‹ La FaimChapitre 3 sur 4 · III

III

Une semaine passa dans la magnificence et dans la joie.

Le plus mauvais pas était franchi, cette fois encore, j’avais à manger chaque jour, mon courage grandissait et je mettais les fers au feu, l’un après l’autre. J’avais trois ou quatre articles en train, qui pillaient mon pauvre cerveau, lui dérobant chaque étincelle, chaque pensée qui y poignait, et il me semblait que cela marchait mieux qu’avant. Mon dernier article, celui qui m’avait coûté tant d’allées et venues et en qui j’avais mis tant d’espoir, m’avait déjà été rendu par le rédacteur en chef et je l’avais anéanti sur-le-champ, furieux, vexé, sans le relire. Afin de m’ouvrir plusieurs débouchés pour l’avenir, je voulais essayer dans un autre journal. Au pis aller, si là non plus je ne réussissais pas, j’avais toujours la ressource des navires. La Nonne était à quai là-bas, parée à partir, et je pourrais peut-être, en payant de mon travail, y obtenir passage pour Arkhangel ou n’importe quel port où elle irait. Ainsi donc je ne manquais pas de perspectives d’aucun côté.

La dernière crise m’avait fort malmené ; je commençais à perdre mes cheveux par grandes masses, j’avais aussi des maux de tête qui me faisaient beaucoup souffrir, surtout le matin, et la nervosité ne voulait pas céder.

J’écrivais maintenant avec les mains enveloppées de linges, car la sensation de ma propre haleine sur la peau m’était intolérable. Quand Jens Olai claquait fort la porte de l’écurie en dessous, ou quand un chien, entré dans l’arrière-cour, se mettait à aboyer, c’étaient comme des pointes de glace qui me pénétraient jusqu’à la moelle des os et me piquaient de tous les côtés. J’étais passablement mal en point.

Jour après jour je trimais sur mon travail, m’accordant à peine le temps d’avaler ma nourriture avant de me remettre à écrire. En ce temps-là mon lit, aussi bien que mon petit bureau vacillant, étaient submergés de notes et de feuillets d’écriture auxquels je travaillais alternativement. J’y ajoutais de nouvelles choses qui pouvaient me venir à l’esprit au cours de la journée ; je raturais, je ravivais les points morts avec un mot coloré de-ci de-là, j’avançais à grand-peine de phrase en phrase, au prix des pires efforts. Un après-midi, l’un de mes articles était enfin terminé ; heureux et joyeux, je le mis dans ma poche et me rendis chez « le Commandeur ». Il était grand temps de faire à nouveau une expédition en vue d’un peu d’argent, il ne me restait pas beaucoup d’öre.

« Le Commandeur » me pria de m’asseoir un instant, il allait tout de suite… Et il continua à écrire.

Je jetai un regard circulaire dans le petit bureau : des bustes, des lithographies, des coupures, un panier à papiers démesuré qui avait l’air de pouvoir engloutir un homme corps et biens. Je me sentais l’âme triste à la vue de cette énorme bouche, cette gueule de dragon toujours ouverte, toujours prête à recevoir de nouveaux travaux refusés… de nouveaux espoirs brisés.

« Quelle date sommes-nous ? dit tout à coup « le Commandeur » là-bas à sa table.

— Le 28, répondis-je, heureux de pouvoir lui rendre service.

— Le 28 ». Et il continue à écrire. Finalement, il met sous enveloppe quelques lettres, jette des papiers au panier et pose sa plume. Il se tourne sur sa chaise et me regarde. En s’apercevant que je suis resté près de la porte, il me fait, de la main, un signe mi-comique, mi-sérieux et me montre une chaise.

De peur qu’il ne remarque l’absence de mon gilet, je me détourne pour ouvrir ma jaquette et prendre le manuscrit dans ma poche.

« Ce n’est qu’une petit étude sur Correggio, dis-je, malheureusement ce n’est sans doute pas écrit de telle sorte que… »

Il me prend les papiers de la main et se met à les feuilleter. Il tourne son visage vers moi.

Ainsi, voilà, vu de près, l’aspect de cet homme dont j’entendais le nom déjà dans ma première jeunesse et dont le journal avait eu sur moi la plus grande influence durant des années. Ses cheveux sont bouclés et ses beaux yeux bruns sont un peu inquiets ; il a pour habitude de souffler du nez de temps à autre. Un pasteur écossais ne pourrait pas avoir l’air plus onctueux que ce redoutable homme de plume dont les mots ont toujours laissé des cinglures sanglantes partout où ils sont tombés. Un singulier sentiment de crainte et d’admiration envers cet homme s’empare de moi. Les larmes sont tout près de me venir aux yeux et involontairement je m’avance d’un pas pour lui dire quelle profonde affection j’ai pour lui à cause de tout ce qu’il m’a appris, et le prier de ne pas me faire de tort. Je ne suis qu’un pauvre diable, déjà assez malheureux sans cela.

Il leva les yeux et plia lentement mon manuscrit, tout en réfléchissant. Afin de lui faciliter un refus, je tends la main en disant :

« Non, naturellement, c’est inutilisable ? » Et je souris pour lui donner l’impression que je prends la chose légèrement.

« Il faut que ce soit tellement populaire, tout ce que nous publions, répond-il. Vous savez à quel public nous nous adressons. Mais ne pourriez-vous pas essayer de simplifier un peu ? Ou trouver autre chose que les gens comprennent mieux ? »

Ses égards m’étonnent. Je comprends que mon article est refusé et cependant je n’aurais pas pu souhaiter un refus plus élégant. Pour ne pas le retenir plus longtemps, je réponds :

« Oh oui, je le peux très bien. »

Je me dirige vers la porte. Hem. Il devait m’excuser de lui avoir fait perdre son temps pour cet article. Je m’incline et pose la main sur le bouton.

« Si vous en avez besoin, dit-il, vous pouvez toujours toucher une petite avance. Vous écrirez bien pour la somme. »

Il avait bien vu que je n’étais pas capable d’écrire. Son offre m’humiliait donc un peu, et je répondis :

« Non, merci, je puis me tirer d’affaire encore un moment. Néanmoins, je vous remercie beaucoup. Adieu !

— Adieu ! » répond « le Commandeur » en se retournant aussitôt vers son bureau.

Il m’avait quand même traité avec une bienveillance imméritée et je lui en étais reconnaissant ; je saurais du reste lui revaloir ça. Je me proposais de ne pas retourner le voir avant de pouvoir lui apporter un travail dont je serais pleinement satisfait, un travail qui pourrait étonner un peu « le Commandeur » et l’amener à me faire verser dix couronnes sans un moment d’hésitation. Et je rentrai chez moi et me remis à écrire.

Les soirs suivants, à huit heures environ, alors que le gaz était allumé, il m’arriva régulièrement ceci :

Quand je sors de la porte cochère, pour faire un tour de promenade dans les rues après la peine et les importunités de la journée, une dame vêtue de noir se tient auprès du réverbère tout contre la porte ; elle tourne son visage vers moi et me suit des yeux quand je passe devant elle. Je remarque qu’elle porte constamment le même costume, la même voilette épaisse qui cache son visage et lui retombe sur la poitrine, et dans la main un petit parapluie avec un anneau d’ivoire au manche.

Cela faisait déjà le troisième soir que je la voyais là, toujours au même endroit ; dès que je la dépassais, elle faisait lentement demi-tour et descendait la rue, en s’éloignant de moi.

Mon cerveau énervé sortit ses antennes et j’eus tout de suite l’absurde pressentiment que sa visite était pour moi. Finalement, j’étais presque sur le point de lui adresser la parole, de lui demander si elle cherchait quelqu’un, si elle avait besoin de mon aide en quoi que ce fût, si je devais l’accompagner jusque chez elle, tout mal vêtu que je fusse, hélas ! et la protéger dans les rues sombres. Mais j’avais une crainte imprécise que cela finît par me coûter quelque chose : un verre de vin, un tour de voiture, et je n’avais plus du tout d’argent. Mes poches désespérément vides avaient sur moi un effet trop déprimant et je n’eus même pas le courage de l’examiner un peu curieusement en passant près d’elle. La faim avait recommencé à me tourmenter, je n’avais pas mangé depuis la veille au soir ; sans doute ce n’était pas un temps très long : j’avais souvent réussi à tenir plusieurs jours. Mais j’avais commencé à m’affaiblir notablement, je ne pouvais plus du tout jeûner comme auparavant, un seul jour maintenant suffisait presque à me donner des vertiges et je souffrais de vomissements fréquents aussitôt que je buvais de l’eau. Ajoutez à cela que j’avais froid la nuit ; je couchais tout habillé comme j’étais le jour, et je gelais à en devenir bleu ; chaque soir, j’étais glacé de frissons et je devenais tout roide en dormant. La vieille couverture ne pouvait plus me garantir du courant d’air et je me réveillais le matin parce que l’acerbe vent de frimas qui entrait chez moi m’avait enchifrené.

Je vais par les rues et pense au moyen de me tenir à flot jusqu’à ce que j’aie terminé mon prochain article. Si seulement j’avais une bougie, j’essaierais de forcer le train en passant la nuit ; cela me prendrait une couple d’heures, une fois bien en verve ; alors demain, je pourrais de nouveau m’adresser au « Commandeur ».

Sans plus réfléchir j’entre à l’Oplandsk, pour chercher mon jeune ami de la banque et me procurer les dix öre d’une bougie. On me laissa sans encombre traverser toutes les salles ; je passai devant une douzaine de tables où les consommateurs étaient à manger, boire, bavarder ; je poussai jusqu’au fond du café, jusque dans le « Salon Rouge » sans trouver mon homme. Penaud et agacé, je ressortis dans la rue et me mis à marcher dans la direction du Château.

N’étais-je pas aussi le diable, le diable ardent, vivant, éternel ! que mes tribulations ne voulussent jamais finir ! À longs pas rageurs, le col de ma jaquette brutalement relevé sur la nuque, les mains serrées dans mes poches de pantalon, j’allais, injuriant mon étoile de malheur tout le long du chemin. Pas une heure vraiment sans souci durant sept, huit mois, pas la nourriture strictement nécessaire toute une courte semaine avant que la misère me jetât de nouveau à genoux. Par-dessus le marché, j’étais resté honnête au beau milieu de ma misère, honnête de fond en comble. Dieu me pardonne comme j’avais été ridicule ! Et je commençai à me raconter à moi-même comment j’avais eu des remords jadis rien que pour avoir porté au mont-de-piété la couverture de Hans Pauli. J’eus un rire sarcastique pour ma délicate probité, je crachai par terre, de mépris, et je ne trouvais pas de mots pour me moquer de ma sottise. Ah ! si c’était maintenant ! Qu’en ce moment je trouve dans la rue la tirelire d’une écolière, l’unique öre d’une pauvre veuve, je les ramasserais et les fourrerais dans ma poche de propos délibéré, et je dormirais par là-dessus toute la nuit comme une souche. Je n’avais pas souffert impunément d’indicibles souffrances, ma patience était à bout, j’étais prêt à n’importe quoi.

Je fis trois ou quatre fois le tour du Château, puis je pris la résolution de rentrer chez moi, je fis encore un petit tour dans le parc et finalement je redescendis la rue Karl-Johan.

Il était environ onze heures. La rue était passablement obscure et des gens erraient de tous côtés, tantôt par couples silencieux, tantôt par groupes bruyants. Le grand moment était venu, l’heure de la pariade où le trafic secret bat son plein, où s’ébauchent les joyeuses aventures. Des jupes froufroutantes, çà et là un bref rire sensuel, des poitrines houleuses, des souffles violents, haletants ; là-bas vers le Grand Hôtel, une voix qui appelle : « Emma ! » Toute la rue n’était qu’un marais d’où montaient de chaudes vapeurs.

Involontairement, j’explore mes poches, à la recherche de deux couronnes. Cette passion qui vibre dans chaque mouvement des passants, cette sombre lumière des réverbères, cette nuit calme, comme enceinte — tout cela commençait à m’attaquer le système nerveux — cet air plein de chuchotements, d’étreintes, d’aveux tremblants, de paroles inexprimées, de petits cris. Quelques matous font l’amour à grands cris sous la porte de Blomqvist. Et je n’avais pas les deux couronnes. C’était une désolation, une misère sans pareille d’être à ce point indigent ! Quelle humiliation, quel déshonneur ! Et de nouveau, je pensai à l’ultime denier d’une pauvre veuve que je volerais, à la tirelire ou au mouchoir d’un écolier, à la besace d’un mendiant que sans plus de façon je porterais au chiffonnier pour faire la noce avec l’argent. Pour me consoler moi-même et m’innocenter, je me mis à inventer tous les défauts possibles chez ces gens joyeux qui me frôlaient ; je haussais furieusement les épaules et jetais des regards méprisants sur tous ceux qui défilaient devant moi, couple à couple. Ces étudiants frugaux, suceurs de bonbons, qui croyaient faire une débauche « européenne » quand ils avaient réussi à caresser le sein d’une cousette ! Ces jeunes messieurs, banquiers, négociants, lions du boulevard, qui ne faisaient pas fi même des filles à matelots, des épaisses maritornes du marché aux vaches qui se laissaient tomber sous la première porte cochère venue pour une chope de bière ! Quelles sirènes ! La place à leur côté était encore chaude du pompier ou du palefrenier de la nuit dernière ; le trône était toujours vacant, toujours grand ouvert : je vous en prie, montez donc !… Je crachais au loin sur le trottoir sans me soucier si cela pouvait atteindre quelqu’un, j’étais furieux, plein de mépris pour ces gens qui se frottaient l’un contre l’autre et s’appariaient en plein sous mes yeux. Je levais la tête et goûtais à part moi la bénédiction de pouvoir conserver pur mon propre sentier.

Place du Storting, je rencontrai une fille qui me dévisagea très fixement quand j’arrivai à sa hauteur.

« Bonsoir, dis-je.

— Bonsoir » et elle s’arrêta.

« Hem ! Elle était si tard dehors ? N’était-ce pas un peu risqué pour une jeune dame de se promener rue Karl-Johan à ce moment de la journée ? Non ! Mais ne lui adressait-on jamais la parole, ne l’importunait-on pas, je veux dire, tranchons le mot, ne lui demandait-on pas à rentrer avec elle ? »

Elle me fixa avec stupéfaction, examina mon visage pour voir quelle pouvait être mon arrière-pensée. Puis elle passa brusquement sa main sous mon bras, en disant :

« Eh bien, en route ! »

Je la suivis. Quand nous eûmes fait quelques pas le long de la station de voitures, je m’arrêtai, dégageai mon bras et dis :

« Écoutez, mon amie, je ne possède pas un öre. » Et je me disposai à m’en aller.

