Chapitre 25 LES UNITES NATIONALES
L'ancienne armée russe a presque toujours ignoré le problème des nationalités. Pour les soldats représentant les éléments hétérogènes de la population, le service était bien un peu plus dur que pour les autres, parce qu'ils ignoraient ou connaissaient mal la langue russe parlée par les instructeurs. Il y eut fréquemment, à cause de ces difficultés de l'instruction militaire, des frottements désagréables, déterminés peut-être par la grossièreté et par l'ignorance, mais jamais par l'intolérance nationaliste. Cela rendait pénible la situation des soldats d'autres races ; et cela d'autant plus que le mode de recrutement qui amalgamait tous les éléments hétérogènes, détachait le plus souvent les jeunes hommes de leur pays natal. Le recrutement territorial était jugé peu praticable par les spécialistes ; les hommes politiques l'estimaient dangereux. La question petite-russienne n'existait simplement pas. En dehors des heures d'instruction, les Petits-Russiens parlaient leur langue, chantaient leurs mélodies, interprétaient leur musique, sans que personne y trouvât rien d'étranger : c'était russe, c'était national, c'était un des visages de la patrie. A l'armée, toutes les races, excepté les Israélites, s'assimilaient assez rapidement — sans qu'on y cultivât le chauvinisme nationaliste, sans qu'on y pratiquât la russification forcée.
Chez les officiers, les particularités ethniques s'effaçaient plus complètement encore. On y jugeait les hommes sur leurs compétences professionnelles, sur leurs aptitudes militaires, sur leurs qualités personnelles — leur nationalité passait à l'arrière-plan, on ne s'en souciait même pas. Personnellement, pendant mes vingt-cinq ans de service avant la révolution, je n'ai jamais, dans mes rapports avec mes inférieurs, avec mes chefs, avec mes camarades, attaché la moindre importance à cette question. Et c'était purement instinctif — il n'y avait là ni théories, ni convictions. Les problèmes nationaux, soulevés en dehors de l'armée par les hommes politiques pouvaient passionner les officiers ; on y trouvait maintes solutions, parfois radicales, intransigeantes — cependant on ne les appliquait jamais à l'armée.
La condition des soldats israélites était quelque peu différente. J'y reviendrai. Dans l'ancienne armée, la question juive, on peut l'affirmer, n'était pas affaire de politique : elle intéressait plutôt les coutumes, les mœurs. Il existait incontestablement à l'armée, une certaine tendance à opprimer les Juifs. Mais ce n'était pas par système, sur un mot d'ordre d'en haut : cette tendance se manifestait spontanément chez le soldat, née de causes complexes, sans rapport avec la vie et les mœurs militaires ni avec les relations habituelles entre soldats.
En tout cas, la guerre renversa toutes les barrières, et la révolution supprima, par voie législative, toutes les restrictions confessionnelles et ethniques.
Quand le pouvoir commença à fléchir, les provinces limitrophes manifestèrent un incoercible élan « centrifuge » : on aspirait à nationaliser l'armée, c'est-à-dire à la démembrer. Ces aspirations, du reste, n'avaient pas leur source dans la conscience populaire, à cette époque du moins, elles étaient tout artificielles. (Je ne parle pas des organisations polonaises.) Ce qui justifiait alors cette nationalisation de l'armée, c'était l'ardent désir qu'éprouvaient les chefs de groupements nouveaux, issus de la conjoncture politique, d'appuyer solidement leurs revendications. C'était aussi, d'autre part, le sentiment de la conservation : les soldats virent, dans ces formations militaires que l'on créait et qui subsisteraient longtemps, un bon motif pour quitter la ligne du feu, temporairement ou pour toujours. On vit se réunir d'interminables congrès « nationaux » de soldats — sans l'autorisation du gouvernement ou du haut commandement. Tous les idiomes se firent entendre : les Lithuaniens, les Estoniens, les Géorgiens, les Blancs-Russiens, les Petits-Russiens, les Musulmans brûlaient d'exercer « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes » qu'on avait proclamé. Leurs revendications allaient de l'autonomie nationale à l'indépendance absolue. Ils exigeaient la création immédiate de troupes détachées. En définitive, les résultats les plus importants — et les plus préjudiciables à la cohésion de l'armée — furent atteints par les Ukrainiens, par les Polonais et, partiellement, par les Transcaucasiens. On put couper court aux autres entreprises de ce genre. En octobre 1917, quand l'armée russe vivait ses dernières heures, le général Cherbatchov tenta, pour sauver le front roumain, de répartir ses hommes entre les diverses nationalités : cette expérience, faite sur une grande échelle, échoua complètement. Une seule race, je dois l'ajouter, ne réclama jamais la « libre disposition d'elle-même » touchant le service militaire — c'est la nation juive. Et chaque fois que quelqu'un proposa, pour apaiser les doléances des Israélites, de créer des régiments spécialement juifs, les milieux visés, soutenus par les groupes de gauche, firent entendre des protestations enflammées et crièrent à la provocation.
