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Chapitre 8 SOUS LE WHARF 32

Harris Burnett, qui n’était autre qu’un agent mis par M. Kelly aux ordres de William Dow, avait exactement suivi les instructions de ce dernier.

Après être arrivé sur les pas de James Gobson jusque sur le seuil de sa villa, il avait passé par la grille de la maison voisine, était venu se blottir contre la porte de communication et, au coup de feu, il s’était élancé au premier étage, où il s’était empressé de prêter main forte à ses chefs.

Malgré le courage et la vigueur du capitaine et du détective, ce renfort n’était pas de trop, car James Gobson, fou de colère, devenait difficile à contenir. Il écumait, poussait des cris horribles, lançait contre sa femme d’épouvantables malédictions, se roulait sur le parquet et, à défaut d’autres armes, se servait de ses dents comme une bête fauve.

Cependant, ses trois adversaires parvinrent à s’en rendre maîtres, et il fut bientôt si solidement garrotté et bâillonné qu’on eût pu, sans danger, le laisser seul.

Quand à Ketty Bell, elle s’était affaissée sur le chevet du lit et sanglotait.

– Madame, lui dit William Dow, je suis obligé de vous mettre en état d’arrestation, mais je vous renouvelle la promesse que je vous ai faite : je parlerai de vous à vos juges de telle sorte qu’en raison de votre franchise et des services que vous nous avez rendus, ils auront pour vous toute l’indulgence possible.

– Ah ! faites de moi ce que vous voudrez, monsieur, répondit la jeune femme.

– M. Young va vous accompagner chez moi, afin que vous puissiez reprendre vos vêtements ; il vous ramènera ensuite ici, où vous vous reposerez quelques heures. Nous partirons pour New-York par le premier train du matin.

Mistress Gobson prit docilement le bras de Young, car, sans cet appui, elle n’aurait pu se soutenir, et elle sortit de la chambre sans oser jeter un regard en arrière.

Quant à Saunders, son amour pour miss Ada était revenu et il pleurait, toujours agenouillé auprès du lit.

William Dow le força de se relever et le conduisit dans le boudoir afin de l’arracher, autant que possible, à ses tristes souvenirs, en l’éloignant de cette statue qui lui rappelait si cruellement le passé.

Le capitaine et mistress Gobson revinrent un quart d’heure après.

Epuisée, la jeune femme se laissa tomber sur une chaise-longue, en se cachant la tête dans ses deux mains. C’était un singulier tableau que présentait cette chambre à coucher élégante et mystérieuse, nid d’amour et de volupté transformé en un champ de combat. Celui dont l’intelligence en avait fait aussi rapidement le théâtre de sa justice la parcourait du regard avec un juste orgueil.

D’un côté, mistress Gobson, qui peut-être pleurait plus encore ses rêves évanouis qu’elle ne craignait la réalité ; d’un autre, réduit à l’impuissance, le misérable qui avait été vaincu par les mêmes armes dont il s’était servi.

– Burnett, dit William Dow à l’agent après quelques instants de silence, surveillez cet homme ; nous reviendrons dans un instant.

Et laissant alors le prisonnier et sa femme sous la garde de Burnett, William et le chef des détectives enlevèrent la Femme de Cire et la reportèrent dans la villa voisine, sur le même divan où Ketty Bell l’avait aperçue.

– Maintenant, Young, dit William Dow à son ami, retournez auprès de Gobson ; dans quelques minutes j’irai vous rejoindre.

Le capitaine obéit et le détective monta chez miss Jane.

La jeune fille était pâle et tremblante ; ainsi que sa gouvernante, elle avait entendu le coup de feu tiré dans la maison voisine, et elle se demandait s’il n’était pas arrivé quelque malheur à son ami.

En l’apercevant elle jeta un cri de joie et s’élança dans ses bras.

– Venez, ma chère enfant, lui dit-il, et vous aussi, mistress Vanwright ; j’ai une explication à vous donner.

Et, précédant l’institutrice et l’élève qui le suivaient sans comprendre ce dont il s’agissait, il les conduisit dans son cabinet de travail.

A la vue de cette femme à demi nue sur un divan, miss Jane fit un pas en arrière.

– Non, ne craignez rien, dit-il, en lui prenant la main ; approchez, au contraire. Voici, Jane, la mistress Gobson que vous avez aperçue dans un jour de curiosité. Ce n’est que la statue de miss Ada Ricard, la victime de ce mystérieux attentat dont j’ai enfin découvert l’auteur.

