‹ La faune des plateauxChapitre 3 sur 6 · L’AUTEUR, OMER

L’AUTEUR, OMER

(Sur le plateau)

L’AUTEUR.--Écoute, je n’aime pas beaucoup ce que le patron t’a demandé de faire hier...

OMER.--Il faut le lui dire, mon vieux! C’est à moi que tu dis ça? Tu as fait ta pièce. Tu as le droit de la faire jouer comme tu l’entends.

L’AUTEUR.--Il est tellement susceptible! Si c’était plutôt toi qui lui disais que tu ne sens pas la scène comme ça?...

OMER.--Alors, c’est à moi qu’il en voudra. Je ne marche pas.

L’AUTEUR, résigné.--Il changera peut-être d’avis tout seul...

OMER.--Plus sûrement, en tout cas, que si on lui fait la moindre observation.

SCÈNE TROISIÈME

OMER, LE DIRECTEUR

(A l’avant-scène, pendant que l’auteur est en conversation avec une petite interprète, au fond du plateau.)

OMER.--C’est curieux, ni au un, ni au deux, ni au trois, je ne retrouve ma bonne impression de la lecture. C’est creux. C’est banal... On pourrait peut-être lui dire de retravailler son deux...

LE DIRECTEUR.--Il l’abîmera davantage. Je sais ce qu’il peut faire maintenant. Il est encore capable d’apporter un travail de premier jet qui ne soit pas trop débecquetant. Mais si on lui dit de modifier, il ne voit plus clair, et il fait des bêtises. On va jouer la pièce telle quelle: ça donnera ce que ça donnera.

OMER.--Et alors, les indications qu’il nous envoie! Dire qu’il faut avoir l’air d’écouter ça!

LE DIRECTEUR.--Il n’a jamais eu la moindre idée du travail d’avant-scène. Heureusement que, devant moi, il n’ose pas s’en mêler.

SCÈNE QUATRIÈME

L’AUTEUR, OMER, LE DIRECTEUR, PLUSIEURS AMIS

(Après la répétition générale. Des applaudissements assez copieux ont salué le nom de l’auteur. Il est venu du monde sur le plateau en assez grand nombre, et les compliments, assez abondants ont paru assez sincères. Sur la scène, on croit assez au succès. L’auteur y croit peut-être un peu trop.)

L’AUTEUR, embrassant le directeur solennellement.--Voilà le grand homme de théâtre à qui je dois mon succès! (A Omer, qu’il embrasse.) Mon vieux, tu as été génial! Encore une belle bataille que tu m’as fait gagner!

OMER, sincère.--Avec une pièce pareille! Tu n’as rien fait de plus beau! Et je ne vois personne à l’heure actuelle...

LE DIRECTEUR, sincère.--Je ne m’y suis jamais trompé.

ÉPILOGUE

Le lendemain, la presse est tiède, la location un peu traînante. L’auteur, en les adjurant de ne pas divulguer ses paroles, confie successivement à vingt-quatre amis, et toujours avec sincérité, qu’il est trahi par l’interprétation et massacré par le metteur en scène.

Le chef d’orchestre

Il dirigeait, dans un théâtre de comédie, quatre musiciens, installés en coulisse, et chargés de créer l’atmosphère, pour la grande scène de séduction du trois.

Petit homme sans prestige extérieur, il s’efforçait d’être chevelu, compensant la rareté de ses crins par leur longueur. On voyait par place, sous le ramenage incomplet, des îlots de cuir jaune, stériles en poils, mais généreux en pellicules.

Je crois qu’il profitait de son emploi de chef d’orchestre pour faire entendre sournoisement des morceaux de sa composition.

J’avais amené à une répétition de travail un ami d’enfance avec qui j’avais déjeuné. Mais il eut beaucoup de peine à suivre ma pièce, constamment hachée d’interruptions par le directeur, qui avait décidé ce jour-là de s’occuper surtout des bruits des coulisses.

L’acte de la séduction se passait à Fiesole. Une toile de fond qui, dans une pièce précédente, avait représenté les environs d’Hyères, évoquait cette fois avec la même complaisance un paysage florentin. Serge, appuyé à une balustrade, glissait des paroles perverses dans la nuque troublée de Madame Alfonso. J’avais particulièrement soigné ce passage, et je guettais d’un œil oblique l’impression de mon ami d’enfance... A ce moment, le directeur, assis près de nous à l’orchestre, cria d’une voix formidable:

--Et la musique!

Tout le monde s’arrêta. Serge, abandonnant la séduction de Madame Alfonso, se tourna vers le patron:

--Mais elle joue, la musique... Nous l’entendons parfaitement d’ici...

--C’est moi qui dois l’entendre. Où est le chef d’orchestre?

Le chef d’orchestre apparut sur le plateau, et s’avança jusqu’au trou du souffleur. Il regarda dans le noir de l’orchestre: on eût dit un gros insecte apeuré... Une voix autoritaire précisa l’emplacement du patron.

--Où faites-vous votre musique? Je n’en entends pas une broque.

Le gros scarabée était peu habitué au langage humain. Nous perçûmes un bourdonnement vague. Le régisseur apparut à son tour et d’une voix qui passait bien la rampe:

--La musique est dans la régie.

--Il faudrait ouvrir la porte de fer.

--Elle est ouverte, patron. Mais la régie est peut-être un peu loin...

--Alors qu’il mette ses musiciens sur le palier.

Nous attendîmes sans trop de patience le déménagement, qui s’opérait dans le lointain. Les quatre musiciens étaient sans doute plus ou moins vieux ou infirmes, ou simplement pas pressés. Enfin le régisseur annonça que tout était installé. Serge adressa à Madame Alfonso des phrases alliciantes qui, pour avoir été entendues déjà, n’en émouvaient pas moins la brave jeune femme... Soudain les violons se firent entendre, et l’on n’entendit plus qu’eux.

--Assez! rugit le directeur.

Le régisseur et l’insecte envahirent à nouveau le plateau, troublant une fois de plus le tête-à-tête des amoureux.

--C’est un peu fort, cette fois? demanda le régisseur.

--C’est-à-dire que ça devient un concert sur de la pantomime... Laissez-les sur le palier, mais fermez à demi la porte de fer.

Cette fois le changement fut plus rapide, les exécutants n’ayant pas à bouger. Serge, qui avait de la suite dans les idées, repartit à la conquête de Madame Alfonso... Musique.

--Ça va maintenant, dit le tout-puissant.

La scène se poursuivait, Serge de plus en plus incliné sur sa proie palpitante... Mais il ne touchait pas encore au but. De nouveau la voix dictatoriale emplit le théâtre, scandant des mots:

--Qu’est-ce que c’est cet air d’enterrement?

Réapparition de la bestiole affolée... On finit par discerner une phrase:

--C’est bien l’air que vous m’avez demandé l’autre jour...

--Je ne vous ai jamais demandé ça!... dit le patron avec une mauvaise foi vigoureuse... C’est d’une tristesse épouvantable. Changez-moi ce morceau-là.

La scène reprit. Serge recommença son attaque perfide avec la même ardeur, jusqu’à l’intervention des musiciens, qui provoqua un hurlement du patron.

--Cette fois, ce n’est plus l’enterrement, c’est le bastringue...

Par la suite, il se prononça durement sur la valeur musicale des morceaux, sans savoir de qui ils étaient, et peut-être en s’en doutant. J’étais navré, parce que mon ami allait mal juger ma pièce. Mais il était heureux et flatté d’assister à une répétition de travail. Et puis, que mon œuvre fût bonne ou mauvaise, s’en souciait-il tellement? Le directeur, lui, était heureux aussi, car il se sentait omnipotent et infaillible. Quant au chef d’orchestre secoué, il sentait grandir à chaque bourrade son orgueil intérieur et son mépris pour ces gens qui ne comprenaient rien à son génie.

L’ami de la maison

L’ami de la maison est la plus considérable des personnalités sans mandat.

Il n’a pas une apparence physique bien déterminée, mais je le vois plutôt entre deux âges, et assez grand. Oui, il est mieux quand il est grand. Un oisif semble encore plus oisif quand il est de haute taille.

On le voit arriver pendant la répétition, à n’importe quelle heure de l’après-midi. Alors que les amis de ces dames osent à peine s’aventurer au fond obscur du plateau, l’ami de la maison vient parfois jusqu’à la rampe. Sans arrogance et sans déférence, il tend la main à l’auteur, qui la serre distraitement. Sa présence est si naturellement admise que personne ne la remarque plus, et qu’elle ne trouble en rien le travail de la scène.

Il est si intime avec le directeur qu’ils ne se disent jamais bonjour. D’ailleurs, quand ils sortent ensemble après la répétition, ils ne s’adressent pas la parole. Le véritable ami est celui à qui on n’a rien à dire. Il contente à la fois notre sauvagerie et notre besoin de sociabilité.

