IX
Dehors, l’aube blanchit. Dans la lucarne carrée de l’étroite cellule, les premières lueurs d’un jour indécis flottent et se glissent à travers les barreaux de fer. Le froid filtre par les crevasses, par les fentes des moellons mal assemblés; l’air, empuanti, sent la pourriture et donne la nausée. Du plafond suinte une humidité abondante qui inonde le sol d’une boue visqueuse.
Où donc Tornten est-il?
Il se le demande, car il éprouve et vit ce spectacle; ses yeux reflètent, son esprit embrasse le triste spectacle de misère et d’horreur sans qu’il ait lui-même l’impression de froid et d’humidité, sans que l’odeur de charogne pénètre ses sens.
Ce n’est pas lui qui est dans le cachot lugubre, assis sur le tabouret devant la misérable fenêtre ou étendu sur le lit de camp, où repose pourtant un corps.
A-t-il la faculté de planer au-dessus de toutes ces laideurs ou bien les contemple-t-il simplement par une ouverture du réduit? Mais non, il peut s’y déplacer, s’approcher de l’étroite lucarne et regarder en bas, dans la cour de la forteresse. Rien ne l’empêche de se pencher sur l’hôte silencieux du lit de camp, où il reconnaît Grotthauser qui dort là d’un sommeil agité, peuplé de cauchemars et de visions d’horreur. Dans ce moment même, en effet, il a de grands gestes de bras comme pour repousser une apparition terrifiante.
Il s’éveille.
--Jacob! a crié Tornten.
Le dormeur s’est redressé, s’est assis sur le bord de sa couchette, a caché sa tête dans ses mains, mais n’a pas paru l’entendre.
--Jacob! a répété Tornten, en essayant d’enfler la voix.
Mais elle retentit si sombre et si creuse que lui-même en est saisi d’angoisse.
De son côté, Grotthauser n’a pas un mouvement vers son ami; rien n’indique qu’il ait perçu son appel. Thor pose la main sur l’épaule du prisonnier et le secoue, mais il ne s’éveille pas de sa rêverie et n’a pas l’air d’avoir senti le contact; il soupire profondément et persiste dans son indifférence.
...Et Thor de Tornten découvre ainsi qu’il n’est lui-même qu’une Idée.
· · ·
Le jour naissant, d’un gris de plomb, monte à travers les barreaux de la cellule et Thor distingue de plus en plus nettement Jacob Grotthauser et son ambiance.
Derrière l’huis se fait entendre un bruit de voix et de pas. Une clef grince dans la serrure et la porte s’ouvre. Dehors, dans un couloir qui flaire le salpêtre et la vermine, des soldats s’alignent à la lueur d’une lanterne.
Un officier entre, suivi de deux gardiens. Il s’adresse à l’homme taciturne, toujours assis sur le rebord du lit de camp:
--Jacob Grotthauser, prononce-t-il.
Celui-ci se redresse en s’écriant:
--Est-ce donc déjà l’heure?
--Elle est proche... Ne me rendez pas ma tâche difficile.
Parmi les soldats, devant l’entrée du cachot, apparaît un civil qui pénètre dans la cellule. C’est le prêtre qui va assister le condamné dans son dernier voyage. Il place son bras sous celui de Grotthauser et entraîne doucement le petit homme barbu au dehors.
Thor de Tornten veut crier, car il sait maintenant ce qui va se passer, mais il sent que sa voix ne rend aucun son. Il suit, par les couloirs étroits et moisis, les soldats qui escortent et encadrent Grotthauser; il entend les paroles consolatrices du pasteur; lui-même voudrait parler à son ami, la douleur l’étreint; mais ses efforts restent vains, il flotte comme une Idée derrière le cliquetis des armes et assiste, impondérable et impuissant, à toute la cruauté du spectacle.
Ils arrivent dans la cour qui semble plus sombre encore en ce moment même où toute la lumière du matin l’emplit. Entre les pavés pousse une herbe d’automne d’un vert grisâtre; gris sont les murs, gris est le ciel qui éclaire cette minute, gris semblent à Thor de Tornten les visages des nommes casqués, et gris encore les traits du condamné et du pasteur qui l’assiste.
L’officier lit la sentence. Thor l’entend mot pour mot, mais les mots n’ont pas de sens pour lui; quelques-uns, seulement, isolés, accrochent son esprit et sa mémoire.