Honteuse de savoir William aussi bien instruit de l’indiscrétion que sa jalousie lui avait fait commettre, la jolie enfant baissa la tête en rougissant ; mais elle la releva bientôt pour arrêter sur son ami un long regard de reconnaissance et de bonheur, et elle murmura un : « Pardon ! » que celui qu’elle aimait paya aussitôt d’un sourire et d’une affectueuse caresse.

Puis, après avoir averti miss Jane et sa gouvernante qu’il allait s’absenter pendant quelques jours, il les pria de remonter dans leur appartement et s’en fut rejoindre ceux qui l’avaient aidé à l’accomplissement de son œuvre de justice.

Young et Burnett avaient traîné James Gobson contre la muraille et, par humanité, lui avaient glissé sous la tête un coussin. Le misérable écumait de rage ; ses yeux étaient injectés, mais il ne cherchait plus ni à crier ni à se débattre.

Le capitaine et l’agent le veillèrent à tour de rôle pendant le reste de la nuit, et au point du jour William Dow courut chez le chef de la police de Boston pour le mettre au courant de ce qui s’était passé et pour réclamer son aide, afin de pouvoir transporter sans nul retard le prisonnier à New-York.

Ce fonctionnaire, auprès duquel notre héros était accrédité, donna immédiatement les ordres nécessaires et, vers midi, sans que la scène de la nuit précédente fût connue à Prairie-Fields, car Young avait consigné les domestiques à la maison, James Gobson était transporté en chemin de fer et embarqué sous la garde de Burnett, à qui on avait adjoint deux agents de Boston.

L’assassin était plus calme, mais ce qu’on savait de son passé ordonnait de se défier constamment de lui. Aussi lui avait-on laissé les menottes, en lui promettant qu’au premier cri, à la première tentative de révolte, on lui lierait les jambes et on le bâillonnerait de nouveau.

Young prit place dans un compartiment réservé avec mistress Gobson, qui d’ailleurs était résignée à son sort ; et William Dow, après avoir télégraphié à Kelly, monta dans un coupé avec le gros Saunders, dont l’esprit était, de nouveau, singulièrement ébranlé.

Le voyage se fit sans nul incident. A huit heures du soir, le même jour, tous nos personnages arrivèrent à New-York.

La première figure que William reconnut sur le quai fut le visage épanoui du gros Kelly. Il était accompagné de MM. Mortimer et Davis, qu’il avait fait prévenir.

Inutile de dire comment ces messieurs reçurent l’habile détective. James Gobson était pris, c’était là certainement le plus important ; mais ils étaient avides de connaître les détails de cette capture. Aussi pressèrent-ils William Dow d’interrogations.

– Pardon, messieurs, leur répondit celui-ci en souriant ; occupons-nous d’abord du prisonnier, ou plutôt des prisonniers ; nous causerons ensuite.

Le chef de la police fit évacuer la gare, et, dès que la foule eut disparu, Gobson et Ketty Bell descendirent à leur tour de leur compartiment.

James Gobson avait renoncé à toute résistance, mais il était sombre, et il serait impossible de rendre le coup d’œil qu’il jeta sur sa femme. Celle-ci se soutenait à peine. On dut la transporter dans la salle d’attente.

Quant à l’assassin, après que son identité eut été constatée, il monta dans la voiture spéciale qui l’attendait, et M. Kelly ordonna à Young de le conduire immédiatement à la prison de Blackwell. Il devait rester là jusqu’au moment de comparaître une seconde fois devant la cour criminelle.

Nos lecteurs se souviennent que cette prison de Blackwell s’élève sur l’île de ce nom, dans le North River, presqu’en face du faubourg de Yorkville, où s’est passée l’une des premières scènes de ce récit.

Le brave Saunders qui, lui aussi, avait mis pied à terre, ne savait trop que devenir, lorsque William Dow lui dit :

– Mon cher monsieur, retournez chez vous, remettez-vous à vos affaires et ne songez à tout ce drame que comme à un mauvais songe, jusqu’au jour où la justice aura besoin de vous. Mais, d’ici là, j’irai vous voir.

Et serrant la main que le gros homme lui tendait en soupirant, le détective s’en fut rejoindre MM. Kelly, Davis et Mortimer qui l’attendaient impatiemment.

