Chapitre 9 CE QUE PENSAIT L’HONORABLE CORONER DAVIS ET CE DONT ETAIT CONVAINCU M. ROBERTSON JUNIOR.
M. Davis, le coroner chargé de cette mystérieuse affaire, était un homme intelligent, laborieux, mais, ainsi que tous ses collègues de la magistrature américaine, il avait éprouvé si souvent les difficultés dont sont hérissées les enquêtes judiciaires dans le Nord-Amérique qu’il n’espérait guère obtenir un prompt résultat.
Dans nul pays, en effet, les malfaiteurs ne sont aussi complètement protégés par les lois elles-mêmes ; nulle part la police n’est aussi médiocrement armée contre les criminels, à quelque catégorie qu’ils appartiennent.
Ennemis, au nom de la liberté, de toute contrainte administrative, les citoyens des Etats-Unis semblent apporter comme à plaisir mille entraves à la justice officielle ; ce qui les a conduits jadis à l’organisation des regulators, associations volontaires pour la répression des crimes et délits, et à cette terrible et sommaire loi du Lynch, que le peuple applique encore çà et là, lorsqu’il craint la faiblesse, la lenteur ou l’impuissance des tribunaux réguliers.
Chaque Etat a ses lois et ses coutumes. Les juges sont nommés, selon les provinces, de diverses manières. La durée de leurs fonctions varie. Les juges de paix font fonctions d’officiers de police judiciaire et ne peuvent être révoqués qu’en vertu d’une décision prise par l’Assemblée législative de leur Etat.
Quant au code américain, si tant est qu’on puisse donner ce nom aux innombrables lois en usage, il est composé d’emprunts faits à tous les pays. Ici, c’est le droit commun anglais, common law ; là, l’ancien droit français. Dans une province voisine, le droit espagnol ; puis des lois spéciales basées sur la constitution de l’Union et sur les constitutions particulières des Etats.
Le plus savant des magistrats américains se perd dans ce dédale. Dans les questions correctionnelles et criminelles, grâce à l’organisation du jury, les choses marchent plus rapidement, mais seulement lorsque le prévenu est arrêté, qu’il est devenu accusé et que la procédure est terminée, car jusqu’à ce point les sheriffs, coroners et juges de paix ont à lutter contre des coutumes, des traditions, des privilèges invétérés qui multiplient les difficultés de leur tâche.
C’est ce qui explique l’importance et l’influence des avocats de l’Union. La jurisprudence de chacun des Etats leur fournit des armes, et Dieu sait comment ils s’en servent pour éterniser les causes, embarrasser la justice et soustraire des coupables reconnus à la pénalité.
Le coroner Davis, qui était un légiste distingué, n’ignorait rien de tout cela, mais il ne s’en mit pas moins bravement à l’œuvre et, quinze jours plus tard, l’enquête avait déjà fait un grand pas, grâce à la publicité donnée à l’affaire, grâce aussi à la prime de cent dollars promise à tout individu qui fournirait un renseignement utile à la justice.
Toby, tout naturellement, s’était présenté le premier, pour déclarer que le baril de goudron attaché à la jambe de la noyée était celui qui lui avait été volé pendant la nuit du bal, de deux à trois heures du matin. Il en était certain, car c’est à ce seul moment-là qu’il avait quitté sa faction sur le wharf 43, pour aller se réchauffer à Anchor-tavern.
Ce cabaret était sur le quai, sept ou huit cents mètres plus haut que Shakespeare’s tavern, en montant vers Yorkville.
Après Toby, ce fut le loueur de voitures Thompson et son cocher Tom Katters ; mais ce dernier ne put raconter au magistrat que son voyage en compagnie de trois Indiens et d’une femme jusqu’aux premières maisons de Yorkville.
Au delà de ce point d’arrêt, la justice perdait les traces de la malheureuse miss Ada et de ses ravisseurs.
Le capitaine Young et ses plus habiles agents avaient eu beau fouiller toutes les tavernes, tous les lodging-houses, tous les bouges, tous les lieux suspects enfin des bords de la rivière et de Yorkville, ils n’avaient rien découvert de nature à les renseigner.
