‹ La dette de jeuChapitre 9 sur 20 · IX

IX

Parmi cet amas de morts, il y avait pourtant deux vivants:

Le baron de Pardaillan, qui respirait encore, atteint de plusieurs blessures mortelles;

Jacques de Savereux, qui n'était pas sorti de son évanouissement, quoique à demi étouffé par le poids des cadavres avec lesquels on l'avait confondu.

Le manque d'air lui redonna la conscience de son existence, et il revint à lui par degrés, en faisant des efforts prodigieux afin d'écarter le fardeau qui gênait sa respiration: il fut assez heureux pour ramener sa tête à l'air libre et pour dégager un peu sa poitrine.

Son ivresse avait sensiblement diminué par l'effet de cette espèce de léthargie qui s'était emparée de tous ses sens et de toutes ses facultés; il rouvrit les yeux et les referma d'abord avec effroi, en ne rencontrant que des figures grimaçantes et ensanglantées qu'il prit pour les bizarres créations du sommeil.

Mais en ouvrant les yeux une seconde fois et en les tenant bien ouverts, bien fixes sur les objets qui l'entouraient; mais en avançant la main pour les toucher, il s'assura qu'il était éveillé.

Le reste des fumées du vin qui obscurcissaient son cerveau fut dissipé subitement.

Il ne pouvait toutefois se rendre compte des circonstances qui l'avaient mis au nombre des morts, et il ne s'expliquait pas davantage comment ces morts avaient été entassés à deux pas du Louvre. Il supposa quelque rixe, quelque duel, et il se demanda s'il ne s'était pas battu comme second du sire de Curson avec les convives du capitaine de Losse: c'était un souvenir vague qui surnageait dans sa mémoire.

Mais il reconnut que son épée était encore dans le fourreau, et il se rappela que la rencontre convenue devait se faire le lendemain au Pré-aux-Clercs.

Après un premier moment d'hésitation, où ses pensées eurent peine à suivre un cours régulier, il songea sérieusement à se tirer de la mare de sang dans laquelle il était couché.

Il fit tant des pieds et des mains, qu'il parvint à s'ouvrir un passage à travers les cadavres.

Il allait se trouver dégagé tout à fait, lorsqu'il fut arrêté par un bras qui ne pouvait appartenir qu'à un vivant.

En même temps, un soupir et des paroles entrecoupées le convainquirent que tout n'était pas mort dans ce monceau de corps inanimés.

--Holà! dit-il à voix haute, qui donc geint ici? Est-il quelqu'un qui vive encore et qui soit en état de venir avec moi?--Silence, au nom de Dieu! lui répondit-on à voix basse. S'ils vous entendent, ils s'en vont retourner au carnage, et c'en est fait de nous!--Eh! qui sont ceux-là, je vous prie, qui retourneraient pour nous mettre à mal? demanda Jacques de Savereux, en parlant plus bas.--Ceux qui nous ont laissés pour morts! dit la voix qui semblait près de s'éteindre par suffocation.--Des voleurs de nuit? des reîtres? Sur mon âme! je ne sais rien de ce qui s'est passé... Je ne suis pas mort ni endormi, m'est avis?--N'êtes-vous pas grièvement blessé, comme je le suis?--Je ne m'en aperçois pas, et blessé ou non, je me sens capable de jouer de l'épée galamment. Mais pourquoi cette tuerie?--Vous êtes bien malade, si vous n'avez plus nul souvenir de ces horreurs! Assommés et massacrés par les Suisses de la garde du roi, sous les yeux de Sa Majesté et de la reine sa mère!--Sous les yeux du roi! s'écria Savereux.

Il leva la tête, en écoutant le tocsin, les cris, les coups de feu qui se mêlaient dans les airs.