Ils avaient décidé que, vu son état de santé et en raison du service qu’elle avait rendu à la justice, mistress Gobson resterait en liberté provisoire, mais sous la surveillance de deux agents, et la jeune femme était déjà partie pour le n° 17 de la 23e rue.

Toute choses ainsi réglées, M. Kelly emmena bien vite William Dow à l’office central.

Il avait hâte, ainsi que MM. Mortimer et Davis, de connaître les moindres détails de cette chasse au coupable, qui n’avait pas duré moins de trois mois et s’était si heureusement terminée.

Notre héros la leur raconta tout entière, depuis son excursion à Jefferson et chez les Sioux en compagnie de Young et de Saunders, jusqu’à son voyage à San-Francisco pour y retrouver les traces de Ketty Bell, et son autre voyage à la Nouvelle-Orléans, où il s’était procuré l’extrait de baptême des deux sœurs jumelles.

Ensuite, il conduisit ses auditeurs, émerveillés de cette énergie, à Boston, et les fit assister à ses scènes d’amour avec mistress Gobson ; puis, terminant par le récit du drame de la précédente nuit, il dit à Kelly qui lui serrait les mains à les lui briser :

– Eh bien, avais-je raison, ai-je tenu mon serment ?

– Vous êtes un homme admirable, mon cher Dow, répondit le chef de la police. Mais comment diable vous sont venus vos soupçons ? Maintenant vous pouvez bien le dire.

– Certes oui ; d’ailleurs, rien n’est plus simple ni moins mystérieux. Je dois d’abord vous avouer que j’avais en ma possession certain rapport de votre rival Robertson qui renfermait des renseignements précieux. Ah ! ses agents sont habiles !

– Ils n’ont pas de peine à l’être plus que ce grand niais de Young, observa M. Kelly en haussant les épaules.

– Soit ! poursuivit William Dow. J’avais donc ce rapport, et, tandis que, dans le vôtre, on perdait la trace de miss Ada à l’entrée de Yorkville, dans celui de Robertson, au contraire, on signalait cette malheureuse sur le yacht du colonel Forster, à Staten-Island, soixante-douze heures avant le jour où a été trouvé, devant Shakespeare-Tavern, le cadavre de la femme noyée.

« Saunders m’avait bien raconté qu’à la suite d’un abordage une embarcation que montaient le colonel et miss Ada avait chaviré et que cette dernière s’était noyée ; mais j’interrogeai les meilleurs marins de la rade ; je fis moi-même des expériences avec des objets flottants, et tout en tenant compte des courants sous-marins, j’obtins la certitude presque complète qu’un corps humain n’avait pu être ramené en aussi peu de temps de Staten-Island dans le haut de la rivière. Du reste, rien n’était moins certain que les suites funestes de l’accident dont s’accusait Saunders. Je conclus de là, ou que miss Ada ne s’était pas noyée à Staten-Island, ou que, si elle avait péri dans ces parages, son corps ne pouvait avoir été ramené par le courant jusqu’au wharf 32. Donc, la femme qui se trouvait dans la yole de Forster n’était pas miss Ada, bien que l’agent de Robertson qui avait sa photographie, l’unique que possédât Saunders, l’eût reconnue à bord du Gleam. A moins qu’il n’y eût deux femmes sur le yacht, mais le colonel n’a parlé que d’une seule : de miss Ada qu’il avait fait enlever.

– C’est parfaitement raisonné !

– Il y avait donc, soit près du colonel Forster, soit noyée à Staten-Island, une femme qui était ou n’était pas miss Ada, au moment même où gisait au fond de Est-River une femme qu’on allait reconnaître bientôt pour être également miss Ada Ricard. Cette coïncidence était trop étrange, trop complète, trop invraisemblable, pour qu’elle ne me conduisît pas immédiatement à penser que j’étais en présence d’un crime admirablement combiné, d’une substitution de personne. Or, comme ce n’était pas à une Ada vivante qu’on avait pu substituer une Ada morte, car où eût été le but ? c’était donc à une Ada morte qu’on avait substitué une Ada vivante.

– Très juste, monsieur Dow, très juste ! dirent les magistrats s’inclinant devant cette logique.

– Ce premier raisonnement, continua le détective, m’amena tout naturellement à supposer que c’était bien James Gobson, le mari jaloux, qui avait conduit au colonel Forster une femme, mais non pas miss Ada, sa femme, qu’il avait vendue à un amant. Ce ne pouvait être qu’une autre femme ; et, puisque j’admettais que c’était lui le ravisseur, ce devait être lui l’assassin.

