‹ La dame qui a perdu son peintreChapitre 36 sur 47 · IV

IV

Sur ces entrefaites, il se produisit un incident absolument inespéré. Un matin la femme de chambre entra chez Mme Fauvel, les yeux brillants, le visage bouleversé par une émotion joyeuse:

--«Madame, madame,» balbutiait-elle, dans son saisissement de cette nouvelle extraordinaire, «Daisy est retrouvée!»

--«Daisy est retrouvée?» fit Brigitte, tout en flattant de la main Fu-Fu, qui mordillait le ruban rose pâle passé aux poignets de la chemise de soie de sa maîtresse. Il ne soupçonnait guère la menace que le retour de l'ancienne favorite représentait pour sa volontaire et capricieuse petite personne.

--«Oui, madame. C'est toute une histoire. Madame sait qu'hier elle a dit à Joseph d'aller de grand matin porter un paquet de livres chez la sœur de madame, rue de Varenne. Il s'est mis en retard. Arrivé place des Invalides, il a vu à l'horloge de la gare qu'il n'avait plus trop le temps d'aller et de revenir. Alors il appelle un fiacre, et qu'est-ce qu'il voit sur le siège, entre les jambes du cocher? Une tête de chien qui lui fait dire:--«On croirait Daisy.»--Il va pour caresser la bête, elle le lèche! Il regarde davantage. Il se dit: «Mais c'est elle.» Il demande au cocher: «Comment l'avez-vous eue?»--«Je l'ai trouvée couchée sous une porte de hangar à Billancourt! un soir qu'il pleuvait en vrai déluge. Elle était maigre. Elle avait l'air de mourir de faim et de froid. Je l'ai ramassée et gardée. Mais si elle est à vous... C'est une gentille bête et bien douce... Seulement elle ne joue jamais...» Alors Joseph est allé chez la sœur de madame avec la voiture. Il est revenu avec. Il n'y a pas de doute. Madame, c'est Daisy. Elle a cette petite déchirure à son oreille que lui avait fait Tom. Madame se rappelle? Madame veut-elle qu'on la lui amène? Madame verra comme elle est changée, comme elle a souffert!»

--«Mais oui; amenez-la tout de suite, tout de suite,» s'écria Brigitte Fauvel. «Et prenez Fu-Fu. Mettez-le dans la lingerie qu'ils ne se disputent pas aussitôt...»

Quelques instants plus tard, la camériste rentrait, apportant dans ses bras la pauvre chose, souillée de boue, déjetée de misère, qu'était devenue la coquette, la fine, la souple Daisy, la jolie Blenheim, habituée à prélasser ses poils soyeux sur les coussins de l'automobile. La robe crottée, les yeux chassieux, les oreilles garnies de touffes en grumeaux, la bête de luxe se présentait avec la physionomie lamentable d'un chien d'aveugle. Elle s'était ignoblement salie à se tenir entre les sabots fangeux du cocher, à se vautrer dans la paille de l'écurie. Maintenant, stupéfiée du miracle qui la faisait soudain se retrouver dans le décor de son ancienne existence, elle regardait autour d'elle, comme hébétée de ce fantastique changement. Elle hésitait, ne sachant pas si elle rêvait ou non. Toutes les images de ces quatre derniers mois passaient sous son front bombé, que décorait toujours la tache fauve--signe de sa noble race. Où était-elle allée depuis que la voleuse l'avait ramassée sur le trottoir de l'avenue Montaigne? Pour qu'elle ne fût restée entre aucune des mains qui avaient dû la posséder, il fallait que ces mains eussent été brutales et méchantes. Avait-elle été vendue à des gens qui l'avaient livrée en pâture à des enfants tourmenteurs? L'avait-on confiée à des domestiques qui lui allongeaient des coups de pied, emprisonnée dans des chenils de marchands, où d'autres bêtes plus fortes la mordaient? Avait-elle erré à travers les rues, éperdue, attaquée au passage par de cruels caniches, cherchant sa vie à même les tas d'ordures, grelottant de froid par les nuits mauvaises, comme celle où le cocher charitable avait eu pitié d'elle? Quelles visions hantaient ses larges et profondes prunelles, au regard plus humain encore, tandis que sa douce maîtresse de jadis l'appelait par ce nom qu'elle n'avait plus jamais entendu: «Daisy! Daisy!» Et tout d'un coup, le flot des souvenirs de son existence heureuse lui envahissant le cerveau, l'exilée se précipita vers le lit avec des aboiements d'ivresse et des bonds de reconnaissance émue, et elle déchirait les draps de ses ongles trop longs, tachant la fine batiste, s'accrochant aux dentelles, griffant la soie fragile du couvre-pied, au désespoir de la femme de chambre, qui s'écriait:

--«Ah! non, madame! Non!... Que madame ne la laisse pas monter sur le lit. Elle va tout salir, tout gâter...»

