II.
Passons... Si je vous disais les diverses illustrations de ma famille, ça vous humilierait et nous n'en finirions plus.
À l'époque de la révolte des peuples, en 1789, mon bisaïeul était déjà un homme de trente et quelques années, bien vu en cour, heureux près des dames, beau joueur et tout à fait bon enfant.
La révolution le surprit à l'improviste. Quand on vint pour piller son château de Mauruse, il était à Sèvres pour acheter du tabac. Il n'eut pas le temps de rassembler ses trésors qui furent dilapidés par la multitude. Obligé de partir pour l'émigration avec sa femme et son fils (le père de mon père), il ne possédait que son argent de poche et les boutons de son habit qui étaient en perles fines, heureusement.
Il arriva ainsi à Londres, capitale de l'Angleterre. Son argent de poche, ajouté au prix de ses boutons, lui compléta une somme de 250 guinées, ou si vous le préférez 8.750 francs. Ça vous semble encore un joli denier, mais ma bisaïeule dépensait 50 louis par jour. Le duc de Rudelame-Carthagène l'adorait.
Ce fut pour satisfaire à ses fantaisies qu'il contracta plusieurs mauvaises habitudes dont sa famille devait être plus tard la victime. Il se fit usurier d'abord, puis, les produits de cette industrie ne suffisant pas aux prodigalités de sa femme, il apprit à tromper au jeu, dans les bonnes sociétés. Un jour enfin, emporté par l'envie de faire plaisir à son épouse, il se mit à travailler sérieusement, passa ses examens avec succès, et fut reçu membre de cette importante compagnie: La Grande Famille des voleurs à Londres.
Il était là sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour procurer à sa compagne idolâtrée des bijoux précieux, des cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contracté un culte tout particulier pour la sobriété anglaise, il fabriqua des poisons, inventa une nouvelle espèce de poignards, destinés à ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme indigne de l'estime générale.
Je suis suspecte de partialité, puisqu'il est mon ancêtre, mais la vérité me force à déclarer qu'il garda toujours une certaine tenue au sein de ses dérèglements. Il ne vola jamais qu'en gros et il faisait exécuter ses meurtres par des employés.
Mais, au moins, la personne en faveur de laquelle il se compromettait ainsi était-elle digne de tant d'amour? Ne l'espérez pas! Madame la duchesse avait de l'éducation; à part cela, c'était une coquine. Outre son goût pour la boisson, elle allait avec les Écossais.
Vous entendîtes parler sans doute de Marie Stuart. Si l'Écosse est l'amie de la France, ce n'est pas une raison. M. le duc ayant appris que la compagne de sa vie prodiguait l'argent gagné avec tant de peine, à des jeunes gens à la mode, à des musiciens, à son valet de pied, trois avocats et même à des militaires, résolut à se venger. Il acheta l'Affaire Clémenceau [5] et une barre de fer toute neuve qu'il mit rougir un feu très ardent pendant quarante-huit heures, après quoi, il l'imbiba, toute chaude, nicotine, de phénol Boboeuf et d'acqua Tafana, mélangés avec de l'assa foetida et une composition dont notre famille garde précieusement le secret. Elle n'est pas dans le commerce. Ayant pris ainsi ses mesures, il rentra un soir à son domicile plus tôt que de coutume. Il apportait avec lui une corbeille remplie de vins fins, de liqueurs fabriquées dans divers monastères, de viandes froides, de saucisses et de petits gâteaux.
J'ai dit qu'il était bel homme. Ma bisaïeule, portée sur sa bouche, ne demanda pas mieux que de souper avec lui. Il fit dresser la table dans une certaine chambre de son hôtel qui n'avait ni porte ni fenêtre.
On n'eut trouvé nul part un lieu plus favorable à ses farouches desseins.
Madame la duchesse, sans défiance et remplie d'appétit, le suivit dans cette dangereuse retraite. Le souper commença à huit heures dix minutes. À dix heures on renvoya les domestiques. Au coup de minuit, alors que la coupable et infortunée femme était ivre d'amour et d'anisette, mon bisaïeul prit, au lieu d'un simple couteau à papier, la barre de fer rouge qu'il avait caché sous sa chemise et la lui passa quatorze fois au travers du corps, non sans prononcer des paroles d'amère et vindicative raillerie.
Jusqu'au treizième coup, la malheureuse cria et appela ses militaires.
Il ne me faut pas d'autres preuves pour affirmer qu'elle avait la vie dure. Néanmoins, le duc de Rudelame-Carthagène dut croire qu'il en était débarrassé pour jamais. La suite de cette anecdote montrera si c'était là une chimère...
Ici, Elvire fut prise d'une convulsion, occasionnée par son état.
Les piqueuses de bottines réunies se précipitèrent à son secours.
C'était l'heure où la voiture de vidange, inodore arrivait dans la rue. Rien n'annonçait encore une sanglante catastrophe. Les oiseaux dormaient dans les gouttières, la brise faisait tourner les girouettes au sommet des monuments, et les vieux messieurs, sur les trottoirs, suivaient les petites ouvrières.