« Quant à l’heure où le crime avait été commis, rien n’était plus facile à préciser : c’était dans la voiture même, puisque dans le canot avec lequel James Gobson a traversé Est-River se trouvait une seule femme et que cette femme était vivante. L’officier de quart du Libérial’a entendue jeter un cri de frayeur lorsque le steamer a failli la faire chavirer.

« Ce que m’a dit plus tard Ketty Bell, la fausse miss Ada, m’a prouvé que j’avais raisonné juste et m’a tout à fait fixé sur le lieu et le moment du crime, Gobson a asphyxié sa victime dans la voiture même, et, s’il a prononcé les mots rapportés par le cocher Katters, cela n’a rien d’étonnant, son habileté étant connue : il voulait que cet homme pût affirmer un jour, si cela devenait nécessaire, que miss Ada vivait lorsqu’elle a quitté la voiture, mais elle était morte. Ketty Bell attendant James Gobson dans une maison de Yorkville, le meurtrier n’aurait jamais commis la maladresse d’introduire dans cette maison une femme vivante qui aurait pu crier, appeler à son secours, trahir sa présence enfin, et faire craindre, à celle qui allait la remplacer, de se rendre complice d’un assassinat. Mais, Ada morte, il l’a déshabillée à son aise, lui a enlevé tous ses bijoux, sauf le bracelet d’or que nous avons retrouvé chez les Sioux et qu’un de ces Indiens a sans doute ramassé sur le pas de la porte de la jeune femme, qui l’aura laissé tomber au moment de son enlèvement ; puis, tout cela fait, Gobson a revêtu Ketty Bell des vêtements de sa victime, il a conduit la fausse miss Ada à Forster et est revenu accomplir le dernier acte de son forfait : c’est-à-dire qu’il a emporté le cadavre, s’est embarqué de nouveau avec lui et l’a jeté à l’eau, après lui avoir attaché ce baril de goudron qu’il a trouvé dans son embarcation ou qu’il a volé, peu importe !

« Lorsque, plus tard, après avoir échappé à la potence, malgré Ketty Bell, qui eût été ravie de le trouver pendu, James Gobson épousa cette femme, ce fut tout à la fois pour avoir sa part de la fortune de miss Ada et pour s’assurer du silence de sa complice. Mistress Gobson ne pouvait dénoncer son mari sans se perdre elle-même ! Ce mariage seul eût suffi pour me donner l’éveil. Est-ce que c’était féminin, ce que faisait là celle qu’on croyait la première épouse de Gobson ? Miss Ada eût laissé pendre son mari, car elle le craignait, et, l’eût-elle sauvé, qu’elle ne serait jamais redevenue sa femme. Entre Gobson, qui se serait souvenu, et Saunders, qui ne demandait qu’à pardonner, elle n’aurait pas hésité.

« Voilà, messieurs, comment les choses se sont passées ; vous savez le reste.

– Vous êtes un policier étonnant, mon cher Dow, s’écria le gros Kelly au comble de l’enthousiasme.

– C’est peut-être beaucoup dire, reprit William en souriant, mais ce qui est plus certain, c’est que je suis un homme et, comme tel, je n’en puis plus. Je vous demanderai donc, ainsi qu’à ces messieurs, la permission de rentrer chez moi. Voilà quarante-huit heures que je ne me suis mis sur un lit.

– Certes oui, mon ami ; un seul mot encore. Puisque vous saviez tout cela, pourquoi n’avez-vous pas tout simplement arrêté ce Gobson, sans vous donner la peine d’amener cet épisode dramatique de Prairie-Fields ?

– Cher monsieur Kelly, je vais vous l’expliquer, mais je suis certain que MM. Mortimer et Davis, qui sont des jurisconsultes, ont déjà deviné.

Les deux magistrats s’inclinèrent en souriant et le détective poursuivit :

– Acquitté et réhabilité par la cour criminelle, Gobson ne pouvait plus être poursuivi pour le même crime, si évident que fut devenue sa culpabilité, lors même qu’il aurait tout avoué. Or, moi, William Dow, je m’étais juré que cet homme serait puni parce qu’il avait assassiné miss Ada, et je la lui ai fait assassiner une seconde fois. En frappant de son couteau cette statue de cire qu’il a prise pour sa femme, James Gobson s’est rendu coupable d’une tentative de meurtre dont l’effet n’a été suspendu que par une circonstance indépendante de sa volonté. Il est donc justiciable de la cour criminelle et comme je le voulais, ce meurtre a été tenté réellement sur miss Ada. Comprenez-vous, maintenant ?

