‹ La fabrique de mariages, Vol. 6Chapitre 1 sur 9 · VI

VI

-- Grande lutte d'hommes. --

Il y avait, ma foi, six gros lampions le long de la ruelle Saint-Fiacre, depuis le boulevard extérieur jusqu'à la petite avenue de marronniers qui précédait le château de la Savate. On y voyait assez pour distinguer les tas de boue dès qu'on avait trébuché dedans. Le vent couchait les flammes fumeuses et montrait çà et là, sur les murailles mal crépies, les mains peintes dont le doigt tendu et démesurément long indiquait la route à suivre pour gagner l'établissement de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor.

Au bout de la ruelle, du côté du boulevard, un if se dressait, un if à six pots, vis-à-vis duquel un poteau supportait une belle affiche rouge et jaune où le nom de Jean Lagard éclatait en caractères gigantesques.

De l'autre côté apparaissait une grande lueur. C'était la façade du château de la Savate, illuminé à giorno par une douzaine et demie de verres de couleur, pour le moins.

Le mur d'octroi était-il ébréché? La barrière des Paillassons était-elle une vérité? Jean-François Vaterlot, plus fort que le destin, avait-il conquis le rameau d'or et franchi le seuil de son paradis terrestre?

Pas encore, mais patience! Paris n'a pas été bâti en un jour, et ils ont de l'occupation dans les ministères!

Pas encore; les gens en blouse, les gens en veste, les gens en pardessus doublé de soie, qui tournaient en ce moment l'angle de la ruelle Saint-Fiacre, qui sur leurs souliers crottés, qui sur les coussins de leur fiacre ou même de leur équipage, avaient tous été forcés de prendre la barrière de l'École ou la barrière de Sèvres: une des deux coquines.

Comme, encore aujourd'hui, les navigateurs sont obligés de doubler le cap Horn, parce que Panama n'est pas percé, et de doubler le cap de Bonne-Espérance, parce qu'il reste à Suez quelques kilomètres de sable, protégés par la joyeuse Angleterre.

Mais Jean-François Vaterlot avait oublié pour ce soir les ambitieux désirs et les hautes aspirations qui dominaient sa vie. L'histoire rapporte que Christophe Colomb lui-même faisait trêve parfois à ses songes sublimes. L'illustre Génois disait en ces occasions: «A demain la terre promise!» Aujourd'hui, Barbedor disait: «A demain la barrière des Paillassons!»

Ce soir, le château de la Savate suffisait au bonheur de Jean-François Vaterlot. C'était la renaissance du château de la Savate, dont la gloire, si longtemps éclipsée, reprenait de nouveaux rayons.

Barbedor avait enfin trouvé les éléments d'une affiche.

O vous, simples particuliers, hommes qui touchez des rentes, qui signez des quittances de loyer ou qui vendez à poids douteux une bonne petite marchandise quelconque, Français de tous les commerces et de toutes les industries, vous ignorez les angoisses des hommes publics qui spéculent sur l'art de divertir la foule, vous ne connaissez pas leurs joies, vous n'avez nulle idée des tristesses, des transports, des agonies, des délires de Bilboquet, qu'il soit directeur de l'Opéra ou commissaire impérial près le théâtre des Délassements-Comiques.

Cette phrase navrante et radieuse: faire une affiche, n'éveille en vous aucune fièvre. Vos marchandises sont connues et de première nécessité. Tout le monde a besoin de votre sucre ou de votre sel. Votre fortune dépend de cet heureux et obligeant brimborion de métal qui soutient les plateaux de votre balance, et que le hasard moqueur, présidant à la formation des langues, a si plaisamment nommé un fléau. Vous n'avez à faire aucuns frais de génie: chez vous, le mensonge est muet et n'exclut pas l'enviable sottise.

Mais Bilboquet, l'ardent et douloureux Bilboquet! mais l'entrepreneur de plaisirs, mais le martyr commercial qui, loin de tromper sur le poids, est toujours forcé de donner plus qu'il n'a promis, voilà l'inventeur! voilà le génie fait homme et le labeur incarné!

Il y a plus d'esprit dans une simple affiche de spectacle, qui ruinera son auteur, que dans une fortune de trois millions, faite à vendre des étoffes de coton (tout laine) ou des culottes au rabais.

Et cependant, quand Bilboquet devient maire de son village, sur ses vieux jours, tout le monde s'étonne, tandis que tout le monde accepte Barrabas, passé à l'état de marguillier.

Pour faire une affiche, il faut un nom. Or, malgré la folâtre bénignité du public, qui trop souvent prend les oies pour des cygnes, les noms sont rares.

Le talent de Bilboquet est précisément de faire des civets sans lièvres. Bilboquet vit parfois longtemps sur cette attitude, et nous en avons de cruels exemples dans nos théâtres, si féconds en civets sans lièvres; mais, un jour de méchante humeur, le public s'écrie: «A bas le matou!»

Alors, Bilboquet aux abois cherche un gibier véritable. Son affiche se tait. La baraque est en deuil.

Un nom! Il faut un nom! Pour trouver un nom, Bilboquet escaladerait le ciel!

C'est Bilboquet lui-même qui a inventé ce substantif: un NOM. Sa modestie native lui défendait d'employer le mot gloire. La gloire est désintéressée: le nom entre dans le commerce. Un jour viendra où tous les noms payeront patente. Ce sera bien fait.