Cette campagne ne leur avait servi qu’à arrêter une centaine de repris de justice, gens de bonne prise, mais absolument étrangers au crime qui surexcitait au plus haut point l’opinion publique.
Interrogée plusieurs fois, Mary avait fait invariablement le même récit : celui de l’enlèvement dont elle avait été témoin, ainsi que tous les invités de la jeune femme.
Comme tout le monde, affirmait la servante, et rien ne permettait de supposer qu’elle mentît, elle avait pris cette scène pour une plaisanterie de carnaval.
Mary s’était bien gardée de prononcer le nom du colonel Forster, qu’elle devait évidemment soupçonner, elle l’avait dit à M. Saunders ; mais elle craignait d’être compromise par quelque accusation de complicité. De plus, il se pouvait parfaitement que son silence fût motivé par l’impossibilité qu’elle voyait à ce que le brillant officier fût pour quelque chose dans le crime dont sa maîtresse avait été victime, en admettant que la noyée fût vraiment, quoi qu’elle en eût dit, la malheureuse miss Ada.
De plus, lorsque le coroner lui avait proposé de retourner à la Morgue pour examiner de nouveau le cadavre, la jeune fille s’était mise à trembler, à pleurer, à dire que probablement elle s’était trompée, mais qu’à aucun prix elle n’aurait le courage d’affronter une seconde fois un semblable spectacle.
M. Davis s’était donc résigné à en rester là avec la femme de chambre, mais il l’avait soumise, sans qu’elle s’en doutât, à une surveillance de tous les instants.
Du reste, les interrogatoires de cette fille n’avaient pas été inutiles, car M. Davis lui devait l’énumération et la description détaillée des bijoux que miss Ada portait sur elle le jour de son enlèvement.
Mary fournit ce renseignement d’une importance capitale avec une telle mémoire et une si grande intelligence que le coroner put faire estimer, dessiner et photographier – on retrouva aisément ceux qui les avaient vendus – chacun de ces bijoux, de façon à prévenir les principaux joailliers d’Amérique et d’Europe.
L’assassin pourrait, il est vrai, démonter les colliers, les bracelets et les bagues, mais le coroner comptait beaucoup sur les boutons d’oreilles de la victime pour faire découvrir son meurtrier. Il savait que ces diamants étaient des solitaires d’une valeur de 10,000 dollars. Or, il est difficile de se défaire de pierres de cette taille sans éveiller les soupçons, même en Amérique.
Ce qui déroutait l’honorable magistrat, c’est que miss Ada avait été conduite bien au delà du wharf où le baril de goudron avait été volé. Or, comme le rapport du docteur O’Nell démontrait que la victime avait cessé de vivre avant d’être jetée à l’eau, il en concluait que le meurtrier était revenu sur ses pas avec le cadavre et que, ne s’étant pas muni d’une pierre pour faire couler le corps, il s’était alors emparé du premier objet qu’il avait pu saisir.
Cette première déduction conduisait forcément le coroner à cette seconde : que l’assassin n’avait pu descendre que par eau, depuis l’endroit où Tom Katters s’en était séparé – miss Ada étant encore vivante, puisque le cocher avait entendu lui parler l’individu qui la portait – jusqu’au wharf 43, d’où avait été enlevé le baril.
M. Davis arrivait ainsi à établir ce premier point : en quittant la voiture l’inconnu s’était embarqué avec la jeune femme, l’avait étouffée, empoisonnée ou asphyxiée à l’aide d’un poison ou d’un stupéfiant impossible à préciser, et c’était ensuite qu’il l’avait précipitée dans la rivière.
Le lieutenant du Liberia était venu faire à l’intelligent magistrat la déclaration qu’il avait faite précédemment à l’Agence Robertson, c’est-à-dire que, dans la nuit du mardi au mercredi, nuit de l’enlèvement, il avait failli couler un canot où se trouvaient un Indien et une femme, canot se dirigeant vers Williams-Burgh, et que cette femme avait jeté un cri de frayeur ; mais cela permettait seulement de supposer que le crime avait été commis de l’autre côté du fleuve, car, tous ces parages étant soumis à la marée, le corps pouvait aussi bien avoir été rapporté du large par le flot qu’être descendu du haut de la rivière avec le courant.