...Haute trahison... Participation à la révolte... Conseil de guerre... Cour martiale... Mort!...
Mort! ce dernier mot l’a frappé comme un coup de massue.
Atterré, il s’élance vers Jacob Grotthauser qui n’a pas entendu la voix monotone du greffier, mais il constate à ce moment qu’il n’est visible pour personne, ni pour le condamné, ni pour ses bourreaux, et, cependant, lui-même il perçoit les exhortations du pasteur et la réponse de Grotthauser:
--C’est bon, mon révérend, je crois à tout ce qui, dans ce monde, est, a été ou sera bon et grand; et nul ne l’a été plus que Jésus-Christ, soit comme fils de Dieu, soit comme fils de l’homme.
Ensuite il s’écarte et parlemente avec l’officier:
--Non, je ne veux pas de bandeau!
--A votre aise!
Jacob Grotthauser marche seul jusqu’au mur où il va recevoir la mort. Personne ne le conduit, seul Thor est à son côté. Mais il sait qu’il flotte invisible autour de l’ami d’enfance.
Le condamné se redresse devant le peloton. Il semble à Tornten que lui-même ait passé son bras autour de la taille de Grotthauser. Les larmes sont à ses yeux, des sanglots le secouent, mais aucun des hommes qui sont en face, alignés, ne voit ses pleurs.
--Jacob, je suis près de toi, dit-il de tout son cœur.
Mais celui qui va mourir ne l’entend pas.
Les soldats manœuvrent leurs armes qui vibrent en un cliquetis sec; les bouches sombres des canons ouvrent, en face du condamné, leurs trous noirs. Thor les voit comme lui; un silence inhumain règne alentour:
--Feu!
Dans la détonation des fusils, dans l’éclair qui lance la mort, Thor de Tornten hurle de douleur, comme une bête blessée.
· · ·
Thor est seul auprès du mort. Un silence profond pèse sur lui. Les hommes ont quitté le lieu du supplice.
La dépouille de Jacob Grotthauser gît le long du mur, à l’endroit même où le condamné s’est affaissé. Tornten croit avoir été, lui aussi, atteint par les coups de feu.
Une atroce sensation de brûlure lui a traversé le crâne, comme si une balle l’y avait frappé. Il lui semble, maintenant, qu’un feu d’enfer flambe dans sa tête et sa douleur croît, d’instant en instant, jusqu’à devenir d’une violence inouïe. Il pense être accroupi devant le corps de son ami, mais encore une fois il sent qu’il flotte autour de lui.
Il le voit de la sorte, allongé dans l’immobilité d’une dernière convulsion, comme grandi par la mort. Les trous béants des blessures lui apparaissent comme des bestioles hideuses, sanglantes, au visage, à la poitrine, au ventre. La bouche est restée entr’ouverte et, dans la fente des lèvres barbues, brille l’émail des dents. Au bout des bras, qu’a déjà envahis la rigidité de la mort, les poings se sont crispés et Thor croit lire une malédiction dans les yeux ouverts, inhumains et troubles de son ami mort.
Il se penche et l’embrasse au front. Mais, horreur! à ce contact, il lui semble que la tête a remué. Il recule et regarde les traits du cadavre qui, subitement ont repris l’animation de la vie.
Ne se trompe-t-il pas?
Les yeux du mort ont maintenant retrouvé leur ancienne expression. Jacob Grotthauser lui rit, de son sourire cordial et familier, il parle même:
--Es-tu venu, ami, me rappeler ma promesse?
--Quelle promesse?
--Je te conduirai là où tu pourras assouvir ta vengeance.
--Tu es mort! s’écrie Thor horrifié, mais, quand il veut se relever, la main du mort qui l’a saisi au poignet l’immobilise.
--Reste, ne te sauve pas, murmure la voix de Grotthauser, et suis-moi, car le même esprit nous guide et tous deux nous sommes également morts.
«Viens, la route est longue que nous avons à parcourir avant que le soleil ait atteint la moitié de sa course.
La résistance de Thor cesse; il se relève, en même temps que le mort et laisse Grotthauser, qui continue à tenir sa main, le diriger comme il ferait d’un aveugle.
