Scène VII.
LA MARQUISE, LA MARQUISE DE MIREPOIX, DUVERNEY.
GERMAIN, annonçant. Madame la marquise de Mirepoix ; monsieur Paris Duverney.
M DE MIREPOIX. Vous ne nous attendiez pas, je pense ; le roi est souffrant, ou plutôt de mauvaise humeur, et le jeu de la reine a fini sitôt, que, ne sachant plus que faire du reste de notre soirée, nous avons décidé qu’on souperait chez moi ; et je viens vous enlever, car il n’est pas de plaisir sans vous.
LA MARQUISE, avec embarras. Vous êtes trop bonne… mais je… ne…
DUVERNEY. Ah ! point de mauvaises raisons. Nous vous trouvons seule, sans projet, un peu triste… il est de notre devoir de vous arracher à vous-même.
M DE MIREPOIX. Sans doute. N’allez-vous pas vous renfermer parce qu’il plaît à la cabale de Maurepas d’ameuter contre vous le cardinal et ses vieilles dévotes ?… Ce serait leur faire trop beau jeu, vraiment.
LA MARQUISE, à part. Il va venir ! quel supplice !
M DE MIREPOIX. À la cour il n’est qu’une disgrâce : celle du roi ; et comme celle-là ne vous menace pas, croyez-moi, méprisez toutes les autres ; vous trouverez chez moi vos amis les plus dévoués.
LA MARQUISE. Croyez que je suis touchée de tant de bontés… Mais il est tard… et… je suis mal à mon aise.
M DE MIREPOIX. N’allez pas dire que vous êtes malade. À la cour, ma chère amie, on peut être à la mort, mais jamais malade ; parler de souffrances, c’est presque avouer qu’on est en disgrâce, et c’est un plaisir qu’il ne faut pas donner à ses ennemis… à Maurepas surtout, qui ferait une chanson sur votre maladie. Vous êtes un peu pâle, en effet ; eh bien, mettez du rouge, une fleur dans vos cheveux, et vous serez encore la plus belle de toutes.
DUVERNEY. D’ailleurs, si vous souffrez, notre gaieté vous guérira… nous avons des choses très-amusantes à vous raconter. On parle de démissions, d’exil, de guerre. Savez-vous bien qu’on vous accuse de donner au roi l’idée de commander en personne la campagne prochaine ? Ah ! si vous faites de ces choses-là, et que vous lui mettiez en tête de gouverner lui-même, Dieu sait le sort que vous réservent ses ministres !
LA MARQUISE. Je n’ai point tant de crédit, et c’est faire injure au roi que de supposer qu’il ait besoin de conseil pour remplir ses devoirs. Mais ne disiez-vous pas que le roi était lui-même indisposé ?
DUVERNEY. Oh ! tranquillisez-vous, il se porte aussi bien que moi ; seulement le duc de Richelieu étant de retour, il y a sans doute quelque petit souper joyeux dont la reine et le cardinal ne doivent point avoir connaissance.
LA MARQUISE, à part. Qu’entends-je !… (Haut.) Quoi ! vous pensez ?…
DUVERNEY, riant. Que voulez-vous ? on rencontre tant de sévérité à la cour, qu’il faut bien s’en consoler avec les jolies femmes de la ville… cela ne nuit point aux grandes adorations.
M DE MIREPOIX. Allons, trêve de folies ; l’heure s’avance ; j’ai déjà du monde chez moi ; allons le rejoindre.
LA MARQUISE. Par grâce… permettez…
M DE MIREPOIX. Non ; je n’écoute rien.
LA MARQUISE. Vrai, je ne puis…
M DE MIREPOIX. Ce n’est plus pour mon intérêt que j’insiste ; c’est pour le vôtre.
LA MARQUISE, à part. Et mademoiselle Hébert qui ne vient pas à mon secours !
M DE MIREPOIX. Il faut qu’on vous voie ; il faut que l’on sache que les misérables procédés d’hier ne peuvent vous atteindre, et que vous saurez tenir tête à l’orage.
LA MARQUISE. Eh bien, je vais passer une robe.
M DE MIREPOIX. Gardez-vous-en bien… celle-ci est charmante. Prenez seulement un mantelet, des gants, et revenez vite. Songez qu’il est tard, et que nous n’avons pas un moment à perdre.
La Marquise passe dans son appartement.