Sur la rive opposée, en effet, à Green-Point, à Williams-Burgh, à Brooklyn, les perquisitions n’avaient pas donné de meilleurs résultats qu’à Yorkville.
Aucun des hommes du Fire-Fly, pas même ceux de l’embarcation que nous avons vue faire côte à Staten-Island, n’était venu au secours de la police. D’abord, l’équipage du yacht ignorait absolument le but de l’excursion que nous avons racontée, et, de plus, si les matelots du canot savaient bien que, dans la brume, ils avaient abordé une yole, c’était tout.
Dans leur précipitation naturelle à se sauver, ils s’étaient aussi peu inquiétés de ceux qui leur avaient fait courir un aussi grand danger que de ce gros homme qui, sans doute seulement pour s’excuser du bain froid qu’il leur avait fait prendre, leur avait donné cent dollars à chacun.
Les marins n’aiment pas, en général, à se mêler des affaires de la justice, et ces braves gens, sans se demander pourquoi on leur avait fait promettre de garder le silence sur leur promenade nocturne, ne se doutaient guère d’ailleurs qu’ils avaient été les instruments inconscients d’un amoureux à la poursuite de sa maîtresse.
Du reste, ils l’eussent supposé un instant, que l’endroit où la noyée avait été trouvée et le baril de goudron attaché à l’une de ses jambes, ces deux faits seuls auraient chassé cette idée de leur esprit.
Quant à Saunders, il était impossible d’en obtenir quoi que ce fût.
A deux ou trois reprises différentes, M. Davis s’était transporté chez lui et l’avait questionné avec tous les ménagements possibles ; mais l’infortuné, au seul nom de miss Ada, roulait des yeux hagards, balbutiait des mots sans suite, s’accusait de sa mort, demandait pardon, éclatait en sanglots, puis offrait dix mille dollars à celui qui découvrirait son assassin.
Il battait enfin si bien la campagne que le coroner, d’accord avec MM. Kelly et Mortimer, avait renoncé à le tourmenter, et cela malgré les jurons du capitaine Young qui, se souvenant de la reconnaissance dont il avait été témoin à la Morgue, pariait mille dollars contre deux cents que le riche négociant était le meurtrier de sa maîtresse.
Le malheureux fabricant de biscuits ne recevait sans terreur qu’une seule visite : celle de William Dow. Il se rappelait que celui-ci lui avait offert son bras pour sortir de Bellevue-Hospital et, en sa présence, il divaguait un peu moins.
Aussi le gentleman détective venait-il le voir de temps en temps, sous le prétexte de s’informer de sa santé.
M. Robertson junior, lui, qui ne suivait pas sans intérêt, cela se comprend, la marche de l’enquête, raisonnait tout autrement que M. Davis, et il faut bien le reconnaître, ses déductions, vu les faits à sa connaissance personnelle, n’étaient pas moins logiques que celles de l’honorable magistrat.
Selon l’intelligent agent, c’était bien sur la côte de Staten-Island que miss Ada s’était noyée accidentellement. Son corps, entraîné par le courant, n’était revenu à la surface de l’eau qu’au large, où même quelque pêcheur l’avait relevé dans ses filets, et, tenté par les bijoux précieux que portait la jeune femme, cet homme l’avait complètement dépouillée, puis rejetée à la mer, après lui avoir attaché à la jambe un baril de goudron dont la présence dans son bateau de pêche était bien naturelle.
Ce baril de goudron pouvait être celui qu’on avait volé à Toby, soit que le pêcheur l’eut volé lui-même quelques jours auparavant, soit qu’on le lui eût vendu ; mais ce pouvait être aussi seulement un baril portant la même marque que ceux en dépôt sur le wharf 43 et non pas précisément celui qui avait disparu de ce wharf.
On voit que MM. Davis et Robertson, tout en partant chacun d’un point différent, arrivaient au même résultat : à la constatation de l’identité du cadavre de la noyée.
