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Chapitre 11 LE POUVOIR : LA LUTTE DES BOLCHEVIKS POUR LE POUVOIR ; LE POUVOIR DE L'ARMEE ; L'IDEE DE LA DICTATURE

La première période de l'activité bolcheviste — depuis le commencement de la révolution jusqu'au coup d'état d'octobre — fut remplie de la lutte pour le pouvoir, au moyen de l'abolition de tout le régime bourgeois et de la désorganisation de l'armée, mesures destinées à préparer « l'avènement du bolchevisme », comme dit solennellement Bronstein (Trotsky).

Au lendemain de son arrivée en Russie, Lénine publiait ses thèses dont je citerai, ici, le résumé :

1. — La guerre conduite par « le Gouvernement capitaliste » (le Gouvernement Provisoire) demeure une guerre impérialiste et de rapine, c'est pourquoi on ne peut admettre aucune concession au « défensisme révolutionnaire ».

Il faut expliquer aux représentants de ce « défensisme révolutionnaire », ainsi qu'à l'armée active, que la guerre ne peut se terminer par une paix vraiment démocratique, sans violence, si le capital n'est pas aboli.

La fraternisation.

2. — La transition de la première étape de la révolution, l'étape qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie, à la deuxième étape, appelée à donner le pouvoir au prolétariat et aux couches les plus pauvres parmi les paysans.

3. — Aucun appui ne doit être prêté au Gouvernement Provisoire ; on démontrera le caractère absolument mensonger de ses promesses.

4. — Il faut reconnaître que dans la plupart des Soviets des députés ouvriers, le parti bolcheviste est en minorité ; c'est pourquoi il s'agit pour le moment de poursuivre une œuvre de critique en révélant toutes les erreurs, tout en préconisant la nécessité de faire passer tout le pouvoir d'Etat au Soviet des députés ouvriers.

5. — La Russie ne sera pas une république parlementaire, — ce serait un pas en arrière, — mais une république des Soviets des délégués des ouvriers, des salariés agricoles et des paysans ; ces Soviets devront détenir tout le pouvoir du pays, du haut jusqu'en bas.

Il faut éliminer la police (la milice ?), l'armée et la bureaucratie.

6. — Pour ce qui est du programme agraire, le centre de gravité sera transféré aux Soviets des députés des salariés agricoles. La confiscation de toutes les propriétés seigneuriales. La nationalisation de toutes les terres du pays ; la disposition de la terre appartient aux Soviets locaux des salariés agricoles et des paysans. Les délégués des paysans les plus pauvres feront un groupe à part.

7. — Toutes les banques du pays seront immédiatement fondues en une seule banque nationale contrôlée par le Soviet des députés ouvriers.

8. — Pour le moment, on n'instaurera pas le socialisme, mais on passera au contrôle exercé par le Soviet sur la production collective et sur la répartition des produits.

9. — La revendication d'un Etat-Commune ; le parti social-démocrate bolchevik change de nom et s'appelle désormais parti Communiste.

Je ne m'arrêterai pas à ce programme dont la réalisation, à quelques points près, ne fut commencée qu'à la fin d'octobre. En ce qui concerne la première période de l'activité des bolcheviks, il importe surtout de connaître leur tactique qui partait de principes concrets qui se résumaient comme suit :

1. — Renversement du Gouvernement et décomposition de l'armée ;

2. — Excitation à la lutte de classes dans le pays et à l'intérieur de la classe paysanne ;

3. — Négation des formes démocratiques de l'Etat, le pouvoir passant à la minorité (le parti social-démocrate bolchevik), « minorité bien organisée, armée et centralisée » (Lénine).

Cependant, l'idéologie du parti était inaccessible non seulement aux masses ignorantes du peuple russe, mais même aux militants bolchevistes de second ordre, dispersés dans le pays. Les masses avaient besoin de mots d'ordre simples, concis, immédiatement réalisables et répondant à leurs vœux et à leurs exigences, démesurément grossies dans l'atmosphère orageuse de la révolution. Le bolchevisme simplifié, avec ses traits typiques d'émeute russe, était d'autant plus facile à mettre en pratique qu'il s'était affranchi de toutes considérations morales, s'assignant pour objet de la première période de son action la destruction pure et simple, ne s'arrêtant pas à la menace de la débâcle militaire et de la ruine du pays.

Le premier objectif de la lutte fut le Gouvernement Provisoire. Toute la presse bolcheviste, la propagande verbale des meneurs bolchevistes, leurs discours dans les Soviets et les Congrès, jusqu'à leurs discussions avec les membres du Gouvernement Provisoire, tendaient violemment et obstinément à la nécessité de l'écarter, en tant qu' « instrument de la contre-révolution et de la réaction internationale ».

Cependant, les bolcheviks s'abstenaient de toute action décisive, craignant « la province politiquement arriérée ». Ils se bornèrent à une série d'actes qu'on qualifie en termes militaires de reconnaissance : l'occupation de plusieurs hôtels particuliers, à Pétrograd ([55]) et la démonstration du 20-21 avril. C'était la première « revue » qu'on faisait passer au prolétariat, dans le but d'évaluer les forces bolchevistes. La démonstration, à laquelle avaient pris part des ouvriers et des troupes, eut pour prétexte ([56]) la note de Milioukov sur la politique extérieure et pour conséquence des troubles dans la capitale et une collision armée où il y eut des tués et des blessés. La foule promena des placards avec les inscriptions : « A bas la politique annexionniste de Milioukov », « à bas le Gouvernement Provisoire… »

La « revue » n'eut pas de succès. Et, bien que dans leurs discours prononcés à ce propos au Soviet les bolcheviks eussent réclamé la déchéance du gouvernement, leur ton trahissait un certain manque d'assurance : «… Cependant, avant de s'y décider, le prolétariat doit examiner la situation et calculer ses forces ». Le Soviet blâma tant la politique annexionniste du Gouvernement que la manifestation des bolcheviks ; en même temps il envoya son « salut chaleureux à la démocratie révolutionnaire de Pétrograd qui, par ses meetings, ses résolutions et ses manifestations a donné une preuve de l'attention soutenue qu'elle accorde aux questions de la politique extérieure… » (Extrait d'un appel du Soviet).

