VII
Je vous ai annoncé, Madame, une histoire destinée à vous faire rire, et jusqu'ici vous vous serez demandé: «Que voit-il de comique là-dedans? la débaptisation d'un tableau douteux,--celui du comte Varegnana,--ou les sentimentalismes par hasard bien placés d'un jeune pédant? Les tendres délicatesses d'une fiancée, ou les brutalités d'un commerçant enrichi, les rudesses d'un Américain du même type, ou les hypocrisies d'une veuve?...» Mais que direz-vous de ce spectacle: ladite veuve esquissant un geste solennel, le _patito_ allumant une nouvelle cigarette pour mieux nous observer à travers un masque de fumée, M. Ralph Kennedy assurant sur son nez carré des besicles à la Chardin,--comme il sied à un amateur artiste,--George Courmansel ouvrant ses yeux, ses narines, sa bouche, avec l'attitude d'un saint François de fresque en train de recevoir les stigmates,--et moi, dans ce groupe, regardant le panneau, et retenant avec peine un cri,--celui d'un étonnement dont, encore aujourd'hui, je ne suis pas tout à fait remis? Dans ce portrait de femme, attribué par l'élève de Morelli à l'_Amico_ mystérieux d'Andrea Solario, à ce Cristoforo ignoré jusqu'alors et désormais illustre, je venais de reconnaître--ou de croire reconnaître--une peinture exécutée voici vingt-cinq ans. Et par qui?... Mais par votre serviteur lui-même, Madame, par M. Léon Monfrey en personne, alors que, simple rapin, ayant manqué son prix de Rome--il vous l'a raconté déjà--il séjournait, petitement, mais librement, à ses frais, dans la ville des Césars, des Papes et de Raphaël!... Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une de ces ressemblances qui tiennent de l'hallucination?... Ce portrait, immobile dans son cadre antique, montrait bien ces tons dorés de la chair, ces nuances éteintes des étoffes que peut seule donner la patine de l'âge. Il était comme usé, comme râpé. Un craquelage de vieille faïence vous avertissait de ne pas toucher cet objet fragile, de ne pas endommager cette épave arrachée à la destruction des temps. Ce panneau était criblé de petits trous qui dénonçaient l'acharnement séculaire des vers à dévorer cette lamelle de bois, comme d'autres vers avaient sans doute dévoré le chêne ou le sapin du cercueil dans lequel on avait couché la morte dont c'était l'image. Les lettres de la signature s'étaient effritées en partie... Oui, tous ces détails, merveilleusement machinés, me juraient que je me trompais... Et pourtant, non, je ne me trompais pas. C'était bien là le portrait de la petite Ginevra Ferrari, la pauvre fille qui me servait de modèle, voici un quart de siècle. Ce panneau, moins vermiculé alors, mais déjà d'un bois très vénérable, c'était bien celui que l'antiquaire de la via Condotti m'avait apporté un matin. J'avais eu besoin de quatre cents francs. Mes camarades m'avaient dit que ce personnage, qui répondait au nom d'Ignazio Sanfré, procurait volontiers de l'argent aux artistes pauvres. Le père Sanfré m'avait accueilli par ces mots: «Jeune homme, vous avez du talent. Je le sais. Voulez-vous me faire un bon tableau du quinzième? Vous aurez vos quatre cents francs».--«Pourquoi pas?» avais-je répondu. Je vous accorde, Madame, qu'il eût été plus scrupuleux de refuser. Car enfin--et j'en avais la preuve devant moi--un antiquaire ne vous commande pas un tableau faux pour le garder dans sa boutique. Il se propose de le vendre. A cette époque, je ne raisonnais pas tant. Toute ma morale, à moi, c'était mon art. Je m'étais dit: «Ça va m'amuser d'exécuter un beau pastiche.» Et, me souvenant de la tête du palais Varegnana, j'avais essayé de fabriquer mon faux dans la manière de Léonard et de ses élèves. Par gaminerie, ma besogne achevée, j'avais, en lettres majuscules, signé le panneau ainsi:
P. X. T. F. RIUS. M. PARISIENSIS.
_Pinxit Falsarius M... Parisiensis._ Cette inscription latine signifiait: _Monfrey, Parisien et faussaire a peint ce portrait_. Le père Sanfré n'avait pas pipé devant cette signature: «Hé! Hé!» avait-il dit simplement, «voilà un métier tout trouvé pour vous, jeune homme. Quand j'aurai travaillé cette bonne femme à ma façon, vous-même vous ne la reconnaîtrez pas...» Il avait tenu parole. C'était vrai que je n'osais pas reconnaître, dans ce chef-d'œuvre de truquage, mon «beau pastiche» d'autrefois. Ce n'était plus un pastiche, c'était un magistral morceau à tromper le regard le plus exercé,--mais pas le mien. Je m'étais amusé à copier à la loupe un signe que Ginevra avait au coin de la bouche. Le signe y était. J'avais, dans le liseré d'or et d'argent qui bordait l'étoffe du corsage, dessiné un entrelacs qui faisait monogramme. J'y avais mis son petit nom: _Ginevra Ferrari_. Je pus lire presque toutes les lettres. De la signature, que la main savante d'Ignazio avait particulièrement maquillée, il restait un X, un R, la syllabe US, le M, un I, et la terminaison ENSIS. C'était de quoi achever de lever tous mes doutes, s'il m'en était resté. Ces débris s'encastraient avec une exactitude absolue dans mon inscription primitive. Donc!... Mon saisissement à retrouver cette trace des folies de ma jeunesse,--c'était pour Ginevra les quatre cents francs, vous le devinez,--mon hésitation à en croire mes propres yeux, la minutie de mon examen m'avaient, pour un instant, fait oublier et le lieu où j'étais et dans quelle compagnie. Par bonheur, l'intensité de mon attention m'avait empêché de jeter l'exclamation instinctive qu'aurait dû provoquer cette fabuleuse reconnaissance. J'étais tombé dans un véritable hypnotisme. La voix de George Courmansel m'en réveilla. Il prenait mon attitude pour celle d'une admiration rendue muette par son propre excès:
--«Ah!» disait-il, «je le savais bien, cher Maître, que vous auriez le coup de foudre devant cette merveille, et il n'y a pas de doute sur l'auteur. Voyez... X. R. US. c'est XOFORUS, et le reste, M avec la terminaison c'est MEDIOLANENSIS. On peut distinguer au-dessous la date: 1507.»--Je remarquai en effet des chiffres arabes qui avaient dû être ajoutés par Sanfré.--«Et savez-vous ce qu'elle prouve, cette signature? C'est que le portrait a été peint en France, très probablement. _L'Amico_ d'Andrea Solario a fait comme Solario lui-même, qui signait _Milanais_ quand il était loin d'Italie, et _da Solario_ quand il y revenait... Et puis, j'ai une autre preuve. J'ai déchiffré le monogramme. C'est _Genovefa_ qu'il y avait là, c'est-à-dire Geneviève. Vous n'ignorez pas la dévotion que l'on avait pour cette sainte à Paris, et sur la colline qui porte son nom? Il ne reste plus qu'à chercher parmi les femmes de l'entourage de Charles d'Amboise s'il y en avait une qui s'appelât Geneviève... Or, il y en a une!... J'ai un texte de Brantôme. Et qui nous empêcherait de supposer que ce portrait a été apporté en Italie tout simplement par un seigneur de la cour de France, dont Madame Geneviève était la dame? Guerroyant ici, il n'a pas voulu se séparer de ce souvenir... Que cette femme ait été une Française, en tout cas, la physionomie ne fait pas doute... C'est notre avis, cher Maître?...»
--«C'était l'opinion de Pappalardo, qui appelait toujours ce portrait sa Parisienne, _la mia Parigina_, vous vous souvenez, Berto?» dit alors la marquise.
--«Je crois l'entendre...» répondit le complice, interpellé ainsi, et il ajouta un _Caro conte!_ si naturellement soupiré, si plein d'affectueuse componction que je ne suis pas sûr, encore aujourd'hui, qu'il mentît. Et pourtant!... Quant au citoyen de la libre Amérique, il avait tiré de sa poche une forte loupe, et tandis que Courmansel parlait, il vérifiait le détail de la signature et du monogramme, la tête penchée sur le panneau de telle manière qu'il nous en dérobait la vue, sans s'excuser. Cependant, les propos de «l'éminent critique d'art» avaient commencé de me donner une foudroyante envie de rire que l'impudente fourberie de Mme Ariosti et la badauderie consciencieuse du dilettante de Denver (Colorado)--c'était sa ville--faillirent transporter jusqu'au spasme. Mais à la seconde où la convulsion de cet irrésistible fou-rire allait me saisir, la scène de famille à laquelle j'avais assisté l'avant-veille surgit tout à coup devant moi... La douce Christiane Boudron et son terrible père étaient là. Je les apercevais, apprenant la vérité... Je ne réfléchis pas. Je ne me demandai pas si j'agissais bien ou mal. Aussi distinctement que je voyais le masque rasé de Kennedy se promener sur le profil du pauvre modèle romain, de l'humble Ginevra Ferrari transformée en une belle pécheresse de la cour des Valois, je la vis, cette scène: M. Boudron apprenant la bourde colossale de son futur gendre, celui-ci obligé de confesser son déshonneur professionnel aux critiques d'art des deux mondes, et le chagrin de la jeune fille, son humiliation, la rupture du mariage. Comment le couturier collectionneur perdrait-il une occasion pareille de clore une aventure qui déjà lui déplaisait tant, même alors qu'il acceptait comme un dogme la compétence technique de Courmansel? Et je répondis à ce dernier,--ce remue-ménage de mes pensées n'avait certes pas duré deux minutes:
--«En effet, c'est un excellent portrait, et une physionomie bien française...»
Ces mots ne furent pas plutôt tombés de mes lèvres qu'une petite voix intérieure me dit:
--«Malheureux! Comment vas-tu faire maintenant pour te tirer de là, honnêtement?»