Le coroner avait aussi donné tous ses soins à reconstruire le passé d’Ada Ricard, et, à l’aide de quelques renseignements sommaires recueillis à New-York, puis complétés par les anciens domestiques de la jeune femme et les amis de son premier amant, Thomas Cornhill, il avait pu remonter ainsi jusqu’à son mariage avec James Gobson, mariage qui s’était accompli à Buffalo, mais, on le sait, pour être rompu au bout d’un an par la cour des divorces.
Le dossier relatif à ce procès relatait les brutalités de Gobson envers sa femme, son ivrognerie, ses dissipations, tous les motifs enfin qui avaient amené la séparation des deux époux, et il était aussi question dans ce document des paroles de vengeance prononcées par le mari, lorsque le tribunal l’avait condamné à restituer à miss Ada une somme relativement considérable.
Tous ces détails étaient bien de nature à faire soupçonner Gobson, et quand il apprit que cet homme, qui avait disparu pendant plus de six mois, avait été vu quelques jours avant le crime à Jefferson, c’est-à-dire à quarante-huit heures de New-York, M. Davis ne douta plus que ce ne fût lui le coupable.
C’était également l’avis de William Dow, envers et contre tous les raisonnements du terrible capitaine Young.
Il ne s’agissait plus que d’arrêter James Gobson, mais ce n’était pas chose facile, car il était bien évident que, le crime commis et en possession des bijoux de sa victime, l’assassin avait fait diligence pour mettre entre lui et la justice la plus grande distance possible.
Or, par malheur, on n’avait de lui qu’un de ces signalements insuffisants qui ne servent à rien, et pas la moindre photographie.
William Dow, qui était allé à Buffalo, n’y avait rien recueilli d’intéressant, sauf ce détail qui restait gravé dans sa mémoire : c’est que l’ex-mari d’Ada Ricard avait parlé d’une excursion qu’il voulait faire chez les Sioux méridionaux.
L’intelligent détective s’était également efforcé d’obtenir quelques renseignements sur les antécédents de la malheureuse Ada, mais personne n’avait pu lui en donner.
Gobson, qui, lorsqu’il habitait Buffalo, s’absentait souvent pour ses affaires, était arrivé un jour de l’Ouest avec celle dont il avait fait sa femme, et, comme cette union avec une fille dont on ignorait le passé et la famille avait séparé le négociant de ses parents ainsi que de la plupart de ses amis, il devenait presque impossible de retrouver miss Ada au delà de l’époque de son mariage.
Ce nom de Ricard, qu’elle avait pris ou repris en arrivant à New-York, était-il même le sien ? M. Davis n’aurait osé l’affirmer et William Dow en doutait.
Les choses, on le voit, marchaient lentement et le mystère semblait se faire de jour en jour plus impénétrable.
Albert Moor seul avait mené son œuvre à bonne fin. Douze ou quinze jours après sa nuit à la Morgue avec William Dow, il avait livré à M. Kelly une tête en cire qui, selon tous ceux qui avaient connu Ada Ricard, était son image frappante.
Cette tête, véritable objet d’art, avait été placée par ordre dans une vitrine en dehors de la salle d’exposition, dans la grande galerie publique, et elle attirait encore chaque jour une foule considérable.
Elle devait rester là jusqu’à ce que l’affaire fût terminée, d’une façon ou d’une autre, pour prendre place ensuite dans le curieux musée où l’on conserve, à Bellevue-Hospital, les têtes des assassins et celles de leurs victimes.
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Un mois déjà s’était écoulé sans que l’enquête eût fait un pas de plus, et, très préoccupé du mouvement qui s’accentuait contre lui dans l’opinion publique, l’irascible Kelly commençait à donner à tous les diables Young et ses agents, il était presque tenté même de douter de l’habileté de William Dow, lorsqu’un matin, au moment ou il s’entretenait avec ce dernier, un garçon de bureau vint lui apporter une carte sur laquelle était un nom qui le fit bondir.
L’honorable chef de la police avait lu : James Gobson, de Buffalo.
– By God ! nous nous sommes donc trompés, s’écria-t-il en passant la carte au détective.
Celui-ci la lut et répondit aussitôt avec son fin sourire :
– Oh ! cela ne prouve rien, ou du moins pas grand’chose.
– Faites entrer, commanda aussitôt le fonctionnaire.