Ils traversent ainsi la cour pavée, parviennent au porche fermé qui s’ouvre devant eux, et sortent dans la campagne. Sous leurs yeux, une route s’allonge à l’infini, si loin, si loin, qu’à l’autre bout ce n’est plus qu’un point à peine perceptible. A droite et à gauche s’alignent des rangées d’arbres entre lesquelles la chaussée s’étend, nue et déserte.
Et ils cheminent, ils cheminent interminablement et sans répit. Le compagnon de Thor ne lâche pas sa main hésitante. Chaque fois que l’ex-officier veut s’arrêter, et il lui semble, à chaque instant, qu’il lui faille interrompre sa marche, l’autre resserre son étreinte et l’entraîne. Parfois, aussi, il dit d’une voix sourde:
--Viens, la vengeance t’attend!
Combien de temps ont-ils marché? Un temps prodigieux, à coup sûr, mais Thor ne peut l’apprécier. Il se sent las, endolori, lorsqu’il voit enfin la longue route aboutir à un but. Elle pénètre dans une ville. Des alignements de maisons remplacent, de part et d’autre, les longues files d’arbres. Mais elles sont vieilles, tortues, bancales et branlantes. Les fenêtres semblent des yeux d’aveugles; derrière leurs persiennes closes, nul visage humain ne paraît.
Mais cette vision ne dure pas longtemps. Maintenant ce sont, parmi des jardins riants, des palais somptueux et toute la féerie de la richesse accompagne les pas des deux voyageurs. Derrière les grilles, Thor voit des pelouses bien tenues, d’un gazon vert et dru, au milieu desquelles scintille l’eau des étangs peuplés de cygnes, enjambés par de légers ponceaux.
Mais d’hommes, toujours point. Le décor prestigieux n’est habité que par la solitude et le silence.
Enfin, les voyageurs parviennent à un portail fermé. Jacob Grotthauser le heurte du poing et il s’ouvre. Un parc, avec de vieux et beaux arbres s’étend d’autre part et accueille Thor et son guide.
Tornten reste interdit. Il croit reconnaître le paysage.
--Qu’as-tu? Pourquoi hésites-tu? lui demande son ami mort.
--Je crois que nous sommes à Amerongen.
--Qu’importe où nous sommes, si nous y trouvons ce que nous cherchons.
Tornten essaie de s’arracher à l’étreinte de son camarade, mais déjà une apparition qui surgit dans la verdure du parc s’est emparée de son attention.
C’est un homme qui marche lentement, là-bas, au long d’une allée. Il porte une canne à béquille et s’en sert pour décapiter distraitement quelques tiges de plantes qui poussent en bordure de la pelouse.
Thor de Tornten n’a pas de peine à identifier l’image, car il l’a vue, maintes fois, sous les ombrages du parc d’Amerongen. Il lui semble revenir aux jours de paix qu’il a vécus alors, en ce même endroit, hors les frontières de son pays.
Jacob Grotthauser s’arrête et retient son ami d’une main de fer.
--Le vois-tu, Tornten?
--Oui, c’est lui!
Thor pense à Carry; il revoit, dans les rues sombres de Berlin, les hommes jetés bas par la fusillade. La colère s’empare de lui.
Il pousse un cri et s’élance, mais son cri n’a pas de répercussion et son mouvement passe inaperçu. Il n’en bondit pas moins vers l’apparition; ses mains s’accrochent au col du proscrit. Elles n’ont saisi que le vide; ce sont bien les traits, la stature du souverain déchu,--il les connaît trop pour s’y tromper--mais il semble à Tornten que le banni, inconscient de sa présence, passe au travers de lui.
Et, par là, Thor reconnaît que pour celui-là aussi il n’est qu’une Idée; il comprend qu’il n’est qu’une Idée pour des centaines, des milliers d’êtres et qu’il n’a pas plus le pouvoir d’émouvoir celui-là que tous les autres.
Car le kaiser poursuit sa route, insoucieux; un sourire erre sur son visage, à l’ordinaire si grave et rien ne montre qu’il ait senti passer le souffle de haine qui s’est abattu sur lui, sans défense, pour s’évanouir aussitôt ensuite.
Derrière lui, Thor s’est écroulé; il sent, maintenant, l’étreinte du Néant qui, soudain, dépeuplé de songes, mais d’autant plus effroyable et irrésistible, s’abat sur lui. Il se débat en une résistance désespérée, mais la mort le tient de toute sa puissance.