Pour commencer, elle ne voulait pas me croire : mais après avoir farfouillé dans toutes mes poches sans rien trouver, elle se fâcha, jeta fièrement la tête en arrière et me traita de fauché.

« Bonne nuit, dis-je.

— Attendez un peu ! cria-t-elle. Est-ce que vos lunettes sont en or ?

— Non.

— Alors, allez au diable ! »

Et je m’en allai.

Au bout d’une minute, elle se mit à courir après moi et me rappela.

« Vous pouvez venir avec moi, quand même », dit-elle.

Je me sentis humilié par cette offre d’une pauvre fille des rues et je refusai. Du reste, la nuit était très avancée et j’étais attendu quelque part ; et puis elle n’avait pas les moyens de faire de tels sacrifices.

« Si, maintenant je veux que vous veniez avec moi.

— Mais je ne marche pas dans ces conditions.

— Naturellement, vous allez chez une autre, dit-elle.

— Non », répondis-je.

Ah ! tout mon mécanisme était détraqué ; les filles étaient devenues pour moi presque comme des hommes, la misère m’avait totalement desséché. Mais j’eus le sentiment de me trouver dans une situation pitoyable vis-à-vis de cette singulière fille et je résolus de sauver la face.

« Comment vous appelez-vous ? » demandai-je.

« Marie ? Bon. Eh bien, écoutez, Marie ! » Et je me mis à lui expliquer ma conduite. La fille était de plus en plus stupéfaite. Avait-elle cru que j’étais de ces gens qui vont le soir par les rues raccrocher les petites filles ? Avait-elle vraiment si mauvaise opinion de moi ? Peut-être lui avais-je dit quelque parole malhonnête au commencement ? Est-ce que l’on se comportait comme moi quand on avait de mauvais desseins ? Bref, je lui avais adressé la parole et l’avais accompagnée ces quelques pas pour voir jusqu’où elle pousserait le jeu. Du reste mon nom était tel et tel, le pasteur tel et tel. Bonne nuit ! Allez et ne péchez plus !

Là-dessus je partis.

Je me frottais les mains, ravi de mon excellente trouvaille, et je parlais haut tout seul. Quelle joie c’était d’errer ainsi en faisant de bonnes actions. J’avais peut-être donné à cette créature déchue la petite poussée qui la relèverait pour toute sa vie ! Et elle m’en saurait gré quand elle y réfléchirait ! jusque sur son lit de mort elle se souviendrait de moi, avec un cœur plein de reconnaissance. Oh ! cela n’était jamais perdu, d’être honnête quand même, honnête et probe ! J’étais d’une humeur absolument radieuse, je me sentais bien portant et courageux, quoi qu’il advînt ; si seulement j’avais eu une bougie, peut-être aurais-je pu terminer mon article ! J’allais, balançant au bout de mon doigt ma clef neuve, fredonnant, sifflotant, et je cherchais un expédient pour me procurer de la lumière. Il n’y avait pas d’autre moyen, il fallait descendre mon attirail à écrire dans la rue, sous le réverbère. J’ouvris la grande porte et montai chercher mes papiers.

En redescendant, je fermai la porte à clef, du dehors, et je m’installai dans le rayonnement du réverbère. Partout le calme, je n’entendais que les lourds pas cliquetants d’un agent dans le bas de la rue Traversière et, tout là-bas dans la direction de la butte Saint-Jean, un chien qui aboyait. Rien ne me dérangeait. Je relevai le collet de ma jaquette jusqu’aux oreilles et me mis à penser de toutes mes forces. Ce me serait d’une aide bien précieuse, si j’avais la chance de mettre sur pied la conclusion de cette petite étude. J’étais justement à un point un peu difficile : il fallait trouver une imperceptible transition pour passer à une nouvelle idée, puis un finale, glissando, en sourdine, un long murmure qui devait enfin s’achever par un climax abrupt, affolant comme un coup de canon ou le bruit d’une montagne qui éclate. Un point.

Mais les mots ne voulaient pas me venir. Je relus tout le morceau depuis le début. Je lisais à haute voix chaque phrase et il m’était absolument impossible de rassembler mes pensées pour ce climax à grand fracas. Par-dessus le marché, pendant que j’y travaillais, l’agent de police vint se poster au beau milieu de la rue à petite distance de moi et gâcher toute mon inspiration. Que lui importait que je fusse en train d’écrire l’admirable climax d’un article pour « le Commandeur » ? Grand Dieu, comme il m’était impossible de me tenir à flot, quoi que je pusse tenter ! Je restai là une heure ; l’agent s’en alla ; le froid commençait à devenir trop vif pour rester sans bouger. Découragé et déprimé par cette nouvelle tentative avortée, je rouvris la porte et montai à ma chambre.

Il faisait froid là-haut et je pouvais à peine voir ma fenêtre dans les ténèbres épaisses. Je tâtonnai jusqu’à mon lit, retirai mes souliers et m’assis pour réchauffer mes pieds entre mes mains. Puis je me couchai — comme je le faisais depuis longtemps — tel que j’étais tout habillé.

Le lendemain matin, je me mis sur mon séant dans mon lit, dès qu’il fit jour, et je repris mon article. Je restai dans cette position jusqu’à midi. J’avais tout juste accouché de dix à vingt lignes. Et je n’en étais pas encore arrivé au finale.

Je me levai, chaussai mes souliers et me mis à marcher de long en large par la chambre pour me réchauffer. Il y avait de la glace aux vitres des fenêtres : je regardai dehors ; il neigeait, en bas dans l’arrière-cour une épaisse couche de neige s’étendait sur le pavé et sur la fontaine.

Je vaquai par ma chambre, fis quelques tours çà et là au hasard, grattai les murs avec mes ongles, posai avec précaution mon front contre la porte, frappai le plancher de l’index et prêtai attentivement l’oreille, le tout sans aucun dessein, mais avec calme et circonspection, comme si j’avais en vue une affaire d’importance. Cependant, je dis coup sur coup, assez haut pour l’entendre moi-même : « Mais, Grand Dieu, c’est la folie ! » Et je continuai de plus belle. Après un long moment, peut-être une couple d’heures, je rassemblai mes forces, me mordis les lèvres et me roidis du mieux que je pus. Il fallait que cela finît ! Je cherchai un copeau à mâcher et me remis résolument à écrire.

Àgrand-peine je mis sur pied quelques courtes phrases, une vingtaine de pauvres mots que je m’arrachai à toutes forces, pour au moins avancer. Puis je m’arrêtai ; ma tête était vide, je n’en pouvais plus. Et comme j’étais absolument incapable d’aller plus loin, je me mis à fixer des yeux grands ouverts sur ces derniers mots, sur cette feuille inachevée ; je regardais stupidement ces étranges caractères tremblants qui me guettaient comme de petites figures hérissées, sorties du papier, et je finis par ne plus rien y comprendre, et ne plus penser à rien.

Le temps passait. J’entendais le trafic dans la rue, le bruit des voitures et des chevaux ; la voix de Jens Olai montait vers moi quand il parlait aux chevaux dans l’écurie. J’étais absolument abruti, je claquais tout doucement de la langue, mais sans rien faire d’autre. Ma poitrine était dans un triste état.

Il commença à faire sombre, je m’affaissai de plus en plus, la fatigue m’accabla et je me recouchai sur mon lit. Pour me réchauffer les mains, je passai les doigts dans mes cheveux, en long, en large, et en travers. Je ramenais de petites mèches, des touffes détachées qui me restaient entre les doigts et inondaient l’oreiller. Je n’y pensais pas précisément à ce moment, c’était comme si la chose ne me regardait pas ; d’ailleurs j’avais des cheveux de reste. Je tentai de nouveau de secouer cette étrange torpeur qui s’infiltrait dans tous mes membres comme une brume ; je me mis sur mon séant, me frappai à main plate sur les genoux, toussai aussi fort que me le permettait ma poitrine… et je retombai de nouveau. Rien n’y faisait ; je m’éteignais sans remède, les yeux ouverts, fixés droit au plafond. Finalement, je fourrai mon index dans ma bouche et me mis à le téter. Quelque chose commença à remuer dans mon cerveau, une idée qui se frayait un chemin là-dedans, une invention totalement démente : Hein ! Si je mordais ? Et sans une minute de réflexion, je fermai les yeux et serrai les dents.

Je bondis. Enfin j’étais réveillé. Un peu de sang suintait de mon doigt et je le léchais à mesure. Cela ne faisait pas mal, la blessure n’était rien, du reste ; mais d’un coup j’étais revenu à moi ; je secouai la tête, allai à la fenêtre et cherchai un chiffon pour la plaie. Tandis que je vaquais à cette occupation, mes yeux s’emplirent d’eau et je pleurai silencieusement pour moi seul. Ce maigre doigt mordu avait un air si affligé. Dieu du Ciel, à quel point en étais-je arrivé !

L’obscurité s’épaissit. Peut-être ne serait-il pas impossible d’écrire mon finale dans la soirée si seulement j’avais une bougie. Ma tête était redevenue claire, les pensées allaient et venaient comme d’habitude et je ne souffrais pas particulièrement ; je ne sentais même pas la faim aussi fort que quelques heures plus tôt, je pouvais bien tenir jusqu’au lendemain. Peut-être pourrais-je obtenir une bougie à crédit, provisoirement, en m’adressant à la boutique d’articles de ménage et en expliquant ma situation. On me connaissait si bien là-bas ; dans les bons jours, alors que j’en avais les moyens, j’y avais acheté bien des pains. Cela ne faisait pas de doute que j’y obtiendrais une bougie, sur ma bonne renommée. Et, pour la première fois depuis longtemps, je me mis à brosser un peu mes vêtements et à enlever les cheveux tombés sur ma jaquette, autant que faire se pouvait dans l’obscurité. Puis je descendis à tâtons l’escalier.

En arrivant dans la rue, il me vint à l’idée que je ferais peut-être mieux de demander un pain. L’indécision me prit, je m’arrêtai et me mis à réfléchir. « En aucune façon ! » me répondis-je finalement à moi-même. Je n’étais malheureusement plus en état de tolérer aucune nourriture ; les mêmes histoires se reproduiraient, avec des visions, des pressentiments, des idées insensées. Mon article ne serait jamais fini, et il s’agissait d’aller trouver « le Commandeur » avant qu’il m’eût de nouveau oublié. « En aucune façon ! » Et je me décidai pour une bougie.

Et j’entrai dans la boutique.

Une femme se tient près du comptoir et fait des achats ; à côté de moi s’étalent plusieurs petits paquets dans des papiers différents. Le commis, qui me connaît et sait ce que j’ai l’habitude d’acheter, quitte la femme et, sans autre formalité, enveloppe un pain dans un journal et me le tend.

« Non… justement, ce soir, c’était une bougie. »

Je dis cela très doucement et humblement, pour ne pas l’agacer et ne pas gâcher ma chance d’obtenir la bougie à crédit.

Ma réponse le prit à l’improviste, c’était la première fois que je lui demandais autre chose que du pain.

« Ah ! bien, alors vous attendrez un peu », dit-il, et il se remet à servir la femme.

Elle ramasse ses emplettes, paie, donne un billet de cinq couronnes sur lequel on lui rend la monnaie, et s’en va.

Maintenant nous sommes seuls, le commis et moi.

Il dit :

« Ah oui, alors, c’est une bougie. » Et il déchire un paquet de bougies et en sort une pour moi.

Il me regarde et je le regarde, ma requête au bord des lèvres que je n’arrive pas à lui faire franchir.

« Mais, c’est vrai, dit-il tout à coup, vous avez payé. »

Il dit simplement que j’avais payé ; j’entendis chaque mot. Et il se met à tirer de la caisse des pièces d’argent et à les compter, couronne à couronne, des pièces luisantes, dodues… il me rend la monnaie sur cinq couronnes, les cinq couronnes de la femme.

« S’il vous plaît », dit-il.

Je reste une seconde à regarder cet argent ; j’ai le sentiment qu’il y a quelque chose qui cloche, je ne réfléchis pas, je ne pense à rien du tout, je tombe simplement en extase devant toute cette richesse qui s’étale et luit sous mes yeux. Et machinalement, je ramasse la monnaie.

Je reste devant le comptoir, stupide d’étonnement, accablé, anéanti ; je fais un pas vers la porte et je m’arrête. Je dirige mon regard vers certain point de la cloison : il pend là une petite clochette passée dans un collier de cuir et, au-dessous, un paquet de lacets. Et je reste les yeux fixés sur ces objets.

Le commis croit que je veux entamer une conversation, du moment que je ne me presse pas davantage, et il dit, tout en rangeant quelques feuilles de papier d’emballage qui traînent sur le comptoir :

« On dirait que c’est l’hiver qui vient.

— Hem ! Oui, répondis-je, on dirait que c’est l’hiver qui vient. Ça en a tout l’air. » Et un peu après j’ajoute : « Bah ! ce n’est pas trop tôt. Mais ça en a vraiment tout l’air. Du reste, ce n’est pas trop tôt non plus. »

Je m’entendis proférer ces insanités, mais je percevais chaque mot que je disais comme s’il venait d’une autre personne.

« Ah ! vous trouvez », dit le commis.

Je mis la main dans ma poche, avec l’argent, tournai le bec-de-cane et sortis ; je m’entendis dire bonsoir et le commis répondre.

J’étais déjà à quelques pas du perron, quand la porte de la boutique s’ouvrit violemment et le commis m’appela. Je me retournai sans étonnement, sans l’ombre d’inquiétude ; je me contentai de rassembler la monnaie dans ma main et me préparai à la rendre.

« S’il vous plaît, vous avez oublié votre bougie, dit le commis.

— Oh ! merci, répondis-je tranquillement. Merci ! Merci ! »

Et me revoilà descendant la rue, ma bougie à la main.

Ma première pensée raisonnable fut pour la monnaie. J’allai vers un réverbère et la recomptai, la soupesai dans ma main, et je souris. Ainsi j’étais tout de même magnifiquement tiré d’embarras, grandiosement, merveilleusement tiré d’embarras pour un long, long temps ! Je remis la main dans ma poche, avec l’argent, et je partis.

Devant une gargote dans la Grande-Rue, je m’arrêtai et délibérai froidement et tranquillement si je me risquerais à prendre un petit lunch dès maintenant. J’entendais à l’intérieur le cliquetis des assiettes et des couteaux et le son de la viande qu’on bat ; ce fut pour moi une tentation trop forte, j’entrai.