Le gouvernement s'opposa très nettement au démembrement de l'armée et à son fractionnement par nationalités. Kérensky expose sa manière de voir dans une lettre adressée au congrès polonais (le 1er juin 1917) : « L'émancipation de la Russie et de la Pologne, cet admirable, cet héroïque mouvement libérateur, ne peut s'accomplir qu'à une condition : l'armée russe doit conserver toute sa force, il ne faut en compromettre l'unité par aucun changement organique. En détacher des troupes suivant le principe ethnique, ce serait, à cette minute particulièrement grave, mettre son corps en pièces, anéantir sa puissance ; ce serait conduire à leur ruine aussi bien la révolution que la liberté de la Russie, de la Pologne et des autres nationalités qui peuplent notre patrie. »
Quant aux chefs militaires, ils jugeaient ce problème de la nationalisation de deux façons différentes. Le plus grand nombre condamnait formellement toute innovation de ce genre. Quelques-uns, cependant, espéraient que les nouveaux régiments, marchant sous leurs drapeaux nationaux, commenceraient par rompre toute attache avec le Soviet des députés ouvriers et soldats, et sauraient, dans la suite, éviter les erreurs et les folies de la démocratisation. Ils formeraient un noyau politiquement sain et contribueraient à consolider le front et à reconstituer l'armée. Le général Alexéiev, ennemi déclaré de toutes ces tentatives, n'encouragea jamais que les nouvelles organisations militaires des Polonais et des Tchéco-Slovaques. Le général Broussilov prit l'initiative d'autoriser la formation du premier régiment ukrainien. Il demanda ensuite au généralissime de ne pas annuler cette décision, afin de ne pas ébranler son autorité ([136]) ». On conserva le régiment. Le général Roussky autorisa, lui aussi, l'organisation de troupes estoniennes ([137]). Et il y en eut d'autres. Les mêmes raisons qui avaient amené certains chefs à soutenir ces régiments d'un nouveau genre, furent jugées à un tout autre point de vue par la démocratie révolutionnaire russe : par la voix des Soviets et des comités militaires, elle fut unanime à condamner la nationalisation de l'armée. Ce fut, un peu partout, un déluge de motions intransigeantes et de résolutions autoritaires. En particulier, le Soviet des députés ouvriers et soldats de Kiev, au milieu du mois d'avril, réprouva, avec une énergie indignée, la création de troupes ukrainiennes : les soldats incorporés dans ces troupes n'étaient que des déserteurs et des embusqués. A une majorité de 264 voix contre 4, le Soviet exigea la suppression des régiments ukrainiens. La gauche socialiste polonaise — le fait est curieux — s'érigea, elle aussi, en adversaire de la nationalisation : elle se retira du congrès militaire polonais, en juin, sitôt après qu'on eût voté la création de troupes nationales.
Le gouvernement abandonna bientôt l'attitude ferme qu'il avait tout d'abord adoptée contre la nationalisation. L'acte du 2 juillet qui accorde à l'Ukraine son autonomie, donne en même temps la solution du problème militaire : « Le gouvernement est disposé, comme par le passé, à concourir à l'union toujours plus étroite des Ukrainiens au sein même de l'armée. Il est prêt à favoriser le recrutement de troupes uniquement ukrainiennes, autant que cette innovation n'ébranlera pas la force combative du pays. On pourra confier l'exécution de ce programme à des soldats ukrainiens que le « conseil » (Rada) central déléguera au Ministère de la Guerre, à l'état-major et au Grand Quartier Général ».
Les grandes « migrations des peuples » avaient commencé.
Des agents de l'Ukraine, répandus par tout le front, organisèrent des unions ukrainiennes et des comités : on prenait des décisions, on votait des motions exigeant le transfert des soldats d'Ukraine dans leurs régiments nationaux. On refusait d'aller aux tranchées, sous prétexte que « l'Ukraine était étouffée », etc. En octobre, le comité ukrainien du front occidental est prêt à employer la force contre le gouvernement qu'il veut contraindre à conclure immédiatement la paix.
Petlioura ([138]) affirmait avoir à sa disposition 50.000 soldats ukrainiens. Le colonel Obéroutchev ([139]), commandant les troupes de la région militaire de Kiev, déclare ce qui suit : « Au moment où l'on tentait des efforts héroïques pour repousser l'ennemi (offensive de juin), je n'ai pu envoyer aucun soldat sur le front. Dès que j'avais adressé l'ordre de faire partir une ou deux compagnies de marche à quelque dépôt — dont la vie n'avait jusqu'alors jamais été troublée et où l'on n'avait jamais parlé d'« ukrainisation » auparavant — un meeting se réunissait, on déployait le drapeau ukrainien jaune et bleu et l'on répétait :
— Nous marcherons sous notre étendard national. — Mais on ne bougeait pas. Des semaines, des mois s'écoulaient, et les compagnies ne se mettaient en marche ni sous le drapeau rouge, ni sous le drapeau jaune et bleu.
Etait-il possible de lutter contre ces embusqués éhontés ? Obéroutchev répond lui-même à cette question — et sa réponse est frappante : on y retrouve bien le rigorisme abstrait des hommes de parti.
« Pour faire exécuter mes ordres, j'aurais pu, c'est bien évident, employer la force : cette force, j'en disposais. Mais si j'avais réprimé par la violence une rébellion couverte par le drapeau ukrainien, on ne m'aurait aucunement approuvé pour avoir sévi contre des manifestations anarchistes, on m'aurait reproché d'avoir lutté contre la liberté nationale, contre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Quant à moi, socialiste-révolutionnaire, je ne pouvais m'exposer à encourir pareil reproche, surtout dans cette Ukraine à laquelle j'ai toujours été très attaché. Je décidai de démissionner. »
Et il démissionna. A la vérité, il attendit jusqu'au mois d'octobre, jusqu'à la veille du coup d'Etat bolcheviste : cinq mois environ, il avait commandé les troupes de la plus importante des régions militaires, dans le voisinage du front.