L’ami de la maison a peut-être dans la vie d’autres occupations. Il est à la Bourse, ou au Palais, ou dans l’industrie: il n’est pas question de cela dans les conversations.

La plupart du temps, ce n’est pas un amateur de théâtre. S’il vient dans la maison, c’est que son ami en est le maître. Il eût fréquenté de la même façon un restaurant ou un journal.

Il arrive que, devant l’auteur, le directeur pose une question à l’ami de la maison. Mais ce n’est pas du tout pour causer. Il lui demande: «Tu aimes ce deux, toi?» ce qui veut dire: «Déclare nettement qui tu n’aimes pas ce deuxième acte.» Et l’ami obéit, avec la plus grande docilité. Il est évident que le directeur ne tient pas à cette opinion, et qu’il ne l’a sollicitée que pour fortifier, aux yeux de l’auteur, la sienne propre, à qui elle donnera tout de même un petit supplément de poids.

Si l’auteur, loin du directeur, coince dans un couloir l’ami de la maison, il faut qu’il s’y prenne avec adresse pour obtenir de lui un avis indépendant.

--Franchement, la scène du trois vous a-t-elle choqué?

L’auteur est un être ingénu qui s’imagine encore qu’avec ce simple adverbe: franchement, il va faire naître de la franchise...

--Le patron veut que je coupe cette scène? Ne trouvez-vous pas que cela enlèverait tout intérêt à la scène finale?

Ces trois mots imprudents: «Le patron veut...» permettent à l’ami de la maison de prendre position.

--S’il vous dit de la couper, vous savez, n’hésitez pas!

L’important, pour l’ami de la maison, est de rester solide dans la maison.

Ajoutons, pour achever de le décrire, qu’il est célibataire d’aspect. Mais il n’est pas rare, le soir de la générale, de le voir au troisième rang d’orchestre, à ses places attitrées, à côté d’une dame encore jeune, assez forte, la plupart du temps, et qui montre sans voile des épaules charnues, visiblement conjugales.

Elle apparaîtra sur le plateau, à la fin du spectacle, au moment des compliments enthousiastes ou dévoués. Elle sera du souper intime, offert par le directeur et sa femme.

L’ami de la maison s’est promené dans les couloirs, et a recueilli les opinions défavorables à la pièce. Mais il ne les rapportera que lorsque la soirée a été indécise, et pour faire croire à la cabale, la bienheureuse cabale qui sauve l’amour-propre des auteurs.

L’ami de la maison a quelquefois, très rarement, une maîtresse dans la maison. Mais il faut pour cela que le directeur en ait une aussi. Alors, il semble que ce soit pour faire comme le patron, et ne pas le désobliger par l’exemple d’une vertu intempestive.

Madame la couturière

Elle apparaît un jour ou deux avant la répétition des couturières. La première fois, elle est suivie de deux employées qui portent d’énormes cartons remplis de robes encore incomplètes, ou bien de robes achevées, qui soulèvent le plus souvent une désapprobation générale. Mais madame la couturière ne s’émeut pas et rapporte le lendemain, miraculeusement, des toilettes toutes différentes.

L’auteur est toujours consulté, bien entendu... Il pense à sa pièce et regarde sans voir. Il dit d’abord que c’est très bien, puis, si l’on dit le contraire, il déclare que la robe est impossible.

... Pendant les deux dernières répétitions qui précédèrent la répétition des couturières, j’avais rencontré plusieurs fois, dans les coulisses et les couloirs, la forte dame extrêmement distinguée à qui incombait le soin d’habiller ma principale interprète. Le jour où l’on répéta la pièce d’affilée, devant une vingtaine de personnes qui, pour la plupart, avaient de petits rôles et des loisirs pour écouter leurs camarades, la dame était derrière moi, à deux ou trois rangs de distance. On avait ri dans les parages où elle se trouvait. J’espérais que c’était elle, mais c’était peut-être deux petits acteurs complaisants qui avaient ri à la lecture et riaient encore par tradition chaque fois qu’ils entendaient les mêmes répliques.

Au premier entr’acte, au deuxième et à la fin de la pièce, la dame ne m’avait rien dit, et pourtant je m’étais arrangé pour passer tout près d’elle; on ne nous avait pas encore présentés; mais j’espérais qu’un élan d’enthousiasme allait la précipiter dans ma direction.

Il me sembla, à cause de son silence, que cette dame avait un goût sévère et qu’elle ne se laissait prendre ni aux plaisanteries des passages gais, ni à l’émotion des scènes tristes. Et cette émotion me parut pour la première fois un peu chiquée... Toute la pièce, décidément, était factice et puérile... Il fallait d’autre pâture intellectuelle à cette personne sérieuse, directrice d’une grande maison parisienne.

Le soir de la générale, j’écoutai courageusement la pièce dans la salle et je supportai comme un stoïcien une déception sans cesse grandissante. Le premier acte avait passé. Le deuxième acte fut plus pénible. Et il me sembla que le troisième eût été parfait si on l’eût placé après les deux premiers actes d’une tout autre pièce.

J’étais à mon poste à tous les baisser de rideau pour attendre les amis. Mais un vent de plus en plus âpre dépeuplait, d’entr’acte en entr’acte, le morne plateau.

A la fin de la pièce, trois héros vinrent me serrer la main...

En somme, ce n’était pas le four... Non, très probablement, ce n’était pas le four...

Comme je me dirigeais vers la loge de mon interprète principale, je trouvai brusquement devant moi madame la couturière.

--Mes compliments, monsieur le triomphateur!

... Je la regardai... Elle avait l’air si absolument sincère que je n’osai dissimuler mes sentiments...

--Ça n’a pas été tout à fait comme j’aurais voulu...

Je m’attendais, après l’ampleur de son apostrophe, à ce qu’elle protestât incontinent.

Mais elle se borna à dire, à ma triste surprise:

--Que voulez-vous! Ça ira mieux une autre fois...

Alors, pourquoi cette dame m’appelait-elle triomphateur? Le triomphe, pour elle, ne représentait-il donc pas des chars, des fanfares, des rois vaincus enchaînés?

Ou bien «triomphateur» désignerait-il simplement un auteur qui venait d’être joué?

Après tout, étant données les difficultés dont on triomphe pour arriver à ce résultat, le mot n’était peut-être pas aussi impropre qu’il en avait l’air.

Le tapissier

A la suite d’accords mystérieux avec l’administrateur, c’était la maison Gradis qui nous prêterait les meubles, pour le premier et le troisième actes de ma pièce nouvelle.

La maison Gradis, jusque-là, s’était peu occupée de meubles de théâtre, avant que son récent directeur, M. Aurélius, lui donnât cette orientation. M. Aurélius était un jeune dieu, imberbe et bouclé. Je fis sa connaissance dans le bureau de notre patron, et il me parut d’une grâce infinie. Il me pria, me supplia de lui prêter un manuscrit, pour établir «l’ambiance» de ma pièce. Il me déclara qu’il lui était impossible de travailler autrement, qu’il était choqué de voir à quel point les tapissiers se souciaient peu d’ordinaire de l’esprit de «l’œuvre» qu’ils avaient à meubler. J’étais charmé d’avoir trouvé un tel collaborateur, d’autant qu’il me parla de tous mes ouvrages, qu’à l’entendre il connaissait par cœur (les titres, semblait-il, exceptés). Il avait découvert dans mes livres des qualités singulières (inaperçues de l’auteur lui-même).

Il quitta le bureau avec des saluts onduleux. J’étais encore émerveillé de tous ses dithyrambes, quand le patron, âme médiocre, prononça cette phrase, sans me regarder, et en rangeant mollement les papiers de son bureau:

«Eh ben! j’espère qu’en voilà de la pommade...»

Les meubles arrivèrent trois ou quatre jours avant la première, par détachements successifs. Ils précédaient largement les décors, car le décorateur, un vieux routier, avait la bonne tradition d’arriver toujours en retard.

Un jour, à l’heure de la répétition, j’aperçus sur la scène deux énormes lampadaires, au milieu de ce qui serait plus tard le modeste intérieur du «un», salon de petits employés gênés. C’était ainsi que M. Aurélius avait conçu l’ambiance de ma pièce. Il n’y avait qu’à s’incliner. Mais le patron ne s’inclina pas. Il signifia à M. Aurélius d’avoir à remplacer ces ornements imprévus par un machin beaucoup plus simple. Je fus stupéfait de voir avec quelle facilité l’artiste tapissier cédait sur ce point, et apportait peu d’intransigeance dans la défense de ses conceptions.

C’est ce qui m’encouragea, dès le lendemain, à protester contre un lit de repos, de dimensions inusitées, qui envahissait la scène, au milieu de ce qui devait être le boudoir du trois. Aucun meuble aussi évocateur n’était prévu dans les indications du manuscrit. Il promettait toutes sortes d’ébats, et serait une source de déceptions pour le spectateur frivole.

