‹ La fabrique de mariages, Vol. 3Chapitre 8 sur 10 · X

X

--La sage-femme.--

--Ne croyez pas, ma chère Anna, reprit la baronne du Tresnoy,--que mon désir soit de vous effrayer. Je vous sais brave. Je veux uniquement vous mettre à même d'entreprendre cette campagne ou d'y renoncer en pleine connaissance de cause... S'il s'agissait d'une lutte frivole, autour de laquelle pussent s'établir des gageures, je ne parierais pas pour vous.

»Je vous dis cela comme je le pense.

»J'ajoute, au risque de me répéter, que vous n'avez à attendre de moi dans cette bataille aucune espèce de secours avoué.

»Une fois les armes fournies, je me retire!--comme l'Angleterre, quand elle a déposé sur quelque côte rivale ou amie les fusils, la poudre, les balles, les poignards et les conspirateurs.

»Elle a ses colons: j'ai mes filles.

»Comprenons-nous bien. Quand vous aurez franchi le seuil de cette chambre, tout sera dit entre nous, tout, absolument.

»Je ne suis pas sans me reprocher ce que je fais en ce moment; c'est une imprudence, mais j'ai posé moi-même des limites à ma propre témérité. Je ne les franchirai point, quoi qu'il arrive.

»Ne me criez jamais: «A l'aide!» je ne vous entendrais pas. N'invoquez jamais mon témoignage, je vous le refuserais. Ne me choisissez pas pour arbitre: il arriverait peut-être que je vous condamnerais.

»J'ai mes filles...

»Ce qui précède me paraît avoir établi assez clairement la position de madame Octave Merriaux. Elle voulait épouser le vieux prince de ***. Elle avait pris ses mesures pour cela. S'il vous plaît d'avoir des explications plus catégoriques, je vous les fournirai.

--Je crois comprendre..., murmura la vicomtesse, dont la jolie lèvre se fronça avec une expression de dégoût.

--Je crois aussi que vous comprenez, dit la baronne d'un ton dégagé.--Madame Octave Merriaux jouait le principal rôle dans une honteuse comédie. L'homme à l'habit bleu et sans doute aussi la sage femme étaient ses complices. Il s'agissait de faire croire au vieux prince qu'il avait un fils.

»L'homme et les deux femmes venaient de tenir conseil. Une grande inquiétude régnait dans le cénacle. La pendule était à chaque instant consultée par les regards anxieux. On attendait quelqu'un.--On attendait le médecin du vieux prince, chargé d'assister à l'accouchement.

»--C'est encore une chance, avait dit l'habit bleu,--que cet imbécile-là soit en retard.

»La sage femme objecta:

»--Il peut venir d'un instant à l'autre.

»--Bah! fit l'habit bleu;--si nous savions seulement comment nous retourner!... Je suis bien sûr que le bonhomme ne viendra pas lui-même; il joue au mystère... Il a une peur terrible de ses héritiers... Quant au médecin, je me chargerai bien de le mettre en retard... mais c'est ce coquin d'enfant...

»Madame Merriaux gardait le silence.

»L'homme à l'habit bleu se rapprocha de la sage-femme. Il la regarda en face et croisa ses bras sur sa poitrine.

»--Avez-vous notre affaire? demanda-t-il tout à coup en donnant à son accent une tournure de cynique brutalité.

»La sage femme hésita.--Elle était comme vous, chère petite: elle croyait comprendre.

»Madame Merriaux rouvrit les yeux et dit:

»--Celle-ci est à moi: je ne veux qu'elle!...

»L'habit bleu haussa les épaules en grondant.

»La sage femme ajouta:

»--Puisqu'il n'a pas d'enfant du tout, peut-être prendra-t-il bien la petite fille, ce vieux monsieur.

»L'habit bleu frappa du pied.

»On ne vous demande pas votre avis! s'écria-t-il;--on vous demande si, dans vos pratiques...

»--Non! répondit madame Suleau;--je ne vois rien dans mes pratiques.

»--Et ailleurs? insista l'habit bleu.

»--Ailleurs non plus.

»En ce moment, tous ceux qui étaient dans la chambre de l'accouchée tressaillirent. Un cri déchirant s'était fait entendre. Il semblait sortir de l'armoire.

»--Qu'est-cela? demanda madame Octave.

»--A-t-on pu nous écouter? fit l'habit bleu déjà pâle.

»La sage-femme les rendit muets d'un geste impérieux. Elle prêta l'oreille. D'autres cris succédèrent au premier.

