II
Ônavire ! ô monture ardente du génie !
Où vas-tu ? Pour quelle œuvre étonnante et bénie
Fais-tu flotter tes pavillons ?
Avec ton bruit de forge et tes rumeurs de fête,
Pour quelle découverte et pour quelle conquête
Pars-tu dans l’ombre et les rayons ?
Autrefois tu servais de cupides colères.
Le temps des galions fut le temps des galères.
Tu portais l’esclavage et l’or ;
Quand ta proue insultait la rive américaine,
Elle apportait l’épée et non l’amour ; — la haine
De tes flancs noirs prenait l’essor !
Ces jours sont expiés. L’oppression barbare
Est morte, et Lafayette a remplacé Pizarre.
Le navire est libérateur.
Pacifique, il laboure ; et sa tâche est immense,
Et derrière sa poupe, un Dieu même ensemence
Son sillon civilisateur.
Il déverse les fruits de la terre féconde ;
Il en fait le partage aux nations que l’onde
Infertile veut séparer.
Il apporte l’échange et les guerres s’éloignent,
Car l’échange rapproche, et ces mains qui se joignent
Finiront bien par se serrer.
Qu’un peuple affamé gratte une terre rebelle :
Grâce au vaisseau, sa bouche à ta sainte mamelle,
Ô nature, ira s’attacher !
Ô soleil, d’où sans fin pleuvent les nourritures,
Il te suit dans ta course ; il te tend ses voilures…
Jamais il ne t’a vu coucher.
Ce n’est pas seulement le trésor de la terre,
Le fruit vivifiant, la sève salutaire,
Qu’il porte aux quatre aires du vent ;
C’est l’œuvre du progrès, multiple, mâle et fière ;
L’humanité le suit des yeux dans la lumière,
Et l’avenir vient au devant.
Sur sa route mouvante éclairant les rivages,
Il transforme à jamais ces noirs peuples sauvages
Que Dieu semble avoir oubliés ;
Il met un germe saint dans ces bêtes de somme,
Il dit : Frères, debout ! Et vers le ciel de l’homme
Fait dresser tous ces fronts ployés !
Il transmet les efforts, il porte les idées !
Comme le sang revient dans les veines vidées,
Il refait la vie en chemin ;
Distribuer le bien de tous, c’est son office ;
Un homme ne fait rien de grand qui n’agrandisse
La fortune du genre humain !
Il a pour ces labeurs une innombrable armée,
Depuis le dur pêcheur dans l’humble barque aimée,
Son royaume et son gagne-pain,
Jusqu’aux vieux matelots qui dans leurs longues quêtes
Ont présenté la face à toutes les tempêtes
De Behring au cap africain !
Ils en sont, ces vaillants, compagnons intrépides,
Qui s’en vont par l’écume et les glaces livides
Attaquer les monstres du Nord,
Qui cherchent la baleine, un harpon sur l’épaule
Et s’il en manque au Nord, passent à l’autre pôle
Comme de tribord à bâbord !
Ils en sont, ces grands cœurs, ces pilotes refuges,
Les nobles sauveteurs, oiseaux blancs des déluges,
Éternels affronteurs des vents,
Qui font sortir leur âme à l’heure où l’âme tremble,
Qui disent au tonnerre : « Eh bien ! partons ensemble ! »
Guides héros, fanaux vivants !
Ils en sont, ceux qui vont, tâche obstinée et dure,
Puiser les vérités dans leur citerne obscure,
Et par passion de savoir,
Troubler — Bellot ! Francklin ! malgré vos tristes ombres —
Les silences du Nord, pleins de craquements sombres,
Son froid de tombeau, son ciel noir !
Tous, les humbles, les grands, fils de la même tâche,
Que la mer les caresse ou que la mer se fâche,
Vont contents à ses rendez-vous ;
Qu’importent les typhons ou les milliers de lieues !
Ils l’aiment, la sorcière, et dans les vagues bleues
L’infini leur fait les yeux doux !
L’homme entendra toujours l’appel des grandes choses.
Ce siècle à présent marche à des apothéoses
Qui se feront — ; non sans combats !
Mais sur les vieux destins la science est lancée,
Et ces murs de prison sous l’ardente poussée
Voleront bientôt en éclats !
Oh ! surmontant la guerre, et la nuit et l’angoisse.
Homme ! qu’avec la force aussi ta vertu croisse
Et s’étende, si bien qu’un jour,
Lorsque tu toucheras à la toute-puissance,
Tu ne t’en serves plus que pour la délivrance,
Pour la justice et pour l’amour !
Alors nos petits-fils verront, profonde joie !
Le dernier Monitor pourrir faute de proie,
Et jadis de flamme et de fer,
Leviathan vidé, honteuse carapace,
S’en aller à vau l’eau l’épave, et sa cuirasse
Tomber en lambeaux dans la mer !
Temps glorieux ! alors, l’homme ayant confiance,
Tout navire sera l’arche de l’alliance
Flottant sous les cieux rayonnants ;
C’est un chant fraternel qui nous viendra du large ;
Toute nef sera grande alors, ayant pour charge
De rapprocher les continents !
Vole, ô Navire, avec l’orgueil de la victoire,
À l’accomplissement suprême de l’histoire ;
Contribue à ces jours rêvés,
À ce but indiqué par le prophète austère :
Faire pour l’âme humaine un seul nid de la Terre
Où tous les peuples soient couvés !
Embarquons, matelots ! Frères, cinglons encore !
Ô vaisseau du progrès, vogue à la grande aurore !
Fraternité sous le ciel bleu !
Que ce globe, jadis maudit, à pleines voiles
Se sente enfin rouler joyeux dans les étoiles
À la découverte de Dieu !
Paul Delair.