Le 10 juin, pendant que siégeait le Congrès des Soviets, Lénine préparait une nouvelle démonstration armée ; cependant elle dut être suspendue, l'immense majorité du congrès s'y étant opposée. Cette démonstration devait avoir pour but de faire passer le pouvoir aux Soviets. C'était une chose très curieuse que cette lutte au sein même de la démocratie révolutionnaire, entre ses deux ailes, gardant en face l'une de l'autre une attitude irréductible. L'aile gauche essayait par tous les moyens de décider le bloc « défensiste » — qui avait la majorité pour lui — à rompre avec la bourgeoisie et à prendre le pouvoir entre ses mains. Le bloc, de son côté, se refusait catégoriquement à prendre le pouvoir. Au sein des Soviets se poursuivait une certaine différenciation qui apparaissait en ceci que, sur telles questions isolées, les socialistes-révolutionnaires de gauche et les social-démocrates internationalistes marchaient avec les bolcheviks ; cependant, jusqu'au mois de septembre, ceux-ci n'eurent pas de majorité absolue, ni dans le Soviet de Pétrograd, ni dans nombre de Soviets provinciaux. Ce ne fut que le 25 septembre que la présidence du Soviet de Pétrograd échut à Bronstein (Trotsky) succédant à Tchéidzé. Aussi la formule : « tout le pouvoir aux Soviets » apparaissait-elle dans la bouche des bolcheviks soit comme une marque de désintéressement et d'abnégation, soit comme une provocation. Trotsky éclaircit ce doute. D'après lui ([57]), « grâce aux réélections continuelles, le mécanisme des Soviets pouvait traduire avec précision l'état d'esprit des ouvriers et de la masse des soldats qui penchaient tout le temps vers la gauche ; après la rupture avec la bourgeoisie, les tendances extrémistes étaient appelées à prendre le dessus dans les Soviets ».

A mesure que la véritable essence du bolchevisme apparaissait d'une façon plus nette, la divergence dont j'ai parlé prenait des formes de plus en plus accusées, dépassant les cadres du programme social-démocrate (programme maximum et programme minimum) et de la tactique du parti. C'était la lutte entre la démocratie et le prolétariat, entre la majorité et la minorité — celle-ci plus arriérée au point de vue intellectuel, mais forte de son esprit de révolte audacieuse et conduite par des hommes forts, ne s'embarrassant absolument d'aucun principe ; la lutte entre les principes démocratiques — suffrage universel, libertés politiques, égalité, etc. — et la dictature d'une classe privilégiée, avec sa folie et l'esclavage en perspective.

Le 2 juillet survint la deuxième crise ministérielle dont la cause apparente fut l'opposition des ministres libéraux à l'acte d'autonomie de l'Ukraine. Et le 3 juillet les bolcheviks suscitèrent dans la capitale une nouvelle émeute, à laquelle prirent part des foules armées d'ouvriers, de soldats et de marins. Cette fois l'émeute (qui dura trois jours) prit des proportions considérables et fut accompagnée de pillages et de meurtres. Le gouvernement se trouva dans une situation pénible. Kérensky était en ce moment avec moi, au front de l'Ouest ; les rapports qui lui étaient envoyés par fil direct de Pétrograd accusaient un abattement extrême chez le président du Conseil, le prince Lvov, ainsi que chez les membres du cabinet. Le prince Lvov demandait à Kérensky de venir immédiatement à Pétrograd, tout en le prévenant qu'il ne répondait pas de sa sécurité…

Les insurgés exigeaient du Soviet de Pétrograd et du Comité central du congrès qu'ils prissent le pouvoir entre leurs mains. Les organes de la démocratie révolutionnaire s'y refusèrent à nouveau d'une façon catégorique.

La province ne se souleva pas. L'insurrection fut réprimée, grâce, surtout, à l'école militaire Vladimirsky et aux régiments cosaques ; quelques compagnies de la garnison agirent également en faveur du gouvernement. Bronstein-Trotsky écrit à ce propos que le soulèvement a été manifestement prématuré, la garnison comprenant encore trop d'éléments passifs et indécis. Cependant, l'action du 3 juillet aurait prouvé qu' « en dehors des junkers (aspirants), personne n'était disposé à se battre contre les bolcheviks pour le Gouvernement ou les partis dirigeants du Soviet ».

C'est cela qui rendait tragique la situation du Gouvernement Kérensky et du Soviet. La foule ne suivait pas les mots d'ordre abstraits. Elle se montra également indifférente qu'il s'agît de la Patrie, de la révolution ou de l'Internationale ; aucune de ces valeurs ne lui inspirait l'envie de verser son sang ni de sacrifier sa vie. La foule suivait les promesses réelles de ceux qui flattaient ses instincts.

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En examinant l'idée du « pouvoir » à travers toute la période de la révolution russe qui précéda le coup d'Etat d'octobre, nous ne parlons, au fond, que des formes extérieures de ce pouvoir. Car dans les conditions exceptionnelles de la guerre mondiale, d'une envergure sans précédent dans l'histoire, lorsque les 12 % de la population mâle étaient sous les drapeaux, tout le pouvoir se trouvait entre les mains de l’armée.

De l'armée, à laquelle on avait fait perdre la tête ; de l'armée, contaminée par de fausses doctrines, ayant perdu la conscience du devoir et la crainte de la coercition. De l'armée, surtout, qui n'avait plus de « chef… » Ni le gouvernement, ni Kérensky, ni le commandement, ni le Soviet, ni les Comités des armées, ne pouvaient — pour les raisons les plus hétéroclites et qui s'excluaient réciproquement — prétendre à ce rôle. Les rapports et les conflits entre ces divers éléments trouvaient un écho anormal dans l'esprit des soldats et augmentaient la démoralisation de ces derniers. Il. est inutile de faire des suppositions que l'on ne peut justifier par des réalités, surtout lorsque la perspective historique fait défaut. Cependant, la question est si brûlante, si angoissante, qu'on s'y arrête sans cesse malgré soi : pouvait-on élever une digue qui fût capable de maîtriser l'élan spontané des masses et de maintenir l'armée dans l'obéissance ? Je pense que c'était possible. Au commencement, cela pouvait être fait tant par le commandement supérieur que par un gouvernement assez décidé pour mater les Soviets, assez puissant et sage pour les faire rentrer dans la voie étatiste et les faire collaborer à la reconstruction démocratique.

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Au début de la révolution, le Gouvernement Provisoire jouissait, sans aucun doute, des sympathies de tous les éléments sains de la population. Tout le commandement supérieur, tous les officiers, un grand nombre de troupes, la bourgeoisie et les éléments démocratiques, ayant échappé à l'influence du socialisme militant, étaient pour le gouvernement. Les journaux de l'époque sont remplis d'une immense quantité de télégrammes, de félicitations, de déclarations envoyés de tous les coins de la Russie par toutes sortes de groupements, d'organisations et d'institutions sociales et militaires, y compris celles dont le démocratisme était hors de doute. Au fur et à mesure que le gouvernement faiblissait et perdait sa personnalité, passant successivement à deux coalitions, la confiance de ces milieux tombait, sans être compensée par une plus grande sympathie de la part de la démocratie révolutionnaire, au sein de laquelle s'accusaient de plus en plus des tendances anarchiques, qui niaient tout pouvoir, quel qu'il fût.

