‹ La Duchesse de ChâteaurouxChapitre 3 sur 47 · Scène IV.

Scène IV.

LA MARQUISE, LE DUC DE RICHELIEU.

LE DUC. Je l’avais bien prédit que votre fuite de Versailles amènerait quelque folie de sa part.

LA MARQUISE. J’étais souffrante, on m’ordonne l’air de la campagne, je viens ici avec ma sœur, et l’on appelle cela une fuite, un parti extrême…

LE DUC. Et l’on a raison, car sans l’amour qui domine le roi, en dépit de vous et de lui-même, vous n’auriez jamais pensé à quitter la reine, convenez-en.

LA MARQUISE Il est certain que depuis l’instant où il vous a plu d’imaginer cet amour, je n’ai pas eu un moment de repos. Vos plaisanteries, les sentences voilées du comte de Noailles, les prévenances choquantes de madame de Tencin, les suppositions, les sourires malins de tous les gens de la cour, m’ont rendu le séjour de Versailles odieux.

LE DUC. Je le conçois ; mais le roi devait trouver votre absence encore plus insupportable.

LA MARQUISE. Comment le supposer ?

LE DUC. Ah ! vous n’en douteriez pas, vraiment, si vous aviez vu l’état où l’a mis la nouvelle de votre départ et celle de votre prochain mariage avec mon neveu.

LA MARQUISE. Pourquoi l’avoir instruit de ce mariage ? il n’est pas… certain.

LE DUC. Parce que vous m’aviez autorisé à répondre au duc d’Agénois, de manière à lui en donner l’espérance, et que ce titre d’oncle que vous m’accordez depuis un an, à mon grand regret, a excité la curiosité du roi, qu’il m’a pressé de questions à ce sujet, et qu’il fallait bien lui dire la vérité.

LA MARQUISE. La vérité !… la vérité, c’est que je ne suis pas décidée à me remarier.

LE DUC. Eh bien ! dites-le donc, que nous sachions à quoi nous en tenir. Vraiment vous mettez toute la cour dans une anxiété…

LA MARQUISE. Et qu’importe à la cour mon mariage avec M. d’Agénois !

LE DUC. Il est certain que le bonheur ou le désespoir de mon neveu est fort indifférent à tous nos courtisans ; mais il n’en est pas de même de la bonne ou mauvaise humeur du roi, et comme elle dépend de vous…

LA MARQUISE. Si je pouvais le croire, je fuirais au bout du monde.

LE DUC. Pour faire courir après vous. Ah ! le moyen n’est pas mauvais.

LA MARQUISE. Vous savez mieux que personne, monsieur le duc, que ces sortes de ruses, cette coquetterie vulgaire ne sont pas dans mon caractère.

LE DUC. Qui peut savoir ce que l’amour d’un roi doit produire !

LA MARQUISE. L’amour d’un roi !… Ah ! rappelez-vous le sort de madame de Vintimille, de ma pauvre sœur. L’amour d’un roi, monsieur le duc, c’est le déshonneur, c’est la mort.

LE DUC. Et cette mort vous effraye ?

LA MARQUISE. Bien moins qu’une vie déshonorée.

LE DUC. Ah ! tout n’est pas honte dans le bonheur d’être aimée de celui qui peut le bien, dans la faculté de diriger sa puissance, dans l’honneur de le rendre à la gloire.

LA MARQUISE. Beau rêve, impossible à réaliser.

LE DUC. Essayez. Tout vous seconde, votre beauté, votre esprit, votre vertu même ; tout vous assure un triomphe complet.

LA MARQUISE. Flatterie inutile, vous dis-je. Habitué à vous amuser de la vanité des femmes, vous voulez tenter la mienne. Mais je vous l’affirme dans toute la sincérité de mon âme, je préfère l’existence la plus misérable à celle que vous me faites entrevoir.

LE DUC. Pourtant vous êtes un peu ambitieuse, convenez-en.

LA MARQUISE. C’est parce que je suis ambitieuse que je n’aime point à descendre ; mais, par grâce, ne parlez plus de cela ou je me brouille avec vous.

LE DUC. Des menaces !… je ne vous croyais pas si malade.

LA MARQUISE, à part. Quel supplice ! (Haut.) Vous que je croyais mon ami, me tourmenter ainsi !