Quelques secondes après, le visiteur était introduit.
C’était un grand gaillard d’une quarantaine d’années, plutôt bien que mal, portant la barbe à l’américaine, c’est-à-dire sans moustache et ne paraissant nullement embarrassé.
– Cette carte est la vôtre ? lui demanda brusquement M. Kelly, qui n’avait pas ces qualités si nécessaires à sa situation : le sang-froid et l’empire sur soi-même.
– C’est la mienne, répondit l’étranger avec beaucoup d’assurance. J’ai lu, il y a soixante-douze heures, à Saint-Louis, où j’étais pour mes affaires, qu’une femme nommée Ada Ricard a été trouvée noyée. Or, comme la femme avec laquelle j’ai divorcé, il y a un an, s’appelait ainsi, j’ai pris immédiatement le train. Me voici, tout prêt à vous donner mon concours, s’il peut vous être utile pour arriver à la découverte de l’assassin.
– Qui vous fait supposer que cette femme a été assassinée ?
– Tous les articles de journaux. Ils racontent que, lorsqu’elle a été retirée de la rivière, elle était complètement nue et avait un baril de goudron attaché à l’une de ses jambes. Sa mort ne peut donc être un suicide.
– C’est vrai. Avez-vous été voir sa tête à la Morgue ?
– Non, monsieur ; j’ai pensé que mon premier soin devait être de venir vous trouver.
– Mais vous avez vu tout au moins l’une des photographies de la morte ? Ces portraits doivent être affichés partout.
– C’est le matin même de mon arrivée à Saint-Louis que j’ai appris l’événement et aucun de ces portraits ne m’est tombé sous les yeux.
– D’où venez-vous ?
– D’une longue excursion dans les Montagnes-Rocheuses, où j’étais allé visiter des mines.
– Je pense alors que la première chose à faire pour vous est d’aller à la Morgue.
– Je vais m’y rendre immédiatement.
– Avec moi, si vous le voulez bien.
– Je vous ai dit, monsieur, que j’étais à vos ordres.
M. Kelly avait sonné et dit quelques mots à voix basse au secrétaire qui était accouru à son appel.
Presque immédiatement deux agents se présentèrent dans le cabinet de leur chef.
James Gobson n’avait pas fait un geste d’étonnement à l’arrivée de ce renfort. Son sang-froid était celui d’un homme parfaitement sûr de lui.
– Partons, monsieur, lui dit le chef de la police en se levant et en glissant dans sa poche le revolver qui toujours était à sa portée, sur son bureau.
William Dow, qui ne quittait pas des yeux l’ex-mari d’Ada Ricard, s’était levé également.
– Partons, monsieur, répondit l’étranger en remettant sur sa tête le chapeau qu’il tenait à la main.
Ils descendirent tous trois, suivis des agents, et trouvèrent dans la cour de l’office central deux voitures attelées et les cochers sur leurs sièges.
Kelly, William Dow et James Gobson montèrent dans l’une, les policemen dans l’autre.
Le chef de la police avait recommandé à ces derniers de ne pas le perdre de vue un seul instant, et il avait envoyé un de ses secrétaires à M. Davis, pour le prier de se rendre immédiatement à la Morgue.
Moins d’un quart d’heure plus tard, nos personnages mettaient pied à terre devant Bellevue-Hospital.
Montrant le chemin à ses compagnons, M. Kelly se dirigea vers le greffe sans passer par la galerie publique, où les curieux étaient nombreux, et il ordonna à l’administrateur de faire retirer la foule et de fermer les portes.
Quelques minutes après, il n’y avait plus personne là où était exposée, ainsi que nous l’avons raconté, la tête de la noyée.
– Venez, dit le fonctionnaire à James lorsque le greffier l’eût prévenu que la galerie était libre.
Sans l’ombre d’hésitation, James Gobson emboîta le pas à son interlocuteur et, suivi de William Dow ainsi que des deux agents, arriva jusqu’en face de la vitrine.
A la vue de ce visage de cire, d’une admirable exécution et d’une beauté vraiment vivante, l’Américain eut un premier mouvement que William Dow, qui le surveillait attentivement, hésita à interpréter ; puis il se tourna aussitôt vers M. Kelly et lui dit avec le plus grand calme :
– C’est réellement extraordinaire, monsieur ; je ne croyais pas qu’une pareille ressemblance fût possible.
