II
Le commencement fut mon arrivée à Milan, par une claire après-midi de la fin d'avril, un jeudi. Calculez. La soirée de musique avait eu lieu un lundi. Le temps de pleurer, d'écrire les vingt billets non envoyés, de régler les affaires urgentes, de boucler ma malle. Avouez que je n'avais pas traîné. J'attends votre question: «Pourquoi Milan?...» Pourquoi? C'est d'abord que j'aime cette ville à la passion, son immense plaine de rizières, creusée de canaux, la ligne bleuâtre des Alpes à l'horizon, ses larges avenues où s'étale l'opulence comblée d'une cité moderne, et, à côté, ses étroites rues à demi espagnoles sur lesquelles ouvrent d'anciens palais. J'aime ce parler un peu rude, avec ses u gutturaux. J'aime les grands traits de ces visages lombards où l'usure de la vieillesse se fait si noble, si sévère, la grâce de la jeunesse, si languissante, si douce. Et puis, quels trésors d'art, moins déflorés que ceux de Rome, de Florence et de Venise! Les touristes traversent Milan. Ils ne s'y arrêtent guère. Que d'heures j'ai passées, dans le premier voyage dont je vous parle, à contempler dans le musée de la Brera les fresques pâles du suave Luini; dans celui de l'Ambrosiana, la Vierge couronnée de Borgognone; au Poldi Pezzoli, le Sauveur de Solario, et les Boltraffio de la maison Borromée, et les Gaudenzio Ferrari de l'église de Saronno, et les Bernardino de' Conti, les Cesare da Sesto, les Marco d'Oggionno, les Giampietrino partout épars! Ces noms, Madame, ne vous disent pas grand'chose. Ils évoquent, pour moi, tant d'images et de si vivantes! Quel symbole! Que de sensations nous portons en nous, incommunicables, d'esprit à esprit et de cœur à cœur! Les maîtres de l'école Lombarde me représentent de si intimes sensations d'art, et j'ai l'air, en vous parlant, de réciter un catalogue de musée. Madame, reprenez la petite glace sur la petite table. Regardez-vous de nouveau. Vous saurez l'autre raison pour laquelle j'ai tant aimé, j'aime tant et la douce Milan et ses peintres. C'est qu'ils ont copié un type de visage qui vous ressemble. Leurs femmes ont toutes, comme vous, ce front un peu renflé sous des cheveux bruns à reflets roux, ces yeux fins aux paupières un peu lourdes, ce nez droit rattaché au front par une ligne assez large, votre bouche sinueuse, votre menton carré, frappé d'une fossette, et votre sourire dans les joues. Que de fois vous ai-je dit que vous étiez un Vinci? Vous preniez cela pour un compliment de vieux rapin. Je le voudrais et que votre beauté ne fût pas celle dont j'ai tant rêvé, depuis que je l'ai rencontrée sur les toiles et dans les fresques de ces peintres, élèves du divin Léonard. Tous ils n'ont jamais dessiné que la même tête. Cette tête adorable et la vôtre ont un air de famille, ce je ne sais quoi de mystérieux qui se retrouve chez tant de Milanaises sous la populaire mantille de dentelle noire, la mezzara, et sous le chapeau, également. Pourquoi, cherchant à interpréter ce mystère d'un certain regard et d'un certain sourire, ces disciples du Vinci ont-ils si souvent choisi comme thème l'Hérodiade, la cruelle et froide danseuse qui porte sur un plat le chef du Baptiste? Ont-ils signifié par là au contemplateur de leurs chefs-d'œuvre qu'il ait à se méfier de cette langueur, d'autant plus menteuse qu'elle semble plus inconsciente, plus voisine du charme végétal des fleurs? Ont-ils voulu proclamer que le mot de l'énigme qui sommeille autour de ces paupières et de ces joues est la perfidie et la mort? Ont-ils... Vaines et enfantines questions! Un peintre sait-il jamais tout ce qu'il met dans une toile? Le maître qui a peint en 1505 un certain portrait de femme, lequel est à Milan, lui aussi, et dont je vais vous parler, se doutait-il qu'exactement quatre cents ans plus tard, un de ses confrères barbares d'au delà des Alpes, amoureux de quelqu'un qui ne l'aime pas,--qui ne l'aimera jamais,--viendrait demander à ce profil la force de ne pas désespérer?