« Un bifteck ! dis-je.

— Un bifteck ! » cria la bonne dans un guichet.

Je m’installai à une petite table inoccupée, tout près de la porte, et j’attendis. Il faisait un peu sombre dans le coin où j’étais assis, je me sentais assez bien caché et je me mis à penser. De temps à autre la bonne me jetait un coup d’œil quelque peu curieux.

Ma première malhonnêteté véritable était commise, mon premier vol, auprès duquel tous mes tours antérieurs ne comptaient pour rien ; ma première petite… grande chute… Baste ! Il n’y avait pas à y revenir. Du reste, j’avais toute liberté d’arranger la chose plus tard avec l’épicier, ultérieurement, quand j’en trouverais l’occasion propice. Je n’étais pas obligé de continuer dans cette voie ; d’ailleurs je ne m’étais pas fait fort de vivre plus honnêtement que tous les autres hommes, il n’y avait pas contrat…

« Le bifteck vient-il bientôt, croyez-vous ?

— Oui, tout de suite. » La bonne ouvre le guichet et regarde dans la cuisine.

Mais si l’affaire se découvrait ? Si le commis en venait à concevoir des soupçons, s’il commençait à réfléchir à l’incident du pain, aux cinq couronnes sur lesquelles il avait rendu la monnaie à la femme ? Il n’était pas impossible que cela lui revînt en mémoire, peut-être la prochaine fois que j’entrerais dans la boutique. Eh bien, Grand Dieu !… Je haussai les épaules à la dérobée.

« S’il vous plaît ! dit aimablement la bonne en posant le bifteck sur la table. Mais vous ne voulez pas plutôt passer dans une autre salle ? Il fait si sombre ici.

— Non, merci, je préfère rester ici », répondis-je.

Tout à coup son amabilité m’émeut, je paie le bifteck immédiatement, lui donne au hasard ce que j’ai attrapé au fond de ma poche et lui referme la main dessus. Elle sourit et je dis pour plaisanter, les larmes aux yeux : « Vous garderez le reste pour vous acheter une ferme… Grand bien vous fasse ! »

Je me mis à manger ; au fur et à mesure, je devenais de plus en plus vorace, et j’avalais de gros morceaux sans les mâcher. Je déchirai la viande comme un cannibale.

La bonne revint vers moi.

« Vous ne voulez pas quelque chose à boire ? » dit-elle. Et elle se penche un peu vers moi.

Je la regardai ; elle parlait très bas, presque timidement ; elle baissa les yeux.

« Par exemple, une demi-bouteille de bière, ou ce que vous voudrez… c’est moi qui… par-dessus le marché… si vous voulez bien…

— Non, merci bien, répondis-je. Pas maintenant. Je reviendrai une autre fois. »

Elle se retira et s’assit derrière le comptoir ; je ne voyais plus que sa tête. Drôle de créature !

Quand j’eus fini, je gagnai la porte tout d’un coup. J’avais déjà la nausée. La bonne se leva. J’avais peur d’entrer dans la lumière, je redoutais de me faire trop voir de cette jeune fille qui ne soupçonnait pas ma misère. Aussi lui dis-je rapidement bonne nuit, m’inclinai et partis.

La nourriture commençait à faire son effet ; j’en souffrais beaucoup et je ne pourrais certainement pas la garder longtemps. Tout en marchant, je vidais ma bouche à chaque coin sombre devant lequel je passais, je luttais pour calmer les nausées qui me creusaient derechef, je serrais les poings et me raidissais, je frappais du pied le pavé et ravalais rageusement ce qui remontait… en vain ! Je finis par courir sous une porte cochère, plié en deux, aveuglé par l’eau qui me jaillissait des yeux, et je me vidai de nouveau.

Cela m’exaspéra, je remontai la rue en pleurant, je maudis les puissances cruelles quelles qu’elles fussent, qui me persécutaient de la sorte, je les vouai à l’infernale damnation et aux peines éternelles, en punition de leur bassesse. Les puissances étaient peu chevaleresques, vraiment bien peu chevaleresques, pourrait-on dire !… J’allai droit à un homme qui bayait devant une vitrine et lui demandai en toute hâte ce qu’il fallait, selon lui, donner à un homme qui avait longtemps jeûné. Il y allait de sa vie, dis-je, il ne supportait pas le bifteck.

« J’ai entendu dire que le lait est bon, du lait bouilli, répond l’homme, extrêmement surpris. Au reste, pour qui me demandez-vous ce renseignement ?

— Merci, merci ! dis-je. Il peut se faire que ce ne soit pas mauvais, du lait bouilli. »

Et je m’en vais.

Au premier café que je trouvai, j’entrai et demandai du lait bouilli. On me servit le lait, je le bus, tout chaud qu’il fût, l’avalai gloutonnement jusqu’à la dernière goutte, payai et repartis. Je pris le chemin de chez moi.

Alors il arriva quelque chose d’étrange. Devant ma porte, appuyée au bec de gaz et en plein dans sa lumière, se tient une personne que j’aperçois déjà à grande distance… c’est encore la dame en noir. La même dame en noir que les soirs précédents. Il n’y avait pas à s’y tromper, c’était la quatrième fois qu’elle se retrouvait au même endroit. Elle se tient absolument immobile.

Je trouve cela si bizarre qu’involontairement je ralentis le pas ; à ce moment, mes idées sont en bon ordre, mais je suis très surexcité, mes nerfs sont irrités par mon dernier repas. Comme à l’ordinaire, je passe tout contre elle, j’arrive presque à la porte et suis sur le point d’entrer. Alors je m’arrête. Il me vient une inspiration subite. Sans m’en rendre compte, je me tourne et vais droit à la dame, je la regarde en face et la salue :

« Bonsoir, mademoiselle !

— Bonsoir, répond-elle.

— Pardon, cherchait-elle quelqu’un ? Je l’avais déjà remarquée auparavant ; si je pouvais l’aider en quoi que ce fût ? Je vous demande infiniment pardon, d’ailleurs.

— Oh ! elle ne savait pas au juste…

— De l’autre côté de cette porte il n’habitait personne, à l’exception de trois ou quatre chevaux et moi ; c’était au demeurant une écurie et un atelier de ferblantier. Il était fort à craindre qu’elle fît fausse route si elle cherchait quelqu’un par ici. »

Alors elle détourne son visage et dit :

« Je ne cherche personne, je suis là tout simplement.

— Ah ! bien ! » Elle était là, tout simplement, elle restait là ainsi de soir en soir, par simple caprice. C’était un peu bizarre. Plus j’y réfléchissais, plus la dame me désorientait. Je résolus d’être audacieux. Je fis sonner un peu l’argent dans ma poche, et sans autres façons, je l’invitai à prendre un verre de vin quelque part… en l’honneur de l’hiver qui était venu, héhé… On n’avait pas besoin de beaucoup de temps… Mais elle ne voulait sans doute pas ?

« Oh ! non, merci, cela n’était peut-être pas convenable. Non, elle ne pouvait pas. Mais si j’étais assez gentil pour lui faire un bout de conduite, alors… Le chemin de son logis était passablement sombre et cela la gênait de remonter seule la rue Karl-Johan à une heure si avancée. »

Nous nous mîmes en route ; elle marchait à ma droite. Un sentiment singulier s’empara de moi, un beau sentiment : la conscience d’être en présence d’une jeune fille. Je la regardais tout le long du chemin. Le parfum de ses cheveux, la chaleur qui émanait de son corps, cette odeur féminine qu’elle répandait, la douceur de son haleine chaque fois qu’elle tournait son visage vers moi, tout cela m’inondait et pénétrait impétueusement tous mes sens. Je pouvais tout juste entrevoir un visage plein, un peu pâle sous la voilette, et une poitrine haute qui gonflait le manteau. La pensée de toutes ces splendeurs cachées dont je pressentais la présence sous le manteau et la voilette me troublait, me rendait idiotement heureux sans motif plausible ; je n’y pus résister davantage, je la touchai de la main, tâtai son épaule et souris stupidement. J’entendais battre mon cœur.

« Comme vous êtes étrange ! dis-je.

— Comment cela, au juste ?

— Eh bien, d’abord elle avait positivement l’habitude de rester plantée devant une porte d’écurie de soir en soir sans la moindre intention, simplement parce que cela lui passait par la tête…

— Bah ! elle pouvait avoir ses raisons pour cela. D’ailleurs, elle aimait à veiller très avant dans la nuit, elle avait toujours adoré cela. Est-ce que cela me plaisait de me coucher avant minuit ?

— Moi ? S’il y avait au monde une chose que je détestais, c’était bien de me coucher avant minuit. Héhé !

― Héhé ! Vous voyez bien ! Alors elle s’offrait cette promenade les soirs où elle n’avait rien de mieux à faire ; elle habitait là-haut place Saint-Olaf…

— Ylajali ! criai-je.

— Vous dites ?

— J’ai dit simplement : « Ylajali… » ce n’est rien, continuez !

— Elle habitait là-haut place Saint-Olaf, menant une vie assez solitaire, avec sa maman. Mais celle-ci était si sourde qu’on ne pouvait pas causer avec elle. Qu’y avait-il de bizarre à ce qu’elle eût envie de sortir un peu ?

— Oh ! rien du tout ! répondis-je.

— Eh bien, alors ? et je pouvais entendre au son de sa voix qu’elle souriait.

— N’avait-elle pas une sœur ?

— Si, une sœur aînée… comment le savais-je, du reste ?… Mais elle était partie à Hambourg.

— Dernièrement ?

— Oh ! environ cinq semaines. Comment savais-je qu’elle avait une sœur ?

— Je ne le savais pas du tout, c’était une simple question. »

Nous nous tûmes. Un homme nous dépassa, qui portait une paire de souliers sous le bras ; à part cela, la rue était vide aussi loin que nous pouvions voir. Là-bas, vers Tivoli, brillait une longue rangée de lampes de couleur. Il ne neigeait plus. Le ciel était clair.

« Grand Dieu ! Vous n’avez pas froid sans pardessus ? » dit brusquement la dame en me regardant.

Fallait-il lui raconter pourquoi je n’avais pas de pardessus ? Révéler dès maintenant ma situation, l’effrayer et la mettre en fuite, sans plus attendre ? C’était pourtant délicieux de marcher à côté d’elle et de la tenir dans l’ignorance encore un petit moment. Je mentis ; je répondis :

« Non, pas le moins du monde. » Et pour passer à un autre sujet, je demandai : « Avez-vous vu la ménagerie de Tivoli ?

— Non, répondit-elle. Ça vaut-il la peine d’être vu ? »

S’il lui prenait fantaisie d’y aller ? Entrer dans toute cette lumière, parmi tout ce monde ? Elle serait trop gênée : mes méchants vêtements, mon visage émacié, que je n’avais même pas lavé depuis deux jours, la feraient fuir, peut-être même découvrirait-elle que je n’avais pas de gilet…

Aussi répondis-je :

« Oh ! non, ça ne doit pas valoir la peine. » Et il me vint à l’esprit quelques heureuses idées, dont je fis aussitôt usage, quelques modestes paroles, restes de mon cerveau épuisé.

Qu’attendre d’une petite ménagerie comme ça ? Au reste, cela ne m’intéressait pas de voir des animaux en cage. Ces animaux savent qu’on est là à les regarder : ils sentent ces centaines de regards curieux et en subissent l’influence. Non, parlez-moi des animaux qui ne savent pas qu’on les observe, les êtres farouches qui vaquent dans leur tanière, ou restent couchés, avec leurs yeux verts indolents, lèchent leurs pattes et pensent. Hein ?

« Oh ! certainement j’avais bien raison.

— L’animal dans toute sa sauvagerie originelle et terrifiante, voilà ce qui avait de la saveur. Les pas silencieux, furtifs, dans l’épaisse ténèbre de la nuit, le murmure et l’effroi de la forêt, les cris d’un oiseau qui passe, le vent, l’odeur du sang, le fracas là-haut dans l’espace, en un mot, l’âme du règne animal planant sur l’animal sauvage… »

Mais j’eus peur de la fatiguer et le sentiment de mon immense misère me ressaisit et m’écrasa. Si j’avais seulement été à peu près bien habillé, j’aurais pu lui offrir la joie de ce tour à Tivoli ! Je ne comprenais pas cette femme qui pouvait trouver un plaisir quelconque à se faire accompagner tout le long de la rue Karl-Johan par un gueux demi-nu. À quoi pensait-elle, grand Dieu ? Et moi, pourquoi marchais-je là, me faisant valoir et souriant idiotement hors de propos ! Avais-je quelque motif plausible pour me laisser entraîner à cette longue promenade et torturer par ce délicat oiseau de soie ? Cela ne me coûtait-il pas de grands efforts ? Ne sentais-je pas le froid de la mort me pénétrer jusqu’au cœur au plus léger coup de vent qui nous soufflait au visage ? N’était-ce pas déjà la folie qui vacarmait dans mon cerveau, une folie causée uniquement par les privations incessantes de bien des mois ? Cette femme m’empêchait même de rentrer chez moi, de me mettre un peu de lait sur la langue, une nouvelle cuillerée de lait que peut-être je pourrais réussir à garder. Pourquoi ne me tournait-elle pas le dos et ne me laissait-elle pas aller au diable… ?

J’étais désespéré et mon désespoir me poussait à bout ; je lui dis :

« Au fond, vous ne devriez pas vous promener avec moi, mademoiselle ! je vous compromets aux yeux de tout le monde, rien que par mon costume. Oui, c’est la pure vérité ; je le dis comme je le pense. »

Elle reste interdite, me jette un rapide coup d’œil et dit :

« Grand Dieu, aussi ! et elle n’en dit pas davantage.

— Que voulez-vous dire par là ? demandai-je.

— Oh ! non, ne parlez pas de ça… Il ne nous reste qu’un bout de chemin. »

Et elle se met à marcher un peu plus vite. Nous tournâmes dans la rue de l’Université et déjà nous voyions les réverbères de la place Saint-Olaf. Alors elle ralentit à nouveau le pas.

« Je ne veux pas être indiscret, dis-je, mais ne voulez-vous pas me dire votre nom avant de nous séparer ? Et ne voulez-vous pas, rien qu’un moment, relever votre voilette pour que je puisse vous voir ? Je vous en serais si reconnaissant. »

Pause. J’attendais.

« Vous m’avez déjà vue, répond-elle.

— Ylajali ! dis-je pour la seconde fois.

— Vous m’avez poursuivie une demi-journée, jusqu’à la maison. Étiez-vous ivre cette fois-là ? »

De nouveau, j’entendis qu’elle souriait.