– Vous reconnaissez bien alors miss Ada ? demanda le chef de la police, indigné, malgré son scepticisme, de la physionomie presque souriante de cet homme en présence de la tête moulée de celle qui avait été sa femme.
– Mais du tout, monsieur, du tout, répondit vivement James Gobson, vous me comprenez mal. Ce sont bien là les traits, l’expression même de celle qui a porté mon nom ; mais la malheureuse sur laquelle on a fait ce moulage n’était pas miss Ada.
Au ton avec lequel il avait prononcé ces mots, on eût pu penser vraiment qu’il regrettait un peu de ne pas retrouver là madame Gobson.
– Comment ! ce n’était pas miss Ada ? Mais regardez donc bien, reprit M. Kelly. A travers ses lèvres entr’ouvertes on voit qu’il lui manque une dent et, à l’oreille gauche, on reconnaît une cicatrice. Or les deux servantes qui se sont succédé chez votre femme…
– Pardon, mon ancienne femme.
– Soit ! votre ancienne femme ; or, les deux servantes qui se sont succédé chez elle se sont parfaitement rappelé ces deux détails si décisifs pour la constatation d’identité.
– Elles ont reconnu toutes deux miss Ada ?
– Certes, oui !
M. Kelly ne disait pas l’exacte vérité, puisque Mary, on se souvient, avait d’abord nié que la noyée fût sa maîtresse, et qu’elle n’avait ensuite admis son identité qu’avec hésitation et pour ne pas être contrainte à revenir à la Morgue. Mais l’honorable magistrat n’en était pas à cela près d’un petit mensonge.
– Eh bien ! répondit James Gobson au « certes » de l’impétueux fonctionnaire, moi je ne la reconnais pas.
Stupéfait et ne sachant trop que faire, le chef de la police s’était adressé du regard à William Dow.
L’ex-mari d’Ada Ricard surprit au passage cette interrogation muette et reprit aussitôt :
– Notez bien, monsieur, que j’aurais tout intérêt à être de votre avis.
– Comment cela ? fit Kelly, qui marchait de surprise en surprise.
– Tout simplement parce qu’entre celle qui a été ma femme et moi, il existe un contrat d’assurance que la cour des divorces n’a pu rompre, et que ce contrat est fait en faveur du dernier vivant. Si vous voulez absolument que la malheureuse victime dont voici la tête ait été mistress Gobson, je serais vraiment bien sot de m’y opposer plus longtemps, car avec l’acte de décès que vous avez dû dresser et dont vous ne me refuserez pas une copie, je n’aurai qu’à me présenter à la compagnie du Gresham pour toucher immédiatement vingt mille dollars.
Pendant que le veuf malgré lui s’exprimait ainsi avec le plus parfait sang-froid et le sourire sur les lèvres, M. Davis avait pénétré dans la galerie et s’était joint aux acteurs de cette scène bizarre.
– Mon Dieu, dit alors William Dow, en s’adressant en même temps au chef de la police et au coroner, je crois que ce qu’il y a de plus simple à faire, maintenant du moins, c’est de dresser procès-verbal de la déclaration que vous venez d’entendre et de délivrer à monsieur le certificat qu’il demande. L’acte de décès doit être à la Morgue.
Le détective avait accompagné cette proposition d’un coup d’œil que MM. Kelly et Davis avaient compris, car ils le suivirent aussitôt dans le bureau de l’administrateur, mais après avoir recommandé du geste James Gobson aux deux policemen qu’ils laissaient auprès de lui.
Quant à James, à la voix ferme et grave de cet homme qu’il n’avait pas remarqué jusque-là, il n’avait pu dissimuler un léger tressaillement.
On eût dit qu’il pressentait un adversaire. Aussi s’était-il tourné vivement vers celui dont la proposition était cependant si conforme à ses désirs, mais il avait déjà disparu.
Toutefois, après le départ des magistrats et de leur compagnon, il s’était mis à arpenter à grands pas, dans le but évident de se réchauffer, cette galerie humide et glacée.