En exécution des ordres du gouvernement, le Grand Quartier Général désigna sur tous les fronts les divisions qui devaient être « ukrainisées » ; en outre, il choisit, sur le front Sud-Ouest, le 34ème corps, commandé par le général Skoropadsky. Ces troupes se trouvaient, ordinairement, en réserve à l'arrière : on y vit arriver, à la débandade, des soldats partis de tous les points de la zone des armées. Certains optimistes avaient espéré que la nationalisation créerait des « régiments sûrs » — ils furent détrompés aussi rapidement que furent rassurés les groupes de gauche qui avaient redouté l'esprit contre-révolutionnaire des nouvelles formations. Les troupes ukrainiennes, tout comme les autres, furent rongées par le virus de la désorganisation.
Cependant dans plusieurs régiments glorieux, qui s'étaient illustrés au cours de mainte bataille et qu'on venait d’« ukrainiser », les officiers et les vétérans souffraient profondément de cette transformation, ils sentaient venir la fin de l'armée ([140]). En août, tandis que je commandais le front Sud-Ouest, de mauvaises nouvelles m'arrivèrent du 34ème corps. L'esprit d'indiscipline, me disait-on, y prenait le dessus. Petlioura, secrétaire général d'Ukraine, y envoyait tantôt des ordres, tantôt des recrues. Le commissaire de Petlioura siégeait à l'état-major du corps, dans un local que surmontait l'étendard jaune et bleu. Les anciens officiers et sous-officiers russes qu'on avait conservés dans ces régiments où l'on manquait de cadres ukrainiens, étaient exposés aux insolences des sous-lieutenants souvent illettrés et des grossiers soldats « nationaux » qui étaient devenus leurs supérieurs. Sur les troupes pesait une atmosphère de haine et de défiance réciproque.
Je mandai le général Skoropadsky et lui enjoignis de modérer l'allure par trop précipitée de l' « ukrainisation ». Je lui demandai, en outre, de rétablir les officiers dans leurs droits ou de les autoriser à quitter le corps. Le futur hetman me déclara que ses actes étaient mal interprétés — probablement à cause du passé de sa famille ([141]). Il ajouta qu'il était très profondément et très sincèrement russe ; officier de la garde, il était complètement étranger à la sécession ukrainienne. Il se bornait à remplir les fonctions que le gouvernement lui avait attribuées, et qui, du reste, lui déplaisaient… Mais, immédiatement après notre conversation, Skoropadsky se rendit au Grand Quartier Général, d'où partit, à l'adresse de mon état-major, l'ordre de travailler à l' « ukrainisation » rapide du 34ème corps.
Quant aux nouveaux régiments polonais, le problème se présentait un peu autrement. Le Gouvernement Provisoire ayant proclamé l'indépendance de la Pologne, tout de suite les Polonais s'estimèrent « étrangers ». De fait, des formations militaires polonaises existaient depuis longtemps sur le front Sud-Ouest. Il est vrai qu'elles étaient en pleine désorganisation (à l'exception des uhlans). Le gouvernement qui avait accordé son autorisation aux Ukrainiens, ne pouvait la refuser aux Polonais. Enfin les puissances centrales s'étant décidées à octroyer à la Pologne une apparence d’indépendance, grâce aux bons offices de l'intendance, envisageaient aussi la création d'une armée polonaise… ce projet échoua, du reste. L'Amérique, à son tour, avait formé des régiments polonais, en territoire français.
En juillet 1917, le Grand Quartier Général chargea le front Sud-Ouest, où je commandais en chef, de créer un corps polonais. Je mis à la tête du nouveau corps le général Dovbor-Moussnitsky ([142]), qui commande aujourd'hui l'armée polonaise de Posnanie. Officier énergique, résolu, il avait lutté sans tergiverser contre la désorganisation des troupes russes et le bolchevisme qui s'y développait. En peu de temps, il forma des régiments qui n'étaient peut-être pas absolument sûrs, mais qui se distinguaient de l'armée russe par leur discipline et par leur bon ordre. Et c'était bien l'ancienne discipline, supprimée par la révolution — sans meetings, sans commissaires ni comités. Aussi ces régiments furent tout autrement considérés par l'armée, tout hostile qu'elle fût, en principe, à la nationalisation. Après la dissolution des formations révoltées, le nouveau corps s'enrichit de leur matériel. Grâce aux bons offices de l'Intendance, il fut pourvu de munitions en abondance. Officiellement, les effectifs du corps polonais se recrutaient de la manière suivante : pour les officiers, par voie de mutation, sur leur demande ; quant aux simples soldats, c'étaient des engagés volontaires ou des hommes de la réserve. Mais en réalité, là aussi on vit se produire la même incoercible débâcle ! Les soldats polonais fuyaient le front pour les mêmes raisons que les Russes — et les rangs de l'armée s'éclaircissaient toujours davantage.
Voilà pourquoi les régiments polonais ne nous furent d'aucune utilité. Eu juin déjà, au congrès des troupes polonaises, on acclama, à la presque unanimité, des discours fort clairs, où le but des nouvelles formations était nettement défini : « La guerre touche à sa fin, tout le monde le sait. Il nous faut une armée, non pas pour combattre, mais pour appuyer nos revendications. Nous devons posséder une force militaire, si nous voulons que la future conférence internationale de la paix discute avec nous ».
En réalité, le corps n'alla pas au front (son organisation ne fut d'ailleurs point achevée). Il refusa de s'immiscer dans les affaires intérieures de la Russie (lutte contre le bolchevisme, dès octobre). Il se transforma bientôt en « armée étrangère » à la solde et aux ordres du haut commandement français.