« Oui, dis-je, malheureusement, cette fois-là j’étais ivre.

— Comme c’est vilain de votre part ! »

Et je reconnus en toute contrition que c’était vilain de ma part.

Nous étions arrivés à la Fontaine, nous nous arrêtons et regardons les nombreuses fenêtres éclairées au n 2.

« Il ne faut pas m’accompagner plus loin, dit-elle. Merci pour ce soir ! »

Je baissai la tête, sans oser rien dire. J’ôtai mon chapeau et restai tête nue. Allait-elle me tendre la main ?

« Pourquoi ne me demandez-vous pas de vous raccompagner un bout de chemin ? dit-elle espièglement, en regardant le bout de son soulier.

— Grand Dieu, répondis-je, si vous le vouliez !

— Oui, mais rien qu’un petit bout. »

Et nous fîmes demi-tour.

J’étais extrêmement troublé, je ne savais à quel saint me vouer ; cette créature bouleversait complètement toutes mes idées. J’étais ravi, merveilleusement joyeux ; il me semblait que je m’abîmais délicieusement dans le bonheur. Elle avait expressément voulu me raccompagner, l’idée ne venait pas de moi, c’était son propre désir. Tout en marchant je la regarde et je deviens de plus en plus vaillant ; elle m’encourage et m’attire à soi par chacune de ses paroles. J’oublie pour un moment ma pauvreté, ma bassesse, toute ma lamentable existence, je sens mon sang courir, chaud, par mon corps, comme autrefois, avant ma déchéance, et je me décide à tâter le terrain par un petit stratagème.

« D’ailleurs, ce n’était pas vous que je poursuivais l’autre fois, dis-je ; c’était votre sœur.

— C’était ma sœur ? » dit-elle au comble de l’étonnement.

Elle s’arrête, me regarde, attend vraiment une réponse. Elle questionnait pour tout de bon.

« Oui, répondis-je. Hem ! C’est-à-dire, c’était la plus jeune des deux dames qui marchaient devant moi.

— La plus jeune ! Aha ! » et soudain elle se mit à rire aux éclats de tout cœur, comme un enfant. « Oh ! comme vous êtes rusé ! Vous avez dit cela tout simplement pour que je relève ma voilette. J’ai compris. Mais vous en serez pour vos frais… comme punition. »

Nous nous mîmes à rire et à plaisanter, nous parlions sans arrêt, tout le temps, je ne savais pas ce que je disais, j’étais joyeux. Elle raconta qu’elle m’avait vu une fois avant, il y avait longtemps, au théâtre. J’étais avec trois camarades et j’avais fait le fou ; très certainement j’étais ivre aussi cette fois-là, elle en avait bien peur.

« Pourquoi croyait-elle cela ?

— J’avais tellement ri.

— Oui-da. C’est vrai, je riais beaucoup dans ce temps-là.

— Mais plus maintenant ?

— Oh ! si, maintenant aussi. C’était si magnifique d’exister. »

Nous arrivions à la rue Karl-Johan. Elle dit :

« N’allons pas plus loin. » Et nous retournâmes et remontâmes la rue de l’Université. En arrivant une seconde fois à la Fontaine, je ralentis un peu le pas, je savais que je n’aurais pas la permission de l’accompagner plus loin.

« Maintenant, il faut vous en retourner, dit-elle en s’arrêtant.

— Oui, peut-être bien », répondis-je.

Mais un moment après elle trouva que je pourrais l’accompagner encore jusqu’à la porte. Grand Dieu, il n’y avait rien d’inconvenant. N’est-ce pas ?

« Non », dis-je.

Mais quand je fus à la porte, toute ma misère retomba sur moi. Comment aussi ne pas perdre courage quand on était à ce point broyé par la vie ? J’étais là devant une jeune dame, sale, déchiré, défiguré par la faim, pas lavé, habillé seulement à moitié, c’était à rentrer sous terre. Je me fis petit, m’inclinai involontairement et dis :

« Ne pourrai-je plus vous revoir ? »

Je n’avais aucun espoir qu’elle me permît de la revoir ; je souhaitais presque un refus sec qui me contracterait et me rendrait indifférent.

« Si, dit-elle.

— Quand ?

— Je ne sais pas. »

Pause.

« Ne voulez-vous pas être assez gentille pour relever votre voilette un instant, rien qu’un instant, dis-je, afin que je puisse voir à qui j’ai parlé. Rien qu’un instant. Il faut bien que je voie la personne à qui j’ai parlé…

Pause.

« Vous pouvez me retrouver ici, devant la porte, mardi soir, dit-elle. Voulez-vous ?

— Oh oui. Vous me le permettez ?

— À huit heures.

— Bien. »

Je passai la main sur son manteau, j’en enlevai la neige afin d’avoir un prétexte pour la toucher ; ce m’était une volupté d’être si près d’elle.

« Mais il ne faut pas penser trop de mal de moi », dit-elle. Elle sourit de nouveau.

« Non… »

Brusquement, elle fit un geste résolu et releva la voilette sur son front ; une seconde nous restâmes à nous regarder. « Ylajali ! » dis-je. Elle se haussa sur la pointe des pieds, mit les bras autour de mon cou et me baisa les lèvres. Je sentis palpiter sa poitrine, qui respirait tumultueusement.

Tout à coup, elle s’arracha de mes bras, cria bonne nuit, haletante, à mi-voix, se retourna et grimpa les marches en courant, sans ajouter un mot…

La porte retomba.

Il neigeait encore davantage le lendemain, une neige lourde, mélangée de pluie, de gros flocons bleuâtres qui tombaient et faisaient de la boue. Le temps était humide et glacé.

Je m’étais éveillé un peu tard, la tête étrangement troublée des émotions de la soirée, le cœur enivré de cette belle rencontre. Dans mon ravissement, j’étais resté couché un moment, tout éveillé, imaginant Ylajali à mes côtés ; j’ouvrais les bras, je m’étreignais moi-même et donnais des baisers dans le vide. Puis je m’étais enfin levé, j’avais pris une nouvelle tasse de lait, et tout de suite par-dessus, un bifteck. Je n’avais plus faim, mais de nouveau mes nerfs étaient surexcités.

Je descendis au marché aux habits. Il m’était venu à l’idée que je pourrais peut-être trouver un gilet d’occasion à bon marché, quelque chose à porter sous ma jaquette, n’importe quoi. Je gravis le perron du marché et découvris un gilet que je me mis à examiner. Tandis que j’étais ainsi occupé, vint à passer un ami ; il me fit un signe de tête et m’appela, je laissai le gilet et descendis vers lui. Il était ingénieur technique et se rendait à son bureau.

« Venez avec moi prendre un verre de bière, dit-il. Mais venez vite, j’ai très peu de temps… Quelle était cette dame avec qui vous vous promeniez hier soir ?

— Écoutez, dis-je, jaloux de sa seule pensée, si c’était ma fiancée ?

— Ah ! fichtre ! dit-il.

— Oui, ça s’est décidé hier. »

Je l’avais écrasé, il me croyait sur parole. Je l’abreuvai de mensonges pour m’en défaire. On nous servit la bière, nous la bûmes et nous partîmes.

« Alors, au revoir !… Écoutez, dit-il tout à coup, je vous dois quelques couronnes et c’est une honte de ne pas les avoir rendues depuis longtemps. Mais vous les aurez au premier jour.

— Merci », répondis-je ; mais je savais qu’il ne me rendrait jamais ces quelques couronnes.

Par malheur, la bière me monta aussitôt à la tête, qui devint brûlante. L’aventure de la veille obsédait ma pensée et m’affolait presque. Si elle ne venait pas au rendez-vous mardi ! Si elle commençait à réfléchir et concevait des soupçons ?… Des soupçons de quoi ?… D’un coup, mes idées devinrent lumineusement claires et se mirent à tourner autour de l’argent. Je devins anxieux, mortellement effrayé de moi-même. Le vol, avec tous ses détails, fondit sur moi ; je vis la petite boutique, le comptoir, ma main maigre saisissant la monnaie, et je me dépeignais les procédés de la police quand elle viendrait m’arrêter. Des fers aux mains et aux pieds, non, aux mains seulement, peut-être à une seule main ; la barre, l’interrogatoire du préposé, le bruit de sa plume grattant le papier, son regard, son terrible regard : Bon, monsieur Tangen ? Cellule, l’éternelle ténèbre…

Hem. Je serrai violemment les poings pour me donner courage, je pressai le pas et arrivai place du Grand-Marché. Là je m’assis.

Pas d’enfantillages ! Comment diable pourrait-on prouver que j’avais volé ? Au surplus, le commis épicier n’oserait pas faire d’esclandre, même si un jour il se rappelait comment l’affaire s’était passée ; il tenait trop à sa place. Pas de bruit, pas de scènes, je vous en prie !

Mais tout de même cet argent pesait un peu dans ma poche et ne me laissait pas en paix. Je me mis à me scruter moi-même et je découvris, clair comme le jour, que j’étais plus heureux auparavant, quand je souffrais en toute honnêteté. Et Ylajali ! ne l’avais-je pas entraînée dans la bassesse, de mes mains pécheresses ! Seigneur Dieu, Seigneur mon Dieu ! Ylajali.

Je me sentais soûl comme une grive, je me dressai d’un bond soudain et allai droit vers la marchande de gâteaux, près de la pharmacie de l’Éléphant. Je pouvais encore me relever de mon déshonneur, il n’était pas trop tard, loin de là ; je montrerais au monde entier que j’en étais capable ! En route, je préparai l’argent, je tenais jusqu’au dernier öre dans ma main. Je me penchai sur l’éventaire de la bonne femme comme si je voulais acheter quelque chose et, sans plus, je lui mis l’argent dans la main. Je ne prononçai pas une parole et m’en allai aussitôt.

Quel goût admirable cela vous avait d’être de nouveau un honnête homme. Mes poches vides ne me pesaient plus, ce m’était une jouissance de me retrouver à sec. En y réfléchissant bien, cet argent m’avait, au fond, coûté bien du souci secret, j’y avais réellement pensé à maintes reprises avec un frisson ! je n’étais pas une âme endurcie, ma nature honnête s’était révoltée contre cette action vile, parfaitement. Dieu merci, je m’étais relevé devant ma propre conscience. Imitez-moi ! dis-je avec un regard sur la place fourmillante, imitez-moi donc seulement ! J’avais donné de la joie à une pauvre vieille marchande de gâteaux, que c’en était une bénédiction ; elle ne savait à quel saint se vouer. Ce soir, ses enfants ne se mettraient pas au lit avec la faim… Je m’excitais avec ces pensées et je trouvais que je m’étais conduit d’une manière admirable. Dieu merci, l’argent était maintenant hors de mes mains.

Ivre et énervé, je traversai la rue, gonflé d’orgueil. Pouvoir me présenter pur et honnête devant Ylajali et la regarder en face ! Dans mon ivresse je ne me connaissais plus de joie. Je n’avais plus de douleurs, j’avais la tête claire et vide, c’était, ainsi qu’il convenait, une tête de lumière éternelle qui resplendissait sur mes épaules. L’envie me prit de faire des espiègleries, des choses étonnantes, de chahuter et de mettre la ville sens dessus dessous. En remontant toute la rue Grænsen je me comportai comme un fou ; les oreilles me bourdonnaient légèrement et dans mon cerveau l’ivresse battait son plein. Enthousiasmé de témérité, l’idée me vint d’aller vers un commissionnaire qui, d’ailleurs, n’avait pas prononcé une parole, de lui dire mon âge, de lui prendre la main, le dévisager d’un regard pénétrant, et le laisser là ensuite sans aucune explication. Je distinguais les nuances dans les voix et les rires des passants. J’observai quelques petits oiseaux qui sautillaient devant moi sur la chaussée, je me mis à étudier l’expression des pavés et y trouvai toutes sortes de signes et de figures étranges. Cependant j’étais arrivé à la place du Storting.

Je m’arrête brusquement et regarde les fiacres avec attention. Les cochers se promènent en faisant la conversation, les chevaux baissent le nez sous le mauvais temps. Allons ! dis-je en me donnant un coup de coude. J’allai vivement à la première voiture et y montai. « Route de Ullevaal, numéro 37 ! » criai-je. Et nous démarrâmes.

En route, le cocher se mit à regarder derrière lui, se pencha, guigna dans la voiture où j’étais assis sous le tablier. Lui était-il venu un soupçon ? Sans aucun doute mes vêtements misérables avaient attiré son attention.

« C’est un homme que j’ai besoin de voir », dis-je pour le prévenir et je lui expliquai instamment qu’il me fallait de toute nécessité rencontrer cet homme.

Nous nous arrêtons devant le 37, je saute de la voiture, grimpe les escaliers en courant jusqu’au second étage, saisis un cordon de sonnette et le tire ; à l’intérieur, la sonnette tinte six ou sept coups effroyables.

Une bonne vient ouvrir : je remarque qu’elle a des boucles d’oreilles en or et des boutons de lasting noir à son corsage gris. Elle me regarde d’un air effrayé.

« Je demande Kierulf, Joachim Kierulf, si je puis me permettre, un marchand de laine », bref, il n’y avait pas à s’y tromper…

La bonne secoue la tête.

« Il ne demeure pas de Kierulf ici », dit-elle.

Elle me regarde fixement, met la main sur le bouton de la porte, toute prête à se retirer. Elle ne se donnait aucune peine pour trouver mon homme : elle avait vraiment l’air de connaître la personne que je demandais, pour peu qu’elle se donnât la peine de réfléchir, la paresseuse créature. La fureur me prit, je lui tournai le dos et redescendis l’escalier en courant.

« Il n’était pas là ?

— Non. Allez rue des Lutins, n° 11. »

J’étais dans la plus violente agitation et le cocher en subit la contagion : il crut fermement qu’il y allait de ma vie et il repartit sans hésiter. Il menait un train d’enfer.

« Comment s’appelle cet homme ? demanda-t-il en se tournant sur le siège.

— Kierulf ; Kierulf, le marchand de laine. »

Au cocher aussi il semblait bien qu’il n’y avait pas à s’y tromper. L’homme n’avait-il pas l’habitude de porter une jaquette claire ?

« Qu’est-ce que c’est ? criai-je, une jaquette claire ? Êtes-vous fou ? Croyez-vous que c’est une tasse à thé que je cherche ? »

Cette jaquette claire me dérangeait beaucoup et me gâtait l’image que je m’étais faite de mon homme.

« Quel nom avez-vous dit ? Kjaerulf ?

― Bien sûr, répondis-je, y a-t-il à cela quelque chose d’extraordinaire ? Le nom ne déshonore personne.