--Met-on la ville à sac? demanda-t-il.--Ce beau massacre n'a pas commencé pour s'arrêter, et je me console de mourir, en pensant que je ne verrai pas les meurtres de cette fatale nuit!--On se bat par les rues! reprit Savereux qui voulut se mettre debout et qui fut encore retenu par son voisin.--Ne bougez, mon ami! sinon, vous êtes mort sans rémission!... Mais, vraiment, vous ne fûtes pas même blessé!--Je le crois maintenant... Le grand diable me baille les étrivières, si je comprends comment je me trouve là!... Vous n'étiez pas du souper chez le capitaine de Losse? Vous n'avez point rencontré M. de Curson?...--M. de Curson? interrompit la voix qui parut se raffermir: où est-il? A-t-il pu échapper à la boucherie? A Dieu plaise!--J'ignore ce qu'il devint depuis que je l'ai quitté: nous avons soupé, bu et joué ensemble, si bien que je suis devenu son frère d'armes.--Vous! reprit la voix qui sembla défaillir, tandis que du milieu des morts se dressait une tête toute couverte de sang. Votre nom?--Jacques de Savereux, gentilhomme périgourdin, le plus beau joueur de dés et de cartes, le plus triomphant buveur qui soit en cour. Et vous?--Bâtard de Gondrin, baron de Pardaillan, gentilhomme de la chambre du roi de Navarre!--Par la messe! je ne vous aurais pas reconnu en ce piteux état, vous, le glorieux baron de Pardaillan, favori de monseigneur Henri de Bourbon!

La voix s'était tue, et Savereux attendit en vain une réponse.

Cette tête défigurée, qui s'était levée devant lui, venait de retomber parmi les morts; mais il la distingua entre toutes au masque de sang qui la couvrait et à l'horrible blessure qui avait fendu le crâne jusqu'aux sourcils.

Le baron de Pardaillan gisait sans mouvement; néanmoins, son pouls battait toujours et ses mains conservaient un peu de chaleur.

Savereux n'hésita pas à lui donner des secours empressés: il l'enleva doucement de ce lit de cadavres et le porta près du bord de l'eau.

Là, il lui lava le visage et se servit des lambeaux de sa chemise qu'il déchirait pour arrêter le sang de trois blessures dont la moindre était mortelle.

Ensuite Savereux chercha dans son esprit le moyen de compléter sa bonne action en procurant au blessé les soins nécessaires: il ne voyait que le Louvre où l'on pût trouver ces soins que l'humanité ne refuse jamais à quiconque les réclame.

Pardaillan lui en avait dit assez pour le mettre en défiance à l'égard de l'accueil qu'on leur ferait au Louvre cette nuit-là: non pas qu'il ajoutât foi aux étranges déclarations de Pardaillan, accusant le roi et les catholiques de trahison et d'assassinat; il supposa seulement qu'une querelle s'étant élevée entre les gentilshommes huguenots et catholiques, des morts et des blessés étaient restés sur le terrain.

Cependant il s'étonnait, il s'effrayait de la situation de Paris.

Ces cris n'étaient pas des cris de joie; ces coups de feu, des réjouissances publiques; ce tocsin, une sonnerie de fête.

Que se passait-il donc d'extraordinaire, de terrible?

Il ne pouvait s'empêcher de craindre une grande catastrophe.

Pardaillan n'avait pas repris ses sens.

Savereux l'interrogeait en vain, dans l'espoir d'obtenir des renseignements plus explicites, lorsqu'une troupe d'hommes armés et de populace descendit du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois vers la Seine, avec des torches, en vociférant.

Savereux ne balance pas à marcher droit à eux, après avoir tiré son épée.

Ce sont des soldats qui traînent par les pieds un corps sans tête, souillé de fange et de sang: un hideux cortége de misérables en haillons s'agite et se presse autour de ces restes méconnaissables que chacun veut contempler et outrager à son tour.

--Au gibet, l'amiral! crient ces forcenés. Allons le pendre à Montfaucon! Il sera mieux fêté au pilori des Halles! Oh! le méchant païen! Mort aux huguenots! Pas de trêve, pas de rémission! Tuons! tuons! Morte la bête, mort le venin! C'est donc là ce grand ennemi de la messe? Brûlons sa charogne hérétique!

--Salaboz, est-ce pas vous qui avez fait cette belle expédition? demanda Savereux, apercevant ce capitaine qui avait beaucoup à faire pour défendre le cadavre qu'on voulait lui arracher. L'amiral est-il bien mort?--Que vous en semble? repartit Salaboz, en se retournant d'un air menaçant vers l'inconnu qui l'avait interpellé par son nom.--Çà, qui es-tu? dit à Savereux un des plus exaltés de la bande, en lui présentant la pointe d'une dague. Crie: _Vive la messe!_ sinon, au diable ton patron!--Ah! c'est vous, monsieur de Savereux! s'écria Salaboz.