Mais, d'autre part, les espérances des nationalistes polonais ne se réalisèrent pas non plus. Tandis que se précipitait la débâcle générale, tandis que le front s'écroulait, au commencement de 1918, après l'invasion des Allemands en Russie, le corps fut, en partie, fait prisonnier et désarmé ; en partie, il se dispersa. Les débris des troupes polonaises trouvèrent, dans la suite, un accueil hospitalier à l'Armée des Volontaires.
Personnellement je dois remercier, en passant, le premier corps polonais. C'est à quelques-uns de ses régiments, installés à Bykhovo, que nous avons dû, pour beaucoup, la vie du général Kornilov et des autres généraux prisonniers, aux jours mémorables de septembre à novembre.
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Des forces « centrifuges » avaient bouleversé le pays et l'armée. A l'intolérance qui régnait entre les classes, entre les partis, vinrent s'ajouter les haines de races. Celles-ci s'expliquaient en partie par les circonstances historiques et par les relations qui s'étaient établies, au cours des siècles, entre les diverses peuplades habitant la Russie et le gouvernement impérial. Mais, d'autre part, elles étaient dénuées de toute base solide, de tout fondement raisonnable, déterminées qu'elles étaient par des motifs qui n'avaient rien de commun avec une conception saine du sentiment national. Ces haines, jadis dissimulées ou réprimées, éclatèrent brutalement au moment précis où le pouvoir central entrait, délibérément et sans arrière-pensée, dans la voie de la décentralisation la plus large, au moment où les droits historiques des éléments composant l'Etat russe étaient hautement reconnus, au moment où les diverses races, où les diverses « cultures » allaient pouvoir disposer librement d'elles-mêmes.
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Goutchkov, ministre de la guerre, démissionna le 1er mai. Il a dit dans quel esprit il avait tenté de réaliser la « démocratisation » de l'armée : « Nous voulions endiguer et organiser cet élan d'initiative, d'indépendance et de liberté qui entraînait tout le monde. Mais il y a une limite qu'on ne peut franchir : si nous l'avions dépassée, c'était l'écroulement de ce vivant, de ce puissant organisme qu'est l'armée. » Incontestablement la limite avait été franchie bien avant le 1er mai.
Je n'ai pas l'intention d'étudier la personnalité de Goutchkov, dont je ne mets pas en doute l'ardent patriotisme. Je ne veux parler que de ses méthodes. Administrer l'armée au début de la révolution — voilà une charge qui voulait de robustes épaules. En tout cas, le ministère Goutchkov n'était nullement qualifié pour diriger de fait la vie de l'armée. Ce ministère ne fut point, pour l'armée, un guide ; obéissant au « pouvoir parallèle », il cédait aux impulsions d'en bas, et, tout en essayant une faible résistance, il se laissait mener par l'armée, qu'il aurait dû conduire. Il atteignait rapidement cette limite au delà de laquelle c'est l'écroulement définitif.
« Sauver l'armée de la ruine qui la menaçait sous l'influence des socialistes et surtout sous la pression exercée par le Soviet des députés ouvriers et soldats, forteresse du socialisme ; gagner du temps ; laisser l'abcès se résorber ; fortifier de toutes manières les éléments sains — voilà quel fut mon programme, » lit-on dans une lettre de Goutchkov à Kornilov, datée de juin 1917. Et il avait raison, indubitablement. Mais sut-il endiguer efficacement le flot des forces destructives ? Voilà toute la question. L'armée, en tout cas, n'eut pas le sentiment d'être protégée. Les officiers lisaient les ordres du jour de Goutchkov qui sapaient à la base les principes du service et les mœurs militaires. Il est possible que ces ordres du jour fussent la conséquence d'un terrible drame, d'une lutte pénible… et d'une défaite politique. Les officiers n'en savaient rien et n'en voulaient rien savoir. Leur ignorance en ces matières était si complète qu'aujourd'hui même, au bout de quatre ans, beaucoup d'entre eux imputent à Goutchkov la paternité du fameux « ordre du jour n° 1 ». Quoi qu'il en fût, les officiers avaient la conviction qu'on les trompait, qu'on les abandonnait. Et ils attribuaient les difficultés où ils se débattaient aux réformes du Ministre de la Guerre. Ils nourrissaient à son égard des sentiments d'aversion que renforçaient sans cesse les mécontents : généraux mis à la retraite par centaines, ultra-monarchistes qui ne pouvaient pardonner à Goutchkov son rôle présumé dans la préparation du coup d'Etat ni son voyage à Pskov ([143]).
Donc, si la démission du ministre s'expliquait, d'une part, par « les conditions très difficiles où devait s'exercer le pouvoir exécutif et, en particulier, le pouvoir du Ministre de la Guerre et de la marine dans ses rapports avec l'armée et la marine ([144]) » — elle s'expliquait aussi par l'absence de toute coopération venant des officiers et des soldats.