― N’a-t-il pas des cheveux rouges ? »

C’était, ma foi, bien possible qu’il eût des cheveux rouges.

Et du moment que le cocher mentionnait la chose, je fus tout de suite certain qu’il avait raison. Je me sentis reconnaissant envers ce pauvre voiturier et lui dit qu’il avait mis dans le mille ; c’était exactement comme il le disait ; ce serait un phénomène, dis-je, de voir un tel homme sans cheveux rouges.

« Ce doit être lui que j’ai conduit quelquefois, dit le cocher, même qu’il avait un gourdin noueux. »

Ce détail me faisait voir l’homme en chair et en os et je dis :

« Héhé ! Personne encore n’a vu cet homme sans son gourdin à la main. Vous pouvez en être sûr, tout à fait sûr.

— Oui, c’était clair que c’était l’homme qu’il avait conduit. Il le reconnaissait… »

Et nous roulâmes si vite que le cheval en faisait feu des quatre fers.

Au milieu de cette surexcitation, je n’avais pas un seul moment perdu ma présence d’esprit. Nous passons devant un agent de police et je remarque qu’il a le n 69. Ce chiffre me frappe cruellement juste, s’enfonce aussitôt comme une écharde dans mon cerveau, 69, exactement 69, je ne l’oublierais pas !

Je m’adossai au fond de la voiture, en proie aux plus folles lubies, je me recroquevillai sous la capote afin que personne ne me vît remuer la bouche, et je me mis à converser idiotement avec moi-même. La folie fait rage dans mon cerveau, et je la laisse faire, je suis pleinement conscient de subir des influences dont je ne suis pas maître. Je me mis à rire d’un rire silencieux et passionné, sans l’ombre de motif, encore joyeux et ivre des quelques verres de bière que j’avais bus. Peu à peu ma surexcitation décroît, mon calme revient de plus en plus. Je sentais le froid à mon doigt blessé et le fourrai dans le col de ma chemise pour le réchauffer un peu. Nous arrivâmes ainsi à la rue des Lutins. Le cocher s’arrête.

Je descends de la voiture sans hâte, sans pensée, épuisé, la tête lourde. J’entre sous la porte cochère, arrive dans une arrière-cour que je traverse, me heurte à une porte que j’ouvre, j’y entre et je me trouve dans un corridor, une sorte d’antichambre avec deux fenêtres. Dans un coin, il y a deux malles, l’une sur l’autre, et sur le côté long, contre la paroi, un vieux canapé de bois blanc avec une couverture. À droite, dans la pièce voisine, j’entends des voix et des cris d’enfants, au-dessus de moi, au premier étage, le bruit d’une plaque de fer qu’on martèle. Je remarque tout cela aussitôt en entrant.

Je traverse tranquillement la pièce, je vais à la porte opposée, sans me presser, sans penser à fuir, je l’ouvre et sors dans la rue des Voituriers.

Je lève les yeux sur la maison que je viens de traverser et lis au-dessus de la porte : Auberge et Logis pour Voyageurs.

Il ne me vient pas à l’idée de me dérober, d’échapper au cocher qui m’attend ; je m’en vais, avec grand sang-froid, au milieu de la rue des Voituriers, sans crainte et sans avoir conscience de mal faire. Kierulf, ce marchand de laine qui avait hanté si longtemps mon cerveau, cet être que je croyais exister et qu’il me fallait trouver de toute nécessité, était sorti de ma pensée, disparu, effacé avec toutes les autres folles inventions qui venaient et partaient à tour de rôle ; je ne me le rappelais que comme un pressentiment, un souvenir.

Je me dégrisais de plus en plus à mesure que j’avançais, je me sentais lourd et las et traînais les pieds derrière moi. La neige continuait à tomber en gros flocons humides. Finalement j’arrivai au faubourg de Grönland, j’allai jusqu’à l’église et m’assis sur un banc pour me reposer. Tous les passants me considéraient avec étonnement. Je m’abîmai dans mes pensées.

Grand Dieu, dans quel triste état j’étais ! J’étais si profondément dégoûté et fatigué de toute ma misérable vie qu’à mon sens cela ne valait plus la peine de lutter pour la conserver. L’adversité avait pris le dessus, elle avait été trop rude j’étais extraordinairement délabré, je n’étais plus que l’ombre de ce que j’avais été jadis. Mes épaules s’étaient affaissées, toutes déjetées sur le côté, et j’avais pris l’habitude de marcher complètement courbé pour protéger ma poitrine du mieux que je pouvais. J’avais passé l’inspection de mon corps quelques jours plus tôt, un après-midi dans ma chambre, et j’avais pleuré sur lui durant tout ce temps. Depuis bien des semaines, je portais la même chemise, elle était roide de vieille sueur et m’avait rongé le nombril. Il sortait de la plaie un peu d’eau sanguinolente, ce n’était pas douloureux, mais c’était affligeant d’avoir cette plaie au beau milieu du ventre. Je n’avais pas de remède là contre et la plaie ne se refermait pas toute seule ; je la lavai, l’essuyai soigneusement et remis la même chemise. Il n’y avait rien à y faire…

Je suis assis sur mon banc, pensant à tout cela, et je suis passablement triste. Je me dégoûtais moi-même. Jusqu’à mes mains qui me paraissaient répugnantes. Cette expression avachie, impudique, du dos de mes mains me tourmente, me cause un malaise ; je me sens brutalement impressionné par la vue de mes doigts maigres, je hais tout mon corps flasque et j’ai horreur de le porter, de le sentir autour de moi. Seigneur Dieu, si cela pouvait en finir maintenant ! Je voudrais tant mourir.

Complètement abattu, souillé et avili à mes propres yeux, je me levai machinalement et me remis à marcher vers mon logis. Chemin faisant, je passai devant une porte cochère où on pouvait lire : Suaires, chez Demoiselle Andersen, à droite sous la porte cochère. « Vieux souvenirs ! » dis-je, et je me rappelai ma précédente chambre dans le quartier de Hammerbsorg, le petit fauteuil à bascule, la tenture de journaux là-bas près de la porte, l’avis du directeur des Phares et le pain frais de Fabian Olsen, boulanger. Ah ! j’étais bien plus heureux alors que maintenant. Une nuit j’avais écrit un feuilleton de dix couronnes, maintenant je ne pouvais plus rien écrire, je ne pouvais absolument plus rien écrire, ma tête devenait vide aussitôt que j’essayais. Oui, je voulais en finir ! Et je marchais, marchais.

Àmesure que j’approchais de la boutique d’articles de ménage, j’avais le sentiment à demi conscient que j’approchais du danger ; mais je persévérais dans mon projet ; je voulais me dénoncer moi-même. Je montai calmement le perron. Dans la porte je rencontre une petite fille qui porte un tasse à la main, je la laisse passer et ferme la porte. Le commis et moi, nous sommes en face l’un de l’autre, seuls, pour la seconde fois.

« Hein ! dit-il, quel temps affreux ! »

Pourquoi ce détour ? Pourquoi ne pas m’empoigner tout de suite. La fureur m’emporte et je dis :

« Je ne viens pas pour parler du temps. »

Cette violence le surprend, sa petite cervelle d’épicier s’arrête ; il ne lui était pas venu à l’idée que je l’avais filouté de cinq couronnes.

« Ne savez-vous donc pas que je vous ai filouté ? dis-je impatiemment, et je respire avec violence, je tremble, je suis tout prêt à employer la force s’il ne vient pas tout de suite au fait.

Mais le pauvre homme ne se doute de rien.

Grand Dieu, au milieu de quels stupides individus on est forcé de vivre ! Je le couvre d’injures, lui explique point par point comment la chose s’est passée, lui montre où je me tenais et où il se tenait, quand l’acte a été commis, où se trouvaient les pièces de monnaie, comment je les avais rassemblées dans ma main et refermé la main dessus. Il comprend tout et néanmoins il ne me fait rien. Il se tourne de côté et d’autre, prête l’oreille aux pas dans la pièce à côté, me fait « chut ! » pour que je parle plus bas et finit par dire :

« C’était assez ignoble de votre part !

— Ah ! permettez ! criai-je, dans mon besoin de le contredire et de l’exciter. Ce n’était pas aussi vil et aussi abject qu’il se le figurait dans sa petit tête d’articles de ménage. Naturellement je n’avais pas gardé l’argent, cela ne pouvait jamais me venir à l’idée ; je ne voulais en tirer aucun profit pour moi-même, cela répugnait à ma nature foncièrement honnête…

« Qu’est-ce que vous en avez donc fait ?

— J’en ai fait cadeau à une pauvre vieille femme, jusqu’au dernier öre, sachez-le. Voilà quel homme j’étais, je n’oubliais pas les pauvres si totalement… »

Il réfléchit là-dessus un petit moment. Il est visiblement très indécis sur le point de savoir si je suis ou non un honnête homme. Enfin il dit :

« N’auriez-vous pas plutôt dû rendre l’argent ?

— Écoutez, répondis-je effrontément, je ne voulais pas vous mettre dans l’embarras, je voulais vous épargner. Mais voilà le merci qu’on a quand on est magnanime. Je suis là à vous expliquer toute l’affaire et vous n’avez pas honte comme un chien, vous ne vous disposez point à passer l’éponge sur cette histoire. Aussi je m’en lave les mains. Du reste je vous envoie au diable. Adieu ! »

Je sortis en claquant rudement la porte.

Mais quand j’arrivai dans ma chambre, dans cette affligeante tanière, trempé de neige fondue, les genoux tremblants de mes pérégrinations du jour, je perdis instantanément mon arrogance et m’affaissai de nouveau. Je regrettai mon attaque contre le pauvre boutiquier, je pleurai, me pris à la gorge pour me punir de mon vilain tour et fis le diable à quatre. Il avait naturellement eu une peur mortelle de perdre sa place, il n’avait pas osé faire de bruit pour ces cinq couronnes que la maison avait perdues. Et moi, j’avais profité de sa crainte, je l’avais tourmenté par mon discours à haute voix, je l’avais lardé à chaque mot que je criais. Et le patron épicier lui-même était peut-être dans la pièce à côté et il s’en était fallu d’un cheveu qu’il se sentît tenté de venir vers nous voir ce qui se passait. Il n’y avait plus de bornes à ce que je pouvais oser comme infamies !

Bon, mais pourquoi n’avais-je pas été arrêté ? Au moins c’eût été une conclusion. J’avais pour ainsi dire tendu les mains aux fers. Je n’aurais pas fait la moindre résistance, bien au contraire, je m’y serais prêté. Dieu du ciel et de la terre, un jour de ma vie pour avoir encore une seconde de bonheur ! Toute ma vie pour un plat de lentilles ! Écoute-moi seulement une fois !…

Je me couchai dans mes vêtements mouillés ; j’avais l’obscure idée que peut-être je mourrais dans la nuit et j’employai mes dernières forces à mettre un peu d’ordre dans mon lit pour que tout ait un aspect à peu près convenable autour de moi le lendemain matin. Je joignis les mains et choisis ma position.

Puis tout à coup, je me rappelai Ylajali ! L’avoir ainsi totalement oubliée toute la soirée ! Et de nouveau la lumière pénètre, toute faible, dans mon esprit, un petit rayon de soleil qui me dispense une chaleur bénie ! Puis le soleil grandit, c’est une douce, fine lumière de soie dont la caresse m’engourdit délicieusement. Et le soleil devient de plus en plus fort, il brûle ardemment mes tempes, il bout, lourd et incandescent, dans mon cerveau exsangue. Et finalement flambe devant mes yeux un affolant bûcher de rayons, le ciel et la terre enflammés, des hommes et des bêtes de feu, des champs de feu, des diables de feu, un abîme, un désert, un univers en feu, un jugement dernier fumant.

Puis je ne vis et n’entendis plus rien…

Le lendemain, je m’éveillai en sueur, moite par tout le corps ; la fièvre m’avait violemment secoué. Pour commencer je n’avais pas clairement conscience de ce qui m’était arrivé, je regardais autour de moi avec étonnement, me sentais complètement transformé dans toute ma manière d’être, je ne me reconnaissais plus moi-même. Je me tâtai les bras de bas en haut et les jambes de haut en bas, tombai en stupéfaction de voir la fenêtre dans ce mur-là et non dans le mur diamétralement opposé, et j’entendais le piétinement des chevaux dans la cour comme s’il venait d’en haut. J’avais aussi passablement mal au cœur.

Mes cheveux mouillés et froids me collaient au front ; je me levai sur un coude, et regardai mon oreiller ; sur l’oreiller aussi il était resté des cheveux mouillés par petites touffes. Au cours de la nuit, mes pieds avaient enflé dans mes souliers, mais cela ne me faisait pas mal ; seulement je ne pouvais guère remuer les orteils.

Comme l’après-midi s’avançait et qu’il commençait à faire un peu sombre, je me levai du lit et me mis à m’occuper dans ma chambre. J’essayais d’avancer à petits pas circonspects, veillant à garder l’équilibre en épargnant autant que possible mes pieds. Je ne souffrais pas beaucoup et je ne pleurais pas ; somme toute je n’étais pas triste ; je me sentais, au contraire, merveilleusement satisfait ; il ne me venait pas l’idée, à ce moment précis, qu’aucune chose pût être autrement qu’elle n’était.

Puis je sortis.

La seule chose qui me gênât un peu, c’était, malgré mon dégoût de la nourriture, la faim quand même. Je commençais à me sentir de nouveau un appétit scandaleux, une profonde et féroce envie de manger qui croissait et croissait sans cesse. Elle me rongeait impitoyablement la poitrine ; un travail silencieux, étrange, se faisait là-dedans. On eût pu croire à une vingtaine de fines petites bestioles qui penchaient la tête d’un côté et rongeaient un peu, penchaient la tête de l’autre côté et rongeaient un peu, restaient un moment tout à fait tranquilles, recommençaient, se frayaient un chemin sans bruit et sans hâte et laissaient des espaces vides partout où elles avaient passé…

Je n’étais pas malade, mais épuisé, je commençais à transpirer. Je pensai aller au Grand-Marché me reposer un peu ; mais le chemin était long et difficile ; finalement j’étais presque arrivé, j’étais au coin de la place et de la rue du Marché. La sueur me coulait dans les yeux, embuait mes lunettes, me rendait aveugle et je m’étais arrêté précisément pour m’essuyer un peu. Je ne fis pas attention à l’endroit où je me trouvais, je n’y réfléchis pas ; le bruit autour de moi était effroyable.

