IV
«J'avais bien un peu de remords de laisser M. Theuriot dans une situation si précaire. Les fédérés auxquels mon camarade avait confié sa garde n'avaient pas l'air de jouer une comédie, eux, ni de prendre à la blague la révolution où ils risquaient leur peau. Je vous l'ai déjà confessé, la verve endiablée de mon ancien copain m'hypnotisait, et il ne s'agissait que d'aller à deux pas. Là, dans une vieille maison à l'aspect minable de cette vieille rue au joli nom,--elle le mérite si peu!--habitait la jeune femme pour laquelle Courlet s'était fait chasser de la pension. C'était à cause d'elle encore, afin de ne pas quitter Paris, qu'il était entré dans la Commune. Le logement de Margot se composait de quatre chambres, tenues avec une propreté bourgeoise: aux murs, des gravures encadrées qui avaient servi de primes à des journaux illustrés, des meubles achetés à tempérament, des photographies sur la cheminée, celles de la dame du lieu et de ses parents et parentes, enfin le gîte classique de la grue du quartier Latin qui a été ouvrière, mais qui rêve de devenir bourgeoise. Imaginez là dedans une créature de trente ans environ, encore jolie, quoique fanée, et qui ne pratiquait pas, elle non plus, la philosophie du mandarinat. Je comprends si bien la chose à distance: elle jouait avec Courlet à l'amour dévoué et au désintéressement. Le sauver maintenant, c'était le mariage certain, d'autant plus qu'après sa folle équipée de la Commune, il en aurait pour des années à reprendre pied dans son vrai milieu social. Mais il fallait le sauver. On était à l'heure décisive. La fille s'en rendait compte. Elle avait, dans son inquiétude, oublié de friser ses cheveux jaunes dont les mèches, amaigries déjà, étaient mal retenues par le peigne. La taille lourde et prise dans une matinée en jaconas, les pieds chaussés de larges pantoufles éculées, elle n'avait plus rien de commun avec la personne huppée, nippée, sanglée, harnachée, à qui j'avais été présenté, dans un restaurant du Quartier, un an et demi auparavant. Elle me reconnut, et ma présence chez elle lui apparut comme un gage de salut:
--«Ah! monsieur Morand,» dit-elle, «vous me le ramenez. N'est-ce pas qu'il faut qu'il se cache dès à présent? Tout est perdu... Je te jure que tout est perdu, mon ami... Ah! je ne vis plus. Tous ces coups de canon me font trop battre le cœur... Maintenant, n'est-ce pas, monsieur Morand, il faut qu'il se cache maintenant! Ce soir, il sera trop tard...»
--«Donne-nous toujours un verre de fine champagne, Margot,» répondit Courlet, «afin de nous soutenir. Je ne t'ai pas amené Morand pour que tu l'embêtes de gyries, mais pour qu'il sache où me trouver la semaine prochaine...»
--«La semaine prochaine?» dit la fille. «Est-ce qu'il y en aura une pour toi, si tu continues?...»
--«Il y en aura une,» reprit-il, «et Morand viendra tailler des bavettes avec moi ici. Pendant un temps je ne pourrai pas sortir. Et encore!... Regarde, Morand. J'ai ma malle déjà, et tout un déguisement. Je mets bas ce fourbi.» Il montrait son uniforme. «J'ai une cachette, mais là, étonnante. Je te dirai laquelle. Je me rase la barbe. Je me teins les cheveux. J'ai la fiole. Quant au petit Thiers et à ses mouchards, je suis leur mandarin, et combien!... Tu vois que nous avons des provisions. J'ai eu cette eau-de-vie à la Guerre, qui l'avait de la cave des Tuileries. Ainsi...--Et toi, Margot, embrasse ton homme. Il était venu te dire qu'il dîne ici ce soir et qu'il lâche la barricade... C'est décidé. On est dans le lac. Pas la peine de s'entêter pour se noyer. Je me suis assez bien battu pour qu'on ne dise pas que je suis un lâche...»
--«Alors, tu restes?...» implora-t-elle.
--«Un petit quart d'heure et je reviens,» répondit-il, sans plus bouffonner cette fois. «J'ai un dernier ordre à donner. N'est-ce pas, Morand?... Il s'agit d'un vieux gâteux à qui je viens d'en faire une bien bonne. Je te conterai ça... Allons, Margot, un bécot et à se revoir...»
«Nous voilà dévalant le long de l'escalier, et nous acheminant derechef vers la barricade, et lui, derechef goguenardant:
--«Elle est gentille, ma grosse Margot, pas? Ce que c'est que l'existence tout de même! Si je n'étais pas rentré chez le Vanaboste à dix heures, un soir qu'il y avait permission de minuit, et si le concierge ne me l'avait pas rappelé, en me disant: «Si tôt que ça, monsieur Courlet?» je ne me serais pas trouvé sur le trottoir, n'ayant rien à faire. Je ne serais pas entré dans ce petit café de la rue Cujas où Margot servait. Nous ne nous serions sans doute jamais rencontrés. Je n'en serais pas devenu amoureux comme une bête, et le reste... Est-ce loufoque, hein, voyons?... Et dire que tous les gars qui sont dans la Commune y sont pour des raisons aussi abracadabrantes, et ceux qui sont de l'autre côté, c'est kif kif, d'ailleurs... Ah! que c'est farce, tout ça, mais que c'est farce!... Tiens?... Qu'y a-t-il? Un feu de peloton?...»
«Une décharge de fusils venait d'éclater dans une cour, à quelques pas de nous. Sa brusquerie était d'autant plus sinistre que le tumulte encore distant de la bataille faisait paraître silencieux ce versant de la montagne Sainte-Geneviève où nous nous trouvions. C'était le moment où les troupes régulières débouchaient du Luxembourg et attaquaient le bas de la rue Soufflot. Ce mouvement avait déterminé la retraite, par delà le Panthéon, de quelques-uns des chefs de la résistance, et leur présence le drame que le feu de peloton nous annonçait. Nous allions en apprendre le tragique détail.
--«Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il donc?» répétait Courlet à deux soldats qui sortaient, le canon encore fumant, de la cour d'où s'était échappé le terrible bruit.
--«Oh! pas grand'chose!» dit un des fédérés, «un bonhomme qui a essayé de sauter par la fenêtre du poste. Le général X... arrivait. Comme l'autre faisait de la rouspétance, le général a dit: Au mur, pour l'exemple... Il en a sa claque, le pèlerin. Il n'y pipera plus...»