I
--«... Les avez-vous entendus, tous ces snobs?» commença Morand, en s'arrêtant sur le seuil de la porte pour allumer son cigare. «Ce sera peut-être amusant!... Voilà ce qu'ils disent quand on leur parle du grand soir.» Il répéta par trois fois: «Amusant! Amusant! Amusant!... Cela me rappelle une aventure qui m'est arrivée, quand j'avais dix-sept ans. Elle m'a donné, à moi, pour la vie, l'horreur et la terreur des révolutions... Voulez-vous que je vous la dise? Nous marcherons un peu. Cette avenue des Champs-Élysées est encore possible, sur le trottoir...» Nous étions à la hauteur de la rue Bassano. Puis, sans attendre ma réponse: «Où étiez-vous pendant la Commune, vous?»
--«A Sainte-Barbe», dis-je, «d'où je suivais la classe de philosophie de Louis-le-Grand.»
--«Alors nous étions tout voisins», reprit-il. «C'est drôle. J'étais en philosophie aussi, moi. Je suivais la classe de Napoléon et j'étais à l'institution Vanaboste, rue de la Vieille-Estrapade, de l'autre côté du Panthéon. Je ne sais pas ce que vous pensiez dans votre collège, mais dans ma pension à moi, notre état d'esprit était celui des convives de ce soir. Nous trouvions tout ça très amusant, nous aussi. Nous étions seize élèves, au lieu de cent. Nos maîtres d'étude se réduisaient au père Theuriot, un vétéran du pionicat, qui dormait la moitié du jour sur des romans empruntés à un cabinet de lecture situé rue Soufflot, disparu, comme la pension. Le père Theuriot était surnommé «La Pipe», à cause d'une de ses formules favorites: «Je vous parie une pipe de tabac que...» Nos répétiteurs n'étaient plus qu'au nombre de deux, un pour les sciences, un pour les lettres. Celui-ci s'appelait Paumelle. Il était à l'École normale. Les trois quarts du temps, l'heure de sa conférence se passait à nous lire des auteurs modernes, avec une insouciance égale à la nôtre. Encore aujourd'hui, tant d'inconscience reste pour moi une énigme. La déclaration de guerre, Sedan, le siège, ces terribles épreuves s'étaient succédé coup sur coup. Elles ne nous étaient pas vraies, je ne trouve pas d'autre mot, pas plus qu'aux caillettes de tout à l'heure l'effrayante montée d'un prolétariat sans pitié. Paumelle préparait son agrégation, comme nous notre baccalauréat, comme le père Theuriot lisait les œuvres d'Alexandre Dumas, aussi paisiblement que si la grande voix des canons des forts ne nous avait pas avertis tout le long du jour que nous étions en état de guerre, et quelle guerre!
--«Messieurs,» nous dit-il pourtant un matin, vers les premiers jours de mai, «je prends congé de vous pour quelque temps. J'ai de mauvaises nouvelles de la santé de mon père. Je pars pour la Bourgogne ce soir.» Il achevait sa conférence sur cet adieu. Comme je lui demandais, sur le seuil de l'étude, si je ne pourrais pas le revoir dans la journée pour quelques indications de lectures. «Mais sortez avec moi, Morand, j'ai une course à faire. Vous m'accompagnerez et nous causerons.» Je nous vois encore, cet aimable professeur et moi passant la porte de la pension. Il n'y avait plus besoin de permission pour aller et venir. Oui, je nous vois nous dirigeant vers le Luxembourg et le traversant. Je nous vois gagnant la rue des Saints-Pères. Nous obliquons à droite, par la rue Saint-Dominique alors intacte et nous nous arrêtons devant le ministère de la guerre.
--«Me voici arrivé», dit Paumelle. «Je vais demander un passeport à mon ancien cacique[6]. Il est chef du cabinet du ministre de la guerre. Est-ce drôle, hein?... Vous n'avez pas envie de voir ce qui se passe dans cette boîte? Ce sera peut-être amusant...» Amusant! Lui aussi, vous voyez!... «Montez donc.»
[6] Nom du chef de section dans l'argot de la rue d'Ulm.
«J'acceptai. Les moindres détails de cette visite me seraient restés présents, même si je n'avais pas fait dans l'escalier une rencontre qui eut de si tragiques conséquences. Je suis entré dans ce ministère cette seule fois. Deux fédérés à mine farouche montaient la garde devant les guérites qui flanquaient la porte. Ils avaient plus de quarante ans. Leur barbe en broussaille grisonnait. Leur face était plaquée de rouge, et leurs yeux luisaient d'un mauvais regard. Et quelles capotes, déchirées et loqueteuses! Quels képis déformés, délacés, cassés! En revanche, les officiers pullulaient sur les marches de l'escalier, tous plus pimpants les uns que les autres, avec des femmes qui riaient haut, peintes, teintes, quelques-unes portant des uniformes de vivandières d'opéracomique. Ce monde fumait, caquetait, flirtait, réalisant à merveille la phrase prêtée à Danton: «J'ai bien ribaudé, bien caressé les filles...» et le reste. Je me sentais terriblement intimidé, moi, pauvre petit garçon bourgeois, dans cet étrange pandémonium, et plus encore quand un de ces officiers de cirque m'interpella par mon nom:
--«Morand?... Oh! ça, par exemple! Tu ne me reconnais pas?»