Brusquement un appel sonne, un avertissement, froid, tranchant. J’entends cet appel, je l’entends très bien et je me jette nerveusement de côté, je fais un pas, aussi vite que peuvent se mouvoir mes mauvaises jambes. Un monstre de voiture de boulanger passe devant moi et frôle ma jaquette de sa roue ; si j’avais été plus prompt je m’en serais tiré absolument indemne. J’aurais peut-être pu être un peu plus prompt, un tout petit peu plus prompt, si je m’en étais donné la peine ; il n’y avait plus rien à y faire : je perçus une douleur à l’un de mes pieds, quelques orteils furent écrasés ; je les sentis pour ainsi dire se recroqueviller dans mon soulier.

Le boulanger retient ses chevaux de toutes ses forces ; il se tourne sur son siège et demande avec terreur comment cela s’est passé. Oh ! cela aurait pu se passer bien plus mal… ce n’était peut-être pas si grave… Je ne croyais pas que rien fût cassé… Oh ! je vous en prie…

Je me dirigeai vers un banc du plus vite que je pouvais ; tous ces gens qui s’arrêtaient, les yeux fixés sur moi, me déconcertaient. À la vérité, ce n’était pas un coup mortel, j’avais eu relativement de la chance, du moment qu’il fallait que le malheur arrivât. Le pire était que mon soulier avait été écrasé, mis en pièces, la semelle arrachée au bout. Je levai le pied et vis du sang dans l’ouverture béante. Bah ! cela n’avait pas été fait volontairement de part ni d’autre ; l’homme n’avait pas eu l’intention d’aggraver mon triste état : il avait l’air très effrayé. Peut-être que si je lui avais demandé un des petits pains de sa voiture il me l’aurait donné. Il me l’aurait certainement donné avec joie. Que Dieu lui donne de la joie en retour, où qu’il soit !

J’avais une faim cruelle et je ne savais comment venir à bout de mon impudent appétit. Je me tournais de côté et d’autre sur le banc et m’appuyais la poitrine sur les genoux. Quand il fit sombre je me traînai vers le dépôt.

Dieu sait comment j’y arrivai… et je m’assis sur le coin de la balustrade. J’arrachai une des poches de ma jaquette et me mis à la mâcher — du reste sans aucune idée précise — avec une mine sombre, les yeux fixés droit devant moi, sans voir. J’entendais quelques petits enfants jouer autour de moi et je percevais instinctivement quand un promeneur passait devant moi ; à part cela je ne remarquais rien.

Puis tout à coup l’idée me vint de descendre dans une des échoppes de la halle aux viandes en dessous de moi pour me procurer un morceau de viande crue. Je me lève, enjambe la balustrade, vais jusqu’à l’autre bout du toit de la halle et je descends. Une fois arrivé presque au niveau des étaux, je criai dans la cage de l’escalier et fis un geste de menace comme si je parlais à un chien là-haut derrière moi. Et effrontément je m’adressai au premier boucher que je rencontrai.

« Oh ! soyez aimable de me donner un os pour mon chien, dis-je. Rien qu’un os ; il n’est pas besoin qu’il y ait quelque chose après ; c’est simplement pour qu’il ait quelque chose à porter dans la gueule. »

On me donna un os, un magnifique petit os où il restait encore un peu de viande, et je le fourrai sous ma jaquette. Je remerciai l’homme si chaleureusement qu’il me regarda, étonné.

« Il n’y a pas de quoi, dit-il.

— Ne dites pas cela, balbutiai-je, c’est très gentil de votre part. »

Et je montai. Mon cœur battait fortement.

Je me faufilai dans l’impasse des Forgerons, aussi loin que je pus m’enfoncer, et m’arrêtai devant la porte ruinée d’une arrière-cour. On ne voyait de lumière nulle part, une ombre bénie régnait autour de moi ; je me mis à ronger la viande de l’os.

Cela n’avait pas de goût ; une odeur nauséeuse de vieux sang montait de l’os et force me fut de vomir aussitôt. Je fis une nouvelle tentative. Si seulement je pouvais garder ce brin de viande, il ferait certainement son effet ; il s’agissait d’arriver à le faire rester dedans. Mais j’eus une nouvelle nausée. La fureur me prit, je mordis violemment dans la viande, j’en arrachai une petite bribe, et l’avalai de force. Toutefois cela ne me servit de rien ; sitôt que les petites bribes de viande s’étaient échauffées dans mon estomac, elles remontaient. Je serrai follement les poings, je me mis à pleurer de détresse et à ronger comme un possédé ; je pleurais tant que l’os en fut mouillé et souillé de larmes, je vomis, jurai et rongeai de plus belle, pleurai comme si mon cœur allait se briser et je vomis encore une fois. Et à haute voix je vouai toutes les puissances du monde aux peines infernales.

Silence. Pas un être humain alentour, pas une lumière, pas un bruit. Je suis au comble de la surexcitation, je respire lourdement et bruyamment, je pleure et grince des dents chaque fois qu’il me faut restituer ces bribes de viande qui peut-être auraient pu me rassasier un peu. Comme je n’arrive à rien malgré toutes mes tentatives, je jette l’os contre la porte. Plein de la plus impuissante haine, transporté de fureur, je lance violemment au ciel des appels et des menaces, je crie le nom de Dieu d’une voix rauque de rage concentrée, en recourbant mes doigts comme des serres… « Je te le dis, ô sacré Baal du ciel, tu n’existes pas, mais si tu existais je te maudirais de telle sorte que ton ciel frémirait du feu de l’enfer. Je te le dis, je t’ai offert mon service et tu l’as refusé, tu m’as repoussé et je te tourne à jamais le dos parce que tu n’as pas su reconnaître l’heure de la Visitation. Je te le dis, je sais que je vais mourir et pourtant je te honnis, ô céleste Apis, la mort entre les dents. Tu as employé la force contre moi et tu ne sais pas que jamais je ne fléchis devant l’adversité. Ne devrais-tu pas le savoir ? As-tu formé mon cœur en dormant ? Je te le dis, toute ma vie, chaque goutte de sang dans mes veines se fait une joie de te honnir et de conspuer Ta Grâce. À dater de ce moment, je renonce à toi, à tes pompes et à tes œuvres, je jetterai l’anathème à ma pensée si jamais elle te pense, je m’arracherai les lèvres si jamais elles prononcent ton nom. Si tu existes, je te dis le dernier mot de la vie et de la mort, je te dis adieu. Puis je me tais, je te tourne le dos et vais mon chemin… »

Silence.

Je tremble de surexcitation et de faiblesse, je reste là sans bouger, murmurant encore des blasphèmes et des injures, hoquetant après ma violente crise de larmes, brisé et atone après ma folle explosion de fureur. Ah ! ce n’était que verbiage livresque et littérature que j’essayais de fignoler du fond même de ma misère, c’était du laïus ! Je reste là peut-être une demi-heure, hoquetant et marmonnant, cramponné à la porte. Puis j’entends des voix, une conversation entre deux hommes qui entrent dans l’impasse des Forgerons. Je me jette hors de la porte, m’avance le long des maisons et de nouveau je débouche dans les rues éclairées. En descendant à pas traînants la butte Young mon cerveau se met soudain en mouvement dans un sens tout à fait extraordinaire. L’idée me vient que les misérables bicoques là-bas au coin du marché, les hangars et les vieilles échoppes de fripiers sont une honte pour l’endroit. Elles déparaient tout l’aspect du marché, polluaient la ville, fi ! À bas tout ce fatras ! Tout en marchant, je supputais en pensée ce qu’il en coûterait de transporter là le service cartographique, ce beau bâtiment qui de tout temps m’avait tant plu chaque fois que je passais devant. Entreprendre un tel déplacement ne serait peut-être pas faisable à moins de soixante-dix à soixante-douze mille couronnes ― une belle somme, il faut en convenir, un assez joli denier, comme argent de poche, héhé, pour commencer. Et je hochais ma tête vide et convenais que c’était un assez joli denier pour commencer, comme argent de poche. Je continuais à trembler de tout mon corps, et je hoquetais encore profondément de temps à autre, après ma crise de larmes.

J’avais le sentiment qu’il ne restait plus guère de vie en moi, qu’au fond je chantais mon chant du cygne. Cela m’était d’ailleurs passablement indifférent, je ne m’en occupais pas le moins du monde ; au contraire, je poussais vers le bas de la ville, les quais, de plus en plus loin de ma chambre. Quant à cela, je me serais volontiers couché à plat ventre dans la rue pour mourir. Les souffrances me rendaient de plus en plus insensible, j’avais de forts élancements dans mon pied blessé, j’avais même l’impression que la douleur se propageait en remontant dans tout le mollet, mais même cela ne me faisait pas particulièrement mal. J’avais enduré de pires sensations.

J’arrivai ainsi en bas, au quai du Chemin-de-Fer. Il n’y avait aucun trafic, aucun bruit, tout au plus de-ci de-là pouvait-on voir un être humain, débardeur ou matelot, qui flânait, les mains dans les poches. Je remarquai un boiteux, qui louchait fixement de mon côté au moment où nous nous croisâmes. Je l’arrêtai instinctivement, soulevai mon chapeau et lui demandai s’il était au courant du départ de La Nonne. Après quoi je ne pus m’empêcher de faire claquer mes doigts une seule fois, en plein sous le nez de l’homme, en disant : Sacrebleu !

La Nonne. Oui ! La Nonne que j’avais totalement oubliée ! Toutefois la pensée de La Nonne avait sommeillé au fond de moi, à mon insu, je l’avais portée sans le savoir.

« Fichtre oui, La Nonne avait dû mettre à la voile.

— Ne pouvait-il me dire le but de son voyage ? »

L’homme réfléchit, posé sur sa jambe la plus longue, et tenant en l’air la plus courte ; celle-ci balance légèrement.

« Non, dit-il. Savez-vous quel chargement elle a pris ici ?

— Non », répondis-je.

Mais déjà j’avais oublié La Nonne et je demandai à l’homme quelle distance il pouvait y avoir d’ici à Holmestrand, calculée en bons vieux milles géographiques.

« Jusqu’à Holmestrand ? J’estime…

— Ou bien à Veblungsnæs ?

— Qu’est-ce que je dirais bien ? J’estime que jusqu’à Holmestrand…

— Oh ! dites, pendant que j’y pense, interrompis-je de nouveau, ne pourriez-vous être assez gentil pour me donner une petite chique de tabac, rien qu’un tout petit peu ! »

L’homme me donna le tabac, je le remerciai très chaleureusement et m’en allai. Je ne fis point usage du tabac, je le mis tout de suite dans ma poche. L’homme continuait à me tenir à l’œil. J’avais peut-être éveillé sa méfiance d’une manière ou de l’autre. Que je marche ou que je m’arrête, je sens derrière moi ce regard soupçonneux et il me déplaît d’être persécuté par cet individu. Je me retourne, marche sur lui et dis :

« Piqueur de bottines ! »

Rien que ces mots : Piqueur de bottines. Rien de plus. En disant cela je le regardais tout droit dans les yeux, je sentais que je le fixais terriblement ; c’était comme si je l’avais regardé d’un autre monde. Et je reste là un petit moment après avoir dit ces mots. Puis je me traîne en remontant vers la place du Chemin-de-Fer. L’homme ne proféra pas un son et se contenta de me suivre des yeux.

Piqueur de bottines ? Je m’arrêtai tout à coup. N’était-ce pas cela dont j’avais eu la sensation dès le début : j’avais déjà rencontré l’infirme. Dans le haut de la rue Grænsen un beau matin clair ; j’avais porté mon gilet au mont-de-piété. Il me semblait qu’une éternité s’était écoulée depuis ce jour-là.

Tandis qu’arrêté je réfléchis à tout cela — appuyé au mur d’une maison au coin de la place et de la rue du Port — je tressaille soudain et tente de me défiler. Comme je n’y réussis pas, je regarde droit devant moi, endurci, toute honte bue… il n’y avait pas moyen d’échapper… je suis face à face avec « le Commandeur ».

Il me vient une effronterie pleine de nonchalance, je fais même un pas pour me détacher du mur et attirer sur moi l’attention du « Commandeur ». Et ce n’est pas pour éveiller sa compassion que j’agis de la sorte, mais pour me railler moi-même, pour me mettre au pilori : je me serais roulé par terre en pleine rue, en priant « le Commandeur » de marcher sur moi, de fouler aux pieds mon visage. Je ne dis même pas bonsoir.

« Le Commandeur » eut peut-être un soupçon que quelque chose clochait mal dans mes affaires, ralentit un peu le pas, et je lui dis, pour l’arrêter :

« J’aurais dû aller vous porter un article, mais il n’en est encore rien sorti.

— Ah ? répondit-il interrogativement. Vous ne l’avez pas encore terminé, alors ?

— Non, je ne suis pas encore arrivé à le finir. »

Mais voilà que tout à coup mes yeux s’emplissent de larmes devant la bienveillance du « Commandeur », je tousse et graillonne désespérément pour me donner contenance. « Le Commandeur » souffle du nez, une fois ; il s’arrête et me regarde.

« Avez-vous de quoi vivre en attendant ? dit-il.

— Non, répondis-je, je n’ai rien. Je n’ai même pas mangé aujourd’hui, mais…

— Dieu vous garde, c’est impossible de vous laisser ainsi crever de faim, mon garçon ! » Et en même temps il met la main à la poche.

Alors le sentiment de la honte s’éveille en moi, je titube en arrière jusqu’au mur où je me cramponne ; je vois « le Commandeur » fouiller dans son porte-monnaie, mais je ne dis rien. Et il me tend un billet de dix couronnes. Il n’en fait pas plus de façons, il me donne simplement dix couronnes. En même temps il répète que c’est impossible de me laisser mourir de faim.

Je balbutiai une objection et ne pris pas le billet tout de suite. C’était une honte pour moi… et puis c’était beaucoup trop…

« Allons, dépêchez-vous ! dit-il en regardant sa montre. J’attendais le train, mais le voilà qui vient, je l’entends. »

Je pris l’argent, la joie me paralysait, et je ne pus dire un mot, je ne remerciai même pas.

« Ce n’est pas la peine de vous tourmenter pour cela, dit enfin « le Commandeur » : vous pouvez toujours bien écrire pour cette somme. »

Et il partit.

Quand il se fut éloigné de quelques pas je me rappelai tout à coup que je n’avais pas remercié « le Commandeur » de ce secours. J’essayai de le rattraper, mais je ne pouvais avancer assez vite, les jambes me manquaient et j’étais sans cesse en danger de tomber sur le nez. Il s’éloignait de plus en plus. Je renonçai à ma tentative, je pensai l’appeler, mais je n’osai pas et lorsque, ayant quand même rassemblé enfin mon courage, j’appelai une fois, deux fois, il était déjà bien loin, et ma voix était devenue trop faible.

