Scène VII.
LA DUCHESSE, M HÉBERT, un Exempt de la prévôté ; plusieurs Soldats du guet.
L’EXEMPT, en dehors de la porte. Ouvrez…
LA DUCHESSE. Les voilà.
L’EXEMPT. Ouvrez de par le roi !…
M HÉBERT, baissant le capuchon de la Duchesse. Restez là, ne dites mot, et laissez-moi faire… On va ouvrir, messieurs.
Elle ouvre la porte.
L’EXEMPT. Nous avons à parler à M la duchesse de Châteauroux.
M HÉBERT. Elle est sortie, monsieur.
L’EXEMPT. Le concierge nous a pourtant assurés qu’elle était chez elle.
M HÉBERT. Il ne se sera point aperçu que madame était dans le carrosse de la duchesse de Lauraguais, lorsque celle-ci est sortie.
L’EXEMPT, d’un air méfiant. Où allaient-elles ?
M HÉBERT. Au château de Plaisance, et je profitais de ma journée que m’a laissée madame, pour aller voir les illuminations avec la fille de notre concierge, avec Toinette, que voilà.
L’EXEMPT. Cela est possible, mademoiselle ; mais porteur d’un ordre dont je suis responsable, vous me permettrez de vérifier…
M HÉBERT. Ah ! monsieur, tout à votre aise. (Ouvrant la porte.) Voici l’appartement de M la duchesse, vous pouvez le visiter entièrement ; je vais confier toutes les clefs à Germain, il les mettra à votre disposition ; mais vous me permettez d’aller voir passer le cortége, n’est-ce pas ?
L’EXEMPT. Ah ! je n’ai point d’ordre contre vous, et vous serez libre d’accompagner ou non votre maîtresse.
M HÉBERT. Où cela, monsieur ?
L’EXEMPT. À la Bastille.
M HÉBERT. À la Bastille !
L’EXEMPT. C’est pour cela qu’il faudrait mieux nous dire la vérité que de nous en laisser venir à des mesures extrêmes. (D’un air de confidence.) La duchesse est ici, n’est-ce pas ?
M HÉBERT. Ce n’est pas à moi à la dénoncer ; faites votre devoir. Allons, Toinette, viens avec moi.
L’EXEMPT, la retenant. Vingt louis pour vous si vous nous dites où est la duchesse.
M HÉBERT. Vingt louis ! cela demande réflexion… vingt louis ?…
L’EXEMPT. Tout autant !
M HÉBERT. Eh bien ! laissez-moi d’abord renvoyer cette petite fille.
L’EXEMPT, à part. Elle est à nous…
M HÉBERT. Je ne veux pas devant elle… vous comprenez ?
L’EXEMPT. C’est bien.
M HÉBERT. Toinette ?
LA DUCHESSE. Ma… madame.
M HÉBERT. Eh bien ! de quoi as-tu peur ? ces messieurs sont d’honnêtes gens à qui j’ai à parler ! Toi, si tu veux voir le cortége, va toute seule, j’ai affaire ici.
L’EXEMPT, regardant la Duchesse. Ne tremblez pas comme ça, la belle enfant, nous n’en voulons point aux cornettes et aux bavolets.
M HÉBERT. Eh bien ! t’en vas-tu ? (Elle la pousse dehors.) Prends bien garde de ne pas te perdre dans la foule… (À part.) Je respire. (Haut.) Maintenant que voulez-vous ?
L’EXEMPT. Que vous nous disiez où est la duchesse.
M HÉBERT. Laquelle, monsieur ? est-ce madame la duchesse de Lauraguais ? Elle est allée, je crois, chez la princesse de Conti ; mais elle ne peut tarder à revenir, parce que…
L’EXEMPT, avec impatience. Et non, ce n’est pas à la duchesse de Lauraguais que nous avons à parler, c’est à la duchesse de Châteauroux. Allons, un peu de complaisance, on vous la payera bien.
M HÉBERT. Vous ne me trahirez point ? c’est que si l’on pouvait se douter…
L’EXEMPT. Soyez tranquille, vous ne serez pas compromise.
M HÉBERT. Vous me le promettez ?
L’EXEMPT. Sur tout ce que la police a de plus sacré.
M HÉBERT, à part. Que lui dire pour gagner du temps ? (Haut.) Eh bien, puisque vous l’exigez… vous saurez qu’il y a là-bas dans le vestibule une petite porte qui donne sur un escalier dérobé…
L’EXEMPT. Je l’ai remarquée en entrant.
M HÉBERT. Cet escalier conduit à la lingerie.
L’EXEMPT. C’est là qu’est la duchesse ?
M HÉBERT. Je ne dis pas cela, monsieur.
L’EXEMPT. Allons, point de crainte, parlez vite.
M HÉBERT, regardant la pendule, à part. Elle doit être en sureté maintenant.
L’EXEMPT. Dites-nous franchement.
M HÉBERT. Où est ma maîtresse ? Eh bien, foi d’honnête femme, à l’heure qu’il est, je n’en sais rien.
L’EXEMPT. Comment ! tu n’en sais rien… Et tu disais tout à l’heure… Ah ! te moquais-tu de moi ? Soldats, gardez cette femme, et nous…