Scène PREMIÈRE.
LA DUCHESSE DE LAURAGUAIS, DUVERNEY.
M DE LAURAGUAIS. Ah ! c’est vous, monsieur Duverney… Je n’en devrais pas être surprise.
DUVERNEY. Je serais depuis longtemps ici, madame, sans les affaires qui m’ont retenu à l’armée ; mais depuis son rétablissement, le roi assemble son conseil tous les jours, je ne pouvais m’absenter.
M DE LAURAGUAIS. Oui, vous n’êtes pas de ceux que la disgrâce éloigne. Ah ! il faut qu’il y ait bien du danger à nous donner quelque marque d’intérêt, car depuis notre départ de Metz, depuis le jour affreux où sans le duc de Richelieu et le duc d’Agénois, nous succombions à la rage du peuple, vous êtes le seul…
DUVERNEY. Quoi ! de tous ceux qui doivent à madame de Châteauroux leur place, leur fortune, aucun ne s’est présenté chez elle ?
M DE LAURAGUAIS. Aucun ! Sans les lettres du duc de Richelieu, nous serions dans l’ignorance de ce qui se passe à la cour. Mais comment se fait-il qu’un arrêt surpris au délire d’un malade soit confirmé par un silence de deux mois ? Comment se fait-il qu’un amour si vif, si mérité, se soit évanoui comme un prestige ?
DUVERNEY. Attendons encore pour le juger. Le roi revient ce soir ; tous les corps de la ville se rassemblent déjà pour aller au-devant de lui, c’est à la lueur des illuminations de tout Paris qu’il fera son entrée. Un coup de canon avertira le peuple de l’arrivée du roi à la barrière ; il revient comblé des faveurs de la victoire et des adorations de la France. Qui sait ce que ce retour doit produire ?
M DE LAURAGUAIS. Ah ! ne nous ne flattons pas : ce retour n’amènera pour nous que de nouveaux outrages. Déjà monsieur de Maurepas fait courir le bruit que le duc d’Agénois s’est fait un prétexte de sa blessure pour venir joindre à Paris madame de Châteauroux et la consoler, et le roi croit à cette calomnie.
DUVERNEY. Eh bien, il faut nous concerter sur le parti à prendre. Il se peut qu’un ordre du ministre enjoigne à madame de Châteauroux de quitter Paris au moment où le roi y revient.
M DE LAURAGUAIS. Quoi ! vous pensez que le roi pousserait la cruauté…
DUVERNEY. Le roi ignorerait cet ordre : les ministres n’ont-ils pas des lettres de cachet en blanc, qui leur sont confiées pour sévir contre les ennemis de l’état, et dont ils se servent trop souvent contre leurs ennemis personnels ? D’ailleurs, si le roi venait à apprendre l’arrestation de madame de Châteauroux, Maurepas lui dirait qu’il l’a ordonné dans l’intérêt de votre sœur, et pour la soustraire à la fureur des Parisiens que lui-même ameute contre elle.
M DE LAURAGUAIS. Ô ciel ! que faire pour l’arracher à tant de persécutions ?
DUVERNEY. Il faut la déterminer à se réfugier chez moi, au château de Plaisance.