Je demandai qu’on enlevât ce meuble. M. Aurélius regarda le patron, qui fit un geste de neutralité. (J’avais sans doute eu tort de ne pas lui laisser l’initiative de cette proposition.)

Je mesurai en cette circonstance la limite de mon autorité. Le lendemain, le meuble était encore à sa place. Il semblait qu’il fût vissé au plancher.

J’élevai une voix où je m’efforçai de mettre le plus de courroux possible; mais elle restait moins menaçante que plaintive... M. Aurélius regarda le patron, qui ne dit mot.

Seulement, le lendemain, quand le décor fut posé, on s’aperçut que le lit de repos empêchait simplement trois portes de s’ouvrir. M. Aurélius dut faire enlever le meuble, perdant l’occasion de trouver dans la foule éventuelle des spectateurs un acheteur pour ce vaste laissé-pour-compte.

Il subsista entre le tapissier et moi un léger froid. Ma victoire, trop aidée par des événements extérieurs, ne me donna aucune satisfaction morale. Quant au tapissier, il sentait qu’il avait altéré sans compensation l’image d’esthète désintéressé qu’il avait voulu me fournir de lui-même.

Le jeune directeur

Le jeune directeur peut être, en certains cas, âgé de soixante-cinq ans. Mais, le plus souvent, il est jeune. C’est un monsieur qui a voulu avoir son théâtre. Il l’a maintenant, et il est installé dans un cabinet, dont la porte s’orne de cette inscription, fraîchement repeinte: DIRECTION.

Il est encore extrêmement poli avec les auteurs en vue. C’est avec déférence qu’il leur demande des manuscrits. Mais aussitôt que l’un d’eux lui apporte un gros cahier de papier à couverture orange, il devient subitement méfiant... Il se dit que certainement cette pièce a été refusée par des directeurs plus vieux.

Et, cependant, l’auteur a bien pris soin de se procurer une copie toute neuve.

Le directeur reçoit la pièce, jugeant à la réflexion qu’il est avantageux pour son théâtre de débuter avec un nom d’auteur connu.

Il a commencé par déclarer qu’aucune distribution ne serait trop brillante ou trop coûteuse... Malheureusement, les vedettes convoitées ne sont pas libres. De l’étoile à mille francs par jour, on glisse mollement à de pâles nébuleuses, ou à des astres déchus, passés de la première à la troisième grandeur.

Le directeur change alors d’idéal et déclare qu’il veut former une troupe d’ensemble.

Il modifie également ses vues en ce qui concerne la publicité. Il parlait d’abord de placards quotidiens dans tous les grands journaux, et les murs de Paris devaient disparaître sous les «quadruple colombier». Les couloirs, les stations et les tunnels du métro célébreraient sans trêve, de Dauphine à Nation, de Maillot à Vincennes, l’attrait de la pièce nouvelle et la gloire de la jeune direction...

Tous ces projets éclatants sont remis à plus tard. Il prétend, après avoir affirmé le contraire, qu’il ne faut pas de publicité préventive, mais un lancement énorme, aussitôt que l’on sera sûr, par l’accueil de la générale, de l’excellence du produit. Espérons qu’il ne changera pas d’avis une fois encore, et ne proclamera pas que le meilleur adjuvant pour une pièce, c’est la publicité parlée.

Son attitude avec l’auteur a évolué progressivement. Les premiers jours, il l’appelait maître, puis monsieur Untel, puis Untel tout court.

Et, pourtant, ce jeune directeur est, de sa nature, un bon petit garçon, très modeste. Mais, dès son avènement, l’administrateur, le secrétaire, le régisseur, les artistes l’ont hissé sur un pavois et ont allumé autour de lui tous les parfums de l’Arabie... Entretenue par les louanges, une foi considérable en lui-même lui a gonflé la poitrine et relevé le menton.

C’est maintenant un vrai directeur, assis sur un trône de certitude, isolé du reste du monde par le rideau de ses courtisans.

La mère de la petite Gazul

La petite Gazul a sept ans. Elle répète dans ma pièce le rôle d’un petit garçon qui réconcilie, par son charme angélique, son grand-père irrité et sa grande sœur coupable.

La petite Gazul arrive à la répétition sous la conduite de sa mère, une ancienne choriste, qui n’a fait qu’un court séjour au théâtre, le temps de connaître un électricien un peu bellâtre que le Destin avait marqué au front pour procréer la petite Gazul. Puis la mère de la petite Gazul avait épousé un placier en quincaillerie, qui s’imaginait sans doute être le père de l’enfant. «Quelle histoire si cela venait jamais ses oreilles!» disait à tout venant la mère de la petite Gazul.

La petite Gazul, qui joue le rôle du petit Armand avec une intelligence merveilleusement précoce, est dans la vie une petite fille plutôt arriérée pour son âge, et aussi, il faut le dire, très mal élevée, bien que--ou parce que--sa mère ne cesse de s’occuper de son éducation. Elle s’en occupe avec une autorité mêlée de ménagements, car c’est, en somme, la petite Gazul qui fait vivre la famille.

Pendant les répétitions, la mère a sa place marquée au fond du plateau. Elle est assise là toute la journée, ayant sur ses genoux le manteau, le béret et la toque en faux astrakan de la jeune artiste. Elle est entourée de deux ou trois dames qui attendent leur tour de répéter et qui écoutent avec intérêt toute la vie enfantine de la petite Gazul, la façon dont elle a été nourrie jusqu’à deux ans avec du lait de vache et de l’eau sucrée, son habitude de dormir le jour et de bavarder toute la nuit, son goût de la toilette, son refus absolu d’aller à l’école... «C’est moi qui la fais travailler», affirme très sérieusement sa mère.

Les dames artistes, quand la petite vient au fond du plateau, la prennent sur leurs genoux et la câlinent, car les artistes tiennent beaucoup à accuser leurs sentiments de famille, maternels ou filiaux. Elles aiment aussi à montrer leur instruction et l’on a du mal, aux répétitions, à les empêcher de dire: «Tu as-z-eu tort, ou deux heur-z-et demie.»

C’est donc l’occasion pour ces dames de parler de leurs enfants. La belle Laure a déjà bien du souci avec le sien, un garçon de treize ans, étonnamment haut et grand pour son âge. Le fils de Daisy Bertin n’a que dix ans. Daisy lui fait repasser son histoire sainte.

«Il vous pose des questions insupportables. Ainsi, l’autre jour, cette histoire de Joseph et de la femme de Putiphar... J’ai eu de la peine à m’en sortir.

«--Ah! celle-là, dit Laure, l’histoire du manteau! Je ne la raconterai jamais à un enfant.

«--Pourtant, il y a façon de s’en tirer, dit Daisy.

«--Non! dit Laure gravement. Jamais l’histoire du manteau. Ça leur apprend à ne pas faire attention à leurs vêtements.»

Le peintre de mœurs

Il y a trente-cinq ans, c’était un petit employé de ministère, un être exigu, orné d’une barbiche et d’un pince-nez. A cette époque, il écrivait des pièces et des romans mondains. On y voyait de jeunes ducs dissipés, qui faisaient sauter la banque, et les «cercleux» parlaient volontiers de tirage à cinq. A vrai dire, l’auteur, assez étranger au monde des jeunes ducs, n’avait jamais vu de sa vie une partie de baccara.

Maintenant il a cinquante-neuf ans et il est chef de bureau. Il n’a pas augmenté de taille, mais il s’est arrondi, et son importance sociale le fait paraître plus grand. D’ailleurs, à un certain âge, en dépit de ce que pourrait dire la toise, on cesse d’être un homme petit.

C’est le modèle des époux et des pères. Ses deux filles sont mariées confortablement. Il a passé de la petite bourgeoisie dans la bourgeoisie moyenne.

Il a cessé de s’intéresser au grand monde et, suivant la Mode avec autorité, il peint désormais, avec tant d’autres écrivains, les mœurs de la basse pègre. Les soirs où sa compagne et lui ne restent pas au coin du feu, ils vont dans un music-hall écouter une de leurs nouvelles chansons, que profère une femme en cheveux roux, résolument inquiétante. Elle parle sans modération des amours de sa vie, et du «beau môme» dont l’œil la possède.

Tous les descripteurs attitrés des bas-fonds ont été mis à contribution par le brave chef de bureau qui, dans la paix de son cabinet, a mêlé sur du papier les jargons de toutes les époques, l’argot d’Eugène Sue et celui des réalistes de 1875, en y ajoutant quelques expressions plus «à la page» prises dans des productions plus modernes.

Depuis le jour où un flatteur, le félicitant d’une nouvelle chanson d’apaches, lui a dit avec conviction: «Ah! vous les connaissez bien!» le peintre de mœurs s’imagine de bonne foi qu’il a vécu avec ses personnages, et que sa grande qualité est de «faire vrai».

Il a raison, d’ailleurs. La vérité, c’est ce que les bonnes gens croient être la vérité.