Dans un décret spécial, le gouvernement provisoire condamna les gestes de Goutchkov « refusant toute responsabilité dans les destinées de la Russie », et nomma Kérensky ministre de la guerre et de la marine. Je ne sais comment, au début, l'armée accepta cette nomination, — au Grand Quartier Général, on était sans préventions. Kérensky ignorait tout de l'art militaire et de la vie militaire, mais il pouvait être bien entouré. Pour comprendre que ce qui se passait à l'armée était pure folie, il ne fallait aucunement être au courant des choses militaires. Goutchkov représentait la bourgeoisie, les groupes de droite : il n'avait aucun crédit. Peut-être le nouveau ministre socialiste, enfant gâté de la démocratie, réussirait-il à dissiper l'épais brouillard où sombrait la conscience des soldats. Néanmoins il fallait une énorme somme de hardiesse et de confiance en soi pour entreprendre pareille tâche : Kérensky a plus d'une fois, devant des auditoires de soldats, mis en lumière son attitude : « Tandis que beaucoup d'hommes du métier, versés dans l'art militaire depuis des années, refusaient le poste de Ministre de la Guerre, moi, simple civil, je l'ai accepté ». Personne, remarquons-le en passant, n'a jamais entendu dire que le poste eût été, en mai, offert à quelque général… D'autre part, ce que dit Kérensky de la science et de l'expérience est vraiment curieux : on dirait que la démocratie révolutionnaire exige de ses élus science et expérience — ces « préjugés » : on dirait que Kérensky a la moindre compétence en matière militaire.
Aux premiers actes du nouveau ministre, nos espérances s'évanouirent ; il appela à collaborer avec lui des opportunistes pires que leurs prédécesseurs, ignorant l'administration des armées et la stratégie ([145]) ; il s'entoura d'anciens conspirateurs qui avaient, peut-être, bien mérité de la révolution, mais qui ne comprenaient goutte aux besoins de l'armée ; bref, il créa au Ministère de la Guerre un esprit de parti incompatible avec l'activité militaire.
Peu de jours après sa nomination, Kérensky promulgua la déclaration des droits du soldat, qui détermina nettement la direction qu'il pensait suivre.
Le 11 mai, le ministre, se rendant au front, s'arrêta à Mohilev. Une circonstance nous frappa : il avait été annoncé que son train passerait à cinq heures du matin. Seul, le chef de l'état-major fut mandé dans son wagon. On aurait pu croire que le ministre évitait une entrevue avec le généralissime. Il ne me dit que peu de mots, et touchant des questions secondaires : la répression de certains troubles qui s'étaient déclarés dans une gare assez importante, etc. Quant aux graves problèmes des destinées de l'armée et de l'offensive prochaine, quant à la nécessité impérieuse de mettre d'accord le gouvernement central et le haut commandement, dont les divergences d'opinions se faisaient sentir trop vivement, tout cela semblait intéresser fort peu le ministre. D'ailleurs Kérensky glissa, dans la conversation, quelques phrases au sujet des généraux Gourko et Dragomirov qui commandaient les fronts et qu'il ne trouvait pas à la hauteur de leurs fonctions. Je me hâtai de protester. C'étaient là de graves symptômes : au Grand Quartier Général il en résulta une tension nerveuse.
Arrivé sur le front Sud-Ouest, Kérensky commença sa fameuse campagne de discours, dont le but était de pousser l'armée à l'héroïsme. Son éloquence hypnotisait les foules et l' « autosuggestionnait ». Broussilov déclarait dans ses rapports au Grand Quartier Général que les troupes accueillaient partout le ministre avec un enthousiasme indicible. Kérensky parlait : il parlait avec un pathétique extraordinaire, une exaltation constante, il épuisait le répertoire des images « révolutionnaires » enflammées, il avait souvent l'écume aux lèvres : partout il moissonnait les applaudissements de la multitude en délire. Pourtant la plèbe lui montrait, parfois, la face de la bête humaine : alors les paroles lui restaient dans la gorge et son cœur se serrait ; ces minutes-là auraient dû l'avertir… mais de nouvelles frénésies lui faisaient oublier son angoisse. Et Kérensky communiquait au Gouvernement Provisoire « que la vague d'enthousiasme dans l'armée allait croissant », et que « l'on constatait une évolution manifeste vers la discipline et la réorganisation ». A Odessa, il donna, sans réserve, carrière à son lyrisme oratoire : « Je retrouve ici l'élan qui a soulevé toute la nation, c'est le même transport formidable ; le monde ne vit de tels instants qu'une fois au cours de plusieurs siècles… »
Soyons justes.
Kérensky exhortait l'armée à faire son devoir. Il parlait d'honneur, de discipline, de soumission aux chefs. Il parlait de l'avance nécessaire et de la victoire. Il parlait selon le rite créé par les révolutions : en s'y conformant, son éloquence devait trouver le chemin des cœurs et des esprits du « peuple révolutionnaire ». Parfois, fort de son ascendant sur la foule, il lui jetait quelque phrase hardie, quelque parole frappante qui s'envolait par le monde : ses fameux « esclaves en révolte», ou ses « tyranneaux révolutionnaires… »
Vaines paroles !
Tandis que la Russie était en feu, il criait au fléau : « Eteins-toi ! » au lieu d'y répandre l'eau à pleins seaux.
