‹ La FéeChapitre 10 sur 12 · Scène X.

Scène X.

LE COMTE, MADEMOISELLE DE KERDIC.

Le Comte.

Vous êtes gardée là par un vrai dragon, mademoiselle.

Mademoiselle de Kerdic, riant.

Son service, à ce titre, comme à tous les autres, n’est pas fatigant. Les trésors de mon âge se gardent tout seuls.

Le Comte.

Cela prouve que les gens de goût sont rares en ce pays.

Mademoiselle de Kerdic.

N’allez pas essayer de me faire croire, par hasard, qu’on pourrait être amoureux de moi ?

Le Comte.

Ma foi !… Vous devez avoir été bien jolie !

Mademoiselle de Kerdic, prenant sa tapisserie.

Oui… du temps que la reine Berthe filait… Vous ne vous asseyez pas ? (Elle s’assoit.)

Le Comte.

Non. (Il soupire.) Il est réellement impossible que j’abuse plus longtemps de votre hospitalité… (Il passe la main sur son front, qui s’est assombri, et quitte la cheminée.) Allons !

Mademoiselle de Kerdic, qui suit d’un regard plein d’angoisse tous les mouvemens du comte.

Et… où allez-vous ?

Le Comte.

Je… je ne sais trop… Mais ne craignez pas que j’attache au pays que vous habitez quelque souvenir affligeant… ne le craignez pas…

Mademoiselle de Kerdic, d’une voix basse.

Merci.

Le Comte. Il va prendre son chapeau et sa canne ; comme il passe près du piano, il dit en affectant l’insouciance.

Est-ce que vous jouez du piano ?

Mademoiselle de Kerdic.

Un peu.

Le Comte, s’inclinant.

On n’est point parfait. (Il prend son paletot sur une chaise, puis, se rapprochant de mademoiselle de Kerdic, qui s’est levée et qui le regarde avec curiosité, il lui baise la main.) Mademoiselle, soyez heureuse : personne ne le mérite mieux que vous… (Après une pause d’un silence pénible.) M’est-il permis de vous charger d’une mission ?

Mademoiselle de Kerdic.

Oui. Quoi ?

Le Comte. Il prend une plume sur le guéridon, arrache une page de son portefeuille, et écrit quelques lignes.

J’ai été témoin dans cette chaumière d’une scène dont je n’avais pas l’idée… Une pauvre famille… des petits enfans… sans pain, sans feu… grelottant et pleurant autour du grabat d’un moribond… Je leur laisse ma fortune. Tenez. Veillez à cela.

Mademoiselle de Kerdic, faisant un pas vers lui, et parlant avec une dignité émue et simple

Voulez-vous que ces enfans oublient leur mère… qu’ils deviennent étrangers à tous les grands devoirs et à toutes les saintes vérités de la vie… qu’ils finissent comme vous allez finir ?… Ah ! ne touchez pas à leur misère, monsieur : elle vaut mieux que la vôtre !

Le Comte, incertain.

Mademoiselle !…

Mademoiselle de Kerdic.

Pardon, monsieur, si j’ai cru longtemps que j’étais de votre part l’objet d’une indiscrète raillerie… Et maintenant encore… oui… maintenant encore… je doute… Est-ce vrai… est-ce sérieux ?… La vie d’un homme… l’âme d’un homme… est-elle sincèrement à vos yeux chose si petite et si légère, qu’elle tienne tout entière dans un boudoir,… et qu’elle n’ait hors de là ni joies à attendre ni devoirs à pratiquer ? Ce mot devoir… le mot même de l’existence… est-il écrit sur une seule page de la vôtre ?… Avez-vous jamais fait à quelqu’un au monde le sacrifice d’un de vos plaisirs, d’un de vos goûts, d’un de vos caprices ? Êtes-vous jamais sorti pour personne du cercle étroit et glacé de votre frivole égoïsme ?… Non ! pour personne ! pas même pour votre pauvre mère !

Le Comte.

Mademoiselle !…

Mademoiselle de Kerdic.

Vous ne pouvez vivre… Parce qu’il n’y a plus de femme sur la terre que vous puissiez aimer… Et n’y a-t-il plus, dites-moi, d’infortunés que vous puissiez secourir,… de larmes que vous puissiez sécher ou qui vous puissent bénir ? Vous demandez à la vie des enchantemens inconnus, monsieur… Ah ! elle vous en garde plus d’un, je vous assure ;… elle vous garde, vous le pressentez déjà, la douce magie du devoir accompli,… le charme secret des services rendus,… la paix profonde de l’âme après la journée bien remplie,… et le sommeil heureux qui suit le sacrifice… Essayez de ces plaisirs, et si la vie alors vous semble vide et sans saveur, rejetez, comme un reproche, vers le ciel, votre coupe brisée,… je vous le permets… Pardon encore, monsieur… (Sa voix s’éteint de plus en plus.) Mais je vous parle, n’en doutez pas, comme vous eût parlé celle que vous regrettez, si vous aviez pu consoler son dernier regard… et recevoir son dernier baiser !…

Le Comte, la tête penchée, d’une voix sourde et troublée.

Oui,… je crois,… il est possible que j’aie mal pris la vie ;… mais il est trop tard,… le mal est trop invétéré,… merci,… mais adieu…

Mademoiselle de Kerdic, avec une sorte de gaieté fébrile.