On entendait au dehors la foule qui, devenue plus considérable, se plaignait bruyamment d’être aussi longtemps privée du spectacle auquel elle avait droit, et se livrait à toutes les suppositions sur les causes de la fermeture des portes de la Morgue.
Après avoir traversé le greffe, William Dow conduisit MM. Kelly et Davis jusque dans le cabinet particulier de l’administrateur, absent en ce moment. Là, une fois seul avec eux, il leur dit :
– Cet individu est l’assassin de miss Ada, j’en suis convaincu.
– C’est bien possible, répondit Kelly. J’ai mauvaise opinion de lui. Et vous, cher monsieur Davis ?
– Moi, dit le coroner, vous savez que j’ai toujours pensé coupable le mari de miss Ada, mais la comparution volontaire de cet homme et ce que je viens d’entendre troublent un peu ma conscience. Je n’ose me prononcer.
– Suivez-moi un instant, reprit le détective, et sans nous livrer à des hypothèses, ne raisonnons justement que d’après ce que nous avons vu et entendu.
Le brave Kelly qui n’aimait rien tant que d’entendre son ami Dow et qui, de plus, ne demandait pas mieux que d’être débarrassé de toute cette affaire, se laissa tomber dans un fauteuil en se croisant les bras.
Le coroner fit signe qu’il écoutait.
– Voilà un personnage, reprit l’ex-docteur, qui prétend n’avoir connu qu’à Saint-Louis, il y a soixante-douze heures, la mort violente de celle dont il a été le mari, et dans cette ville, où les photographies de la noyée se trouvent partout, il ne cherche pas à s’assurer, par l’examen de l’un de ces portraits, qu’il s’agit bien de sa femme. Puis cet homme, qui a certainement eu connaissance, par les mêmes journaux où il a lu l’événement, des soupçons dont il est l’objet et de la prime promise pour son arrestation, cet homme arrive ici, affecte de ne rien savoir de ce fait qui l’intéresse cependant si directement, et au lieu de se rendre bien vite à la Morgue, où il n’ignore pas que la tête de la morte est exposée, il ne s’inquiète pas un instant de l’identité de la victime, il va tout droit à la police. Est-ce que cette façon de faire ne trahit pas d’une façon évidente un système adopté par avance et mûrement réfléchi, système dont une des bases est la non-reconnaissance de la noyée, comme cela vient d’avoir lieu ?
– Eh ! eh ! murmura en souriant Kelly, c’est assez bien raisonné, cela.
– Gobson, en votre présence, est calme, parfaitement maître de lui, poursuivit William Dow, et lorsque vous lui demandez comment il se fait qu’il ait appris cet événement depuis si peu de temps, il vous répond qu’il vient des Montagnes-Rocheuses où il est resté plusieurs mois. Or M. Davis sait que quelques jours avant le crime, c’est-à-dire il y a six semaines à peine, James Gobson a été rencontré à Jefferson, dans le Missouri. Pourquoi ce mensonge ?
– C’est vrai, dit à son tour le coroner ; il y a là une contradiction qui est bien de nature à éveiller les soupçons.
– Ce n’est pas tout. Quand tout à l’heure, alors qu’il venait de dire qu’il ne reconnaissait pas miss Ada, vous avez insisté sur ce point qu’elle avait été reconnue par les deux femmes de chambre, Gobson a commis l’imprudence de vous adresser cette question : « Elles ont reconnu toutes deux, vous entendez, toutes deux, miss Ada ? » Pourquoi ce doute à l’égard de cette double reconnaissance ? L’une d’elles l’étonnait donc ! Laquelle ? Bien certainement celle de Mary, qui, en effet, a refusé tout d’abord de reconnaître son ancienne maîtresse, dont les traits devaient être cependant très présents à sa mémoire. Est-ce que cette coïncidence ne vous frappe pas ? Est-ce qu’il n’y a pas là comme un commencement de preuve d’un accord entre ces deux individus ?
– C’est indiscutable ! dit Kelly tout radieux.
– C’est bien possible, avoua M. Davis plus prudent.
