Scène première.
Le Comte.
Ah ! voici enfin un visage ! (Il regarde François qui, à demi courbé, le considère de son côté d’un œil curieux : le comte, pendant toute cette scène et pendant la moitié de la scène suivante, conserve un front soucieux et impassible, ne souriant jamais. (À part). Singulier petit vieillard ! (Haut.) Pardon, monsieur ; puis-je vous demander si vous êtes le propriétaire de cette maisonnette ?
François, grondant ; voix lente et cassée.
Hon ! maisonnette ! — Une habitation entre cour et jardin, avec dépaissance pour deux vaches, boulangerie, colombier, garenne et autres dépendances seigneuriales. Maisonnette ! — Eh ! Seigneur ! Monsieur habite le palais des Tuileries apparemment ?
Le Comte.
Je n’ai pas prétendu vous offenser, monsieur ; êtes-vous le propriétaire de ce petit château ?
François.
Propriétaire !… Non, monsieur, je ne suis pas propriétaire ; je suis domestique… Je suis domestique, pour vous servir, — c’est-à-dire pourvu que cela ne me gêne pas trop, car je suis d’un âge à ne me gêner pour personne, monsieur, hormis pour ma maîtresse.
Le Comte.
C’est trop juste, mon ami. Et votre maîtresse est probablement la dame voilée qui vient d’entrer dans cette maison. J’aurais désiré lui présenter mes excuses ; je crains de l’avoir effrayée. Le hasard me l’a fait rencontrer, à la nuit tombante, dans la forêt voisine, — la forêt de Brocelyande, je crois, — Près de cette fameuse fontaine des Fées… de Merlin… je ne sais comment on l’appelle…
François, se déridant.
La fontaine de Merlin… de l’enchanteur Merlin… Mauvais endroit pour les rencontres, jeune homme. Eh ! eh ! (Il rit en vieillard.)
Le Comte, à part.
Singulier vieillard ! (Haut.) La supposant égarée, j’ai voulu lui offrir mes services…
François.
Ah ! ah ! jeune homme !… Eh ! Seigneur !
Le Comte.
Elle a eu peur, je suppose, et ce malentendu nous a conduits jusqu’ici, elle se sauvant, moi la poursuivant… Pensez-vous qu’elle consente à recevoir mes explications ?
François, très gracieux.
Je le pense, jeune homme ; je m’en flatte. Eh ! eh ! (Il rit en le regardant d’un air d’intelligence et se dirige à droite vers la porte latérale.)
Le Comte, à part.
Ce vieillard se moque-t-il de moi ? Voyons donc. (Haut.) Dites-moi, mon ami, comment s’appelle votre maîtresse ?
François.
Elle s’appelle mademoiselle Aurore de Kerdic, bien qu’on la nomme plus souvent dans le pays la Fée de Brocelyande.
Le Comte.
La fée !… (À part.) Voilà qui est bizarre ! (Haut.) La fée,… dis-tu ?… Et elle est jolie, j’imagine, en cette qualité ?
François.
Oh ! charmante, monsieur, — du moins à mes yeux.
Le Comte.
Elle est jeune, n’est-ce pas ?
François.
Oui, monsieur, elle est jeune, du moins relativement.
Le Comte.
Relativement… à quoi ?
François.
Relativement à moi.
Le Comte.
Mais tu as au moins cent ans, toi ?
François.
Soixante et dix-neuf seulement, monsieur, vienne la Noël.
Le Comte.
Et ta maîtresse se trouve avoir à ce compte ?…
François, gracieusement.
Cinquante-neuf ans, monsieur, viennent les roses.
Le Comte, vivement, mais avec gravité.
Il est inutile de la déranger, mon ami. Toutes réflexions faites, elle n’a déjà que trop souffert de mon importunité. (À part, descendant un peu la scène.) Est-ce une mystification ? est-ce un méchant caprice du hasard qui m’a conduit en présence de ce vieillard idiot et d’une vieille fille de province à demi folle probablement… Peu m’importe !… Je ne me donnerai pas l’ennui de pénétrer ce mystère… Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne porterai pas plus loin le fardeau d’une existence odieuse… Elle ne tenait plus depuis trois mois qu’à un fil… — la curiosité… Le voilà rompu ;… tout est dit. (À François, lui donnant de l’argent.) Mon bonhomme, prends ceci ; prends, — et adieu. (Il fait un pas et se retourne.) Dis-moi… (À part.) Oui, l’idée me plaît… (Haut.) Cette fontaine de Merlin est-elle profonde, que l’on sache ?
François, le regardant en dessous.
Assez pour qu’un chien s’y noie.
Le Comte, fixant sur lui un regard attentif.
Que veux-tu dire ?
François, son accent de vieillard se marque d’une nuance de fermeté dans cette fin de scène.
Qu’un chrétien qui se noie ne vaut pas mieux qu’un chien.
Le Comte, violemment.
Comment sais-tu que je veux me noyer ? Tu es aposté… tu es payé pour me dire cela !…
François.
Vous vous parlez tout haut à vous-même : il ne faut pas être sorcier pour deviner vos projets… Eh ! Seigneur ! on a bien raison de le dire : chaque temps a ses mœurs… Le grand-père et le père de monsieur se sont fait tuer sur quelque champ de bataille — pour leur pays, — et monsieur va se noyer dans une mare, — pour son plaisir… Voilà ce qu’ils appellent le progrès… eh ! eh !
Le Comte, menaçant.
Misérable vieillard !
François.
Eh ! oui, sans doute, je suis un misérable vieillard,… un misérable vieillard qui a eu dans sa longue carrière plus d’une belle occasion de maudire l’existence et de jeter sa défroque sur la route, — mais qui n’en a jamais eu la pensée, monsieur, parce que, s’il a manqué de pain quelquefois, il n’a jamais manqué de cœur.
Le Comte.
Drôle !… Qui es-tu ? Qui t’a payé, encore une fois, pour me parler ainsi ? Mais tu n’es qu’un agent subalterne dans l’intrigue qui m’enveloppe,… ce n’est pas à toi que je m’en prendrai ;… j’irai jusqu’aux machinateurs de cette outrageante comédie ;… ils sauront qu’il en peut coûter cher de rire à mes dépens… Où est la maîtresse ?… Maintenant je veux la voir !…
François.
La voici, jeune homme. (La porte latérale s’ouvre ; mademoiselle de Kerdic paraît.)