L’administrateur

Le secrétaire général est un homme de lettres. L’administrateur est un homme d’affaires. Parfois, mais c’est l’exception, c’est un ancien comédien qui n’a pas brillé sur la scène, peut-être parce que son esprit méthodique et précis le privait de la souplesse nécessaire pour interpréter la pensée d’autrui. Le plus souvent c’est un monsieur que les hasards de ses relations ont amené à son poste.

Cette dernière variété d’administrateurs--ceux qui ne sont pas du bâtiment--se reconnaît à ce fait qu’ils jugent les pièces avec autorité. Leur avis, qui renforce toujours celui du directeur, n’en est pas moins libre et spontané. Mais ils sont entrés dans la maison avec une foi aveugle dans la compétence artistique du patron.

On voit parfois l’administrateur, pendant les répétitions, sur le plateau, s’il a quelque chose à dire au directeur. Mais il n’apparaît officiellement dans la salle qu’à la dernière représentation de travail, celle qui précède les couturiers et qui est exactement ce qu’était il y a quarante ans l’ancienne répétition générale. Il y a là des amis et parents de l’auteur, la femme du directeur, l’ami du directeur, et, dans une ombre épaisse, quelques protecteurs d’héroïnes, de confidentes et de bonnes.

C’est la journée la plus dure pour le malheureux écrivain. Dans cette bande d’êtres féroces, le plus terrible n’est pas ce jour-là le patron et les moins sanguinaires ne sont pas les amis de l’auteur.

Après chaque acte, il va de groupe en groupe. Il lui semble toujours que son approche arrête les conversations. Un ami se détache des autres, prend l’auteur par le revers de son paletot et lui parle avec gravité, comme un tuteur à un pupille dissipé.

«--Mais enfin, dit l’auteur, est-ce que tu crois que ça marchera?

«--Je le crois... oui... je le crois...», dit l’ami sur un ton visiblement charitable.

Cependant l’auteur s’est approché de l’administrateur qui, n’ayant pas encore pris le vent, sourit avec politesse et ne dit rien.

«Ça vous a plu?» demande l’auteur avec un grand effort de courage.

Même quand il n’est pas du bâtiment, l’administrateur sait déjà que la réponse non compromettante en cette circonstance est: «Il y a de bonnes choses...»

«--Enfin, croyez-vous que ça marchera?

«--Eh bien, il faudra voir ça devant du public...

«--Enfin, dit l’auteur d’un ton faussement dégagé, vous ne croyez pas... à un insuccès?»

Dire qu’après la lecture on avait prévu mille représentations! Et le misérable ne songe maintenant qu’à sauver l’honneur...

«Non, dit l’administrateur, non; je ne pense pas que ça puisse être un insuccès... Vous êtes aimé du public.»

L’auteur eût préféré que sa cote d’amour n’eût pas l’occasion de jouer. D’ailleurs, comme disait Capus, la faveur qui s’attache au nom d’un écrivain n’opère que pendant les dix premières minutes après le lever du rideau.

Passé ce délai de grâce, l’auditoire devient anonyme, sans affection, dénaturé, barbare, c’est-à-dire juste.

La concierge du théâtre

A vrai dire, la concierge que j’ai en vue ne faisait pas exactement partie de la faune des plateaux. Mais, en thèse générale, il ne faut pas exclure du plateau les concierges de théâtre. Il y en a qui s’y égarent, quand elles sont chargées d’un message pressé pour une artiste.

Mme Mageon était une femme de haute taille et de la plus grande épaisseur. Elle ne donnait pas l’impression d’être mobile, mais, comme on la retrouvait dans sa loge à des endroits différents, il fallait admettre tout de même qu’elle s’était déplacée.

Elle était mariée à un vieux petit écureuil, employé en ville l’après-midi, et que l’on voyait le soir monter et remonter sans relâche l’escalier des loges. On l’appelait Mageon, parce qu’il fallait bien lui donner le même nom qu’à sa femme, mais ils appartenaient à des classes sociales bien différentes, sinon comme éducation et comme langage, du moins comme aspect extérieur. Lui n’était qu’un simple petit commissionnaire de Paris. Mme Mageon rappelait certaines sculptures majestueuses d’Égypte ou d’Asie Mineure, dont je ne préciserai pas aujourd’hui l’époque, faute de compétence et d’ouvrages spéciaux sous la main.

Mme Mageon, énorme et surmontée d’une très ancienne torsade de cheveux, avait, au moins pendant une heure du jour, l’occasion d’exercer une fonction à peu près digne de sa majesté: c’était le moment où les quémandeurs de places venaient chercher les réponses.

Un règlement, en vigueur dans presque tous les théâtres, spécifie que les réponses non réclamées à 6 heures au bureau du secrétaire général, seront descendues chez le concierge.

Parmi ces enveloppes, il y en a qui renferment un coupon, et d’autres la lettre même du quémandeur, sur laquelle un crayon bleu a tracé la formule de regrets traditionnelle.

Rien qu’en palpant l’enveloppe, une concierge exercée sait bien si elle renferme la bonne ou la mauvaise réponse. Elle connaît, d’autre part, la tête de la plupart des solliciteurs: cette troupe avide contient toujours le même noyau patient et tenace, rompu à ce dur métier de l’assaut au secrétaire. Mme Mageon les reconnaît donc bien, eux ou leurs délégués, car beaucoup d’entre eux envoient leur petite amie ou le chasseur du café où ils sont installés pour le bridge quotidien. C’est avec tout l’empressement dont elle est capable que la concierge tend à ces personnes l’enveloppe qui contient l’avis de refus.

Car Mme Mageon n’aime pas remettre des réponses favorables. Elle souffre, autant que le directeur, de voir des gens venir à l’œil au théâtre. Le plaisir royal de dispenser des faveurs s’émousse rapidement, autant chez le directeur et le secrétaire que chez la concierge. J’ai connu un directeur qui faisait de belles affaires et dont la joie était gâtée par l’obligation où il se trouvait parfois de donner une loge ou deux fauteuils. Il ne haïssait pas le genre humain; il était généreux en d’autres occasions: il détestait donner des places.

Il y a parmi les clients de Mme Mageon, des personnes qu’elle voit arriver aux portes de sa loge avec une satisfaction toute particulière. Il s’agit de jeunes gens sans surface, attachés ou rattachés arbitrairement à un vague périodique, et qui ont lassé le secrétaire par leurs demandes réitérées, si bien qu’il a jeté au panier leur dernière lettre, sans même y répondre.

Ce sont les bons instants de Mme Mageon. A la question: «Avez-vous quelque chose pour M. N...?» elle répond avec une politesse glacée mais irréprochable: «Non, monsieur». «Voulez-vous avoir la complaisance de vérifier?» demande le jeune homme, les dents serrées. Mme Mageon prend, sans se fâcher, le petit tas des réponses, et, avec la lenteur savante d’une personne bien sûre qu’il n’y a rien, fait durer le plaisir en regardant les suscriptions une à une. Le jeune homme s’en va, la rage au cœur, se promettant bien, le jour où il sera célèbre, de tirer une cruelle vengeance du directeur, du secrétaire et de la concierge. Viennent la gloire et la puissance, il oubliera ses rancœurs et sympathisera, de l’autre côté de la barricade, avec ces autres forces mauvaises.

Une variété de commanditaire[1]

[1] Pour répondre à des demandes éventuelles, les personnages décrits ici ne correspondent pas à des individus définis, dont je puisse fournir le nom et l’adresse.

C’est un garçon de trente-huit ans, petit, maigre et bien mis. Dans un moment critique, il a apporté trois cents gros billets, prélevés sur une large fortune gagnée dans l’industrie.

L’affaire s’est conclue au restaurant, à la suite d’un déjeuner à trois. Personnages: le directeur, le futur commanditaire, un ami commun.

Au fond, le commanditaire avait fait son sacrifice avant de se mettre à table, et les vins somptueux qu’il goûta n’arrivèrent pas à affaiblir ses bonnes résolutions.

Il parut de manières aisées; ses paroles, rares, étaient choisies. Le directeur le prit pour un homme méfiant, alors qu’il était timide et simplement désireux de se rendre utile à une entreprise. Il n’affectait une grande prudence dans les affaires que par une peur bourgeoise d’être mal jugé et de passer pour un garçon irréfléchi.

Le soir d’une générale, qui n’avait pas très bien marché, on regardait le commanditaire avec un peu de gêne, mais il était plus gêné que tout le monde à l’idée qu’on pût le croire mécontent.

... Non, il n’a pas d’amie dans le théâtre. Quelques-unes des artistes pensent peut-être à lui mais n’osent le lui laisser voir. On imagine qu’il a une vie sentimentale mystérieuse et qu’il est l’amant d’une grande dame... Nos renseignements particuliers nous permettent de dire qu’il n’en est rien. On l’a vu dîner de temps en temps avec une petite amie de hasard et qui n’est chaque fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Il a peut-être songé, de son côté, à telle ou telle artiste, mais il ne veut pas avoir l’air d’être entré dans ce théâtre pour se procurer des femmes...