Les paroles ne pouvaient combattre les faits, les poèmes héroïques se substituer à l'austère prose de la vie. En remplaçant la Patrie par la Liberté et par la Révolution, on ne définissait pas plus clairement les buts de la guerre. On bafouait sans cesse la « discipline d'autrefois », les « généraux du tsar » ; on rappelait le knout, les coups de bâton, l' « ancienne servitude du soldat » ou le « sang soi-disant versé inutilement » Tout cela ne faisait qu'élargir l'abîme entre les soldats et les officiers. La propagande passionnée en faveur de la « nouvelle discipline révolutionnaire, discipline de fer, discipline consciente », c'est-à-dire fondée sur « la déclaration des droits du soldat » — discipline de réunions publiques, d'agitation politique, abolissant l'autorité des chefs — cette propagande ne pouvait se concilier avec les appels à la victoire. Kérensky se laissait impressionner par l'atmosphère d'enthousiasme qui l'enveloppait, atmosphère surchauffée, atmosphère artificielle de théâtre et de meeting ; il était entouré de camarades de parti, dressant autour de lui un mur infranchissable ; au ministère, au cours de ses tournées, au milieu de cas auxiliaires, des délégués ou des députés que lui adressaient les Soviets ou les comités, il voyait l'armée à travers les théories et les doctrines politiques. Il ne voulut ou ne sut jamais se tremper dans la réalité, étudier de près la vie de l'armée, ses tourments, ses souffrances, ses aspirations, ses fautes, connaître enfin la vérité, la matière vivante, les paroles sincères. Ces problèmes mesquins touchant les mœurs et la structure de l'armée — arides au premier coup d'œil mais passionnants à l'investigation — n'ont jamais fait le sujet de ses discours. On n'y trouvait que l'apologie de la révolution et la condamnation de quelques altérations du reste causées par la révolution elle-même dans la conception de la défense nationale.
La masse des soldats, avide de spectacles et de scènes sentimentales, écoutait son chef et ses appels à l'abnégation — lui et elle, ils s'enflammaient au « feu sacré », et le lendemain ils retrouvaient leur tâche quotidienne : quant à lui, il poursuivait « la démocratisation de l'armée » — quant à elle, elle « approfondissait davantage les conquêtes de la révolution ». Et c'est probablement ainsi qu'aujourd'hui, au palais de l'art prolétarien, les séides du bourreau Dzerjinsky contemplent avec émotion le tableau des « souffrances du jeune Werther » avant d'aller, la nuit même, exercer leur métier de tortionnaires.
En tout cas, les tournées de Kérensky firent grand bruit. A tel point que le feld-maréchal Hindenburg est convaincu, aujourd'hui encore, que le front Sud-Ouest, en juin 1917, avait été commandé par… Kérensky. Dans son livre : Aus meinem Leben, il raconte le remplacement par Kérensky de Broussilov « que les flots de sang russe versés par lui, en Galicie et en Macédoine ( ?) avaient balayé de son poste ». (Le feld-maréchal se trompe gravement touchant les divers théâtres de la guerre). Il parle aussi de l'offensive dirigée par Kérensky, de la défaite qu'il infligea aux Autrichiens à Stanislavov, etc.
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Cependant, au Grand Quartier Général, la vie s'éteignait peu à peu. Les rouages administratifs tournaient comme par le passé : tout le monde était occupé, on prenait des décisions, on donnait des ordres. Mais l'âme s'était envolée. Tout ce travail n'était que pur formalisme : on savait bien que tous les projets, que tous les plans stratégiques se briseraient contre des imprévus que le Grand Quartier ne pouvait écarter. Naguère Pétrograd tenait fort peu de compte du Grand Quartier ; — maintenant on commençait à le traiter un peu en ennemi — et le ministère de la Guerre qui entreprenait un vaste travail de réorganisation passa outre tout simplement. Le général Alexéiev fut très affecté par cette attitude : d'autant plus qu'il était en proie aux accès d'un mal qui le torturait. Il supportait avec une patience peu commune les faits portant atteinte à son amour-propre personnel, le dédain de ses droits et de son pouvoir manifesté par l'autorité supérieure. Il mettait autant de patience, de droiture, de sincérité — à recevoir les représentants de l'armée et des organisations politiques, qui abusaient de sa condescendance. Et il travaillait sans trêve, acharné à sauver, au moins, les débris de l'armée. Pour donner l'exemple de l'obéissance, il se soumettait, après avoir protesté. Son caractère n'avait ni la fermeté ni l'ascendant nécessaires pour forcer le Gouvernement Provisoire et les réformateurs civils à compter avec le commandement suprême — mais, d'autre part, il ne se renia jamais pour complaire au pouvoir et à la plèbe.
Le 20 mai, à son retour du front Sud-Ouest, Kérensky passa quelques heures à Mohilev. Il était sous le charme de ses impressions ; il fit un éloge enthousiaste de Broussilov et déclara que l'armée manifestait d'excellentes dispositions : les relations entre soldats et officiers étaient parfaites. Au cours de la longue conversation qu'il eut avec le général Alexéiev, il ne prononça pas un mot touchant les changements qu'il projetait, mais l'attitude un peu gênée de son entourage nous fit comprendre que tout était décidé. Je n'osai rapporter au généralissime les bruits qui couraient. Je pris cependant certaines mesures pour éviter au chef suprême les embarras d'une situation fausse : je lui demandai de différer la tournée qu'il devait faire sur le front Ouest.
Effectivement, dans la nuit du 21 au 22, une dépêche arriva, annonçant la révocation du général Alexéiev : il était mis à la disposition du gouvernement provisoire et remplacé par le général Broussilov. Le généralissime dormait : il fut réveillé par le Général-quartier-maître Yousefovitch qui lui remit la dépêche. Le chef en fut profondément troublé : les larmes lui jaillirent des yeux. Que les anciens membres du gouvernement provisoire qui vivent encore me pardonnent la vulgarité de mon langage : je dois à la vérité de rapporter la phrase suivante que le général Alexéiev laissa échapper, en causant avec moi : « Les âmes basses ! ils m'ont mis à la porte comme un laquais ! »
C'est ainsi que quitta l'arène — pour un temps — un homme d'Etat de haute valeur, un chef militaire distingué. Faut-il inscrire au nombre de ses vertus ou à celui de ses défauts l'irréprochable loyalisme qu'il mit dans ses rapports avec le gouvernement provisoire ?