Vers le commencement du mois de mai, après la manifestation armée dans les rues de Pétrograd, manifestation qui eut lieu à l'insu du Soviet mais à laquelle ses membres avaient pris part ; après la démission de Goutchkov et de Milioukov, l'impuissance absolue du Gouvernement Provisoire devint si évidente que le prince Lvov, d'accord avec le Comité de la Douma d'Empire et avec le parti cadet, s'adressa au Soviet, invitant « à prendre une part directe à l'administration de l'Etat… les forces créatrices et actives du pays qui jusqu'à présent n'y avaient pas participé d'une façon directe et immédiate ». Après quelques réticences, le Soviet se vit obligé de consentir à ce que ses membres entrassent au Ministère ([58]), assumant ainsi la responsabilité directe pour le sort de la révolution. Le Soviet se refusa à prendre tout le pouvoir, car « si tout le pouvoir passait aux Soviets des députés des ouvriers et des soldats dans la période actuelle de la révolution russe, les forces de celle-ci seraient considérablement amoindries, puisque certains éléments, capables de la servir, en seraient prématurément éliminés, et la révolution serait menacée d'effondrement ([59]) ». Il est facile de s'imaginer l'impression que des résolutions de ce genre faisaient à la bourgeoisie et à ses « otages » dans le ministère de coalition.

Et bien que le Soviet eût voté son entière confiance au nouveau gouvernement et eût appelé la démocratie « à lui prêter un appui actif lui assurant toute la plénitude du pouvoir ([60]) », ce pouvoir était définitivement compromis et perdu. Les milieux socialistes, en envoyant leurs représentants au gouvernement, n'avaient ni modifié ni renforcé ses qualités intellectuelles. Ils les avaient, au contraire, affaiblies, en élargissant l'abîme béant entre les deux groupements politiques représentés au ministère. Tout en exprimant officiellement sa confiance au gouvernement, le Soviet continuait, en fait, à ébranler son pouvoir et se montrait, en même temps, de plus en plus froid à l'égard des ministres socialistes obligés, sous la pression des réalités, de s'écarter quelque peu de la stricte observation des programmes socialistes. Quant au peuple et à l'armée, ils voyaient la chose d'un œil indifférent, oubliant peu à peu jusqu'à l'existence du pouvoir qui ne se faisait aucunement sentir dans leur vie quotidienne.

La sanglante insurrection à Pétrograd, soulevée le 3 juillet par l'aile gauche (anarcho-bolcheviste) du Soviet, la démission du prince Lvov et le nouveau ministère de coalition où la majorité appartint définitivement aux membres socialistes, nommés par le Soviet ([61]), étaient autant d'étapes rapprochant l'effondrement définitif du pouvoir de l'Etat. Si importants qu'eussent été les prétextes ayant amené la première et la deuxième crises du gouvernement (la déclaration des droits du soldat, la politique internationale du Soviet, la séparation de l'Ukraine, les réformes agraires de Tchernov, etc.), ce n'étaient, somme toute, que des prétextes. Une coalition où la bourgeoisie démocratique n'avait qu'un rôle passif, où sa participation « provisoire » n'était admise qu'afin de partager la responsabilité, tandis que toutes les questions étaient résolues, dans les coulisses du gouvernement, par des groupes liés avec le Soviet, une pareille coalition n'était pas viable et ne pouvait réconcilier avec la démocratie révolutionnaire même la plus opportuniste des bourgeoisies.

En dehors des motifs politiques et sociaux, la corrélation des forces dépendait, certes, d'un certain nombre de facteurs objectifs : le mécontentement suscité dans les masses populaires par la situation générale du pays et par l'activité du gouvernement.

Les masses populaires concevaient la révolution non comme une pénible étape de transition, rattachée par mille liens à l'évolution passée et présente de la Russie et du monde entier, mais comme un phénomène réel en soi, accompagné de calamités tout aussi réelles : la guerre, le banditisme, l'arbitraire, l'absence de légalité et de justice, le manque de marchandises, le froid et la famine. Les masses populaires ne cherchaient nullement à comprendre toute la complexité des événements ; elles ne distinguaient pas entre les causes inéluctables, cosmiques, fatalement inhérentes à l'avènement d'une révolution, et la volonté, bonne ou mauvaise, de tels organes du pouvoir, de telles institutions et personnalités. Les masses sentaient clairement et douloureusement que la situation était intenable et cherchaient le moyen d'en sortir.

L'insuffisance du pouvoir établi ayant été universellement reconnue, l'opinion publique en vint peu à peu à l'idée de la dictature.

J'affirme catégoriquement que dans les milieux de la société et de l'armée qui m'étaient connus et dans lesquels s'était fait jour une tendance en faveur de la dictature, cette tendance avait son principe dans un haut sentiment de patriotisme et n'était due qu'à la vision angoissante et nette de l'abîme effroyable vers lequel roulait irrésistiblement le peuple russe. Ce n'était dans aucune mesure une tendance à la réaction ni à la contre-révolution. Certes, il se groupa autour d'elle des réactionnaires, des contre-révolutionnaires et des aventuriers tout court, mais c'étaient des éléments fortuits, étrangers au mouvement. Kérensky explique comme suit les origines de ce mouvement qu'il qualifie de « vague de conspiration » : « La débâcle militaire (à Tarnopol) avait créé, par le fait de l'orgueil national outragé, une ambiance favorable aux conspirateurs, et l'insurrection bolcheviste (du 3 juillet) fit apparaître aux profanes l'étendue de la décomposition de la démocratie, l'impuissance de la révolution contre l'anarchie et la force de la minorité procédant d'une façon organisée et par surprise ([62]) ». Il est difficile de donner une meilleure justification au mouvement en question. En effet, en présence de la déception profonde des masses populaires, de la débâcle générale et de l'anarchie imminente, la vie, par la force de l'évolution historique et psychologique inéluctable, devait susciter des tentatives de dictature ; et la vie russe les suscita en effet, en tant que recherche anxieuse non pas de la réaction, mais d'un pouvoir puissant, national et démocratique.