Je restai sur le trottoir, à le suivre des yeux, pleurant en silence. Je n’ai jamais vu chose pareille ! me dis-je à moi-même ; il m’a donné dix couronnes ! Je retournai me placer à l’endroit où il s’était arrêté et refis tous ses gestes. Je mis le billet de banque devant mes yeux, le considérai des deux côtés et me mis à jurer — à jurer à tue-tête que c’était bien réel : cette chose que je tenais à la main était un billet de dix couronnes.

Un moment après — peut-être un très long moment, car déjà le silence s’était étendu partout — je me trouvais, assez étrangement, rue des Lutins devant le n 11. C’était là que j’avais filouté un cocher qui m’avait conduit là une fois, c’était là que j’avais traversé la maison sans être vu de personne.

Après être resté un moment à me recueillir et à m’étonner, j’entrai sous la porte cochère, pour la seconde fois, et pénétrai dans l’Auberge et Logis pour Voyageurs. Là je demandai un gîte et on me donna tout de suite un lit.

Mardi.

Soleil et calme, une admirable et claire journée. La neige avait fondu ; de toutes parts la vie, la joie et des visages gais, des sourires et des rires.

Les jets d’eau qui montaient des fontaines retombaient en arcs dorés par le soleil, bleutés par le ciel d’azur…

Vers midi je sortis de mon garni de la rue des Lutins où je continuais à demeurer et à bien vivre sur les dix couronnes du « Commandeur » et je me rendis en ville. J’étais de la plus joyeuse humeur et flânai tout l’après-midi dans les rues les plus fréquentées, en regardant les gens. Avant même qu’il fût sept heures, je fis un petit tour place Saint-Olaf et guettai à la dérobée les fenêtres du n 2. Dans une heure j’allais la voir ! Je marchai tout ce temps dans une légère, délicieuse angoisse. Qu’allait-il arriver ? Que trouverais-je à lui dire quand elle descendrait le perron ? Bonsoir, mademoiselle ? Ou simplement sourire. Je résolus de m’en tenir au sourire. Naturellement je la saluerais très bas.

Je m’esquivai, un peu honteux d’avoir été tellement en avance, errai un moment rue Karl-Johan, sans perdre des yeux l’horloge de l’Université. Quand il fut huit heures, je remontai une seconde fois la rue de l’Université. En route l’idée me vint que j’arriverais peut-être quelques minutes trop tard et j’allongeai le pas tant que je pus. Mon pied était très sensible, à part cela tout allait bien.

Je me postai près de la fontaine et je soufflai : je restai là fort longtemps à regarder les fenêtres du n 2 ; mais elle ne venait pas. Bah ! je pouvais bien attendre, rien ne me pressait ; elle avait peut-être des empêchements. Et je continuai à attendre. Ah çà ! n’aurais-je pas rêvé toute cette histoire ? N’aurais-je pas eu ma première rencontre avec elle cette nuit où j’avais la fièvre ? Perplexe, je commençai à réfléchir et je ne me sentais plus du tout sûr de mon affaire.

« Hem ! » fit-on derrière moi.

J’entendis ce toussotement, j’entendis aussi des pas légers dans mon voisinage ; mais je ne me retournai pas, je restai les yeux fixés sur le grand perron devant moi.

« Bonsoir ! » dit-on alors.

J’oublie de sourire, je ne soulève même pas mon chapeau tout de suite, tant je suis étonné de la voir venir par ce chemin.

« Vous avez attendu longtemps ? » dit-elle, et elle a le souffle un peu précipité, après la marche.

« Non, pas le moins du monde, je suis arrivé il y a un petit moment, répondis-je. D’ailleurs, qu’est-ce que cela aurait fait si j’avais attendu longtemps ? Je pensais du reste que vous viendriez d’un autre côté.

— J’ai conduit maman dans une famille ; maman passe la soirée dehors.

— Ah ! oui », dis-je.

Nous nous étions mis à marcher. Un agent de police est arrêté au coin de la rue et nous regarde.

« Mais où allons-nous au juste ? dit-elle en s’arrêtant.

— Où vous voulez, absolument où vous voulez.

— Ouf ! C’est si ennuyeux de décider soi-même. »

Pause.

Alors je dis, simplement pour dire quelque chose :

« Vos fenêtres ne sont pas éclairées, à ce que je vois.

— Non ! répond-elle vivement. La bonne aussi a congé. Si bien que je suis toute seule à la maison. »

Nous nous arrêtons tous deux et regardons les fenêtres du n 2 comme si chacun de nous ne les avait pas vues auparavant.

« Alors, nous pouvons monter chez vous ? dis-je. Je resterai tout le temps assis près de la porte, si vous voulez… »

Mais alors je me mis à trembler d’émotion et regrettai amèrement d’avoir été trop effronté. Si elle était choquée et s’en allait ? Si jamais plus je ne pouvais la revoir ? Ah ! le misérable accoutrement que je portais ! J’attendais la réponse, désespéré.

« Pas du tout, vous ne resterez pas près de la porte », dit-elle.

Nous montâmes.

Dans le corridor qui était sombre, elle me prit la main et me guida. Je n’avais pas du tout besoin d’être à ce point silencieux, dit-elle, je pouvais très bien parler. Et nous entrâmes. Tandis qu’elle faisait de la lumière — ce n’était pas une lampe qu’elle alluma, mais une bougie — tandis qu’elle allumait cette bougie, elle dit avec un petit rire :

« Mais il ne faut pas me regarder. Ouh ! j’ai honte ! Mais je ne le ferai plus jamais !

— Qu’est-ce que vous ne ferez plus jamais ?

— Jamais plus je… oh ! non, Dieu m’assiste… je ne vous embrasserai plus jamais.

— Plus jamais », dis-je, et nous nous mîmes à rire tous deux.

Je tendis les bras vers elle, elle se déroba, s’échappa, passa de l’autre côté de la table. Nous restâmes à nous regarder un petit moment. La bougie était entre nous.

Elle commença à défaire sa voilette et à enlever son chapeau et cependant ses yeux rieurs étaient attachés sur moi et surveillaient mes mouvements pour que je ne l’attrape pas. Je tentai une nouvelle attaque, m’empêtrai dans le tapis et tombai ; mon pied blessé ne voulait plus me porter. Je me relevai extrêmement penaud.

« Dieu ! comme vous êtes devenu rouge ! dit-elle. C’était donc si terriblement maladroit ?

— Oh oui, bien maladroit. »

Et la poursuite recommença.

« Il me semble que vous boitez ?

— Peut-être un peu, très peu d’ailleurs.

— La dernière fois vous aviez un doigt blessé, maintenant c’est un pied ; c’est effrayant, tous les maux que vous avez.

— J’ai été un peu écrasé il y a quelques jours.

— Écrasé ? Encore ivre, alors ? Dieu me pardonne, quelle vie menez-vous, jeune homme ! »

Elle me menaça de l’index et se fit sérieuse.

« Allons, asseyons-nous ! Non, pas là-bas vers la porte : vous êtes beaucoup trop réservé : ici, vous là, et moi ici, c’est ça… Ouf ! c’est bien ennuyeux, les gens réservés ! Il faut tout dire et faire soi-même, ils ne vous aident en rien. Maintenant, par exemple, vous pourriez bien poser votre main sur le dos de ma chaise, vous auriez bien pu trouver ça tout seul, pas vrai. Et quand je dis une chose comme ça, vous faites des yeux comme si vous ne croyiez pas que c’est vrai. Mais oui, c’est parfaitement exact, je l’ai remarqué plusieurs fois ; tenez, voilà que vous recommencez. Mais vous n’allez pas me faire croire que vous êtes aussi modeste quand vous osez vous lancer. Vous étiez pas mal effronté le jour où vous étiez ivre et où vous m’avez suivie jusqu’à la maison, en me tarabustant avec vos malices : « Vous perdez votre livre, mademoiselle, vous perdez très certainement votre livre, mademoiselle ! » Hahaha ? Fi ! c’était tout à fait vilain de votre part ! »

Je restai là, à la regarder éperdument. Mon cœur battait à grands coups, le sang courait, chaud, dans mes artères. Quelle merveilleuse jouissance de se retrouver dans une habitation humaine, d’entendre le tic-tac d’une pendule, et de causer avec une jeune fille pleine de vie, au lieu de causer avec soi-même.

« Pourquoi ne dites-vous rien ?

— Ah ! que vous êtes gentille ! dis-je, me voilà épris de vous, pour le moment profondément épris. Je n’y puis rien. Vous êtes l’être le plus étrange qui… par moments vos yeux ont un tel rayonnement, je n’ai jamais vu chose pareille, on dirait des fleurs. Hein ? Non, non, peut-être pas des fleurs, mais… Je suis follement amoureux de vous et cela ne m’est d’aucun secours. Comment vous appelez-vous ? Sérieusement, il faut me dire comment vous vous appelez…

— Mais vous, comment vous appelez-vous ? Dieu voilà que je l’avais presque oublié encore une fois ! J’ai pensé hier toute la journée qu’il faudrait que je vous le demande. C’est-à-dire, pas toute la journée, je n’ai pas du tout pensé à vous toute la journée d’hier.

— Savez-vous quel nom je vous ai donné ? Je vous ai appelée Ylajali. Que pensez-vous de ce nom ? Un son si fluide.

— Ylajali ?

— Oui.

— C’est un nom étranger ?

— Hem ! Non, ce n’est pas cela non plus.

— Oh ! ce n’est pas laid. »

Après de longs pourparlers nous échangeâmes nos noms. Elle s’assit tout contre moi sur le canapé et du pied repoussa la chaise. Et nous recommençâmes à bavarder.

« Et ce soir, vous vous êtes rasé, dit-elle. Somme toute, vous avez meilleure mine que la dernière fois, mais seulement un tout petit peu, du reste ; n’allez pas vous figurer que… Non, la dernière fois, vous étiez vraiment ignoble. Et par-dessus le marché vous aviez un affreux chiffon autour du doigt. Et dans cet état vous vouliez absolument entrer quelque part boire du vin avec moi. Merci bien !

— Alors, c’est tout de même à cause de mon aspect misérable que vous n’avez pas voulu venir avec moi ?

— Non, répondit-elle en baissant les yeux. Non, Dieu m’est témoin que ce n’était pas cela ! Je n’y ai même pas pensé.

— Écoutez, dis-je, vous croyez sans doute que je puis m’habiller et vivre exactement comme je le désire. Mais je ne le puis pas, je suis très, très pauvre. »

Elle me regarda.

« Vous êtes pauvre ? dit-elle.

— Oui, je le suis.

Pause.

« Ah ! Grand Dieu ! Je le suis aussi », dit-elle, avec un mouvement de tête plein de courage.

Chacune de ses paroles me grisait, me pénétrait le cœur comme des gouttes de vin, bien qu’elle fût sans doute une banale fillette de Christiania, avec l’habituel jargon, les petites audaces et le bavardage. Elle me ravissait par l’habitude qu’elle avait de mettre la tête un peu de côté et de prêter l’oreille quand je disais quelque chose. Et je sentais son haleine me monter au visage.

« Savez-vous, dis-je, que… Mais il ne faut pas vous fâcher… Quand je me suis mis au lit hier soir, j’ai arrangé mes bras pour vous… comme ceci… comme si vous étiez couchée. Et puis je me suis endormi.

Vraiment ? C’est très joli ! »

Pause.

« Mais il fallait aussi que ce fût à distance pour que vous osiez pareille chose ; car autrement…

— Vous ne croyez pas que je pourrais le faire aussi… autrement ?

— Non, je ne le crois pas.

— Oh ! si, de moi vous pouvez tout attendre », dis-je en plastronnant ; et je lui passai le bras autour de la taille.

« Vraiment ? » dit-elle, sans plus.

Cela m’irrita et me vexa qu’elle me jugeât si excessivement convenable ; je me rengorgeai, rassemblai tout mon courage et lui pris la main. Mais elle la retira tout doucement et s’écarta un peu de moi. Ce fut le coup de grâce pour mon courage, une fois de plus ; la honte me prit et je regardai du côté de la fenêtre. J’avais tout de même l’air par trop pitoyable, là dans mon coin ; il ne fallait pas essayer de me faire des idées. C’eût été une autre affaire si je l’avais rencontrée au temps où j’avais encore l’air d’un homme, dans mes jours de prospérité, quand j’avais un peu de quoi pourvoir à ma subsistance. Et je me sentis tout déprimé.

« Vous voyez bien ! dit-elle, vous voyez bien ; on peut vous désarçonner avec un simple petit froncement de sourcils, vous décontenancer rien qu’en s’écartant un peu de vous… »

Elle eut un rire espiègle, les yeux fermés, comme si, elle non plus, ne tenait pas à être regardée.

« Oh ! c’est trop fort ! éclatai-je, vous allez voir ! »

Et violemment je lui mis un bras autour des épaules. Cette fille avait-elle perdu l’esprit ? Me prenait-elle pour un novice ? Hé ! j’allais, par le dia… Il ne serait pas dit que je n’étais pas à la hauteur sur cet article. Cette créature était un vrai démon ? S’il ne s’agissait que d’y aller, alors…

Comme si j’étais bon à quelque chose !

Elle restait assise très tranquille, les yeux toujours fermés, aucun de nous ne parlait. Je la pressai rudement contre moi, serrai son corps contre ma poitrine, et elle ne dit pas un mot. J’entendais le battement de nos cœurs, le sien et le mien, on eût dit un galop de chevaux.

Je l’embrassai.

Je ne me reconnaissais plus, je dis quelque bêtise dont elle rit, chuchotai des mots tendres tout près de sa bouche, lui caressai la joue et l’embrassai maintes et maintes fois. Je défis un ou deux boutons de son corsage et j’entrevis ses seins, des seins blancs et ronds qui transparaissaient sous la chemise comme deux délicates merveilles.

« Puis-je regarder ? » dis-je, et j’essaie de défaire d’autres boutons, je tente d’agrandir l’ouverture ; mais mon émotion est trop forte, je n’arrive pas à défaire les boutons du bas où le corsage est plus serré. « Est-ce permis de regarder un peu… rien qu’un peu… »

Elle passe le bras autour de mon cou, très lentement, tendrement ; ses narines roses et vibrantes me soufflent leur haleine en plein visage ! de l’autre main elle commence à défaire les boutons elle-même, un à un. Elle rit d’un rire gêné, d’un rire bref, et elle me regarde plusieurs fois pour voir si je remarque qu’elle a peur. Elle dénoue les rubans, dégrafe son corset, ravie et anxieuse. Et mes mains rudes tripotent ces boutons et ces rubans…

Pour détourner mon attention de ce qu’elle fait, elle me caresse l’épaule de la main gauche en disant :

« Quelle masse de cheveux vous avez là !