Je tourne moi-même à la charade, Madame, et le mystère n'est une grâce que chez les Hérodiades des musées lombards. Ce bavardage est pour vous dire ceci: parmi mes raisons de m'arrêter à Milan, la plus importante, dans mon désarroi intérieur, était de revoir, non pas une toile, mais un panneau autour duquel il y a une légende que je vous conterai. Le héros en est le maître lui-même, le sublime et incompréhensible Léonard. Vers cette année 1505 donc, ce grand homme avait cinquante-trois ans. Il n'était pas très heureux. Le protecteur de sa jeunesse et de son âge mûr, Ludovic Sforza, dit le More, duc de Lombardie de par la grâce du poison, mais bon connaisseur en tableaux et en statues, avait dû s'enfuir de Milan. Léonard, pour gagner sa vie, s'était engagé comme ingénieur au service d'un autre duc, celui de Valentinois, lequel s'y connaissait en œuvres d'art aussi bien que le premier et mieux encore en poisons. Ce second patron de Vinci s'appelait César Borgia. «Messer Lionardo se trouvait à Florence», dit un chroniqueur, que je vous traduis littéralement, «où il venait d'achever son célèbre carton sur la bataille d'Anghiari, en compétition avec Michel-Ange, lorsqu'il entreprit le portrait de très noble demoiselle Cassandra dei Rangoni, sœur de très noble dame Domitilla, la femme de Tito Vespasiano di Messer Nanni Strozzi, et c'est une des choses les plus extraordinaires qui soient sorties de son pinceau. La demoiselle Cassandra est représentée de profil, avec une résille de perles sur ses cheveux, si ressemblante que vous croiriez qu'elle va vous parler. Elle fut si ravie de son portrait qu'elle en conçut un amour singulier pour l'incomparable artiste, ne tenant compte qu'il avait plus de deux fois son âge, tant qu'elle l'aurait épousé s'il n'était parti pour la France où il mourut. Elle ne s'est jamais mariée, par amour de lui. Ce dont ses parents furent bien marris. Ils ont même prétendu que Messer Lionardo avait influencé Madonna Cassandra par un sortilège. Car il était très curieux de ces sortes de pratiques, et beaucoup ont raconté qu'il avait passé un pacte avec le démon, quand il était en Égypte. Cela expliquerait certaines opérations merveilleuses qu'il avait faites à la cour du More. Toutefois je ne considère pas ces accusations de magie véritables, ayant entendu de personnes dignes de créance qu'il est mort fort saintement auprès du roi très chrétien François de France.»
Vous m'excuserez, Madame, de continuer à vous conter mon histoire à la façon d'un catalogue. Ce petit extrait appartient au genre des notes que l'on imprime en petit texte, au-dessous du nom d'un tableau, quand on veut étonner les Snobs. Je n'ai pas trouvé de meilleur moyen pour vous dire comment ce portrait m'intéressait, dans ce voyage, d'un intérêt si particulier. Je ne suis pas Léonard, et vous êtes beaucoup plus jolie que Madonna Cassandra. Je n'ai pas le pinceau magique qui fut le vrai sortilège de «l'incomparable artiste». Ce portrait, tout de même, est la preuve vivante que la jeunesse n'est pas tout le secret de l'amour, qu'un cœur de femme peut se laisser prendre à des prestiges d'un ordre idéal. «J'ai, moi aussi, mon petit brin de laurier,» pensais-je, en m'acheminant, au lendemain de mon arrivée, vers le palais Varegnana où je savais qu'était cette miraculeuse image de Madonna Cassandra: «On cite mon nom. Les quatre toiles que j'ai au Luxembourg n'y font pas trop mauvaise figure. Pourquoi ne peindrais-je pas quelque jour un portrait d'elle, dont elle fût assez fière pour que...» Je vous ai averti, Madame, que je vous griffonnais ces pages avec le projet de vous égayer.
Ah! comme je voudrais que cet absurde discours, dont je vous rapporte humblement la folle fatuité, vous touchât un peu à cette place secrète et tendre de votre âme, où pousse la petite fleur mauve de la pitié. Le ciel du printemps italien développait un azur bien lumineux au-dessus de la tête grise où ce discours se prononçait. Le soleil parait d'une gloire l'adorable cité milanaise, les hautes et joyeuses maisons. Il mettait comme une auréole aux cheveux des jeunes filles qui trottaient d'un pas leste sur le pavé sonore, et souriaient du sourire vincien,--votre sourire--sans le savoir. Une brise où passait l'âpreté fraîche des glaciers des Alpes vivifiait la tiède atmosphère. Et je vous jure que l'artiste vieillissant--presque l'âge du Léonard du portrait,--qui se tenait ces propos chimériques n'avait ni ciel clair, ni soleil brûlant, ni brise réconfortante, dans sa déraisonnable et triste pensée!