– My God, mon cher ami, fit le chef de la police en se levant, je ne suis qu’un niais comme ce stupide Young ; et vous, vous…

– Moi, j’ai tout simplement tenu ma promesse envers vous et le serment que je m’étais fait à moi.

MM. Mortimer et Davis joignirent leurs félicitations et leurs remercîments à ceux de Kelly et, comprenant que William Dow avait besoin de repos, ils lui rendirent la liberté.

Le lendemain, cela se conçoit aisément, il ne fut question à New-York que de la nouvelle arrestation de James Gobson ; car les journaux, exactement renseignés par les ordres du chef de la police, purent satisfaire complètement la curiosité de leurs lecteurs, en leur racontant les moindres circonstances des événements qui s’étaient passés à Boston.

Le mystère dont était resté enveloppé l’assassinat d’Ada Ricard était enfin dévoilé ; cet horrible crime allait donc être puni ! La conscience publique était satisfaite, et Kelly qui, depuis la réhabilitation de James Gobson, avait perdu tant de terrain auprès de ses électeurs, était en passe de devenir un grand homme. Car, si tout avait été dit sur le drame de Prairie-Fields, le nom de William Dow était resté secret ; il l’avait exigé.

Seuls, les adversaires politiques du chef de la police étaient désespérés ; et le chef de l’agence Robertson brothers and C°, qui s’était mis sur les rangs pour le Parlement, comprenait qu’il n’avait plus nulle chance de succès.

Les partisans de Kelly profitèrent si bien de l’événement que, au fur à mesure que le jour des élections approchait, la victoire du chef de la police devenait plus certaine.

Pendant ce temps-là, MM. Davis et Mortimer instruisaient le procès de James Gobson qui était toujours à la prison de Blackwell, en attendant qu’il fût transféré aux Tumbs, mais seulement quelques jours avant sa comparution devant le jury.

Ketty Bell avait renouvelé ses aveux devant les magistrats instructeurs, et l’audience avait été fixée au lendemain des élections, lorsqu’un matin le capitaine Young se précipita comme une avalanche dans le cabinet du gros Kelly, en s’écriant :

– Ah ! monsieur, quel malheur !

– Quoi ? demanda le chef de la police.

– James Gobson s’est noyé.

– Comment, noyé ?

– Oui, au moment où il traversait la passerelle pour embarquer à Blackwell sur le bateau de service qui devait l’amener aux Tumbs, il a bousculé ses gardiens et s’est jeté à l’eau en entraînant un de ces malheureux.

– Et cet homme a également disparu ?

– Non, heureusement, on l’a sauvé ; mais on n’a pu repêcher Gobson.

– C’est dommage, car j’aurais eu vraiment plaisir à le voir au bout d’une corde ; mais qu’y faire ? A-t-on sondé la rivière au moins ?

– On y travaille toujours.

– Eh bien ! qu’on cherche, et, si on trouve le corps de ce chenapan, vous l’enverrez à Bellevue-Hospital, au docteur O’Nell. Il servira au moins à quelque chose après sa mort.

Ces mots prononcés, Kelly congédia le capitaine, qui ne comprenait pas la philosophie avec laquelle son chef prenait le suicide de James Gobson.

C’est que l’honorable fonctionnaire s’était immédiatement fait cette réflexion ; que l’assassin se serait livré devant ses juges à des révélations qui auraient pu mettre en lumière William Dow et réduit à fort peu de chose son rôle à lui, Kelly. Il était donc enchanté que l’accusé eût disparu.

Il restait bien Ketty Bell, mais il savait qu’en promettant l’indulgence de la cour à la jeune femme, elle ne dirait que ce qu’il voudrait.

Néanmoins, à la nouvelle de ce suicide, le désappointement fut général et les adversaires du chef de la police tentèrent d’en profiter, mais l’élan était donné et le jour de l’élection fut, pour le gros Kelly, un jour de triomphe.

William Dow était dans son cabinet lorsqu’on vint lui annoncer le résultat du scrutin. Il était élu avec vingt mille voix de plus que la dernière fois.

– C’est à vous que je dois cette victoire, mon cher ami, dit-il au détective en l’embrassant avec effusion ; comment pourrai-je vous prouver ma reconnaissance ?