»La sage-femme dit:

»--Il y a là derrière cette cloison une femme en mal d'enfant.

»L'habit bleu se précipita vers l'armoire: il y mit sa tête tout entière. Après une minute passée, il se retira en disant:

»--Il n'y a personne avec elle... J'en suis sûr... Cent louis pour toi, Suleau, si tu nous rapportes un petit garçon.

»Madame Octave se leva sur le coude et fit un mouvement comme pour défendre le berceau; mais l'habit bleu la repoussa sans façon et dit avec son gros rire de Diogène:

»--Pas de sensiblerie! Vous me remercierez demain.

»Ce ne sont pas ici des paroles en l'air, ma bonne petite Anna, s'interrompit madame la baronne du Tresnoy;--mon mari a interrogé madame Suleau, sage-femme, et madame Suleau est morte comme mon mari! Notre XIXe siècle est en progrès pour toutes choses, et le XVIIIe siècle a bien produit une Brinvilliers.

»Sous l'effort de cet homme que je désigne par le nom de l'habit bleu, madame Octave s'affaissa, suffoquée.

»Il y eut un court conciliabule entre lui et la sage-femme, puis celle-ci prit résolument son parti.

»--C'est au numéro 37 _bis_, dit-elle,--je n'y connais personne... Faites-moi un billet pour les cent louis.

»Le billet fut souscrit à la hâte. La Suleau enveloppa l'enfant nouveau-né dans ses langes et le cacha sous son châle.

»Dès qu'elle fut partie, l'habit bleu, au lieu de s'occuper de sa compagne, pratiqua un trou à la planche formant le fond de l'armoire, un trou de vrille qui lui permit de glisser son regard dans l'appartement voisin.

»Je n'ai pas besoin de vous expliquer comment la Suleau parvint auprès de madame Seveste. Marguerite, la concierge, courait le quartier pour trouver une sage-femme, et sa petite domestique était à la recherche de M. Seveste: il n'y avait personne dans la loge.

»La Suleau ne fut pas plus de trois quarts d'heure en tout chez madame Seveste. Quand elle y entra, l'accouchement était commencé par le seul secours de la nature.

»Il n'y eut point d'explication. La patiente trouva la venue de la sage-femme toute naturelle et s'étonna seulement de ne voir ni son mari ni la concierge.

»Elle s'étonna aussi, quand sa délivrance l'eut laissée plus calme, des regards inquiets que la sage femme jetait vers la porte d'entrée.

»Cette inquiétude de la Suleau ne se rapportait point, comme vous pouvez le supposer, à l'arrivée probable du mari ou de la concierge du nº 37 _bis_. Elle avait son thème fait à cet égard. C'était simple et admirablement plausible; occupée dans la maison voisine par les devoirs de sa profession, elle avait entendu tout à coup des cris. Une sage-femme ne peut se tromper à la nature de ces plaintes. Elle avait écouté; elle avait deviné l'angoisse, puis la détresse. Passant par-dessus les scrupules qu'on éprouve à s'introduire dans un logis inconnu, elle avait obéi à la voix du coeur...

»Qu'auraient pu faire le mari ou la concierge, sinon la remercier?

»L'inquiétude avait un autre objet. C'était la petite fille qui l'inspirait, la petite fille de madame Octave Merriaux. La Suleau l'avait laissée sur une chaise de l'antichambre, enveloppée dans son châle.

»La petite fille ne poussa qu'un seul cri, et ce fut après l'opération achevée.

»Madame Seveste demanda d'où venait ce cri et la sage-femme répondit:

»--C'est votre garçon.

»Madame Seveste avait un garçon; ce grand espoir réalisé des jeunes ménages, la joie et l'orgueil du père, la folie de la mère!

»Vous ne connaissez pas cela, vous, Anna, et c'est votre malheur. Qui sait ce qui serait advenu de votre vie si vous aviez donné un enfant à M. de Grévy,--si un élément réel, humain, était entré dans le sophisme de votre existence?

»Vous ne connaissez pas cela.--Madame Seveste faillit s'évanouir en regardant son fils. Elle criait, triomphante et insensée:

»--Mon mari! mon mari!

»La Suleau lui retira son fils des mains et le coucha dans un beau petit berceau blanc, préparé à l'avance.

»De l'autre côté de la cloison, l'homme à l'habit bleu se frottait les mains, pensant:

»--Nous avons notre affaire.

»Il avait entendu ce mot: un garçon...