Soit ;… mais du moins rendez-moi encore un service, monsieur de Comminges.

Le Comte.

De grand cœur, mademoiselle.

Mademoiselle de Kerdic.

Tenez-moi ma laine,… voulez-vous ? (Le comte fait un geste poli ; elle lui passe son écheveau autour des mains, et s’assoit ; le comte s’assoit à moitié sur le bord d’un fauteuil ; pendant qu’elle dévide sa laine, on entend au dehors dans la campagne l’air d’une ballade)

Le Comte.

Est-ce que c’est un air breton, ceci ?

Mademoiselle de Kerdic.

Oui, c’est l’air de la ballade de Roger Beaumanoir.

Le Comte.

C’est joli. Cela me rappelle un chant de l’Auvergne ;… y a-t-il des paroles sur cet air-là ?

Mademoiselle de Kerdic.

Oui ; il est même question de fées dedans, vous qui les aimez.

Le Comte.

Vous seriez bien aimable de me les dire.

Mademoiselle de Kerdic.

Ce serait donc pour achever de vous endormir, car vous sommeillez à moitié.

Le Comte.

Non pas, je vous jure,… c’est un peu de fatigue seulement.

Mademoiselle de Kerdic.

Si fait,… et remarquez en passant qu’une seule soirée consacrée à la complaisance et à la charité vous a déjà rendu l’appétit et le sommeil, en attendant mieux… laissez-vous faire, allez… cela vous détendra… voyons… je vais vous aider.

Mademoiselle de Kerdic chante

BALLADE.

I.

Dans la brume du soir
Qui dort sous ce vieux chêne ?
C’est Roger Beaumanoir,
Le jeune capitaine…
Pendant qu’au fond des bois
Courent ses chiens danois.

Le Comte, à demi-voix.

Encore, je vous en prie. (Il s’endort peu à peu.)

Mademoiselle de Kerdic.

II.

Il effeuille, en rêvant,
Dans la verte fontaine,
Il effeuille, en rêvant,
Des fleurs de marjolaine….
Pendant qu’au fond des bois
Courent ses chiens danois.

(Le comte est endormi : mademoiselle de Kerdic se lève doucement, et le regarde, penchée sur lui, puis elle reprend d’une voix de plus en plus faible :)

III.

Ômon jeune amoureux,
Des fleurs que ta main sème,
Dit la fée aux yeux bleus,
Je tresse un diadème…
Pendant qu’au fond des bois
Courent tes chiens danois.

Le Comte, s’éveillant comme en sursaut.

Ah ! où suis-je donc ?… (Il se lève étonné.) J’ai rêvé ;… c’était bien vous que je voyais cependant… (Il la regarde avec surprise ; mademoiselle de Kerdic semble avoir rajeuni, ses rides s’effacent, ses cheveux sont presque noirs.) C’est extraordinaire.

Mademoiselle de Kerdic, souriant.

Qu’y a-t-il donc ?

Le Comte.

Vous n’avez plus vos soixante ans !

Mademoiselle de Kerdic.

Bah ! vous me voyez à travers les derniers rayons de votre rêve…

Le Comte.

Cela se peut,… cela doit être,… et cependant je jurerais que vous êtes plus jeune de vingt années…

Mademoiselle de Kerdic.

Eh bien ! qu’y aurait-il à cela de surprenant, monsieur de Comminges ? Les annales de la féerie ne sont-elles point remplies de pareilles aventures ?… Je me flatte que vous avez conçu pour moi un peu d’affection… Vous savez qu’il a suffi en tout temps de l’amour intrépide d’un jeune chevalier pour rompre le charme qui voilait la beauté de la fée sous les rides de la vieille décrépite… Vous n’en êtes encore malheureusement qu’à l’affection, et c’est pourquoi je n’ai rajeuni qu’à moitié… Peut-être un sentiment plus vif amènerait une métamorphose plus complète.

Le Comte.

Qu’à cela ne tienne… Aussi bien cet étrange aveu brûle mes lèvres… Qui que vous soyez, mademoiselle, et il y a des instans où ma tête s’égare à sonder ce mystère ;… qui que vous soyez, je n’ose dire que je vous aime… C’est un mot que j’ai trop profané ;… mais jamais femme ne m’inspira rien qui approche du respect profond… et passionné dont votre présence, dont votre langage, dont votre regard me pénètrent !… Je ne vous aime pas,… je suis près de vous adorer… Oui,… pour cette seule soirée de simplicité, de calme, de vérité que je vous ai due,… pour ce doux attendrissement dont vous avez rafraîchi mes yeux,… je voudrais vous dévouer toute mon âme retrouvée,… je voudrais,… si ce n’était pas de l’égoïsme encore,… enchaîner à jamais ma vie à vos côtés,… non,… à vos pieds !

Mademoiselle de Kerdic, avec émotion et dignité, regardant en face.

Est-ce vrai, monsieur de Comminges ?

Le Comte.

Sur mon honneur, c’est la vérité.

Mademoiselle de Kerdic.

Eh bien !… (Elle le regarde avec une sérénité souriante.) Eh bien !… je sens que le charme fatal est rompu au dedans de moi ;… mais j’ai oublié les paroles sacramentelles qui doivent rendre le miracle visible aux yeux de tous… Il faut que je consulte mon grimoire… (Elle lui sourit encore et disparaît par la porte latérale.)

Page 1