Il n’y est entré que pour rendre service. Or, cet ami sérieux, qui voudrait être considéré comme un amant de cœur, n’est compris par personne. Le patron ne se doute pas de cette gentillesse foncière et de ce dévouement désintéressé... Cela vaut mieux, car il en jouerait grossièrement et, avec sa lourde habileté, gâterait cette charmante petite nature.

Chabarre

On se demandait comment Chabarre, ce petit homme au visage inexpressif, pouvait exprimer les sentiments de ses rôles.

Il ne les exprimait pas, voilà tout.

Depuis vingt-cinq ans qu’il était au théâtre, il n’avait fait aucun progrès dans le métier d’acteur. Il appartenait toujours à la même maison, et cela se comprenait. On n’engageait pas Chabarre. On le gardait. Mais on le gardait bien, par exemple. Il était soudé. Il ne serait venu à l’idée de personne de remercier Chabarre, d’abord parce qu’il était impossible de lui dire merci, même en le renvoyant; mais surtout parce qu’une espèce de fatalité obligeait tout le monde à le subir.

Quand on arrêtait la distribution d’une pièce et que l’on arrivait aux rôles de comparses, le directeur disait: «Voyons, le second clerc de notaire... Chabarre?...» Le régisseur hochait la tête. «Il y a encore pas mal de texte, patron. Une dizaine de répliques... Je me demande s’il s’en sortira...»

On lui donnait donc le greffier (trois répliques). Le jour de la répétition, il arrivait avec son visage maigre, et lisait d’une voix sourde et totalement indistincte la première de ses phrases. Le régisseur lui faisait une observation, d’abord parce que c’était Chabarre, et qu’il était entendu depuis vingt-cinq ans que Chabarre ne donnait pas une réplique juste. Il recommençait à quatre reprises toujours sur le même ton, si toutefois on pouvait appeler cela un ton. De guerre lasse, on passait à d’autres exercices.

Chabarre avait depuis ses débuts touché comme appointements le minimum de ce que l’on pouvait donner. D’ailleurs, au point de vue matériel, il n’était pas à plaindre. Sa femme tenait à Charonne un petit commerce, qui les faisait vivre, pas trop étroitement.

Le samedi d’avant la générale, une scène avait un peu accroché. Elle n’était pas au point. C’était la scène où figurait Chabarre. Pourtant le mal ne venait pas de lui. Il disait ses trois répliques d’une façon aussi indistincte qu’au début, mais on avait renoncé à toute tentative d’amélioration.

Le lendemain, dimanche, c’était la dernière matinée de la pièce en cours. On ne pouvait donc pas répéter, le théâtre et les artistes étant pris. Or, la répétition des couturières était le lundi, et l’on allait jouer devant douze cents personnes. Il fallait absolument travailler, avant cette épreuve publique, la scène qui flanchait.

--Je ne vois qu’un moyen, dit l’auteur... Voulez-vous, demain dimanche, de dix heures à midi, venir répéter à la maison?

Les deux protagonistes et un autre comédien acceptèrent. Mais Chabarre s’approcha de l’auteur.

--Demain, je regrette... mais je ne pourrai pas...

--Vous ne pourrez pas, Chabarre?

--Non... parce que, le dimanche, j’ai mes élèves...

--Vos élèves?

--Oui, je fais un cours de diction chez moi, tous les dimanches matins...

Mme Cordelet

Mme Cordelet, duègne, habite depuis 35 ans la plus tranquille des maisons de la rue du Bac. Elle a dans son quartier de modestes, mais solides relations. M. Cordelet, son mari, est un ancien clerc d’avoué. Il est attaché au bureau de bienfaisance. Leur fils est employé de banque; il est marié et père de famille.

Mme Cordelet, jadis, a-t-elle eu des amants? C’est possible, ce n’est pas sûr.

Si elle en a eu, il y a si longtemps, que ça n’a jamais existé. D’ailleurs, le physique de Mme Cordelet, plus gai et accentué que séduisant, l’a beaucoup préservée...

Mme Cordelet est une fervente liseuse. Elle lit dans l’autobus qui l’amène à proximité du théâtre. Elle lit dans sa loge. Elle lira dans le métro passé minuit.

Le dernier métro... Qui dira la place qu’il tient dans les préoccupations des artistes? Si, par suite d’un entr’acte prolongé, la représentation a subi un retard de quelques minutes, toutes les pensées des personnages de la pièce sont concentrées sur ce point: aura-t-on le dernier métro? Le traître dont le châtiment est proche, le mari magnanime prêt à pardonner, la désenchantée qui va mourir, tous ne songent qu’à l’heure pressante, à la grille inexorable qui va murer la station.

Le démaquillage sera rapide, incomplet, et la dernière rame du métro emportera des individus au teint ocreux, à l’œil trop fatal. Mme Cordelet ne sera pas de ceux-là. Quitte à être obligée de s’en aller à pied, elle prendra tout son temps pour défaire sa figure, pour enlever la robe et la perruque extravagantes d’une manucure, procureuse à ses heures, qui favorise de louches intrigues et vend de la coco.

Même à un âge plus tendre, Mme Cordelet n’eût pas été corrompue par ses rôles. Les bonnes influences, seules, agissent sur les interprètes. Tels artistes, tels auteurs aussi, acquièrent une vertu édifiante, à force de proposer au public de l’honnêteté et de grands sentiments.

Un contre vingt

Voici que se termine notre voyage dans la jungle. Nous avons montré toutes les puissances du plateau liguées contre l’intrus...

Le directeur, l’administrateur, le secrétaire général ont leur bureau, les artistes ont leur loge, le chasseur de la direction règne en maître dans l’antichambre, le chef machiniste est le souverain du plateau et fait trembler le patron lui-même, la buraliste s’abrite derrière un guichet inexpugnable.

L’auteur n’a pas un coin de la maison qui puisse lui servir d’asile.

Quel crime a-t-il commis, cet étranger? Il a apporté sa pièce, c’est-à-dire le germe de vie faute duquel toute cette ruche resterait inactive. Aussi est-il déconsidéré et méprisé comme le mâle des abeilles. Certes, on lui a fait fête, le jour où il est venu, et l’on a poussé des cris de joie. Mais, peu à peu, les travailleuses agiles l’éliminent et il devient une espèce de parasite.

Il ne proteste pas: il ne pense qu’à l’enfant qui se crée, et pour qui il est le seul à se sentir des entrailles de père. Que sera-t-il, ce produit de son génie? Sera-t-il viable et vigoureux? Le pauvre auteur promène sur le plateau sa sensibilité inquiète et incomprise.

Il y a des années, je suivais, aux côtés d’un vieux maître, les répétitions d’une de ses pièces, et je m’étonnais ingénument de la façon cavalière dont lui parlait le directeur...

«Cela vous surprend, me dit doucement l’auteur dramatique, parce que vous appartenez à la famille des écrivains, et que vous voulez bien avoir du respect pour un de vos aînés. Mais la plupart de ces gens-là sont d’un autre bord, d’un autre pays, et n’ont en somme pas de raison de reconnaître une autorité dont ils n’aperçoivent qu’obscurément les droits.

«Ils ne savent pas combien notre métier est difficile, et combien de chances les plus forts et les plus habiles ont de faire fausse route. Ils attribuent haineusement à la maladresse ce qui n’est souvent que de la malchance, car les auteurs dramatiques n’ont pas toujours le hasard avec eux...»

Il me disait cela après la dernière répétition de travail... Le directeur avait émis des pronostics agressifs... Le maître en était à peine remis que nous fûmes abordés par une femme d’une dimension considérable et qui n’était autre que l’épouse même du directeur.

Peut-être, dans l’intimité, contredisait-elle parfois son mari. Mais, sur le plateau, devant l’ennemi, un devoir impérieux la poussait à renforcer brutalement l’autorité de son homme. Elle était très sûre d’elle-même. Sa compétence n’avait pas de limites (peut-être parce qu’elle ne les apercevait pas).

«Vous allez à un four, mon cher, dit-elle à l’auteur. Et, vous entendez, la femme qui vous parle ne s’est jamais trompée...»

Comme elle s’éloignait:

«Moi, je me suis trompé bien souvent, murmura le vieux maître; c’est peut-être ce qui m’a permis d’arriver à la situation que j’occupe, que j’occupe du moins à vos yeux déférents.»

Souvenirs

A cette époque de ma jeunesse, j’étais attaché comme secrétaire de la direction au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Mes fonctions consistaient à lire les manuscrits que la direction ne voulait pas jouer et à fournir ensuite aux auteurs des explications dulcifiantes.

J’avais aussi le droit d’assister, comme spectateur strictement muet, aux pièces que l’on mettait en répétition.

