami avait amassé dans les salles. Ce n'était que fauteuils ignoblement somptueux, avec des bois sculptés dans l'effroyable goût Italien d'aujourd'hui, avec des revêtements de peluche sur des canapés outrageusement cloisonnés et dorés, et quelles tentures, quels rideaux! J'eus l'évidence qu'une fois les portes du palais ouvertes au public, la vérité apparaîtrait aux plus ignorants. Il n'était pas possible que le même homme eût acheté le lit de la chambre à coucher, par exemple, ce lit à colonnettes en troncs de palmiers en haut desquelles se grattaient des singes--et le divin Gianpietrino de cette même chambre. Je me souviens. Cette angoisse s'empara de moi dès la veillée qui précéda la mise en bière. M. Broggi avait fait venir le notaire pour que le testament fût lu devant témoins, avant d'entrer en agonie. Ensuite, quand nous avions été seuls, avec des gentillesses de langage qui me tirent des larmes--voyez--il m'avait remercié de l'avoir aidé à réaliser son rêve, celui de laisser une trace durable de son passage sur la terre. «Ce musée,» avait-il dit, «ce sera la seconde vie de Broggi-Mezzastris.» Et voici que, durant cette veillée, et comme je regardais, à la lueur des cierges allumés, ce Gianpietrino tour à tour et ce monstrueux lit, ces paroles me revinrent avec une force qui donna tout d'un coup un sens prophétique à d'autres paroles, prononcées tout bas à mon côté, par un petit prêtre qui aurait certes mieux fait de prier:

--«Le Commandeur avait un goût si fin pour les tableaux,» me dit-il. «Comment se fait-il qu'il en eut un si mauvais pour les meubles?» Ces quelques mots me traduisaient à moi-même ma pensée avec une précision dont je me sentis soudain consterné. Cette terrible phrase, tous les visiteurs du musée Broggi-Mezzastris la prononceraient, dès qu'il s'ouvrirait. Cette question, tous se la poseraient. Elle ne comporterait qu'une réponse, la vraie, hélas! M. Broggi-Mezzastris n'avait pas acheté ses tableaux lui-même. Sa galerie n'était pas son œuvre. Son œuvre, c'était cet arrangement, disposé pour son usage, de ces meubles si hideusement vulgaires, si barbarement prétentieux. C'était ces étoffes abominables, ces atroces garnitures de cheminée. C'était ce luxe criard et de mauvais aloi, auquel mon innocent protecteur s'était tant complu. C'était là son Idéal, il faut le dire, à ce cher et digne ami, exquis par le cœur. Mais pour les choses de l'art, il avait reçu de la nature la négative... Oui. Je me souviens. Je contemplais son visage, rendu par la mort, maintenant que la bonté de son visage ne l'éclairait plus, il faut le dire encore, à une insignifiance trop dénonciatrice, elle aussi, de la cruelle vérité... J'eus l'intuition que, par une ironie affreuse, ce musée dont il avait voulu faire l'instrument de sa seconde vie, allait devenir celui de sa seconde mort. Tant qu'il avait habité le palais, il avait été très jaloux de ses trésors. Il n'y admettait que de rares amateurs, trop intéressés par les peintures pour s'occuper du reste. Maintenant tous allaient rentrer, tous. La voix publique allait parler... C'est dans cette pénible nuit, et agenouillé devant cette dépouille, auguste pour moi, que je fis à M. Broggi-Mezzastris le serment de lui éviter cette seconde mort... Il n'y avait qu'un moyen. C'était d'isoler la galerie, de ramasser tous les tableaux dans un étage et d'enfermer tous les meubles dans un autre, dont la clef ne me quitterait plus. Moi mort, mon successeur ne changerait certes rien à des dispositions dont il croirait qu'elles avaient été celles du fondateur... Le motif de ma conduite, vous le savez maintenant, monsieur le Comte. Je ne soupçonnais pas que ma piété pour la mémoire de M. Broggi me vaudrait un sanglant affront de son neveu. Quel affront!... Et de vous, de vous?... Mais c'est fini. Cette fois je n'ai plus rien à vous dire, monsieur, et c'est moi qui ne veux pas, entendez-vous, qui ne veux pas d'un entretien avec vous... Votre religion est éclairée. Vous agirez, je vous le répète, comme vous jugerez devoir agir...»

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