D'une façon générale, la démocratie révolutionnaire vivait dans une atmosphère empoisonnée par l'attente inquiète de la contre-révolution. Depuis la destruction de l'armée et jusqu'à l'abolition de la police rurale, tous ses soucis, toutes ses mesures, ses résolutions, ses appels, s'inspiraient, sous des formes différentes, de la lutte contre cet ennemi imaginaire qui menaçait prétendument les conquêtes de la révolution. Les dirigeants conscients du Soviet en étaient-ils sincèrement convaincus ou bien l'excitation de ces craintes irraisonnées n'était-elle, de leur part, qu'un procédé tactique destiné à justifier le caractère destructeur de leur œuvre ? Je suis disposé à admettre cette dernière explication, car le caractère oppositionnel et non contre-révolutionnaire de l'action de la bourgeoisie démocratique aurait dû, il me semble, apparaître avec la plus grande évidence même aux yeux du Soviet. Cependant, tant dans les écrits des partis russes que dans l'idée qu'on s'était faite à l'étranger, la période qui a précédé les événements d'octobre se présente précisément sous cet aspect contre-révolutionnaire.

Le Gouvernement Provisoire qui, à peine constitué, avait proclamé un programme largement démocratique ([63]), se heurta, même parmi les groupements de la droite, à la critique et au mécontentement, mais non à une opposition active ([64]). Dans les quatre ou cinq mois qui suivirent le commencement de la révolution, il n'y eut, dans tout le pays, aucune organisation contre-révolutionnaire tant soit peu sérieuse. La recrudescence d'activité ou la constitution d'autres groupements clandestins, composés principalement d'officiers, se rapporte au mois de juillet et se rattache à l'idée de la dictature. Certes, parmi les membres de ces groupements, il y avait pas mal de partisans très prononcés de l'idée de la restauration ; cependant, les groupements eux-mêmes se proposaient surtout la lutte contre le gouvernement de classe, pouvoir occulte, et contre la composition personnelle du Soviet et du Comité Exécutif dont les membres auraient été en effet menacés d'être matériellement supprimés si les groupements en question ne s'étaient pas prématurément désagrégés à cause de leur faiblesse numérique, de leur impuissance et de leur manque d'organisation.

Tout en s'opposant continuellement à cette contre-révolution de droite, le Soviet laissait librement s'accomplir tous les préparatifs d'une véritable contre-révolution, issue de son sein, des rangs des bolcheviks.

Je me rappelle les premiers entretiens à propos de la dictature, espèce de sondage du terrain, qu'eurent avec moi diverses personnes qui étaient venues au Grand Quartier vers le commencement de juin. Tous ces entretiens étaient tellement semblables les uns aux autres que je peux en résumer la teneur en quelques mots :

— La Russie marche infailliblement à sa perte. Le gouvernement est absolument impuissant. Il faut un pouvoir ferme. Tôt ou tard, il nous faut passer à la dictature.

Personne ne parlait ni de restauration ni d'un changement de l'orientation politique dans le sens de la réaction. On prononçait le nom de Kornilov, de Broussilov…

Je mettais mes interlocuteurs en garde contre une solution trop hâtive de cette question. J'avoue que je conservais encore quelques illusions : j'espérais encore qu'à force d'évolution intérieure, soit sous l'influence d'une nouvelle manifestation armée des éléments extrémistes et anti-étatistes qu'il protégeait, soit pour avoir compris l'inefficacité et le fiasco de son administration, le gouvernement finirait par comprendre lui-même la nécessité de créer un pouvoir unipersonnel et de lui conférer en quelque sorte un caractère légal. En dehors de cette légalité, l'avenir apparaissait gros de bouleversements menaçants. J'observais qu'il n'y avait pas, en ce moment, de chefs militaires jouissant d'une autorité suffisante parmi la masse en décomposition des soldats. Cependant, en prévision du moment où la dictature militaire deviendrait nécessaire et réalisable, Kornilov me semblait jouir d'un grand prestige auprès des officiers, tandis que Broussilov était fortement compromis par sa tactique opportuniste.

Kérensky avoue dans son livre ([65]) que des « milieux cosaques et certaines personnalités politiques » lui avaient maintes fois proposé de remplacer le gouvernement impuissant par sa dictature personnelle. Ce ne fut que lorsque les « éléments actifs » de la société eurent perdu confiance en lui « en tant qu'organisateur éventuel et agent principal de la modification du système du gouvernement dans le sens d'un pouvoir ferme qu'on « se mit à chercher un autre homme ».

Il est hors de doute que les personnalités et les groupements sociaux qui s'adressaient à Kérensky en vue de la dictature, n'avaient pour lui aucune prédilection et n'appartenaient pas à la « démocratie révolutionnaire ». Mais le fait même qu'ils se fussent adressés à lui prouve qu'ils ne pouvaient s'inspirer de visées réactionnaires et ne faisaient que traduire le vœu patriotique de toute la société russe désireuse de voir un pouvoir ferme au gouvernail de l'Etat russe, voguant au gré des éléments.

Il se peut, d'ailleurs, que d'autres raisons aient déterminé ces démarches… Il y eut, certes, dans la vie de Kérensky, Ministre de la Guerre, une période brillante, encore qu'éphémère, où non seulement les larges couches de la population, mais jusqu'aux officiers russes furent pris au charme de sa phraséologie exaltée, de son emphase hystérique. Les officiers russes, sacrifiés, avaient tout oublié, tout pardonné et, anxieux, attendaient de lui le salut de l'armée. Et ce n'était certes pas une simple phrase que leur promesse de mourir aux premiers rangs.

Que de fois on éprouvait un sentiment douloureux lorsque, au cours des tournées de Kérensky, on voyait briller les yeux de ces condamnés à mort, dont le cœur refleurissait d'un espoir radieux, combien vite écrasé et de quelle façon implacable et brutale !…

Il est curieux que dans ce même livre, en cherchant à maintes reprises à justifier la « concentration » provisoire du pouvoir que le gouvernement confia le 27 août ([66]) à lui tout seul, Kérensky observe : « Pour lutter contre une conspiration dirigée par une volonté unipersonnelle, l'Etat doit opposer à cette volonté un pouvoir capable d'agir promptement et résolument. Un tel pouvoir ne peut être collectif ; il ne peut, surtout, être un pouvoir de coalition ».

J'estime qu'en présence du complot monstrueux et collectif de l'état-major allemand et des éléments anti-étatiques, antinationaux de la démocratie russe, la situation intérieure de l'Etat russe était suffisamment critique et demandait depuis longtemps un pouvoir « capable d'agir promptement et résolument ».

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Dans ce chapitre et dans le suivant je tracerai un bref aperçu de la situation intérieure de la Russie pendant la première période de la révolution et dans la mesure seulement où la conduite de la guerre mondiale s'en ressentait.