C’est ainsi que je vis répéter le Colonel Roquebrune, de Georges Ohnet.

Je n’avais pas pour Georges Ohnet une admiration sans réserves, mais j’étais loin de le considérer comme le seul mauvais écrivain de sa génération. Sans parler de son caractère, qui était celui d’un fort brave homme, j’estimais en lui de remarquables dons d’invention, et une faculté peu ordinaire d’attacher son public par une intrigue captivante.

Chez lui, l’invention était toujours assez méritoire.

Au troisième acte, quelqu’un disait à Roquebrune (mandataire secret de Bonaparte):

«Vous le prenez de bien haut, colonel!»

A quoi Constant Coquelin répondait:

«Je le prends de la hauteur de celui au nom de qui je parle!»

Phrase très claire, en somme, où la noblesse de l’intention l’emportait sans doute sur l’élégance de l’expression.

Un jour, je perçus ces mots, qui s’appliquaient au comte de Moigneville (gentilhomme que les conjurés soupçonnaient de trahison):

«Il a un pied dans tous les partis.»

Je m’approchai de Jean Coquelin, et lui dis à voix basse:

«S’il n’y avait que deux partis, ça irait bien. Mais il y en a davantage; ne trouves-tu pas que ça fait beaucoup de pieds pour un seul homme?»

Jean Coquelin glissa à Georges Ohnet une observation discrète et respectueuse. L’auteur modifia le texte, et l’on dit dorénavant du comte de Moigneville:

«Il a des intelligences dans tous les partis.»

Le mot pied était remplacé par le mot intelligence. La langue française a de ces ressources inespérées.

Mais, après la première, Francisque Sarcey écrivit, en racontant la pièce:

«M. de Moigneville qui a un pied dans tous les partis...»

Retrouvant, recréant d’instinct, le texte primitif, le prince de la critique refusait à son tour la qualité de bipède à l’infortuné comte de Moigneville.

Est-ce bien un succès?

Les trois actes de la comédie Le Désir d’Henriette, lus au directeur, firent sur ce quadragénaire énorme un effet moyen. Il dit à l’auteur: «Bien entendu, je te reçois, mais c’est parce que j’ai confiance en toi. Pour la pièce, je ne sais pas... Je suis un vieux routier. Mais mon théâtre me paraît un peu grand. Ça peut faire un succès, ou ça peut se ramasser. On sera fixé à minuit, le soir de la générale...»

L’auteur pensa: «Il n’y connaît rien.»

La lecture aux artistes fit un effet considérable.

Le directeur dit à l’auteur: «J’ai entendu ta pièce aujourd’hui pour la première fois. L’autre jour, tu me l’as lue comme un cochon. Aujourd’hui, je l’ai vue. Nous jouerons ça trois cents fois et nous ferons le plein deux cents jours.»

Ils s’embrassèrent. L’auteur déclara--et il le pensait--que le directeur était le premier homme de théâtre de Paris.

Les répétitions marchèrent sans un accroc et sans une dispute, d’autant que l’auteur et le directeur s’y trouvaient rarement en même temps. Ils donnaient aux artistes des indications contradictoires. Mais, dès qu’ils se rencontraient sur le plateau, ils arrivaient à corriger merveilleusement ces divergences, au grand contentement des interprètes qui se bornaient à déclarer, une fois le directeur et l’auteur partis, que c’était insupportable de travailler dans ces conditions-là.

Le soir de la générale, le premier acte, qui inspirait quelques craintes, marcha admirablement. L’auteur, aux nombreux amis qui vinrent sur le plateau, se bornait à dire: «Ceci n’est qu’un acte d’exposition. Attendez mon deux.»

Après le deux, les admirateurs revinrent, mais en moins grand nombre. Ils dirent à l’auteur que ça marchait très bien, mais:

Qu’on avait eu tort d’allumer le calorifère,

Que la robe de l’héroïne était trop mauve,

Qu’il y avait dans une baignoire une bande de gens ivres qu’on aurait bien dû expulser.

L’auteur attendait d’autres constatations. Il vit venir à lui un parent complaisant, qui affirma que c’était un triomphe. Il oublia volontairement que ce cousin était un bénisseur invétéré.

D’ailleurs, il comptait beaucoup sur le trois, qui était très gai, très en dehors.

Cet acte fut écouté par le public avec une satisfaction plutôt intérieure. Ce calorifère abominable empêchait les grosses manifestations. Après la chute du rideau, il y eut une récolte suffisante d’applaudissements pour le nom de l’auteur. On ne le demanda pas sur la scène, et il n’eut pas à faire triompher sa ferme résolution de n’y venir à aucun prix.

Deux amis seulement apparurent sur le plateau. Le directeur regardait l’auteur, ma foi! très amicalement.

L’auteur lui dit: «Hé bien! je crois qu’on peut s’embrasser.»

Le directeur avança sa grosse joue piquante.

L’auteur lui dit: «Enfin, tu es content?»

Le directeur répondit: «Très content, mais tu as quelques amis dans la salle, qui sont venus te complimenter et qui sont de fameux salauds.»

--Qui ça? qui ça?

Le directeur battit en retraite.

--Je ne sais pas leurs noms, mais je sais que ce sont des amis à toi.

Le lendemain, à trois heures, l’auteur était au théâtre. La dame de la location travaillait à un très joli ouvrage de broderie.

--Comment ça va-t-il, madame Bouvet?

--Moi, je vais bien... Ma feuille de location, c’est tout doux.

--Vous n’êtes pas contente?

--On ne peut rien dire avant le premier samedi.

A quatre heures, le premier samedi, on avait cinq mille francs. Le directeur déclara que le soir on jouerait à bureaux fermés.

L’auteur vint de bonne heure pour jouir de ce spectacle. Mais il constata que les arrivants trouvaient tout de même des places. La recette se montait à 9.322 francs.

--C’est le plein? demanda-t-il à l’administrateur.

--C’est le gros maximum... à peu de chose près.

--C’est le plein? demanda-t-il un peu plus tard au secrétaire général.

--Oui, c’est tout ce qu’on peut faire.

Une demi-heure après, il rencontra le contrôleur-chef. Il se fit répéter le chiffre de la recette.

--C’est le plein?

--Pas tout à fait. Nous pouvons faire onze mille.

... Quelle rage de poursuivre ainsi les enquêtes, et de ne pas se contenter de la première affirmation!

La recette était belle, mais l’indication n’était pas entièrement satisfaisante. En cas de succès, le directeur l’avait déclaré, on atteignait toujours le maximum le premier samedi.

La matinée, le lendemain, fut médiocre. Mais allez donc lutter contre Auteuil et ce match de rugby à Colombes!

Le dimanche soir, ce fut assez maigre; ce n’était pas un théâtre populaire.

--Nous n’avons pas de location pour demain lundi, dit le directeur, on louera dans la journée. C’est le genre du théâtre. Nous ne ferons pas plus de 6.000.

On fit 2.400. Le directeur déclara que c’était très beau, étant donné le temps désagréable. Il était tombé du grésil. D’autre part, à la Bourse du commerce, il y avait un petit krach... Les gens se réservaient.

Ils montrèrent la même réserve les jours suivants. On garnissait les salles avec des faveurs, mais le théâtre était décidément un peu grand. L’auteur souriait vaillamment. Quelques compensations lui arrivaient, des louanges bien filtrées: la sœur d’une habilleuse avait déclaré que c’était la plus jolie soirée qu’elle eût passée au théâtre depuis trente ans...

Le samedi, la recette fut assez bonne... dans les neuf mille... huit mille quatre cents exactement. Et, pourtant, un boxeur poids moyen anglais de grande valeur rencontrait ce soir-là le champion de France au Cirque de Paris... «Ils ont fait deux cent mille francs de recette, dit le directeur. C’est de l’argent pris aux théâtres comme avec la main.»

Le dimanche fut un petit peu supérieur au dimanche précédent. L’auteur arriva le lundi après-midi dans le cabinet du directeur. Il le trouva en conférence avec un autre auteur. La conversation s’arrêta brusquement à son entrée. Tous deux lui serrèrent la main avec effusion.

--Croyez-vous que sa pièce est exquise? dit le directeur à l’autre auteur. Quel talent il a cet animal-là! Mais ce n’est pas tout à fait la pièce d’ici...

Le confrère joignit sa voix louangeuse à celle du directeur. Puis la conversation s’arrêta à nouveau. L’auteur du Désir d’Henriette prit congé, et s’en alla vers des arbres, au bois de Boulogne. C’était la première journée de printemps; avec un léger effort et de la littérature, il lui trouva un certain charme.

Le spectateur de la “Générale”

Faut-il donner des répétitions générales? Ne vaut-il pas mieux entrer tout de suite en contact avec le grand public, sans passer au préalable devant un aréopage un peu dur?

Les jeunes auteurs sont et ont raison d’être partisans de ces représentations préliminaires. C’est le public des générales qui fait les gloires.