--«Courlet?...» m'écriai-je. «Est-ce possible?»
--«Hé bien! oui, c'est moi... Mais toi, qu'est-ce que tu fiches à Paris?»
--«Je suis toujours chez Vanaboste, où je prépare mon bachot.»
--«Ton bachot?...» fit Courlet en s'esclaffant. «En temps de révolution!... Regarde-moi. A vingt ans, je suis déjà colonel... Est-ce farce? Mais dis: Est-ce farce?»
«Le jeune homme avec qui j'échangeais ces propos portait, en effet, un uniforme orné de cinq galons d'or au col et aux manches. Son képi les avait aussi. Des aiguillettes d'or brillaient sur sa poitrine, le tout flambant neuf et d'une largeur fort au-dessus de l'ordinaire. Se trouvant encore trop peu chamarré, il s'était fait coudre sur les bras, depuis les poignets jusqu'à l'emmanchure, de petits boutons de métal doré. Il avait des bandes d'or à sa culotte et des éperons dorés sur des bottes reluisantes comme un métal. Avec cela une large face rosée, qu'encadrait un floconnement blond d'une barbe déjà fournie, de petits yeux bleus malicieux, et un air de grand gosse. Le soleil entrant par la fenêtre le faisait étinceler comme la devanture d'une boutique d'orfèvrerie.
--«Oui,» répétait-il. «Est-ce farce?... Quand je pense que j'étais encore à potasser à côté de toi chez le Vanaboste, il y a un an et demi!... En ai-je eu une fière idée de me sauver par-dessus les murs pour aller rejoindre Margot? Tu te rappelles, quand elle me rendait jaloux et que je ne pouvais plus travailler? Tu me faisais mes thèmes et mes versions pour m'empêcher d'être collé le dimanche. Toi, mon petit, tu es un bon zigue. Il faudra que je te paie ça.--Veux-tu entrer dans la diplomatie? Tu es fin, distingué. Demain on te nomme secrétaire d'ambassade.»
--«Laisse-moi le temps de consulter ma famille,» répondis-je en riant à mon tour.
--«Tu te défies et tu te défiles,» dit Courlet non moins jovial. «Tu n'as peut-être pas tort. Mais que ça dure ou non, je m'en serai offert une, de bombe!... J'en ai eu une chance que le père Theuriot m'ait pincé comme je rentrais le matin et sautais du mur dans le préau. Il est toujours là, ce coquin de La Pipe?»
«En dépit de sa belle humeur, une mauvaise flamme de rancune avait passé dans ses prunelles claires. Entre Theuriot et le vieux pion, ç'avait été une longue lutte à coups de pensums et de retenues d'un côté, d'insolences de l'autre, jusqu'à l'expulsion, laquelle avait eu pour conséquence de jeter Courlet en plein quartier Latin de la fin de l'Empire. Il n'avait plus ni père ni mère. Son tuteur, découragé, l'avait laissé libre de préparer ses examens à sa guise. C'était le sixième établissement qui se séparait de son difficile pupille. Le jeune homme, abandonné à lui-même, avait fait de la politique et de la plus active. Le quatre septembre l'avait trouvé en prison, et le trente et un octobre l'y avait remis. Le dix-huit mars l'en avait tiré de nouveau. J'avais devant moi le résultat de ces diverses escapades.
--«C'est égal,» conclut-il, après m'avoir mis au courant en quelques mots, «je garde une dent au Theuriot... Il faudra que je descende rue de la Vieille-Estrapade, un de ces jours, et que je lui donne un trac, mais là, un de ces tracs!... Sois tranquille. Il en sera quitte pour la peur... Quand je dis que je lui garde une dent, histoire de parler... J'en tiens toujours pour le mandarin... Tu te rappelles?...»
«C'était une allusion à un sobriquet qu'il se donnait volontiers à lui-même, quand il était mon voisin d'étude, par un déplorable jeu de mots. De l'expression Je m'en f..., qui lui était familière, il avait fait, à cause de la désinence ou, le nom d'un Chinois: Je-Man-F..., et de ce Chinois un mandarin. Il ne se vantait pas. Il fallait qu'il en eût une santé,--comme il disait encore--pour garder cette gouaillerie et cette goguenardise dans la plus criminelle et la plus périlleuse des situations. Vous étonnerai-je si je vous avoue que sa verve me médusa, au lieu de m'indigner? Je lui enviais un peu et cette hardie philosophie et ses galons tandis que je rentrais, une heure plus tard, dans ma boîte à bachot, ayant pris congé de lui et de Paumelle. Il m'avait à ce point suggestionné que ma première action fut de raconter cette rencontre au père Theuriot. Je devançais ainsi la farce annoncée par mon camarade. Je savais si bien que l'innocent «La Pipe» ferait une maladie de terreur à la seule idée que la vengeance de son ancien justiciable était suspendue sur lui!...