»La Suleau ayant fait la toilette du chérubin, comme elle l'appelait, revint à la mère et lui dit:

»--Il y a des précautions à prendre pour ne pas rester estropiée. Appuyez-vous sur moi, femme!... Passez vos deux mains autour de mon cou et tournez-vous de manière à reposer sur le flanc droit... C'est nécessaire.

»L'ignorance complète de la jeune mère ne pouvait contrôler cette perfide prescription. Elle se pendit au cou de la sage femme et parvint à prendre la position ordonnée qui lui faisait tourner le dos au jour.

»Elle avait la face contre la ruelle du lit. Elle ne pouvait plus rien voir de ce qui se passait dans la chambre.

»--A la bonne heure! fit la Suleau;--comme cela, il n'y a pas de danger, à moins que vous ne bougiez.

»La pauvre jeune femme n'avait garde.

»Elle entendit bien la Suleau aller et venir, mais le moyen de soupçonner! d'ailleurs, il y avait bien peu de chose à voler dans le pauvre ménage.

»La Suleau sortit sur le carré. Elle écouta. Nul pas ne se faisait entendre dans l'escalier.--Elle développa lestement la petite fille de madame Octave Merriaux, qu'elle mit dans le berceau à la place du petit garçon...

»--On dirait qu'ils sont deux! fit l'accouchée.

»--Ne bougez pas! au nom du ciel! s'écria la Suleau,--je ne répondrais plus de rien.

»Le petit garçon était déjà empaqueté dans le châle.

»--Je vais chercher votre potion, reprit la sage-femme;--le temps de descendre chez le pharmacien... Ne bougez plus: je reviens tout de suite.

»Elle sortit.--Madame Seveste, obéissante, demeura immobile, malgré ses souffrances et la bonne envie qu'elle avait de regarder son petit enfant, qui criait dans le berceau. Elle commençait à trouver le temps long, lorsque tout à la fois arrivèrent Marguerite, une sage-femme et le mari.

»Tout le monde fut joyeux de trouver la besogne faite. Mille questions se croisèrent. Madame Seveste ne savait pas même le nom de celle qui l'avait accouchée.

»--Je croyais, dit-elle, qu'elle venait de la part de notre bonne Marguerite... Mais cela ne fait rien: elle ne va pas tarder à remonter... Embrasse ton fils, Édouard!... embrasse ton fils!

»Le premier soin de la nouvelle sage-femme fut de retourner l'accouchée dans son lit en maugréant contre l'ineptie de sa collègue.--Mais ces imprécations sont le pain quotidien des médecins mâles et femelles. On n'y prend pas garde.

»--Un fils! répéta cependant M. Seveste, qui venait de prendre l'enfant dans ses bras:--qui t'a dit que c'était un fils?

»--Belle question, répliqua la jeune femme en riant; comme si je ne l'avais pas vu!

»Le malentendu ne pouvait longtemps durer. Quelques secondes après, madame Seveste, échevelée et demi-folle, criait qu'on lui avait volé son enfant.

»Il faut que vous notiez bien cette circonstance: personne, excepté madame Seveste, n'avait vu la Suleau.

»Cependant, la concierge Marguerite avait des soupçons. Elle prit son courage et se rendit à la maison voisine, où elle demanda madame Octave Merriaux; on la fit entrer dans la chambre même de l'accouchée.

»Marguerite avait son petit plan. Elle dit, pour motiver sa venue:»--Je viens payer les honoraires de la sage-femme qui a délivré madame Seveste, une des locataires de la maison ici près.

»Les persiennes étaient fermées, les rideaux tombaient; il faisait presque nuit dans cette pièce, où trois personnes étaient réunies: deux hommes et l'accouchée.

»Il était impossible de voir l'accouchée dans son lit. Les deux hommes étaient auprès d'un berceau où vagissait un enfant nouveau-né.

»L'un des deux hommes, l'habit bleu, répondit brusquement à Marguerite:

»--Il n'y a point de sage-femme ici... C'est mon médecin qui a délivré ma nièce.

»L'autre homme, vieillard d'apparence respectable et portant à sa boutonnière un ruban rayé de diverses couleurs, examinait l'enfant. Marguerite eut peur de celui-là. Elle s'excusa et sortit.

»Le mot _mon médecin_ l'avait trompée. Le vieillard avait tout à fait la tournure d'un médecin,--d'un grand médecin.

»Devant la porte de la maison, un équipage stationnait. Marguerite fit ce dernier effort de s'informer auprès du cocher, qui lui dit:

»--C'est la voiture du docteur C***, mon maître.

»Il n'y avait qu'à courber la tête.