J'ai déjà parlé de la dualité du pouvoir chargé de la direction suprême du pays, et de la pression continuelle que le Soviet exerçait sur le Gouvernement Provisoire. A la conférence de la Douma d'Empire V, Choulguine donna de cet état de choses cette définition frappante : « l'ancien pouvoir est enfermé à la forteresse Pierre et Paul et le nouveau pouvoir est gardé à vue à domicile ».

Le Gouvernement Provisoire qui était loin de représenter la nation entière ne voulait pas anticiper les décisions de l'Assemblée Constituante et réaliser des réformes modifiant radicalement l'ordre politique et social de l'Etat. Il « mettait à la base de l'administration de l'Etat non pas la violence et la coercition, mais la soumission bénévole des citoyens libres à un pouvoir qu'ils ont eux-mêmes créé… Pas une goutte de sang n'a été versée par sa faute, aucune tendance de la pensée sociale n'a été entravée par la force ([67])… » A ce moment où se poursuivait une lutte atroce que ne tempérait aucun scrupule moral ou patriotique, lutte pour la conservation de certains groupes de la population et pour la réalisation par la violence des revendications démesurées des autres, une pareille non-résistance était un aveu incontestable d'impuissance. Plus tard, dans les déclarations du deuxième et du troisième ministères de coalition, nous entendrons parler « des mesures les plus décisives » contre les forces qui désorganisent le pays. Mais ce ne furent que des paroles non suivies d'actes.

Le Gouvernement ne réussit point à « ne pas anticiper » la volonté de l'Assemblée Constituante, surtout en ce qui concerne l'auto-disposition nationale. Le Gouvernement promulgua l'acte de l'indépendance de la Pologne faisant toutefois dépendre de l'Assemblée Constituante Panrusse « l'assentiment aux modifications du territoire de Russie indispensables pour la constitution d'une Pologne libre ». Cet acte, juridiquement contestable, répondait, cependant, d'une façon absolue, à l'idée que l'opinion publique se faisait du droit. En ce qui concerne la Finlande, le Gouvernement., sans modifier les rapports juridiques entre ce pays et la Russie, confirma ses droits et privilèges, abrogea toutes les restrictions imposées à la constitution finlandaise et convoqua une Diète à laquelle devaient être présentés les projets de lois relatifs au nouveau régime du grand-duché. Pour le reste, le gouvernement faisait l'accueil le plus favorable à toutes les aspirations justifiées des Finlandais tendant à l'autonomie locale. Cependant la tendance générale à la réalisation immédiate et absolue des intérêts nationaux privés aboutit à une lutte prolongée pour le pouvoir entre la Finlande et le Gouvernement Provisoire. Le 6 juillet, la Diète vota, à la majorité des voix social-démocrates, une loi en vertu de laquelle le grand-duc de Finlande ([68]) ayant abdiqué, le pouvoir suprême passait à la Diète et la juridiction du Gouvernement Provisoire ne s'étendait qu'aux relations extérieures, à la législation et à l'administration militaires. Cette décision répondait en quelque mesure au vote des Congrès des Soviets revendiquant pour les Finlandais, avant même que l'Assemblée Constituante se fut prononcée, une indépendance absolue avec les restrictions énoncées plus haut. A cet acte, impliquant de fait pour la Finlande la séparation de la Russie, le Gouvernement répondit par la dissolution de la Diète qui, d'ailleurs, se réunit de nouveau de son chef au mois de septembre.

Cette lutte se poursuivit tantôt en s'aggravant, tantôt en s'atténuant, suivant le baromètre politique de Pétrograd (les crises ministérielles). Quoi qu'il en soit, les hommes politiques de Finlande misaient — sans tenir aucun compte des intérêts de l'Etat dans son ensemble et ne disposant d'aucune force armée, — uniquement sur la loyauté ou, plutôt, sur la faiblesse du Gouvernement Provisoire.

Les choses n'allèrent pas jusqu'à une insurrection ouverte ; sinon pour des motifs de loyauté, du moins par crainte des conséquences d'une lutte intestine, surtout conduite avec les procédés dont on pouvait s'attendre des masses indisciplinées des soldats et des marins, la partie raisonnable de la population maintint le pays dans certaines limites.

Les mois de mai et de juin furent remplis de la lutte pour le pouvoir entre le Gouvernement et la Rada Centrale arbitrairement constituée dans l'Ukraine. De plus, le Congrès militaire pan-ukrainien, qui se réunit, sans autorisation, le 8 juin, exigea du Gouvernement l'acceptation immédiate de toutes les revendications de la Rada Centrale et des Congrès, proposant en même temps à la Rada de ne plus s'adresser au Gouvernement, mais d'entreprendre immédiatement l'élaboration du régime autonome de l'Ukraine. Le 11 juin, la Rada promulgua un édit sur l'autonomie de l'Ukraine et constitua un secrétariat (Conseil des Ministres) sous la présidence de Vinnitchenko. Les négociations conduites par les envoyés du Gouvernement Provisoire, les ministres Kérensky, Terestchenko et Tsérételli, aboutirent à la déclaration du 2 juillet dans laquelle le Gouvernement, devançant la décision de l'Assemblée Constituante, reconnaissait, à quelques réserves près, l'autonomie de l'Ukraine.

En s'emparant peu à peu de l'administration, la Rada et le secrétariat amenaient une dualité de pouvoir sur les lieux, discréditaient le pouvoir panrusse, provoquaient des dissensions intestines et fournissaient des justifications morales à ceux qui refusaient de faire leur devoir de citoyen et de soldat vis-à-vis de la Patrie commune. Pis que cela : dès le commencement de son existence, la Rada Centrale manifesta des sympathies progermaniques et, par l'intermédiaire de l' « Union pour la libération de l'Ukraine », entretint, sans aucun doute, des rapports avec les états-majors des puissances centrales. Considérant les nombreux documents et témoignages recueillis par le Grand Quartier, les demi aveux faits par Vinnitchenko à un correspondant français au sujet des sentiments germanophiles au sein de la Rada, et, enfin, le rapport qui me fut présenté par le procureur général près la cour de Kiev, à la fin d'août 1917, je ne doute point du rôle criminel de la Rada. Le procureur général se plaignait de ce que la désorganisation totale des services de contre-espionnage et des enquêtes judiciaires empêchait le ministère public d'éclaircir dûment la situation, mais que « toutes les traces de l'espionnage allemand, de la propagande allemande, des séditions parmi les troupes ukrainiennes, de la circulation occulte de sommes dont l'origine austro-allemande ne laissait aucun doute… toutes ces traces remontaient à la Rada Centrale et s'y perdaient ».

· · ·

Le Ministère de l'Intérieur, qui, autrefois, avait détenu le pouvoir autocratique dans sa plénitude et suscité la haine générale, passa alors à l'autre extrême : au fond, il s'effaça complètement. Ses fonctions désagrégées se répartirent entre des organisations locales qui ne tenaient leur pouvoir que d'elles-mêmes.

