‹ La dame qui a perdu son peintreChapitre 30 sur 47 · III

III

Durant le temps très court que mit l'automobile à revenir du champ de courses à la villa, le «neveu» et la «tante» n'échangèrent pas une parole. Elle paraissait ne pas même se rappeler que quelqu'un fût là, auprès d'elle. La douleur de l'affront subi l'hypnotisait dans une fixité d'hallucination. Elle regardait devant elle, avec des yeux qui s'absorbaient, qui s'abîmaient dans cette image, son amant retournant auprès de sa rivale, après lui avoir dit: «J'entends être libre, et si cela ne vous convient pas, quittons-nous.» Frédéric, lui, au contraire, étudiait, avec une attention douloureuse, ce visage où la passion mettait son égarement. Une évidence s'imposait à lui. Dans l'état d'exaltation où Charlotte de Russy se trouvait, tout était à craindre. Cet imprudent éclat n'était qu'un commencement. Ce soir, demain, la frénésie de la colère jalouse lui mettrait peut-être une arme à la main. Sinon, elle affronterait sa rivale, elle l'injurierait en public. A quelque excès qu'elle se laissât emporter, son honneur y sombrerait,--et pas seulement son honneur, sa sécurité. Édouard de Russy avait beau être le mari insouciant et aveugle qu'annonçait son voyage en Angleterre, dans un tel moment, le bruit de ce scandale pouvait lui arriver. Supporterait-il un ridicule affiché? Ne se vengerait-il pas, et comment? Toutes ces réflexions tourbillonnaient dans la tête du jeune homme, en même temps qu'un sentiment nouveau et très délicat pointait dans son cœur. Cette tragédie mondaine réveillait le don Quichotte qui dormait en lui. Avait-il réellement, parmi ses lointains aïeux quelqu'un de ces hidalgos comme ceux qu'évoque le théâtre de Calderon, un Luis Perez de Galice par exemple? Qu'est-il besoin d'ailleurs d'imaginer des causes mystérieuses à un élan de générosité qu'un frère aurait eu pour sa sœur, et n'y avait-il pas toujours eu, entre lui et Charlotte, un lien très analogue à celui de l'affection fraternelle? Il lui avait suffi d'entrevoir le rôle de sauveur pour qu'il l'adoptât aussitôt. La résolution d'arracher cette créature, si désarmée dans cet instant, à un péril certain était arrêtée chez lui avant même qu'ils ne fussent arrivés à la villa, et le moyen trouvé:

--«Je vais me mettre au lit,» dit-elle, quand ils furent dans le petit salon. Comme tout y parlait de repos et de bonheur: la vérandah ouverte sur la mer, les fleurs dans les vases, les gaies tentures, les meubles luxueusement rustiques!

--«Non, Charlotte,» répondit Moysset. «Tu vas sonner ta femme de chambre et lui commander de faire tes malles.»

--«Mes malles?» répéta la jeune femme stupéfiée.

--«Oui. Il est trois heures. A cinq nous prenons le rapide. Je t'emmène à Maligny.»

C'était le nom d'un petit château en Seine-et-Marne que le marquis de Fontenay avait cédé à sa sœur, quand celle-ci s'était mariée.

--«Tu télégraphieras à ton mari que l'air de la mer te fait du mal. Ton maître d'hôtel déménagera la villa. Dans dix jours, dans quinze, si tu t'ennuies à Maligny, tu voyageras. Mais je ne veux pas que tu restes à Dieppe, un jour de plus. Entends-tu. Je ne veux pas. De toi à moi, pas d'équivoques. Elles sont inutiles. Tu aimes Grécourt. Il ne t'aime pas. Il se moque de toi en public, et tu as tellement perdu la tête, que tu ne sais littéralement plus ce que tu fais. Encore deux scènes comme celle d'aujourd'hui, tu es déshonorée. Je ne le permettrai pas. Entends-tu?...»

Charlotte s'était laissé tomber sur un fauteuil. Elle se prit la tête dans les mains et elle éclata en sanglots. Les mots de Frédéric étaient si directs, si vrais, ils débridaient si brutalement la plaie dont saignait son cœur, qu'elle en criait de douleur. Elle n'essaya pas de nier. Elle n'avait pas la force. Elle était trop misérable.

--«C'est vrai,» dit-elle à travers ses larmes. «Je l'aime et il ne m'aime plus. Qu'est-ce que cela me fait qu'on parle de moi? Qu'est-ce que tu veux que cela me fasse?... Je souffre tant, mon bon Frédéric! Je souffre tant!... Oui. Emmène-moi. Emmène-moi... Que je ne voie plus cette femme!... Mais alors,» continua-t-elle en se levant, «je le laisse à elle? Moi ici, ma présence le retient encore. Moi partie, plus rien ne les gênera... Non. Je ne veux pas, je ne peux pas partir.»

--«Tu partiras,» dit Frédéric. «Ma pauvre enfant, ne comprends-tu pas que c'est le seul moyen de le ramener, s'il a encore quelque chose pour toi dans le cœur? En ce moment, ta passion avouée flatte trop la vanité de cet homme pour qu'il te plaigne. Tu pars. C'est, pour tout le monde, et pour lui le premier, la preuve que tu n'es pas sa chose autant qu'il le croit, le signe que tu te reprends. Une minute de courage, et tu es sauvée. Laisse-moi donner les ordres, si tu n'en as pas la force.»

Déjà il appuyait sur le timbre électrique, en demandant:

--«Combien de fois pour la femme de chambre?»

--«Deux fois,» répondit-elle, retombée sur le fauteuil. Dans son état de détresse nerveuse, comment eût-elle résisté à la suggestion émanée de son camarade d'enfance?

--«Préparez tout de suite les malles de Madame la comtesse, Marceline,» dit Frédéric à la femme de chambre. «Mme la comtesse prend le train de cinq heures. Mon domestique a défait ma malle?»

--«Oui, monsieur,» répondit la femme de chambre, aussi stupéfiée que sa maîtresse avait pu l'être tout à l'heure.

--«Dites-lui qu'il la refasse. Envoyez quelqu'un mettre tout de suite cette dépêche au télégraphe... Quelle est l'adresse d'Édouard?» continua-t-il en s'adressant à Charlotte, et il libella, le télégramme annonçant, comme il l'avait dit, que la jeune femme quittait Dieppe pour Maligny, parce que l'air de la mer l'éprouvait trop.

--«Est-ce bien comme cela?» ajouta-t-il, en tendant la feuille à la malheureuse, qui répondit: « Oui» d'un geste brisé. Marceline, dont l'étonnement grandissait encore, prit la dépêche. Elle regardait sa maîtresse, comme pour demander une explication que celle-ci ne lui donna point. Quand elle fut hors de la chambre, Frédéric vint à Charlotte, et lui dit en lui prenant la main:

--«Tu me remercieras un jour, car je te sauve tout simplement...»

--«Tu me tues,» répondit-elle en éclatant de nouveau en sanglots, «mais tu as raison. Si je peux le reprendre, c'est comme cela. Ah! Que c'est dur! Ne me quitte pas d'une minute, je t'en prie. Toi là, j'aurai encore de la force. Mais seule?...»

--«Je ne te quitterai pas,» dit Frédéric.

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