Une fois encore, il croit voir le visage de Jacob Grotthauser, marqué des stigmates de la mort, se pencher sur lui; il sent l’ami qui l’a précédé dans la tombe, caresser doucement encore son front douloureux; puis, tout de suite, c’est Carry qui survient, qu’il appelle dans un désir passionné.
Puis, enfin, il sombre dans l’abîme d’où il n’est pas de retour et s’enfonce toujours plus loin... plus loin...
· · ·
--Il est mort! s’écria le professeur qui, en se redressant, venait de laisser retomber le bras inerte de Tornten, dont il avait, tout à l’heure, tâté le pouls.
Et, comme Carry Bolton sanglotait et donnait libre cours à ses larmes réprimées à grand peine pendant la douloureuse agonie du blessé, le vieux médecin, plein de cordialité, continua:
--Vous pleurez, miss Bolton, comme si quelqu’un de très cher vous était enlevé.
--Je suis vivement affectée par cette mort, en effet, à cause de l’enfant qui tenait tant à son père, murmura-t-elle en rougissant beaucoup.
--Croiriez-vous, par hasard, miss Bolton, qu’il soit mauvais ou honteux d’aimer? Non, mon enfant, les belles natures seules éprouvent cet admirable sentiment dans toute sa sincérité. Et je puis en témoigner, moi qui vous ai observée durant ces cinq jours et ces cinq nuits, vous, vous n’êtes pas de celles qui ne voient dans l’amour que des droits, vous en préférez les devoirs.
«Il faut que je vous laisse, fit encore le docteur en jetant un dernier regard sur le lit où le mort reposait de son dernier sommeil, car j’ai à faire part du décès de leur ami à ces deux messieurs qui attendent des nouvelles, dans la pièce voisine.»
Il quitta la chambre spacieuse et riante où, à l’hôpital, Thor de Tornten avait passé les dernières heures de sa jeune existence. Et, si la curiosité n’avait pas été un sentiment inconnu pour lui, il aurait pu voir en se retournant, auprès du lit du trépassé, Carry Bolton à genoux, enfouir en ses mains son frais visage et continuer de pleurer celui qui n’était plus.
Le vieux médecin passa dans le salon d’attente où Jacob Grotthauser et le comte Kammitz s’entretenaient à voix basse, près d’une fenêtre. Ces deux hommes avaient appris à se connaître ici même, depuis peu de jours, au chevet de leur ami et s’étaient sentis unis dans leur commune sollicitude pour sa souffrance.
Ils observaient anxieusement le visage grave du professeur, et, avant même qu’il eût parlé, ils avaient compris.
--Messieurs, déclara le praticien avec émotion, le lieutenant de vaisseau Thor de Tornten a subi le sort dont aucune main humaine ne pouvait le préserver. Il vient de franchir, il y a quelques instant à peine, le seuil de l’éternité.
Jacob Grotthauser et le brillant officier qui était avec lui courbèrent la tête; le silence régna dans l’appartement, peu élégant, mais convenable toutefois, où ils se trouvaient réunis.
Le professeur reprit alors la parole:
--J’ai dû, lorsque votre ami me fut confié, cinq jours après le fatal accident du balcon de Dahlem, attirer votre attention sur la gravité de son cas. L’espoir de le guérir, par une intervention chirurgicale, cette fracture complexe de la boîte crânienne était tellement minime que j’ai préféré laisser à la nature le soin d’accomplir ce miracle. Malheureusement, il ne s’est pas produit. Le lieutenant de vaisseau Thor de Tornten a été pris d’une fièvre traumatique de la plus extrême violence et, tombé dans le coma, n’a plus, depuis, repris connaissance.
--C’est atroce! gémit Jacob Grotthauser. Quand je pense que, quelques heures avant l’accident--si l’on peut ainsi dire--nous devisions amicalement tous deux dans le train de Hanovre! Un homme si bien portant, si vigoureux!
--Un homme magnifique, approuva Kammitz en hochant la tête.
Le médecin haussa les épaules:
--Il a reçu un coup à déraciner un arbre.
Il y eut un long silence qu’interrompit enfin Grotthauser:
--Notre devoir, en qualité d’ami du défunt, est de vous remercier, monsieur le professeur, des bons soins que vous avez bien voulu lui prodiguer.
--Et, ajouta Kammitz, nous désirons vivement voir une fois encore la dépouille de notre ami.