L'histoire des organes du Ministère de l'Intérieur a beaucoup de points de ressemblance avec le sort du commandement militaire.

Le 5 mars, le ministre-président donna l'ordre de relever de leurs fonctions tous les « gouverneurs » (préfets) et « ispravniks » (commissaires de police ruraux) et de les remplacer, en qualité de commissaires du Gouvernement, par les présidents des « oupravas » (administrations électives) départementales et de district. En même temps, la police devait être remplacée par la milice, dont l'organisation incombait aux institutions publiques représentatives. Cette mesure, déterminée par la haine générale qu'inspiraient les agents de l'ancien pouvoir, fut, au fond, la seule manifestation réelle de la volonté du Gouvernement, puisque jusqu'au mois de septembre la compétence des commissaires ne fut pas déterminée par la loi, et que les instructions et les ordonnances du Gouvernement n'eurent, en somme, qu'un caractère théorique, la vie suivant ses propres voies, réglée ou plutôt, désorganisée qu'elle était par la juridiction révolutionnaire locale.

Les fonctions des commissaires du Gouvernement demeurèrent, dès les premiers jours, lettre morte. N'ayant à leur disposition ni force, ni autorité, ils étaient devenus nuls et tombèrent sous l'entière dépendance des organisations révolutionnaires. Le moindre « vote de blâme » mettait fin, en fait, à l'activité du commissaire. Les organisations en élisaient un autre, et la confirmation du Gouvernement Provisoire n'était qu'une simple formalité. C'est ainsi que, pendant les premières six semaines, on élimina 17 commissaires départementaux et un grand nombre de commissaires de district. Plus tard, au mois de juillet, le suppléant du ministre de l'Intérieur, Tsérételli, régularisa ce procédé en invitant, par une circulaire, les Soviets et les Comités locaux à désigner les candidats qu'ils désireraient substituer aux commissaires ne satisfaisant pas à leur tâche. C'est ainsi qu'il n'y eut plus, en province, de représentants du pouvoir central.

Au commencement de la révolution, les organisations dites « comités publics » ou « conseils des organisations publiques » incarnaient réellement le principe public, tels furent la représentation de l'Union de villes et des Zemstvos (états provinciaux), des municipalités, des unions professionnelles, des Sociétés coopératives, de la magistrature, etc. Mais la situation empira considérablement lorsque ces « comités publics » dégénérèrent en organisations de classe et de parti. Le pouvoir local passa aux Soviets et, par endroits, aux municipalités socialistes « démocratisées » par contrainte, avant la promulgation de la loi, et différant fort peu des Soviets à moitié bolchevistes.

Les statuts promulgués le 15 avril et stipulant l'organisation de l'administration municipale autonome, comportaient les thèses essentielles que voici :

1. — Le droit électoral passif et actif appartient à tous les citoyens et à toutes les citoyennes ayant atteint l’âge de 20 ans ;

2. — Il n'existe aucun cens de séjour ;

3. — Les élections sont proportionnelles ;

4. — Les militaires jouissent de leurs droits électoraux dans l'endroit où ils tiennent garnison.

Je n'examinerai pas ces normes, les plus démocratiques, peut-être de toutes celles que connaît le droit municipal. L'expérience pratique de leur application manque. J'indiquerai seulement un phénomène de la réalité russe déformée, phénomène qui accompagna la mise en exécution des statuts en question, en automne 1917. La liberté des élections ne fut dans bien des endroits qu'une dérision sanglante. Comme règle presque générale en Russie, tous les groupements non socialistes, y compris ceux qui étaient politiquement neutres, furent déclarés suspects et persécutés. Ils ne pouvaient pas faire de propagande, leurs réunions étaient sabotées ; des abus flagrants avaient lieu au cours de la procédure électorale ; quelquefois même, des violences directes étaient exercées contre les représentants de ces groupements : ils étaient malmenés et leurs listes électorales détruites. Cependant, la masse des soldats des nombreuses garnisons, foule turbulente et dûment « travaillée » par la propagande, hôtes fortuits de la ville, qui ne s'y trouvaient parfois que depuis la veille, se précipitait aux urnes, qu'elle remplissait de listes des candidats des partis extrémistes, hostiles à l'idée même de l'Etat. Il arriva que des unités militaires, arrivées après le vote, réclamèrent des réélections, appuyant leur prétention de menaces, sinon de meurtres. Certes, la présence, à Pétrograd, d'une immense garnison en décomposition ne fut pas sans influencer les élections à la Douma (Conseil municipal) de la capitale où les bolcheviks obtinrent 67 places sur 200.

Le pouvoir se taisait : pour qu'il eût la parole, il lui eût fallu l'existence.

La petite bourgeoisie, les travailleurs intellectuels, bref, la démocratie urbaine, dans le sens le plus large de ce mot, apparaissait dans cette lutte révolutionnaire comme le parti le plus faible, nécessairement vaincu. Tous les faits précurseurs du sanglant régime bolcheviste — émeutes, séditions, séparation des « républiques », — avaient les répercussions les plus pénibles sur la vie de cette démocratie. L' « autodétermination » des soldats inspirait la terreur, la force brutale et destructive primait tout, rendait extrêmement difficile et même tout à fait impossible la circulation dans le pays, car tous les chemins de fer étaient accaparés par les déserteurs. L' « autodétermination » des ouvriers, en faisant monter les prix d'une façon inconsidérée, empêchait de satisfaire aux besoins en objets de première nécessité. L' « autodétermination » de la campagne arrêtait l'arrivage des vivres et condamnait la population urbaine à la famine. Je ne parle pas des souffrances morales d'une classe exposée aux outrages et aux humiliations. La révolution permit à tous d'espérer que les conditions de leur vie seraient améliorées, hormis à la démocratie bourgeoise. Car il n'y a pas jusqu'aux conquêtes morales — liberté de la parole, de la presse, des réunions, etc. qui ne fussent bientôt devenues le privilège exclusif de la démocratie révolutionnaire. Et si la bourgeoisie supérieure (supérieure, bien entendu, au point de vue intellectuel), eut une certaine organisation, telle que le parti constitutionnel-démocrate (cadet), la petite bourgeoisie (démocratie bourgeoise) était privée, par contre, de toute organisation, de tout moyen de lutte organisée. Les municipalités autonomes et « démocratiques », perdaient — non point en vertu de la nouvelle loi municipale, mais par la force de la pratique révolutionnaire — leur forme largement démocratique et revêtaient le caractère d'organes de classe du prolétariat, soit de représentations des partis purement socialistes étrangers à la masse de la population.