Le lendemain, au Soviet des députés ouvriers et soldats, M. Kérensky, interpellé sur le discours du généralissime au congrès des officiers et sur les suites qu'il pensait y donner, déclara que le général Alexéiev était révoqué, et « que, lui, Kérensky, était partisan des méthodes d'un ancien ministre de la guerre français : il faut que la discipline du devoir ( ?) soit, avant tout, pratiquée par les chefs ». Là-dessus, le bolchevik Rosenfeld (Kamenev) exprima son entière satisfaction : la décision de Kérensky répondait aux désirs que le Soviet avait mainte fois manifestés.
Voici l'ordre du jour où le général Alexéiev fait ses adieux aux armées :
« Trois ans ou presque j'ai suivi avec vous la voie douloureuse de l'armée russe.
« J'ai vécu vos heures d'héroïsme avec une joie radieuse. J'ai souffert profondément aux jours de nos échecs. Mais j'ai toujours été soutenu par une foi ardente en la Divine Providence, dans les hautes destinées du peuple russe, dans la vaillance de notre soldat.
« En ce moment où les bases de notre puissance militaire sont ébranlées, je conserve la même foi. Sans elle, pourquoi vivre ?
« Je vous salue très bas, chers compagnons d'armes. Je salue tous ceux qui ont fait tout leur devoir, tous ceux dont le cœur vibre au nom de la Patrie, tous ceux qui, dans ces jours troublés, ne veulent pas permettre que la vie soit déchirée.
« Recevez donc les adieux d'un vieux soldat, votre ex-généralissime.
« Et gardez-moi un bon souvenir !
Général ALEXEIEV. »
Avant notre séparation, mes relations avec le général Alexéiev étaient devenues très cordiales ; au moment de partir, il me dit :
« Toute cette organisation nouvelle s'écroulera bientôt sans aucun doute ; nous devrons nous remettre au travail. Consentirez-vous, Antoine Ivanovitch, à collaborer de nouveau avec moi ? »
Je lui en donnai l'entière assurance.
Depuis la nomination du général Broussilov, le Grand Quartier Général perdit définitivement toute personnalité, toute sa conduite fut modifiée. L'opportunisme de Broussilov, effréné autant qu'inexplicable, son appétit de popularité révolutionnaire, privèrent le corps des officiers de l'appui moral que lui prêtait le Grand Quartier antérieur.
Mohilev fit au nouveau généralissime un accueil singulièrement sec et froid. Au lieu des ovations enthousiastes auxquelles le « général révolutionnaire » était habitué, lui que la foule avait promené par les rues de Kamenetz – Podolsk, assis dans un fauteuil rouge — il trouva la gare déserte et une réception strictement officielle. Visages fermés, discours conformes au protocole. Les premières démarches de Broussilov, épisodes sans importance, mais caractéristiques, nous rendirent encore plus tristes. Tandis qu'il passait en revue sa garde d'honneur, composée de chevaliers de Saint-Georges, il évita de saluer leur héroïque commandant, un brave couvert de blessures, le colonel Timanovsky et les autres officiers, mais il s'arrêta pour serrer longuement la main à deux des soldats. Ceux-ci furent tellement surpris et gênés d'être ainsi salués par leur chef, sur les rangs, qu'ils en laissèrent choir l'arme qu'ils présentaient… Il me remit son premier ordre du jour aux armées, écrit de sa main, pour l'envoyer… à Kérensky, aux fins de le faire approuver préventivement…. Dans son discours aux officiers du Grand Quartier Général réunis pour faire leurs adieux au général Alexéiev, Broussilov essaya de justifier sa conduite — oui, je dis bien : justifier — comment qualifier autrement ses explications équivoques touchant la faute dont il avait chargé sa conscience : celle d'avoir parfait la « démocratisation de l'armée » en collaboration avec Kérensky et les comités. Et quel contraste il y avait entre ces paroles et les termes de l'écrit, dont on donna lecture à la suite, et où les officiers adressaient leurs adieux au chef qui les quittait :
« Votre nom demeurera éternellement pur et sans tache. C'est le nom d'un travailleur infatigable, qui s'est entièrement voué au service de notre chère armée.
« Aux sombres jours d'autrefois, et aujourd'hui aussi, en pleine débâcle, vous êtes resté le citoyen courageux qui se dresse franchement, loyalement contre l'arbitraire, qui se révolte contre le mensonge, la flatterie et les lâches complaisances, qui lutte, à l'arrière, contre l'anarchie, sur le front, contre la désorganisation…»
Mon attitude, comme celle du général Alexéiev, ne s'accordait pas avec les conceptions politiques du gouvernement provisoire et, d'autre part, je ne pouvais songer à collaborer avec le général Broussilov, nos idées étaient trop dissemblables. Broussilov, lorsqu'il était encore sur le front Sud-Ouest, avait consenti, je le suppose, à agréer le général Loukomsky, présenté par Kérensky, au poste de chef d'état-major. Voilà pourquoi je fus fort surpris par la conversation que j'eus avec le généralissime, le jour de son arrivée :
« Eh quoi ! Antoine Ivanovitch ; j'espérais retrouver en vous un camarade. J'espérais que nous travaillerions ensemble au Grand Quartier. Et vous me faites une tête !…
— Pardon ! Mettons les choses au point ! Il m'est impossible de rester ici plus longtemps ; du reste, tout le monde sait que Loukomsky a déjà été désigné pour me remplacer.