Et, courant à lui, il le dégagea des mains de ses adversaires que ce gentilhomme n'eût pas écartés aisément à coups d'épée.

--Si je comprends rien à ce qui se passe, je veux être condamné à ne boire que de l'eau et à ne toucher onc cartes ni dés!--Vous avez pourtant noblement fait votre devoir? dit Salaboz qui le voyait tout couvert de sang: combien en avez-vous tué déjà?--J'en ferai un jour le compte, pour vous l'apprendre... Mais qui sont ceux-là qu'il faut tuer?--Tous ceux qui sont huguenots avoués ou cachés, tous ceux qui ont en haine le pape, le roi et le duc de Guise, tous ceux enfin qui vous paraîtront bons à occire!--Vrai Dieu! capitaine Salaboz, je ne me pique pas d'être si fervent catholique, et je vous laisse la meilleure part de cette tuerie!

Jacques de Savereux, indigné et attristé de ces excès de fanatisme religieux, auxquels il ne se sentait pas capable de s'associer, tourna le dos à Salaboz et regagna lentement le bord de la rivière où il avait laissé Pardaillan sans connaissance.

Savereux avait jusqu'alors partagé les passions hostiles des catholiques à l'égard des protestants, non par raisonnement et par conviction, mais par habitude car il était à peine suffisamment chrétien, au baptême près. Il aurait donc pu, cette nuit-là, dans toute autre situation d'esprit, suivre sans réflexion l'exemple de ses compagnons ordinaires de jeu et de débauche, croire à la justice d'un massacre général des huguenots ou du moins l'autoriser par des raisons divines et humaines, se mêler avec un aveugle emportement à l'exécution de ce vaste complot et se plaire comme Salaboz à répandre un sang maudit.

Les circonstances, au contraire, dans lesquelles il venait de se trouver, avaient réagi fortement sur sa manière de voir et de sentir, à tel point que la cause des huguenots lui parut alors la plus juste et qu'il sympathisa dès ce moment avec elle.

La générosité et la franchise de son caractère le prédisposaient d'ailleurs à ce revirement d'opinion en présence d'une trahison aussi lâche que criminelle: il aurait compris une lutte finale entre les deux partis qui divisaient la France, et dans ce cas il n'eût pas songé à quitter son drapeau, ni même à examiner de quel côté était le bon droit; mais il aurait voulu que cette lutte se fît au grand jour, avec partage égal de terrain et de soleil, comme un duel à mort réglé par les lois de la chevalerie.

Il se promit donc de rester neutre et de ne pas tremper dans l'odieuse perfidie des catholiques.

Ce fut sous l'influence de ces impressions qu'il retourna auprès du baron de Pardaillan.

Il ne le connaissait que pour l'avoir vu jouer à la paume et au mail, que pour l'avoir entendu vanter comme un brave et digne gentilhomme; il se souvenait surtout, ainsi qu'on se souvient d'un rêve, de cette belle dame qui, la nuit même, était venue à cheval, suivie d'un valet, et qui avait prononcé le nom de Pardaillan.

Ces motifs n'eussent peut-être pas suffi pour déterminer Savereux à s'attacher à la fortune de ce capitaine huguenot, qu'il avait rencontré demi-mort gisant auprès de lui; mais la conformité de leur sort pendant cette nuit sanglante lui semblait un lien qu'il ne devait pas rompre: aussi bien, Pardaillan était-il dans un état à ne pas permettre qu'on l'abandonnât sans inhumanité.

Pardaillan ne fit aucun mouvement et ne rouvrit pas les yeux lorsque Savereux se pencha vers lui; mais il respirait encore, et le sang ne coulait plus de ses blessures.

--Eh! monsieur de Pardaillan! lui cria dans l'oreille Jacques de Savereux: il ne fait pas bon ici pour vous!... Ne sauriez-vous pas marcher, en vous aidant de mon bras?--Vous êtes catholique? reprit Pardaillan, avec un accent de douloureuse résignation: tuez-moi ici plutôt qu'ailleurs, je vous prie!--Vous tuer? Bon! pourquoi vous tuerais-je? repartit Savereux, offensé de ce soupçon qu'il n'avait pas mérité: j'empêcherais plutôt qu'on ne vous tuât!--Vous n'êtes donc pas catholique? Ce n'est donc point vous qui parliez tout à l'heure aux meurtriers?--Je ne puis et ne veux être catholique ni huguenot; je suis gentilhomme, et à ce titre je vous dois assistance et protection, puisque vous êtes gentilhomme.--Voilà un beau et fier langage, dit Pardaillan. Je vous prie désormais de me tenir pour votre frère et ami.