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Le « self-government » du district et du village revêtit, dans la première période de la révolution, un caractère analogue. Vers l'automne, il devait assumer les formes d'un système démocratique d'administration provinciale basé à peu près sur les mêmes principes que l'administration municipale ; la compétence de la moindre circonscription — l'administration du volost (canton) — s'étendait à toutes les questions économiques locales, à l'instruction et au service d'ordre et de sécurité publique. En fait, le village se trouvait gouverné — s'il est permis d'employer ce mot en parlant d'un état d'anarchie — par un mélange très hétéroclite d'organisations révolutionnaires et d'organisations traditionnelles, telles que congrès des paysans, comités de ravitaillement et agraires, « conseils populaires », réunions des villageois, etc. Tout cela était souvent dominé par une autre organisation inédite — celle des déserteurs. Du moins, l'Union Panrusse des paysans a confirmé cette déclaration, qui venait de la gauche et, par conséquent, était suffisamment compétente : « Tout notre travail pour la constitution de divers comités n'aura aucune valeur tant que ces organes publics se trouveront sous la menace constante d'une pression exercée par des bandes armées, accidentellement organisées ».

La question principale, sinon la seule, qui émouvait profondément l'âme du paysan, qui effaçait à ces yeux tous les autres phénomènes et événements, était cette question douloureusement mûrie par des siècles de souffrances : La question de la terre.

Extrêmement complexe et embrouillée, elle revenait maintes fois à la surface lors de vaines tentatives de soulèvement et de violences réprimées d'une façon implacable et sanglante. Dès les années de la première révolution (1905-1906) la vague des troubles agraires qui déferla sur la Russie et, s'exerçant sur les propriétés foncières, laissa derrière elle une traînée d'incendies et de déprédations, faisait pressentir les désordres qui accompagnèrent plus tard la révolution de 1917. C'est une question assez compliquée que de savoir quels motifs poussaient les propriétaires fonciers (« pomiestchiks ») à défendre leurs droits aussi passionnément et violemment qu'ils le firent : était-ce atavisme, attachement naturel à la terre, intérêts de l'Etat commandant le perfectionnement de la culture, désir de conserver leur influence directe sur le peuple ou, simplement, intérêt égoïste ?… Ce qui est certain, c'est que la réforme agraire est survenue trop tard. Les trop longues années d'oppression et de misère qui avaient pesé sur les paysans et, surtout, la terrible obscurité intellectuelle et morale dans laquelle le pouvoir et les classes dirigeantes avaient tenu la population rurale, ne faisant rien pour l'instruire, tout cela devait fatalement aboutir au châtiment historique…

Pour ce qui est de l'idée fondamentale de la réforme agraire, tout le monde se trouvait d'accord. Toute la démocratie libérale, la bourgeoisie, la démocratie révolutionnaire et le Gouvernement Provisoire se prononçaient, d'une façon très explicite, pour « le transfert de la terre entre les mains de ceux qui la travaillent ».

Avec la même unanimité, tous ces éléments reconnaissaient que la question devait être résolue par la voie législative et que sa solution appartenait à l'Assemblée Constituante.

Une dissension, dissension irréductible, survint lorsqu'il fallut déterminer la nature même de la réforme agraire. Les milieux libéraux de la société russe se prononçaient pour la propriété privée ([69]) — idée qui s'emparait de plus en plus de la classe paysanne — et exigeait la distribution de lots aux paysans et non un partage général ; tandis que la démocratie révolutionnaire insistait, dans toutes ses organisations de parti, de classe et professionnelles, sur la thèse énoncée, le 28 mai, par le Congrès Panrusse des Paysans, auquel avait pris part le ministre Tchernov : « toutes les terres… doivent devenir propriété nationale en vue d'une jouissance égalitaire, sans aucune indemnité ». Cette résolution, d'origine socialiste-révolutionnaire, jeta du trouble dans la question. Les paysans ne pouvaient ou ne voulaient pas la comprendre. Foncièrement propriétaires d'instinct, ils n'admettaient pas la nationalisation. Vu l'énorme quantité de paysans sans terre, l'existence de 20 millions de ménages paysans, et l'étendue des terres arables non paysannes n'étant que de 45 millions de dessiatines, — la « jouissance égalitaire » menaçait de déposséder de leur terre des millions de paysans dont le lot était supérieur à la norme « de travail » et même à celle « de consommation », et le partage général risquait de se transformer en une sanglante et interminable lutte intestine. Cette circonstance fut plus tard prise en considération par les social-démocrates eux-mêmes, qui votèrent, vers la fin d'août, une résolution sur la question agraire impliquant le maintien de la petite propriété foncière, sous cette réserve qu'elle ne pourrait être transférée qu'aux organes du self-government ou à l'Etat.

Ne se croyant pas autorisé à résoudre les questions fondamentales de la constitution agraire et, harcelé cependant, par la poussée spontanée des masses, le Gouvernement Provisoire transféra ses droits en partie au Ministère de l'Agriculture et en partie au Comité Agraire Central constitué sur les bases de la représentation la plus démocratique ; ce dernier, chargé de réunir les données et de préparer la réforme agraire, devait, en outre, régler les rapports agraires existants. En fait, l'administration des terres — leur utilisation, expropriation, les relations de fermage, les conditions d'embauchage de la main-d'œuvre — passa aux comités agraires cantonaux, organes composés souvent d'éléments ignorants (les intellectuels étant pour la plupart éliminés), trop intéressés et n'ayant aucune idée de la nature ni des limites de leur compétence. Pendant que le Gouvernement Provisoire déclarait inadmissible tout acte arbitraire et insistait sur la nécessité de garder intact les fonds de terrains disponibles jusqu'à la convocation de l'Assemblée Constituante, les organes représentatifs centraux et le ministère de Tchernov favorisaient franchement la « jouissance provisoire des terres », nom donné par euphémisme aux mainmises arbitraires, expliquant ces actes par la nécessité, « dans l'intérêt de l'Etat », d'utiliser toutes les terres en vue de l'ensemencement. La propagande la plus active exercée à la campagne par des représentants irresponsables des milieux socialistes et anarchistes complétait l'œuvre de Tchernov.