— Comment ? Auraient-ils osé le nommer sans me prévenir ? »
Jamais plus, ni lui, ni moi, nous ne revînmes sur la question. En attendant mon remplaçant, je continuai à travailler avec Broussilov pendant dix jours. Cette collaboration, je l'avoue, me fut pénible, au point de vue moral. J'avais servi auprès de lui, depuis le premier jour de la guerre. Un mois, j'avais été Général-quartier-maître à l'état-major de la 8ème armée, qu'il commandait, puis, pendant deux ans, j'étais resté à la tête de la quatrième division (anciennement brigade) de tirailleurs, toujours dans sa glorieuse armée. Puis j'avais eu le huitième corps, sur le même front. « La division de fer » marchait alors de victoire en victoire. Broussilov se plaisait à reconnaître hautement ses mérites et la traitait avec une affection touchante. Et cette affection allait aussi au chef de la division… J'avais vécu avec Broussilov des jours terribles, mais aussi des périodes radieuses de succès militaires — souvenirs inoubliables ! Et maintenant il m'était pénible de causer avec lui, avec ce nouveau Broussilov qui avait, si inconsidérément, gâché, à son détriment (ce qui est sans importance) et au détriment de l'armée, la séduction que son nom exerçait jadis. A l'heure du rapport, chaque fois que la défense des principes indiscutables du règlement militaire pouvait passer pour un « manque d'esprit démocratique », la question était tranchée par un non : inutile de discuter, de démontrer. Parfois Broussilov interrompait le rapport et me disait, non sans émotion :
« Antoine Ivanovitch ! Pensez-vous que je ne sois pas écœuré d'avoir sans cesse à la main un torchon rouge à agiter ? Que puis-je y faire ? La Russie est malade ; l'armée est malade ; il faut la soigner — je ne connais pas d'autre remède ! »
Il était préoccupé de ma nomination plus que moi-même. Je refusai d'émettre un désir : j'irais où l'on m'enverrait. Broussilov était, je crois, en pourparlers avec Kérensky. Il me dit un jour :
« Ils ont peur, si vous êtes nommé sur un front, que vous ne dissolviez les comités ». Je répondis en souriant :
— Oh ! non ! Je n'aurai jamais recours à l'assistance des comités — mais je n'y toucherai pas ! »
Je n'avais attaché aucune importance à cette conversation plutôt badine — mais, le même jour, le secrétaire eut à expédier à Kérensky une dépêche de Broussilov conçue à peu près en ces termes : « Je me suis mis d'accord avec Dénikine. Tous les obstacles sont écartés. Je vous prie de le nommer commandant en chef du front Ouest. »
Au commencement d'août, je partis pour Minsk, accompagné du général Markov, mon chef d'état-major.
Je quittai le Grand Quartier Général sans le moindre regret. Mes deux mois de « travaux forcés » avaient, certes, élargi les horizons — mais ont-ils laissé quelque résultat, relativement à la conservation de l'armée ? Aucun résultat positif, sûrement. Mais j'ai, peut-être, réussi à suspendre quelque peu la marche de la catastrophe. Rien de plus.
Voici en quels termes un collaborateur de Kérensky, V. Stankiévitch ([146]), qui fut plus tard commissaire suprême, juge ma conduite : « Chaque semaine, ou presque, nous arrivaient à Pétrograd des dépêches (c’étaient les miennes) où la réforme de l'armée était attaquée avec une âpreté pleine de provocation. Oui, c'étaient bien des attaques, ce n'étaient pas des conseils. D'ailleurs peut-on conseiller d'annuler une révolution ? » Si Stankiévitch avait été le seul qui pensât ainsi, et seulement au sujet de Dénikine, cela n'aurait offert aucun intérêt. Mais c'était là l'opinion d'une très grande partie de la démocratie révolutionnaire. Et cette opinion s'exprimait sur le compte d'un personnage collectif « incarnant la tragédie de l'armée russe ». Aussi faut-il s'expliquer là-dessus.
Oui, certes, il était impossible de supprimer la révolution. Je dirai plus : ce nombreux corps d'officiers russes dont je partageais les idées n'a point songé à la supprimer : il n'exprimait qu'un vœu, qu'une prière, qu'un ordre que le gouvernement cesse d'imposer la révolution à l'armée ! »
Aucun de nous ne pouvait donner d'autre conseil.
Si le haut commandement placé à la tête des troupes semblait « trop peu dévoué à la révolution », on n'avait qu'à le congédier, impitoyablement ; on aurait remplacé les chefs révoqués par d'autres hommes — par des apprentis stratèges peut-être — mais il aurait fallu que ceux-ci obtinssent et confiance absolue et pouvoir réel.
Ne faisons pas de personnalités. Alexéiev, Broussilov, Kornilov — ce sont là des époques, des méthodes différentes. Alexéiev avait pour système de protester, Broussilov de se soumettre, Kornilov d'exiger. Quand on mettait, à tour de rôle, ces hommes à la tête de l'armée, avait-on un plan bien défini ? N'était-ce pas plutôt l'indice d'une agitation convulsive où le pouvoir central s'anémiait, épuisé par les contradictions qui le rongeaient ? Ne vous semble-t-il pas qu'en intervertissant l'ordre des anneaux de cette chaîne, on aurait, peut-être, découvert le vrai remède à la fatalité qui nous entraînait.
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