Et il lui tendit la main.

--Soit! répliqua Savereux en acceptant la main qui lui était offerte. Il s'agit de vous tirer de là et de vous mettre en lieu sûr.--Si je pouvais seulement passer la rivière et me rendre au faubourg Saint-Germain, avant que je meure!--Vous ne mourrez pas, si vous voulez être mon frère et mon ami! Aurez-vous pas la force de vous jucher sur mes épaules, pendant que je nagerai?...--Ce serait vous noyer avec moi! Écoutez: mieux vaut me laisser à cette place jusqu'à ce qu'on puisse me venir prendre en bateau, mort ou vif; et vous, qui avez si bonne envie de me servir, vous ferez plus que me sauver la vie: vous passerez la rivière à la nage et irez au faubourg Saint-Germain, à l'hôtel de Genouillac, près la porte Bussy...--Imaginez que j'y suis déjà, et dites ce que je dois faire... Cordieu! Voici des gens qui se sauvent de tous côtés en nageant...--Portez toutefois cette écharpe pour témoigner que vous venez de ma part; or, l'ayant remise aux mains de damoiselle Anne de Curson...--Anne de Curson! s'écria Savereux avec une émotion indéfinissable.

--Est-elle pas parente du jeune sire de Curson?

--Oui, vraiment, c'est sa propre soeur, et n'était cette malencontreuse nuit, je l'eusse épousée demain.

Jacques de Savereux n'en écouta pas davantage, et sans communiquer son projet au baron de Pardaillan, il se jeta dans l'eau tout habillé, nagea vigoureusement vers l'autre rive et atteignit la barque du passeur, amarrée à un pieu: s'élancer dedans, détacher l'amarre, s'emparer des rames, tout cela se fit en quelques secondes, malgré les cris du passeur qui était sorti de sa cabane.

Au bout de dix minutes d'absence, Savereux était de retour auprès du blessé qu'il enlevait entre ses bras et qu'il transportait dans la barque.

Il se mit à ramer avec ardeur:

--Ah! quel noble coeur vous êtes! murmura Pardaillan: moi qui vous accusais de m'avoir abandonné!--Vous abandonner! reprit Savereux avec étonnement; ne vous avais-je pas dit que j'étais le frère d'armes de votre futur beau-frère, Yves de Curson?

La rivière était couverte de corps morts qui flottaient entre deux eaux et de blessés qui s'enfuyaient à la nage: quelques-uns essayèrent de s'accrocher au bateau, mais Savereux les repoussa avec les rames, dans la crainte qu'ils ne fissent chavirer la frêle embarcation.

Dans ce moment, le roi reparut sur le balcon du Louvre, avec des torches, pour contempler la Seine teinte de sang. Plusieurs coups d'arquebuse partirent de ce balcon, dirigés contre les fugitifs qui passaient l'eau.

Une balle siffla aux oreilles de Savereux qui reconnut le roi et ses favoris comme les auteurs de ces arquebusades.

--Dieu me damne! s'écria-t-il. Le roi de France très-chrétien tire à la cible sur ses pauvres sujets! Certes, j'ai honte d'être catholique.

La barque touchait la rive: il se trouvait hors de la portée des balles; mais lorsqu'il s'apprêtait à descendre à terre le blessé, il fut forcé de mettre l'épée à la main, pour tenir en respect le passeur qui le menaçait d'un coup de croc.

--Holà! compère, lui dit-il d'un ton d'autorité: lequel préfères-tu des deux, ma rapière dans ton ventre ou cinq cents écus d'or dans ta bourse?--Cinq cents écus d'or! répéta le passeur qui ne pensa plus à s'opposer à l'abordage. Que veut-on de moi?

--Que tu m'aides à mener ce gentilhomme jusques à l'hôtel de Genouillac près la porte Bussy. Mais pour te rendre sûr que tu seras payé de la somme promise, voici que je te paye d'avance sans compter.--O mon frère! mon ami! murmura Pardaillan oppressé par la reconnaissance. Je m'en vais donc revoir Anne avant que de mourir!