--Le remerciement est superflu et votre désir par trop naturel, répliqua le médecin. Entrez dans la chambre mortuaire. Vous avez témoigné, au cours de cette journée, trop d’attachement à votre ami pour que ce ne me soit un devoir en même temps qu’un plaisir de pouvoir déférer à votre désir.
Il ouvrit la porte et laissa les deux hommes en franchir le seuil, tandis qu’il s’éloignait.
· · ·
Le soir qui suivit l’enterrement de Thor de Tornten, les lieutenants de vaisseau que nous connaissons se trouvaient de nouveau réunis dans le cabinet du Schwanbach, comme le jour où leur ami défunt était venu les y rejoindre.
Mais il n’y régnait plus le même entrain; les esprits étaient émus et la conversation traînait péniblement entre les amis.
--Ainsi, le sort frappe les meilleurs et en fait le jouet de ses fantaisies! prononça le comte Kammitz, revenu profondément affecté de la tombe de son camarade. Qui aurait cru qu’un Thor de Tornten quitterait la vie d’aussi misérable façon?
--Ah! les femmes, répondit Rittersdorf. Quand elles s’en mêlent, le meilleur des hommes ne pèse pas un fétu avec elles.
--Laissez donc les femmes! objecta Arno de la Rieth. Il est loin d’être établi que celle de Tornten se trouvait chez le capitaine d’Unstett quand son mari est entré chez celui-ci.
Rittersdorf eut un sourire ironique.
--Croyez-vous que cela ait besoin d’être établi? Pensez-vous, Rieth, que notre pauvre Tornten se serait jeté par-dessus le balcon avec le capitaine d’Unstett par simple sport.
--Messieurs, intima le comte Kammitz, je vous prie de ne plus parler de ce scandale; il est bien assez pénible qu’il ait fait le tour de la société et que chaque jour donne naissance à de nouvelles versions de ce drame nocturne, qui n’eut pas de témoins.
«Tornten est mort; c’est pour nous le plus triste. Le reste ne nous regarde pas. Pour mon compte, je n’ai entrevu Mme de Tornten qu’une seule fois dans ma vie, et je ne saurais dire comment elle est.
--Une fort jolie femme, assura Rieth devenu rêveur.
--Tout de même, quel aveu de sa faute que de n’avoir pas trouvé bon de venir une seule fois au chevet de son mari mourant, ajouta l’aîné des Walding.
--C’est inimaginable! glapit le cadet du bout de la table.
--Je demande encore une fois qu’on fasse le silence sur cet incident, insista le comte. Pour nous il est clos.
--Je voudrais encore savoir quelque chose, interrogea Rittersdorf; qu’est devenu ce fameux capitaine de cavalerie d’Unstett, qui fut la deuxième victime du drame?
--Il semble avoir définitivement perdu l’usage de sa jambe gauche, affirma Kammitz; il aura donc conservé un souvenir inoubliable de cette affreuse nuit.
--Il aurait fallu que notre pauvre Tornten l’apprît!
--Il a eu une agonie si pénible! Comment sa vigoureuse constitution s’est-elle comportée en face de la mort?
--Ah! Kammitz, ce fut atroce. La première fois que j’ai été le voir, il se débattait dans le délire de la fièvre.
--Que n’a-t-il raconté à tort et à travers! rappela Sellenkamp. Il devait avoir sous les yeux d’effroyables hallucinations, car il poussait des cris atroces et c’est à peine si l’on parvenait à le maintenir sur son lit.
--Une fois que je me trouvais auprès de lui, raconta Kammitz, il nous a tous appelés par nos noms et il ne semble pas, dans son délire avoir eu pour nous des sentiments bien tendres! Une chose aussi que je ne m’explique pas, c’est de l’avoir entendu prononcer, à diverses reprises, le nom de Juan-Fernandez.
--Mon Dieu, le délire dénature tout, expliqua l’aîné des Walding. Il a bien parlé du kaiser, sans cacher des sentiments de haine pour lui!
--Je crois que dans la fièvre on peut rêver assez fortement pour avoir la sensation de se trouver au milieu des événements, fit entendre Sellenkamp après un moment de réflexion; c’est du moins ce qui m’est arrivé quand j’ai eu ma pneumonie. Des visions se suivaient l’une, l’autre, et, plus tard, je me suis rappelé certaines scènes avec une effrayante précision.