LE DUC. Sans doute, je suis votre ami ; mais puisque vous me réduisez à ce triste emploi, il faut le remplir et vous parler franchement. Le roi vous adore, c’est la première fois qu’il aime sérieusement une femme digne de son amour, une femme supérieure qui peut ranimer dans son âme engourdie les nobles sentiments, l’amour du travail, de la gloire ; cette femme peut le rendre l’idole des Français, le plus grand roi du monde…

LA MARQUISE, l’interrompant. Moi le rendre à la gloire !… Ah ! ne parlez pas ainsi, n’étalez pas à mes yeux ce prestige enchanteur, la plus dangereuse de toutes les séductions. Non, dites-moi que son caractère faible, indolent, sa soumission aux volontés du cardinal Fleury, ne lui permettent pas de reconquérir le pouvoir. Dites-moi que son caractère léger, tout aux plaisirs faciles, ne peut plus comprendre ni l’amour vrai ni la gloire. C’est bien assez vraiment d’avoir à résister au bonheur de lui plaire.

LE DUC. À quoi bon vous dire tout cela ? Vous ne me croiriez pas mieux que vous. D’ailleurs, vous n’avez plus à hésiter, puisque vous l’aimez.

LA MARQUISE. Qui vous l’a dit ?

LE DUC. Votre empressement à le fuir, à quitter ce château quand vous apprenez que le roi va y venir. N’est-ce pas un aveu ? n’est-ce pas dire à tout le monde : Je ne saurais le voir et résister à son amour ?

LA MARQUISE. Si c’est ainsi je resterai, mais je ne retournerai plus à Versailles, et je passerai l’hiver ici.

LE DUC. Y pensez-vous ? grand Dieu ! si vous passiez l’hiver ici, le roi viendrait s’établir à Vincennes, et que dirait la reine… cela serait un beau scandale, vraiment… sans compter que le château est tout délabré, que nos logements y sont affreux.

LA MARQUISE. Vous pensez que le roi, bravant toute retenue, viendrait…

LE DUC. J’en suis certain, vous dis-je. Avec vos scrupules, votre résistance à ses vœux, vous lui faites perdre la raison ; un roi n’est pas accoutumé à ces manières-là.

LA MARQUISE. Que faire ?… de qui prendre conseil ?

LE DUC. De votre cœur. Aussi bien, c’est toujours lui qui vous mènera.

LA MARQUISE, à part. Oui, ce mariage peut seul me mettre à l’abri… (Haut.) Quand le duc d’Agénois revient-il de l’armée ?…

LE DUC. Dès qu’il aura obtenu le congé qu’il demande.

LA MARQUISE. Eh bien ! il faut solliciter vous-même ce congé et l’obtenir sur-le-champ du ministre.

LE DUC. Savez-vous bien ce que vous me demandez là.

LA MARQUISE. Il me faut un protecteur, un guide, un refuge contre tous les dangers qui me menacent. L’attachement constant du duc d’Agénois m’offre tout ce qui peut satisfaire l’ambition, le cœur d’une honnête femme. Je dois m’y consacrer. Écrivez-lui, mon cher oncle, que je suis décidée, qu’il hâte son retour, et que de lui seul désormais va dépendre le bonheur de ma vie.

LE DUC. Soit, j’écrirai tout ce qu’il vous plaira, je braverai pour vous la colère du roi.

LA MARQUISE. Rassurez-vous ; il saura que moi seule j’ai réclamé cette preuve de votre dévouement.

LE DUC. C’est vous qui le lui direz ?

LA MARQUISE. Je m’y engage sur l’honneur.

LE DUC, souriant. Eh bien ! je suis tranquille. (À part.) Ma lettre ne partira pas. (On entend une fanfare.) Les chasseurs approchent. Je vole au-devant du roi.

LA MARQUISE. Ô mon Dieu ! viendrait-il déjà ?

LE DUC. Non, pas encore ; mais il porte la chasse de ce côté, pour avoir l’occasion d’entrer ici comme par hasard à la tombée du jour. Ce sont, dit-il, les belles serres de Duverney qu’il veut voir, et ces aloès en fleurs qui font mourir de jalousie les jardiniers de Versailles. Vous voyez bien qu’il n’est pas question de vous dans tout cela ; ainsi, croyez-moi, faites comme si vous ne saviez rien de cette visite.

LA MARQUISE. Vous avez raison ; je viens chaque jour à cette heure lire sous ce treillage ; je veux que madame de Mirepoix m’y trouve comme à l’ordinaire.

LE DUC, avec ironie. C’est cela, que personne ne se doute de ce qui amène ici le roi, ni du trouble que peut vous causer cette visite. Ah ! vraiment, rien n’est si facile.

LA MARQUISE. Vous riez ; mais je vous prouverai que ma résolution est sérieuse. Écrivez demain à votre neveu, et n’oubliez pas mon engagement avec lui.

LE DUC, lui baisant la main en souriant. Ni vous non plus.

Il sort.

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