Qu'est-ce qu'un nom? Purement une valeur. Il y a des noms de cinq francs par soirée et des noms de cent louis. Le public se compose d'un certain nombre de couches superposées. On ne peut pas dire, en thèse générale, que le prix d'un nom est en raison directe du nombre des couches qu'il traverse, quand il est lancé par le tromblon de l'affiche. Il faut tenir compte, en effet, de la nature des couches.

Les couches varient comme les noms.

Il y a les couches de cinq sous et les couches d'un louis.

En bon commerce, une couche de dix francs vaut juste vingt couches de cinquante centimes.

Elle vaut beaucoup mieux, même, si Bilboquet a le nez susceptible,--car elle n'a pas d'odeur.

Habituellement, Bilboquet, fût-il millionnaire, dédaigne les vaines délicatesses de l'odorat. Il partage à ce sujet les opinions économiques de l'empereur Vespasien.

Jugez cependant des calculs à faire et des combinaisons possibles avec cette série de noms gradués de cent sous à cent louis,--passant à travers cette échelle de couches variant de vingt centimes à vingt francs.

C'est à effrayer l'esprit fort qui dressa le premier des tables de logarithmes!

Il faut que Bilboquet ait dans la tête le barême de cette prodigieuse arithmétique; sans quoi, il est obligé, chaque année, de sauver la caisse.

Conçoit-on, après cela, qu'il y ait des prétendants assez hardis pour escalader ces trônes boiteux? La puissance suprême a-t-elle tant de charmes? Et cette couronne d'épines qui coiffe le chef de Bilboquet, possède-t-elle de si entraînantes séductions?

Barbedor avait un nom de lutteur, de boxeur et de tireur, mais un nom usé et qui ne faisait plus d'argent. Son ventre tuait son nom.--Jean Lagard avait un nom qui était un éblouissement.

On pouvait l'imprimer en lettres de six pouces, sans craindre le méprisant sourire des badauds.

On pouvait le répéter quatre fois au moins dans la composition, car Jean Lagard était l'effroi des lutteurs du Midi et des Hercules du Nord, le bourreau des habiles de la canne et du bâton, le maître de la boxe anglaise, et l'Achille de cette escrime nationale, le chausson, qui a porté si haut et si loin le nom de notre belle France.

Comment Barbedor avait fait pour conquérir le droit d'afficher Jean Lagard, après ce qui s'était passé entre eux, nous ne saurions trop le dire. Ils avaient beaucoup de souvenirs communs. Entre une choppe de Strasbourg et un verre de suisse, l'éloquence des souvenirs est irrésistible.

Le fait est que Jean Lagard avait cédé, consentant à revêtir encore une fois le caleçon de laine qui est l'uniforme des Alcides. Ce consentement était les trois quarts de l'affiche. Il ne restait plus qu'à faire un choix éclairé parmi les forts-et-adroits présents à Paris, afin que l'illustre rentrant eût au moins un cortége digne de lui.

Barbedor se mit en quête. Il passa trois jours à croiser dans ces quartiers excentriques où respirent les athlètes. Il y a pour cela des zones propices: le boulevard des Ternes, la Chapelle Saint-Denis, la Villette et tous les abords de la barrière des Vertus. Barbedor pouvait voyager sans boussole dans ces latitudes héroïques. Au bout de trois jours, il avait sa botte de bonshommes.--Alors, il entra en loge et produisit ce chef-d'œuvre que nous prenons la liberté de mettre sous les yeux du lecteur:

CHATEAU DE LA SAVATE

Établissement spécial pour tous les genres d'adresse et de force,

TENU PAR BARBEDOR,

BOULEVARD DE L'ÉCOLE, EN FACE DE LA BARRIÈRE DES PAILLASSONS.

Le jeudi 27 mai 1836, à huit heures du soir,

GRANDE LUTTE D'HOMMES

à main plate, à l'instar de celles du Midi,

COMPLIQUÉE

par divers jeux d'adresse et assauts de force, dans lesquels paraîtront les premiers sujets

DU MIDI ET DU NORD,

engagés pour cette fois seulement, à la demande générale des amateurs, pour la rentrée de

M. JEAN LAGARD,

Premier lutteur des arènes du Midi, professeur de boxe et d'adresse française, premier bâtonniste de l'Académie de Paris, sauveteur médaillé, breveté pour le sabre et la danse des salons, etc., etc., etc., qui a bien voulu consentir à faire ses adieux au public parisien avant son départ irrévocablement fixé pour le nouveau monde.

M. JEAN LAGARD,

donnera un jeu d'adresse française, un jeu de boxe, un assaut de contre-pointe, et quatre luttes à outrance, savoir:

1º Contre =M. PLANTEHOUX=, dit le Poteau de Béziers,

connu par sa méthode et ses succès;

2º Contre =M. BOICHEL=, dit le Redoutable Auvergnat,

premier sujet, jusqu'alors invincible;

3º Contre =M. LENFANT=, dit le Toulousain Sans-Quartier,

lutteur de style, ayant travaillé à Paris, à Lyon, à Berlin et dans toutes les diverses capitales, connu, en outre, dans les ateliers pour la pose;

4º Contre =M. MUSCAMEL=, dit le Buffle de Carpentras,

pesant 127 kilogr., vainqueur du célèbre SOLIMAN, brisant le cristal de roche avec ses dents et portant quatre artilleurs sur chaque bras avec facilité.

M. JEAN LAGARD

luttera, en outre, contre tout amateur qui aura préalablement déposé une somme de

MILLE FRANCS,

entre les mains des juges, choisis par la société.

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