--«Ça ne fait rien», disait Mme Fauvel, en souriant. «Pauvre petite Daisy! Oui, comme elle a souffert!... Faites donner cent francs au cocher... Vous reviendrez vite et on la lavera... J'espère qu'elle fera bon ménage avec Fu-Fu. Pauvre Daisy! Mais elle est vraiment trop sale... Tenez, prenez-la, et que Joseph la lave tout de suite...»

--«Eh bien!» disait-elle quelques heures plus tard à Pierre Vivien stupéfait, en lui montrant la chienne couchée sur le tapis du petit salon. «Vous la reconnaissez? C'est votre amie Daisy. On l'a retrouvée... Elle n'a pas pris bon caractère dans ses aventures. Elle n'a rien voulu manger. Et voyez, elle s'est mise dans ce coin de la fenêtre, cachée derrière les plis des rideaux. Elle m'avait fait fête au premier moment. Elle ne me regarde plus. Elle ne me répond plus. Tout cela depuis qu'elle a découvert l'existence de Fu-Fu... Et lui, au contraire, il est si gentil avec elle! Il ne demande qu'à jouer...»

Et comme s'il eût voulu fournir un commentaire indiscutable à ce témoignage de sa maîtresse, le Poméranien allongeait ses pattes à terre, et, posant son museau aigu sur elles, il jappa doucement d'abord, puis vivement, du côté de la boudeuse. Celle-ci, roulée en boule, son mufle caché à demi dans sa fourrure maintenant toute blanche, ouvrit un instant les yeux sans bouger, pour les refermer. Sur le tapis, à côté d'elle était un morceau de sucre que Mme Fauvel lui avait tendu et qu'elle n'avait pas pris. Celle-ci le ramassa et le tendit de nouveau à l'animal.

--«C'est extraordinaire,» dit-elle. «Fi! la vilaine jalouse! On ne te prend rien, pourtant, ma Daisy. Je te gâterai comme je te gâtais. Allons, mange ce sucre. Sois douce...»

Vaines flatteries de langage et de geste, auxquelles la bête continua d'opposer une attitude non pas d'hostilité, car sa queue remua lentement, mais d'indifférence systématique. Visiblement, tant que l'autre animal serait là, elle ne consentirait pas à communiquer avec leur commune maîtresse. Elle lui donnait à choisir entre elle et l'étranger.

--«Non,» reprit Mme Fauvel, répondant tout haut au reproche muet de ce refus et de cette immobilité. «Non. Je ne le renverrai pas. Tu entends. Je ne le renverrai pas...» Et, prenant dans ses bras le loup-loup, elle l'embrassa câlinement en l'emportant avec elle pour aller s'asseoir dans son fauteuil accoutumé, tandis que Vivien lui disait:

--«Je ne me pardonnerai jamais de vous avoir apporté cet affreux Fu-Fu.»

--«Et moi, je suis trop contente de l'avoir,» répondit la jeune femme. «Je déteste la jalousie. Il n'y a pas de sentiment qui me paraisse plus mesquin et plus bas,--surtout,» insista-t-elle, «surtout quand on ne vous prend rien.»

--«Vous appelez cela ne lui rien prendre?» dit Pierre en regardant, tour à tour, du côté de la petite Blenheim puis du petit Poméranien.

--«Mais quoi?» fit-elle.

--«Vous lui prenez la douceur de vous suffire,» osa-t-il répondre. «Ah! ne pas suffire à quelqu'un,» répéta-t-il, «je comprends comme c'est dur, allez, depuis que... moi non plus... je ne vous suffis plus...»

--«Et moi,» dit-elle en rougissant, «je ne vous comprends pas.» Elle avait dans les yeux pour lui répondre une si invincible obstination! Le pli creusé entre ses fins sourcils blonds exprimait un mécontentement si près d'être une colère! L'ami jaloux ne continua pas. Oh! Si! Elle l'avait compris, mais elle ne voulait pas plus le comprendre, qu'elle ne voulait comprendre les susceptibilités de la chienne revenue au gîte. Cette réplique et ce regard, c'était le double tour de clef donné au tiroir.

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