--Possible! approuva le comte Kammitz, et il n’est pas douteux que le délire de Tornten ait été inspiré par les derniers événements, si puissamment marqués, qui ont précédé sa blessure. Ses conversations avec ce M. Grotthauser--qui, à ses idées politiques près est un fort galant homme--ont pu déterminer, à l’égard du proscrit d’Amerongen, des sentiments dénués d’aménité.
--Grotthauser? C’est bien ce petit monsieur avec toute sa barbe que j’ai vu une fois dans la salle d’attente de l’hôpital? s’informa Rittersdorf.
--Lui-même.
--En voilà un auquel j’aurais aimé à dire ma façon de penser. Il est d’ailleurs, si je ne me trompe, membre du Conseil national?
--En effet, il y siège au centre gauche. Mais c’est, comme je vous l’ai dit, un homme aimable, cultivé, qui était intimement lié avec Tornten. Il s’est beaucoup préoccupé du blessé; tous les jours il est venu le voir.
--Et cette jeune fille qui a soigné Tornten et qui ne l’a pas quitté? questionna encore Heinz de Walding.
--Ah! en cela, j’envie le mort, s’écria Arno de la Rieth, dont la nature était romanesque, car cette jeune personne l’a bien aimé.
--Vous êtes dans le vrai, je crois, appuya Kammitz songeur. Je vous dirai, sous le sceau du secret, messieurs, que, lorsque je suis entré avant-hier dans la chambre mortuaire, j’ai vu cette jeune fille agenouillée au pied du lit et donner au défunt un long baiser d’amour.
--Oui, l’amour passe les bornes de la vie, affirma de la Rieth, mais le cas est d’autant plus curieux que la jeune Anglaise n’avait vu Tornten qu’une fois avant son accident. Ce dût être le coup de foudre.
--Cela arrive, déclara mélancoliquement Paul de Walding, dont les passions ont presque toujours été malheureuses.
On garda le silence autour de la table, tandis que le vin circulait.
La voix de Sellenkamp se fit entendre de nouveau:
--Est-il vrai que le kaiser reste en Hollande?
--Qui peut savoir ce qu’en ont décidé les sages de l’Entente?
--Les sages, railla Kammitz, se seraient mis d’accord pour laisser tomber le procès du kaiser; mais les cerveaux creux, qui veulent goûter, jusqu’à la lie, l’ivresse du triomphe, ne désarment pas.
--L’Amérique a déclaré qu’elle s’en désintéressait.
--Elle ne sera pas la seule. J’espère que cette honte nous sera épargnée. Mais qui peut prévoir les événements, dans cet univers si fertile en surprises?
--Tout est possible, prononça Sellenkamp, même l’éventualité d’un retour du kaiser.
Kammitz hocha la tête:
--Je crains, mon cher Sellenkamp, que notre défunt ami Tornten ait eu raison de dire que ce retour ne nous procurerait qu’un minimum de bonheur. On peut penser du kaiser ce que l’on voudra, mais, après toutes ces secousses, ce qu’il nous faut, c’est du repos, encore du repos et toujours du repos!
Et il eut un haussement d’épaules en remarquant que ses paroles soulevaient déjà autour de lui des controverses irritantes, au milieu d’une explosion de colère du fait de ses amis.
FIN
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Fautes corrigées:
pas bien bien d’aplomb=> pas bien d’aplomb {pg 51}
Thor se mordait le lèvres=> Thor se mordait le lèvres {pg 52}
oficiers de marine=> officiers de marine {pg 99}
avec son mouveemnt de voyageurs=> avec son mouvement de voyageurs {pg 120}
uen aventure=> une aventure {pg 121}
une végétaion exubérante=> une végétation exubérante {pg 135}
les événements qu’ils=> les événements qu’il {pg 149}
Thor, c’est nous qui aurons eu raison=> Thor, c’est nous qui aurons eu raison {pg 177}
Il la rpresse si fort contre lui=> Il la represse si fort contre lui {pg 189}
Vite, courez le cherchez=> Vite, courez le chercher {pg 229}
sollicitude pour sa souffranec=> sollicitude pour sa souffrance {pg 247}
quelques instant à peine=> quelques instants à peine {pg 248}
boître cranienne=> boîte crânienne {pg 248}