Mais c’est aussi lui qui les défait. Alors il vaut mieux pour les vieux maîtres ne pas courir cette épreuve redoutable.

Moi qui écris ceci, je n’aurai d’avis sur ce sujet qu’après ma prochaine générale. Comme j’aurai eu une grande confiance dans mon nouvel ouvrage (dont je ne connais encore ni le thème ni le titre), je n’aurai pas hésité à affronter des juges, tant il m’aura semblé impossible qu’ils ne me donnent pas raison.

Si la générale est mauvaise, je dirai qu’ils sont odieux, et je prendrai la résolution de ne plus donner de générales. Cette résolution durera jusqu’au moment où j’aurai entrepris la pièce d’après, certaine celle-là d’enlever tous les suffrages.

Si vous voulez bien, passons dans la salle et tâchons de retrouver les sentiments qui nous ont agités, quand nous avons assisté comme spectateurs à la générale d’autrui.

Le rideau se lève. A moins d’être pris tout de suite par une sensationnelle entrée en action, le spectateur, aux premières scènes, éprouve un sentiment d’ennui à se trouver en présence de gens qu’il ne connaît pas. Ils racontent leurs histoires de famille et il se fait l’effet d’être un intrus.

Puis, dès la première réplique qui l’accroche, il se dépêche de prendre un parti, comme s’il avait le feu au derrière, et de se déclarer à lui-même que c’est très bien. Si, par contre, la scène lui déplaît, il désire que la pièce soit très mauvaise. Car il est là pour s’amuser, c’est-à-dire pour rendre des jugements bien catégoriques dans un sens ou dans un autre. Et s’il a décidé que la pièce ne vaut rien, il verra venir avec irritation d’autres passages qui ont l’air d’être bons et vont peut-être l’obliger à déranger et à bousculer son opinion.

L’acte est terminé. On a applaudi, trop ou trop peu à son gré. Il s’en va dans les couloirs.

S’il est jeune, il affirmera son opinion et supportera mal les contradicteurs. S’il est vieux, il se montrera plus réservé, non par manque de courage, mais parce qu’il n’est plus très sûr de son avis, comme au temps de sa triomphante jeunesse. Et il ne se figure plus désormais qu’il est investi d’une mission.

Mais voici deux juges qui discutent. L’un crie au chef-d’œuvre; l’autre déclare que c’est du chiqué médiocre. Ils ne rompent pas d’une semelle, mais s’influencent réciproquement sans s’en douter. Celui qui aimait la pièce aborde le second acte avec méfiance. Le détracteur, au contraire, se sent envahi par une bienveillance involontaire. Au deuxième entr’acte, ils se retrouvent en contradiction. Mais ils ont changé de camp. Ce n’est pas grave: au bar, ils finissent par transiger sur le dos de l’auteur.

A la fin de la pièce, ils se rencontrent encore, s’aident mutuellement à mettre leur pardessus. L’un résume son impression en un: oui, oui... indulgent qui ne veut pas dire grand’chose; l’autre en un: oui, oui... méprisant qui n’a pas une bien nette signification. Leur verdict, en fin de compte, est neutre, et le pauvre auteur n’aura même pas de juges à maudire.

Conseils aux jeunes auteurs

Il ne s’agit de rééditer ici ni Aristote, ni Lessing, mais d’offrir aux débutants quelques moyens pratiques pour se pousser dans la carrière.

Aujourd’hui, nous aborderons deux points également importants: le choix d’un pseudonyme, le choix d’un titre.

Il y a des années, à l’époque où nous traitions ces mêmes sujets dans la Revue Blanche, nous avons donné à nos confrères un conseil que nous jugions et nous jugeons encore excellent.

Choisir de préférence comme pseudonyme le nom d’une rue très passante. S’appeler, par exemple, Henri Poissonnière ou Gaston de Bonne-Nouvelle. Aussitôt que l’auteur aura acquis une certaine notoriété, la foule s’imaginera vaguement qu’il a reçu du Conseil municipal cet éclatant hommage: l’attribution de son nom à une des voies parisiennes les plus en vue.

Supposons que M. Henri Poissonnière ait franchi la première et la plus dure étape, et qu’il ait fait recevoir une pièce dans un théâtre (nous verrons dans une prochaine causerie les procédés à employer pour y parvenir). Il s’agit d’attirer l’attention sur l’ouvrage. Voici un système qui nous a donné souvent d’assez bons résultats:

Vous feuilletez la collection d’un grand quotidien. Aux abords de juin ou de juillet, vous y lisez le résultat d’une enquête: les auteurs, sollicités par les courriéristes, exposent leurs projets pour la saison qui vient, et donnent les titres de leurs pièces futures.

Vous choisissez un de ces titres, vous le donnez à votre pièce, et vous faites passer une note aux journaux.

Vous vous attirez dans les deux jours qui suivent une lettre de protestation. On réclame la priorité du titre.

Vous vous inclinez. Vous envoyez à l’auteur une lettre pleine de déférence admirative, et vous donnez publiquement à votre pièce un des titres retenus par un autre auteur.

Il faut s’arrêter au bout de trois fois. Les auteurs, c’est entendu, ne manqueront jamais de bonne volonté pour protester. Tout de même, à la longue, le procédé risquerait d’être mis à jour.

· · ·

Mais le plus difficile n’est pas d’«allumer» le public sur une pièce; il est autrement plus malaisé d’y intéresser un directeur.

Devant ce souverain juge, quelle est la situation la plus favorable? Etre un peu connu ou tout à fait ignoré?

La plupart des directeurs aiment bien le véritable auteur inconnu. Car, même lorsqu’ils ne sont pas des directrices, ils ont l’âme très féminine. Ils aiment mieux supposer et imaginer que connaître. Ils préfèrent l’espoir confus et illimité à la réalité trop strictement évaluée et définie.

C’est pour cette raison qu’une pièce non encore écrite les intéresse beaucoup plus qu’un manuscrit achevé. Nous avons maintes fois recommandé aux jeunes auteurs, s’ils arrivent à obtenir une entrevue, de ne jamais apporter au directeur le manuscrit de leur pièce. Il vaut mieux raconter le sujet avec entrain et ne remettre le manuscrit que beaucoup plus tard, au moment où le directeur, pressé par les circonstances, n’a plus le temps matériel de refuser votre ouvrage.

Mais partez bien de cette idée qu’il est extrêmement dangereux de laisser un directeur en tête-à-tête avec un manuscrit.

Même s’il ne le lit pas, c’est très grave.

La seule présence sur son bureau d’un gros cahier à couverture orange ou bleue suffit à le dégoûter de la pièce et de l’auteur.

· · ·

Faites toujours dactylographier votre œuvre en plusieurs copies, de façon à pouvoir remettre à chaque directeur nouveau un manuscrit tout frais. Il ne faut pas que l’ouvrage semble avoir été profané par d’autres regards.

Je ne vous proposerai pas du tout en exemple ce jeune confrère qui parsema son manuscrit d’annotations au crayon anonyme: excellent, saisissant, gros effet certain. Même si le directeur eût pu être dupe de cette roublardise un peu grosse, c’était d’une mauvaise psychologie. Car un directeur est l’être le plus jaloux du monde. S’il lui plaît d’aimer une pièce, il veut être le premier à l’aimer.

· · ·

Il n’est pas mauvais, pour avoir plus facilement ses entrées auprès des directeurs, de se faire «une situation dans le journalisme».

Mais comment y arriver?

Voici l’histoire instructive de notre confrère Joseph Lembaumé.

Il était professeur de première dans un petit collège de province. Passionné des «choses de théâtre», il ne trouvait, dans la ville de H..., personne avec qui s’entretenir agréablement de ses préoccupations favorites.

Pour se distraire, Joseph Lembaumé proposait à ses élèves des dissertations françaises sur les sujets qui lui tenaient à cœur.

«Que pensez-vous de cette loi d’Aristote, etc.?»

«Comment interpréter cette remarque de Diderot?...»

Les réponses malheureusement manquaient d’intérêt... La génération de cette année de première, dans cette petite sous-préfecture, n’avait rien donné d’éblouissant.

Aussi, après six mois d’ennui, Joseph Lembaumé se décida-t-il à gagner Paris, où un de ses parents occupait un emploi d’administrateur dans un grand quotidien.

Aujourd’hui, Joseph Lembaumé s’est fait une place en vue. Sa culture ne le dessert pas pour le métier de journaliste. Elle l’empêche en tout cas de faire parade, à tout bout de phrase, de ses connaissances grammaticales, et lui permet d’éviter les imparfaits du subjonctif que les primaires parvenus étalent avec tant d’ostentation.

D’ailleurs, son travail de rédaction est extrêmement réduit. Chaque quinzaine, il fait faire une composition de français aux plus notoires de nos auteurs, directeurs et acteurs.

«Quelle sera l’influence du ciné sur le théâtre? Vous paraît-elle salutaire ou néfaste? Justifiez votre opinion.»