»Ce fut au point que Marguerite, malgré les paroles surprises à travers la cloison, se dit:

»Madame Seveste aura eu un petit moment de délire.

»Et pourtant Marguerite n'en était pas à sa première rencontre avec cette femme qui portait maintenant le nom de madame Octave Merriaux...

»Le découragement de Marguerite était le résultat d'une erreur. Elle avait appliqué ces mots: _mon médecin_, prononcés par l'habit bleu, au vieillard décoré de plusieurs ordres, au praticien illustre, M. C***. M. C*** n'ayant point réclamé, par la bonne raison qu'il entendait tout autrement le sens de la phrase, Marguerite avait dû penser qu'il acceptait comme son oeuvre personnelle l'accouchement de madame Octave Merriaux.

»Cela n'était point, vous le savez déjà, ma chère belle. M. C*** se trouvait là pour satisfaire au désir de son client et ami, le prince de ***.

»Les premières paroles après le départ de la bonne petite concierge auraient éclairé la situation tout d'un coup, si elle avait pu les entendre.

»--Je suis fâché, dit, en effet, le docteur C*** d'être arrivé un instant trop tard... mais, en groupant les faits, que je puis du moins constater _de visu_, savoir: l'état de madame et celui de l'enfant, qui annoncent l'accouchement accompli depuis quelques minutes à peine, je crois pouvoir, en conscience, rendre à M. le prince le témoignage qu'il désire... Veuillez me dire le nom de votre médecin, monsieur.

»Il s'adressait à l'habit bleu.

»Celui-ci répliqua sans hésiter:

»--Le docteur Wintermayer.

»M. C***, qui avait à la main déjà son calepin et sa mine de plomb, se redressa.

»--Le docteur?... interrogea-t-il.

»--Wintermayer, répéta effrontément l'habit bleu.

»--Je croyais connaître à peu près tous nos confrères, dit M. C***.

»--Le docteur G.-W. Wintermayer, l'interrompit l'habit bleu, est sujet de Sa Majesté le roi de Wurtemberg et docteur de l'université de Tubingen.

»M. C*** s'inclina et inscrivit ce nom sur ses tablettes.

»--Il demeure?... demanda-t-il encore.

»--L'habit bleu consulta sa montre gravement:

»--A l'heure où je vous parle, répondit-il,--le docteur doit être en route pour Stuttgart... J'ai eu toutes les peines du monde à le retenir jusqu'au moment de l'accouchement.

»Notez que la voie mensongère où s'embarquait l'homme à l'habit bleu était choisie à l'improviste. Il n'avait point compté sur cette complication. La venue seule de Marguerite et le premier mensonge, consistant à renier la Suleau, l'induisaient désormais à tout un système de tromperies.

»M. C*** ferma son calepin. Peut-être avait-il un vague soupçon; mais tant de choses tiennent dans ces têtes des princes de la science!

»Il vint jusqu'au lit avant de prendre congé et tâta une dernière fois le pouls de l'accouchée.

»--Adieu, madame, dit-il;--je vais donner à notre ami d'heureuses nouvelles.

»Madame Octave Merriaux murmura un harmonieux et doux _merci_.

»M. C*** prit l'habit bleu à part.

»--La position de madame votre nièce, lui dit-il,--est faite pour inspirer un très-grand intérêt.--Le prince n'ayant point d'héritier, le sort de cet enfant qui vient de naître doit être assuré fort largement... c'est mon avis... mais, croyez-moi... ne dépassez pas certaines limites... ne portez pas vos vues au delà du vraisemblable et du possible... Le prince a les faiblesses de son âge; il pourrait céder à telles obsessions que je ne veux point spécifier. Mais ses amis veillent...

»--Monsieur, répondit l'habit bleu avec une solennelle emphase,--la malheureuse jeune femme est fille et nièce de militaires français... nous aviserons, selon les conseils et les lois de l'honneur.

»Le docteur C*** sortit en disant:

»--J'ai cru devoir vous prévenir.

»Dès qu'il eut refermé la porte, la Suleau sortit d'un cabinet noir où elle était cachée. L'habit bleu la prit par la taille et lui fit faire un tour de valse autour de la chambre.

»L'enfant réveillé se mit à crier:

»--Vas-tu te taire, monsieur le prince? s'écria l'habit bleu;--tu peux dire, toi, que tu nous dois une belle chandelle!

»Et, comme l'accouchée réclamait le repos:

--Allons! allons! princesse, pas de mauvaise humeur le jour où nous gagnons un quine à la loterie!