— Oui », répondis-je, en essayant de pénétrer jusqu’à sa poitrine avec ma bouche. À ce moment elle est étendue, les vêtements complètement ouverts. Tout à coup c’est comme si elle se ravise, comme si elle trouve qu’elle a été beaucoup trop loin, elle se rajuste et se redresse un peu. Et pour cacher son embarras devant ses vêtements défaits, elle se remet à parler de la masse de cheveux tombés sur mes épaules.

« Qu’est-ce qui peut bien faire ainsi tomber vos cheveux ?

— Je ne sais pas.

— Vous buvez trop, naturellement, et peut-être… Fi ! je ne le dirai pas ! Vous devriez avoir honte ! Non, je n’aurais pas cru ça de vous ! Vous qui êtes si jeune, perdre déjà vos cheveux !… Maintenant, s’il vous plaît, vous allez me raconter au juste quelle vie vous menez ! Je suis sûre que c’est épouvantable ! Mais rien que la vérité, vous entendez, pas de faux-fuyants ! Du reste je verrai bien sur votre visage si vous voulez me cacher quelque chose. Et maintenant, racontez ! »

Ah ! quelle lassitude m’envahit ! Combien j’aurais préféré rester là tranquillement à la regarder, au lieu de me donner des airs et de m’échiner à toutes ces tentatives. Je n’étais bon à rien, j’étais devenu une loque !

« Allons, commencez ! » dit-elle.

Je saisis l’occasion et je racontai tout, et je ne racontai que la pure vérité. Je ne poussai pas le tableau au noir, il n’était pas dans mes intentions d’éveiller sa compassion ; je dis aussi qu’un soir je m’étais approprié cinq couronnes.

Elle m’écoutait de toutes ses oreilles, bouche bée, pâle, apeurée, avec de l’effarement dans ses yeux brillants. Je voulus réparer le mal, dissiper la triste impression que j’avais faite et en conséquence je me raidis :

« C’est fini maintenant ; il ne peut plus être question de pareilles choses ; maintenant je suis sauvé… »

Mais elle était très abattue. « Dieu m’assiste ! » dit-elle, sans plus, et elle se tut. À de courts intervalles elle répétait cette phrase, et après chaque fois elle restait de nouveau silencieuse : « Dieu m’assiste ! »

Je me mis à badiner, lui pris la taille pour la chatouiller, la haussai jusqu’à ma poitrine. Elle avait reboutonné sa robe et cela m’irrita. Pourquoi avait-elle reboutonné sa robe ? Étais-je maintenant moins digne à ses yeux que si j’avais mérité de perdre mes cheveux par une vie déréglée ? Aurait-elle eu meilleure opinion de moi si je m’étais dépeint comme un noceur ?… Trêve de plaisanteries. Il ne s’agissait que d’y aller ! Et s’il ne s’agissait que d’y aller, j’étais son homme !

Force me fut de renouveler mes tentatives.

Je la couchai, je la couchai tout simplement sur le canapé. Elle résistait fort peu, du reste, et elle avait l’air étonné.

« Non, mais… que voulez-vous ? dit-elle.

— Ce que je veux ?

— Non… Non, mais… ?

— Mais si, mais si…

— Non, entendez-vous ! » cria-t-elle, et elle ajouta ces paroles blessantes : « Ma parole, je crois que vous êtes fou. »

Involontairement je m’arrêtai un moment et dis :

« Vous ne le pensez pas !

— Si ; vous avez un si drôle d’air ! Et le matin où vous m’avez suivie… Alors vous n’étiez pas ivre ce jour-là ?

— Non. Mais ce jour-là je n’avais pas faim non plus, je venais justement de manger.

— Eh bien, ça n’en était que pire.

— Auriez-vous préféré que je fusse ivre ?

— Oui… Hou, j’ai peur de vous ! Seigneur Dieu, ne pouvez-vous me lâcher… »

Je réfléchis. Non, je ne pouvais pas la lâcher, j’y perdrais trop. Pas de ces maudites balivernes à cette heure tardive sur un canapé ! Hé ! quelles échappatoires ne trouvait-on pas à vous servir en un tel moment ! Comme si je ne savais pas que tout cela n’était que timidité ! Il faudrait que je sois bien jeune ! Allons, assez causé ! Trêve de bavardage !

Elle résistait avec une énergie singulière, beaucoup trop énergiquement pour une résistance de pure timidité. J’arrivai, comme par inadvertance, à renverser la bougie qui s’éteignit. Elle opposait une résistance désespérée et même elle poussa un petit gémissement.

« Non, pas ça, pas ça ! Si vous voulez, je vous permets plutôt de m’embrasser la poitrine. Voyons, soyez gentil ! »

Je m’arrêtai instantanément. Ses paroles avaient un tel accent d’effroi et de détresse que j’en fus profondément frappé. Elle pensait m’offrir un dédommagement en me donnant permission de baiser sa poitrine ! Comme c’était beau, beau et naïf ! J’en serais tombé à genoux devant elle.

« Mais, ma chère ! dis-je, tout à fait déconcerté, je ne comprends pas… je ne conçois vraiment pas quel jeu vous jouez… »

Elle se leva et ralluma la bougie avec des mains tremblantes ; je restai assis sur le canapé, sans rien tenter. Qu’allait-il arriver ? Au fond j’étais très abattu.

Elle jeta les yeux sur le mur, sur la pendule, et tressaillit.

« Aïe ! La bonne va bientôt venir ! » dit-elle.

Ce fut le premier mot qu’elle prononça.

Je compris l’allusion et me levai. Elle fit un geste vers son manteau comme pour le mettre, mais réfléchit, le laissa là et se dirigea vers la cheminée. Elle était pâle et de plus en plus agitée. Pour que ça n’ait tout de même pas l’air comme si elle me mettait à la porte, je dis :

« Il était militaire, votre père ? Et en même temps je me préparai à partir.

« Oui, il était militaire. Comment le savais-je ?

— Je ne le savais pas. Une simple idée qui m’était venue.

— C’est singulier !

— Oh ! oui. Il y avait certains endroits où il me venait des pressentiments. Héhé ! cela tenait à ma folie, ça… »

Elle leva les yeux vivement, mais ne répondit pas. Je sentais que ma présence était pour elle une torture, et je voulus en finir. J’allai à la porte. Ne voulait-elle plus m’embrasser maintenant ? Pas même me tendre la main ? Je m’arrêtai, attendant.

« Vous partez donc ? » dit-elle, en restant immobile là-bas, près de la cheminée.

Je ne répondis pas. J’étais là, humilié et troublé, à la regarder sans rien dire. Ah ! j’avais tout gâché ! Cela ne semblait pas la concerner, que je fusse prêt à partir d’un coup elle était absolument perdue pour moi. Je cherchais quelque chose à lui dire en guise d’adieu, un mot profond, pesant, qui pût l’atteindre et peut-être lui en imposer un peu. Et tout à l’opposé de ma décision d’être froid et fier, je me mis tout bonnement, agité, vexé, blessé au vif, à parler de futilité ; le mot qui porte ne vint pas, je me comportai à l’extrême étourdie. Ce fut une fois encore littérature et faconde.

« Pourquoi ne pouvait-elle pas tout aussi bien me dire clairement et distinctement qu’il fallait m’en aller ? demandai-je. Oui, pourquoi pas ? Ce n’était pas la peine de se gêner. Au lieu de me rappeler que la bonne allait bientôt rentrer, elle aurait aussi bien pu me dire simplement : Maintenant il faut vous éclipser, car je dois aller chercher ma mère et je ne veux pas de votre compagnie dans la rue. Hein, n’était-ce pas ce qu’elle avait pensé ? Oh ! si, ce devait tout de même être cela qu’elle avait pensé, je l’avais compris tout de suite. Il en fallait si peu pour me mettre sur la voie ; rien que le geste qu’elle avait fait, de prendre son manteau pour ensuite le laisser là, m’avait convaincu d’un seul coup. Comme je le lui avais dit, j’étais sujet aux pressentiments. Et peut-être qu’au fond cela n’était pas tellement de la folie…

— Mais, Grand Dieu ! pardonnez-moi cette parole ! Elle m’a échappé de la bouche ! » cria-t-elle. Mais elle restait toujours immobile et ne venait pas à moi.

Je fus inflexible et je continuai. Je restais là à jacasser avec le pénible sentiment que je l’ennuyais, que pas un seul de mes mots ne portait, et malgré tout je ne cessais pas. Au fond, on pouvait bien être une âme passablement délicate sans pour cela être fou, voulais-je dire ; il y avait des natures qui se nourrissaient de bagatelles et mouraient d’une simple parole trop dure. Et je laissai sous-entendre que j’étais une de ces natures. Le fait est que ma pauvreté avait aiguisé en moi certaines facultés au point de me valoir de véritables désagréments, oui, je vous l’assure, de véritables désagréments, hélas ! Mais cela avait aussi ses avantages, cela me venait en aide dans certaines situations. Le pauvre intelligent était un observateur bien plus fin que le riche intelligent. Le pauvre regarde autour de soi à chaque pas qu’il fait, épie soupçonneusement chaque parole qu’il entend dire aux gens qu’il rencontre ; chaque pas qu’il fait lui-même impose à ses pensées et à ses sentiments un devoir, une tâche. Il a l’oreille fine, il est impressionnable, il est un homme d’expérience, son âme porte des brûlures…

Et je parlai fort longtemps de ces brûlures que portait mon âme. Mais plus je parlais, plus elle devenait inquiète ; finalement elle dit : « Seigneur Dieu ! » plusieurs fois, de désespoir, en se tordant les mains. Je voyais bien que je la torturais, et je ne voulais pas la torturer, mais je le faisais quand même. Enfin je pensai lui avoir dit à grands traits l’essentiel de ce que j’avais à dire, je fus ému de son regard désespéré et je criai :

« Maintenant, je m’en vais, je m’en vais ! Ne voyez-vous pas que j’ai déjà la main sur la clef ? Adieu, adieu, dis-je ! Vous pourriez bien me répondre quand je vous dis adieu deux fois et suis tout prêt à m’en aller. Je ne vous demande même pas un nouveau rendez-vous, car cela vous tourmenterait. Mais dites-moi : Pourquoi ne pas m’avoir laissé tranquille ? Que vous ai-je fait ! Je n’encombrais pas votre route, n’est-ce pas ? Et pourquoi vous détourner soudain de moi, comme si vous ne me connaissiez plus du tout ? Maintenant vous m’avez arraché mes dernières illusions, vous m’avez plumé à fond, vous m’avez fait plus misérable que je n’ai jamais été. Mais Grand Dieu, je ne suis pas fou. Vous savez très bien, pour peu que vous y réfléchissiez, que je suis parfaitement sain d’esprit. Allons, venez me tendre la main ! Ou bien permettez-moi d’aller vers vous ! Voulez-vous ? Je ne vous ferai pas de mal, je veux simplement m’agenouiller devant vous un instant, m’agenouiller là par terre devant vous, rien qu’un instant. Le puis-je ? Non, non, je ne le ferai pas, car je vois que vous avez peur, je ne le ferai pas, je ne le ferai pas, entendez-vous ! Grand Dieu ! pourquoi êtes-vous si effrayée. Je reste bien tranquille, je ne bouge pas. J’aurais voulu m’agenouiller sur le tapis, une minute, juste là, sur la teinte rouge, bien à vos pieds. Mais vous avez eu peur, j’ai pu voir dans vos yeux que vous aviez peur, aussi suis-je resté tranquille. Je n’ai pas fait un pas, en vous adressant cette prière, n’est-ce pas ? Je suis resté tout aussi immobile que maintenant quand je vous montre l’endroit où j’aurais voulu m’agenouiller devant vous, là-bas, sur la rose rouge du tapis. Je ne la montre même pas du doigt, je ne la montre pas du tout, je m’en abstiens, pour ne pas vous effrayer, je fais simplement un mouvement de tête en regardant là-bas, comme ça ! et vous comprenez très bien quelle rose je veux dire, mais vous ne voulez pas me permettre de m’agenouiller là ; vous avez peur de moi et vous n’osez pas vous approcher de moi. Je ne comprends pas que vous puissiez avoir le cœur de m’appeler fou. N’est-ce pas, vous ne le croyez plus non plus ? Une fois, en été, il y a longtemps, j’ai été fou ; je travaillais trop dur et j’oubliais d’aller déjeuner à l’heure voulue quand j’avais beaucoup à réfléchir. Cela m’arrivait jour après jour ; j’aurais dû me le rappeler, mais je l’oubliais sans cesse. Par le Dieu du ciel, c’est vrai ! Que Dieu ne me laisse jamais sortir vivant de cette pièce, si je mens ! Vous voyez, vous êtes injuste envers moi. Ce n’était pas par nécessité que je faisait cela : j’ai crédit, un gros crédit, chez Ingebret et chez Gravesen ; souvent aussi j’avais beaucoup d’argent dans ma poche et cependant je n’achetais pas de quoi manger parce que je l’oubliais. Entendez-vous ? Vous ne dites rien, vous ne répondez pas, vous ne bougez pas de la cheminée, vous restez là à attendre que je m’en aille… »

Elle vint vivement à moi et me tendit la main. Je la regardai, plein de confiance. Faisait-elle en effet ce geste de bon cœur ? Ou le faisait-elle seulement pour se débarrasser de moi ? Elle me mit un bras autour du cou, elle avait des larmes dans les yeux. Je restai à la regarder. Elle me tendit sa bouche ; je ne pouvais pas la croire ; c’était très certainement un sacrifice qu’elle faisait, un moyen d’en finir.

Elle dit quelque chose que je crus entendre comme : « Je vous aime quand même ! » Elle dit cela très bas et indistinctement, peut-être n’entendis-je pas bien, peut-être ne dit-elle pas juste ces mots ; mais elle se jeta violemment à mon cou. Elle me mit les deux bras autour du cou un petit moment, se haussa même sur la pointe des pieds pour arriver à bonne hauteur et demeura ainsi.

Je craignis qu’elle ne se forçât à montrer cette tendresse et je dis simplement :

« Comme vous êtes charmante à présent ! »

Je n’en dis pas davantage. Je fis quelques pas en arrière, atteignis la porte et sortis à reculons. Et elle resta dans la chambre.

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