«Que pensez-vous du théâtre social?»

«Que pensez-vous de l’alternance des spectacles?»

Son questionnaire envoyé, Joseph Lembaumé se rend au cercle et, pendant que ses vénérables élèves rédigent leurs copies, ou les font rédiger par des secrétaires, le professeur se livre à d’émouvantes parties de bridge.

Le signataire de ces lignes--il l’avoue avec un certain orgueil--fut admis plusieurs fois à «composer». Il lui arrive de décliner tacitement cet honneur, et de s’abstenir d’envoyer sa contribution à ces enquêtes.

Il y a une douzaine d’années, je reçus un petit bleu urgent. Il émanait d’un de mes confrères attaché à un grand magazine. On me demandait mon avis sur «l’Au-Delà», rien de plus. On ajoutait que le périodique était sous presse et que l’on attendait ma réponse dans les vingt-quatre heures.

Je répondis par un autre pneu, en m’excusant de n’avoir aucune opinion toute prête sur l’Au-Delà. Je m’étais, alléguai-je, spécialisé dans «l’en deçà», qui suffisait largement à absorber mon activité intellectuelle.

C’était une réponse. Elle ne fut pas publiée, non plus d’ailleurs que l’enquête, qui n’avait probablement pas rendu ce que l’on avait espéré.

Deux ans après, nouveau petit bleu du même confrère. Il me posait cette question plutôt indiscrète:

«Quel a été le souvenir le plus désagréable de votre vie?»

Je répondis, faisant les frais d’un nouveau pneu:

«C’est, il y a deux ans, après avoir été sommé par vous de répondre à une enquête, d’avoir constaté que cette enquête n’avait jamais été publiée.»

Depuis cette dernière réponse, le magazine en question me considère comme un élève indiscipliné et me dispense de toute composition. Dans un sens, c’est plutôt agréable pour un étudiant qui n’est plus de la première jeunesse, et qui demande à travailler, pendant quelques années encore, sur des sujets de son choix.

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Vaut-il mieux connaître personnellement les critiques?

Oui, certainement.

Un critique que vous connaissez pourra, c’est entendu, vous faire un mauvais article. Mais il l’aurait peut-être fait tel s’il ne vous eût pas connu.

Quand on vous présente à un critique, faut-il être discret et réservé dans les compliments qu’on lui fait? Mais non, jeune homme! Allez-y carrément, et pas avec le dos de la cuiller.

Émile Berr a fait cette juste remarque que les gens qui s’offensent de recevoir un pourboire sont beaucoup moins nombreux que nous nous plaisons à l’imaginer.

Les louanges les plus outrées, la plupart des critiques les acceptent à guichet ouvert.

On vous racontera l’histoire du critique légendaire qui, par amour du paradoxe, écrit un article enthousiaste sur un auteur qu’il ne connaît pas. Mais qui vous dit que ce sera sur vous que tombera cette aubaine hasardeuse?

Seconde étape. Les articles ont paru. Faut-il remercier les critiques? Mais oui, jeune homme, mais oui. Je connais un auteur dont c’était aussi l’avis, mais qui n’arrivait pas à écrire toutes ses actions de grâces, parce qu’il voulait envoyer à chacun un remerciement spécial, approprié, sur mesure!... Quels soins superflus! De la louange de confection, en choisissant la plus grande taille. Quelque chose de ce goût: «Aucun éloge ne pouvait autant m’émouvoir et m’enorgueillir.»

C’est un peu servile? N’ayez pas peur. Avec la crise actuelle du change, le verbe s’est fait de moins en moins cher, et l’épithète est tombée au taux de la couronne.

Pour les mauvais articles, laissez-nous vous soumettre, sans vous la préconiser, une réponse que nous avons écrite, et que nous avons, en fin de compte, jugé inutile d’envoyer à un critique assez jeune encore, de talent, ma foi! mais un peu serin, et dont l’air d’autorité nous avait paru exagérément précoce.

«Mon cher ami,

«Je voudrais bien être aussi sûr que ma pièce est bonne que vous êtes certain qu’elle est mauvaise.»

(Si le destinataire se reconnaît au signalement ci-dessus, il n’aura qu’à réclamer la lettre à l’Éditeur.)

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Voici une petite histoire probablement vraie que nous soumettons aux méditations des jeunes auteurs et dont ils pourront tirer profit.

Un dramaturge débutant avait obtenu une lecture d’un directeur. Il faut dire qu’il était le neveu d’un gros marchand de grains, lequel avait mis des fonds dans le théâtre, ce qui avait créé, entre le directeur et lui, une de ces amitiés solides qui survivent parfois à l’épuisement de la commandite.

Il vaut mieux lire une pièce que de la donner à lire. Le directeur n’écoute pas constamment. Mais, tout de même, il connaît mieux votre ouvrage que s’il laissait le manuscrit ficelé à son chevet.

Ce directeur, après la lecture, demanda au jeune auteur qui «il voyait» dans le rôle de l’héroïne. L’auteur prononça avec assurance le nom d’une actrice assez en vue.

--Ça ne serait pas mal, dit le directeur. Ce n’est pas tout à fait son affaire, mais le nom est bon pour l’affiche. Et puis, c’est une bonne camarade à moi, pour qui j’ai beaucoup d’affection. Il faudrait aller lui lire votre pièce...

Un auteur ne refuse jamais de lire sa pièce. Il se déplacera jusqu’aux extrémités de la périphérie, de la banlieue ou même de la province pour aller provoquer de l’admiration chez la femme du directeur ou chez l’amant de la prima donna.

--Le rôle ne peut pas lui déplaire, dit-il timidement.

--Non, non, je ne crois pas. Mais il ne faut pas lui lire la pièce telle que vous me l’avez montrée...

--... Pourquoi?

--Attendez... Vous allez d’abord commander un autre manuscrit où vous écourterez considérablement le deuxième rôle de femme...

--Y pensez-vous? Ma pièce en sera démolie...

--Ne vous en faites pas. Ce n’est que provisoire...

... Il ne s’en fit pas. Il lut la pièce à la jeune comédienne qui accepta d’enthousiasme le rôle principal. On signa l’engagement et, aux répétitions, le second rôle de femme reprit sa première importance à l’aide des phrases un instant supprimées, et rétablies peu à peu sous forme de petits béquets sournois.

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Inviterez-vous vos amis à vos répétitions générales?

C’est selon...

Votre ambition se borne-t-elle à obtenir un succès de hasard, créé par les bonnes dispositions fortuites de la foule?

Si vos prétentions sont aussi modestes, ne convoquez pas vos amis. Vous n’êtes pas digne d’eux.

Ce n’est pas le rôle d’un ami de favoriser, par une lâche complaisance, un succès qu’il juge immérité.

Il est bien pénétré de la grandeur de sa tâche, et il suffit qu’il soit invité à votre générale pour se sentir tout à coup une conscience de bronze. Il devient une sorte de vestale de l’Art.

Évidemment, sa fonction d’ami véritable et sévère ne va pas jusqu’à l’obliger à se mettre ouvertement en travers du succès.

Il ne découragera pas positivement les spectateurs enthousiastes.

Quand on le prendra à partie: «Croyez-vous que c’est bien?» il répondra avec modération: «Mais oui... mais oui... Vous pensez que ce n’est pas moi qui dirai le contraire...»

«Ça fera deux cents représentations!» dira l’un.

«Dieu vous entende!» répondra-t-il, laissant percer son angoisse fraternelle.

«C’est une œuvre bien intéressante!» s’exclamera un autre.

«Oui, dira-t-il, c’est un effort!»

«Vous ne trouvez pas que c’est sa meilleure pièce?»

«Il a tout de même fait mieux», corrigera-t-il avec une grande douceur.

Et il citera un autre ouvrage de vous, inconnu à peu près et inoffensif.

Il n’est pas seulement le conservateur de la Vérité et de l’Art. C’est lui qui a la garde jalouse de votre personnalité, et qui l’empêche de sortir des limites qu’il lui a, une fois pour toutes, assignées. Comme on fait la part du feu, il a fait celle de votre talent.

Il sait mieux que vous ce que vous êtes, et ce que vous valez. Il veut pour vous des réussites de son choix, et qui soient dans votre ligne. Il est un tuteur sévère, qui a charge d’âme. Si vous vouliez être traité avec une lâche indulgence, ce n’est pas lui qu’il fallait inviter...

“Le Gendre”[2]

Tragédie-sketch en un acte et un épilogue

A Pierre Veber.

[2] L’Assemblée des Auteurs à laquelle il est fait allusion, se proposait de rétablir l’ancien article 17 de leurs statuts. Entre autres interdictions, cet article défendait aux directeurs de jouer sur leurs théâtres des pièces signées de leur nom, du nom de leur fils ou du nom de leurs parents.

PERSONNAGES:

ELLE, fille du directeur; LUI, mari d’Elle;

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