Les résultats de cette politique ne tardèrent pas à se manifester. Le suppléant du Ministre de l'Intérieur, Tsérételli, constatait dans une des circulaires adressées aux commissaires départementaux ([70]), l'existence, à la campagne, d'une anarchie absolue : « Mainmises, labour des champs appartenant à autrui, débauchage d'ouvriers ; exigences économiques dépassant les forces des cultivateurs auxquels elles sont présentées ; le bétail de race est détruit ; le matériel saccagé ; des exploitations de haute culture se perdent ; les forêts sont coupées ; les matériaux forestiers et les stocks de bois destinés à l'exportation sont saisis et pillés. En même temps, les cultivateurs privés laissent leurs champs en friche ; les moissons et les fenaisons ne sont pas faites. » Le Ministre accusait les comités locaux et les congrès des paysans d'organiser des mainmises arbitraires et concluait que les conditions dans lesquelles était poursuivie l'exploitation agricole et forestière, « menaçaient de maux innombrables l'armée, le pays et l'existence même de l'Etat ».

Si l'on ajoute à ce tableau les incendies, les meurtres, les lynchages, le sac des manoirs contenant quelquefois des trésors d'une valeur historique incalculable, on aura une idée complète de la vie de la campagne à l'époque dont je parle.

Ainsi, la question de la grande propriété foncière avait absolument dépassé le cadre des intérêts égoïstes et bornés. Et cela d'autant plus que les violences étaient exercées non seulement sur les grands propriétaires (« pomiestchiks »), mais encore sur les paysans, cultivateurs aisés et fermiers. Ceci se faisait soit par ordre des comités, soit à leur insu. Souvent un village marchait contre l'autre. Il ne s'agissait plus du transfert des richesses de telles mains dans telles autres, d'une classe à une autre, mais de leur destruction, de la ruine de la culture agricole et du bouleversement économique de l'Etat. Ce fut le déchaînement d'une force élémentaire. Les comités cantonaux n'étaient aucunement capables d'endiguer cette force. On ne pouvait procéder à aucune instruction, les magistrats n'osant pas s'aventurer à la campagne. La justice ne fonctionnait plus : aussi ses verdicts n'auraient point trouvé d'exécutants. Et le village abandonné à lui-même et à la propagande des extrémistes était le jouet de passions mûries depuis trop longtemps et rebelles à tout bien. On avait refoulé l'essor de la vie. Et la vie prenait sa revanche.

Ces actes de mainmise et de partage faisaient accroître irrésistiblement les instincts de propriété de la classe paysanne. Son idéologie renversait tous les projets de la démocratie révolutionnaire et, transformant les paysans en une classe de petite bourgeoisie, menaçait de retarder pour longtemps le triomphe du socialisme. La campagne s'était enfermée dans le cercle étroit de son existence familière et, absorbée par le « grand partage », ne s'intéressait nullement ni à la guerre, ni à la politique, ni aux questions sociales dépassant les limites de ses intérêts. La guerre lui prenait et lui estropiait ses travailleurs ; aussi la guerre pesait-elle aux campagnards. Le pouvoir l'empêchait de s'emparer des terres et gênait, par ses monopoles et ses prix fermes, l'écoulement du blé ; aussi la campagne prit-elle le pouvoir en grippe. La ville cessa de fournir les produits industriels et les marchandises, et la campagne s'isola de la ville réduisant et, parfois, suspendant ses envois de blé. La seule « conquête » parfaitement réelle de la révolution était en quelque mesure réalisée, et ceux qui en avaient profité attendaient, quelque peu embarrassés et incertains, ce que le futur pouvoir déciderait de la façon arbitraire dont ils avaient tranché la question agraire.

Dans ces conditions, le bolchevisme prolétarien se trouva déplacé et hors d'usage à la campagne. Son rôle actif se borna, par conséquent, à soutenir l'anarchie rurale, à justifier les mainmises arbitraires et à compromettre l'autorité du Gouvernement Provisoire.

En agissant ainsi, les bolcheviks cherchaient à créer dans la masse paysanne un parti sinon favorable à leurs intentions, du moins neutre dans la lutte décisive qu'ils allaient entreprendre pour la conquête du pouvoir.

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Un des actes du Gouvernement qui compliqua singulièrement le cours normal de la vie nationale, fut le décret du 17 avril abolissant la police générale. Au fond, cet acte ne faisait que consacrer une situation qui s'était établie un peu partout dès les premiers jours de la révolution et qui résultait de la haine populaire contre les organes exécutifs de l'ancien pouvoir, cette haine étant surtout professée par ceux qui, après avoir le plus souffert de l'oppression et de l'arbitraire de la police, se voyaient subitement portés à la tête du mouvement populaire. Ce serait peine perdue que de défendre l'ancienne police russe. Sa mauvaise réputation n'a été quelque peu atténuée que par comparaison avec la milice et les tchékas ([71])… De même, il aurait été inutile, à l'époque dont je parle, de s'opposer à son abolition ; celle-ci s'imposait par des motifs d'ordre psychologique. Cependant, il est certain que l'ancienne police s'inspirait dans ses actes moins de ses convictions politiques que des exigences de ceux qui la faisaient vivre ainsi que de ses propres intérêts. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les gendarmes et les policiers, persécutés, insultés, traqués et enrôlés de force dans l'armée y soient devenus un élément de démoralisation. Pour justifier ses propres torts, la démocratie révolutionnaire exagérait à outrance le rôle « contre-révolutionnaire » de ces éléments ; cependant, il est parfaitement juste que beaucoup d'anciens agents de la police et de la gendarmerie ont choisi, peut-être par esprit de conservation, le métier qui offrait alors les plus grands avantages : celui d'agitateurs et de démagogues.

Examinons les faits.

En pleins troubles populaires, lorsque le nombre des crimes s'était sensiblement accru et que les garanties assurant la sécurité personnelle et publique des citoyens n'existaient pour ainsi dire pas, l'abolition de la police fut une véritable calamité. La milice qu'on lui substitua n'était même pas un succédané, mais plutôt une caricature de la police. Tandis que dans les Etats occidentaux on applique le principe de l'unification de la police soumise à un organe central, le Gouvernement Provisoire subordonna la milice aux administrations municipales et provinciales. Les commissaires du Gouvernement n'avaient que le droit de s'en servir pour l'accomplissement de missions légales.

D'après le témoignage autorisé du chef de la Direction Centrale de la milice, il arrivait souvent qu'on enrôlait dans ses rangs et même parmi ses chefs d'anciens criminels de droit commun récemment évadés du bagne…

Quant aux administrations cantonales, il leur arrivait de ne pas organiser de milice du tout, laissant à la campagne le soin de s'administrer comme bon lui semblait.

Dans son message au peuple du 25 avril, le Gouvernement Provisoire déclarait avec beaucoup de justesse, en parlant de la situation du pays, que « la consolidation de nouveaux liens sociaux destinés à en assurer la cohésion était devancée par le processus de désagrégation résultant de l'effondrement de l'ancien régime ». Cette disproportion trouvait une répercussion fatale dans tous les domaines de la vie nationale.

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