– En me fournissant le plus tôt possible l’occasion d’être utile, répondit William avec un triste sourire. En faisant vos affaires, je fais aussi les miennes.

– Ah ! oui ! ce mystère de votre vie, mystère dans lequel la jolie et charmante miss Jane doit jouer un rôle. Voyons, quand aurez-vous assez de confiance en mon amitié pour me juger digne d’être votre confident ?

– Plus tard, mon cher Kelly, plus tard. Jane est rentrée à New-York avec sa gouvernante, mais je vais la faire voyager, car elle est souffrante. Je vous dirai un jour quel lien terrible m’attache à cette chère enfant, pour laquelle je donnerais ma vie et que je fais souffrir, hélas ! d’un mal qui, pour tout autre que moi, serait une joie immense, car il pourrait la guérir.

Fort intrigué par ces paroles que son interlocuteur avait prononcées avec un accent plein de tristesse, M. Kelly allait peut-être insister pour avoir la clef de cette énigme, lorsque, après s’être fait annoncer, le capitaine Young parut.

– Monsieur, dit-il à son chef, après avoir serré la main de son visiteur, on vient de retrouver le corps de Gobson.

– Ah ! fit le fonctionnaire ; où ça ?

– Sous le wharf 32, en face de Shakespeare-Tavern.

– Sous le wharf 32, s’écria William Dow. Eh bien, mes chers amis, avais-je raison en affirmant qu’Ada Ricard avait été jetée à l’eau à la hauteur de Blackwell et de ce côté de la rivière ? On dirait que le ciel lui-même a voulu fournir la preuve de ma démonstration. Tombé dans le fleuve à peu près à l’endroit où il y a précipité sa femme, James Gobson, et, remarquez-le, après le même intervalle de temps, James Gobson a reparu juste là où le cadavre de la malheureuse a été découvert, sous le wharf 32.

– C’est prodigieux ! exclama M. Kelly.

Quant au terrible Young, il ne trouvait pas un mot pour exprimer sa pensée ; seulement ses regards disaient assez que son admiration de jadis pour l’intelligent détective était devenue de l’enthousiasme.

Quelques jours après cet entretien, Ketty Bell comparut seule devant la cour criminelle, car la femme de chambre, Mary, qu’on supposait bien complice de Gobson, restait introuvable, mais la jeune femme ne fut traduite devant le jury que sous la simple accusation de complicité de vol, et ses juges, qui n’ignoraient pas le service qu’elle avait rendu à la justice, ne la condamnèrent qu’à une année d’emprisonnement.

Quant à ce qui restait de la fortune de miss Ada ou plutôt d’Anna Bell, elle alla à son père, qui vivait encore à cette époque.

Six mois plus tard, à la demande de M. Kelly, Ketty Bell fut graciée et entra comme demoiselle de comptoir, à New-York même, dans un café dont elle fit la fortune en moins d’un an, parodiant ainsi, sans s’en douter, le rôle qu’a joué, sous le règne de Louis-Philippe, Nina Lasave, la maîtresse de Fieschi, qui trôna au café du Vaudeville après l’exécution de son amant.

Puis, mise en goût par son succès de l’autre côté de l’Océan, la toujours jolie mistress Gobson vint tenter fortune à Paris, où nous l’avons rencontrée chez le directeur de l’une de nos scènes d’opérette qui a failli l’engager. C’eût été là évidemment une great attraction, mais l’imprésario n’a pas osé risquer l’aventure, et la belle Américaine a disparu.

Peut-être se retrouvera-t-elle un jour avec le gros Saunders, qui, après avoir conservé chez lui pendant quelques semaines la Femme de Cire, en a fait un jour le sacrifice en faveur du musée de Barnum… et s’est consolé avec une danseuse de ses amours tragiques d’autrefois.

Quant à William Dow, il resta l’ami et l’auxiliaire de M. Kelly jusqu’à l’époque où se produisit dans sa vie un événement que nous raconterons un jour, événement qui lui permit de reprendre enfin dans le monde la place qu’une horrible aventure, suivie d’un serment, lui avait fait abandonner.

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œuvre du domaine public

Source :

B.N.F. - Wikisource

Ont contribué à cette édition :

Gabriel Cabos

Fontes :
David Rakowski's
Manfred Klein
Dan Sayers
Justus Erich Walbaum - Khunrath

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