– Gobson vous dit, il est vrai, qu’il serait de son intérêt de reconnaître miss Ada, puisque sa mort lui rapporterait vingt mille dollars ; mais il a en ce moment une préoccupation infiniment plus grave que le gain de cette somme : il a le souci d’échapper à toute accusation, et cette espèce de désintéressement est une des armes qu’il se propose d’employer. D’abord le vol des bijoux de sa victime est une compensation à l’abandon de ces vingt mille dollars ; de plus, il espère sans doute que cet argent ne sera pas perdu pour lui, car, en matière de contrat d’assurance sur la vie, la déchéance étant à très long terme, il se réserve bien certainement de faire valoir ses droits lorsque, soit par la prescription, soit par l’inutilité de l’enquête, soit par son acquittement, – car il a dû tout prévoir, – il sera à l’abri des poursuites criminelles. Reconnaître sa femme était donc plus dangereux pour lui à tous les points de vue que de ne pas la reconnaître.
– Très juste, très juste ! observa le chef de police ; mais pourquoi cet imbécile est-il venu se livrer lui-même ?
– Cher monsieur Kelly, répondit Dow, parce que c’est un homme habile et hardi. Ce qui se passe entre nous lui donne raison. Hier encore, M. Davis et vous ne doutiez pas de sa culpabilité, tandis qu’en ce moment, justement parce qu’il est venu vous trouver, vous hésitez à y croire. Est-ce qu’il ne devait pas craindre d’être arrêté un jour ou l’autre ? Pour se défaire impunément plus tard des bijoux qu’il a volés, pour toucher la prime de son contrat d’assurance, est-ce qu’il ne faut pas qu’il se débarrasse d’abord de la justice ? C’est un beau joueur qui vient au-devant du danger. J’ignore si on obtiendra sa condamnation, mais ma raison et ma conscience me disent qu’il est l’assassin ou tout au moins le complice des assassins.
– A propos de complices, interrompit le gros fonctionnaire, comment se fait-il que, malgré la prime offerte, prime que j’ai élevée à deux mille dollars, les deux individus qui ont aidé à l’enlèvement de miss Ada ne se soient pas encore présentés ? Sachant, grâce à la déclaration du cocher, qu’ils ont quitté la voiture avant qu’elle ne fût arrivée au terme de sa course et, par conséquent, qu’ils ne sont pas complices de l’assassinat, j’ai cependant fait répéter par les journaux qu’ils n’avaient aucune poursuite à craindre.
– Le silence de ces deux individus, riposta le détective, peut être causé par deux motifs tout différents. D’abord, il ne serait pas impossible que ces auxiliaires fussent complices du crime dans l’acception complète du mot, c’est-à-dire qu’ils aient retrouvé miss Ada et son ravisseur après le départ de la voiture, pour recevoir leur part des bijoux. On comprend alors aisément qu’ils se soucient peu de votre prime. Ensuite, il se pourrait bien aussi, et cette idée m’a été suggérée par certains renseignements que je me promets de contrôler et de compléter, que ces deux auxiliaires, comme vous les appelez très justement, n’eussent été que des auxiliaires inconscients, amenés de loin par James Gobson pour l’aider dans son entreprise, sans connaître son véritable but, puis renvoyés ensuite par lui là où certes n’arrivent ni nos journaux, ni même le bruit de nos villes.
– Que voulez-vous dire ?
– Que si ces Indiens, si bien costumés, si vrais dans leurs chants et dans leurs danses, étaient de vrais Indiens des plaines, cela ne m’étonnerait pas. Or vous pensez bien qu’on ignore chez les Sioux ou chez les Comanches l’histoire de l’assassinat de miss Ada.
– Par saint Georges, mon cher Dow, vous êtes admirable ! s’écria Kelly au comble de l’enthousiasme.
– Alors vous allez arrêter Gobson ?
– Je le crois bien, si c’est l’opinion de M. Davis.
– C’est absolument mon avis, répondit le coroner, dont l’esprit plus fin que celui du chef de la police n’en était pas moins émerveillé des déductions du détective. Maintenant je suis convaincu, et comme j’ai là, dans mon portefeuille, le mandat d’amener que j’ai décerné contre James Gobson, son arrestation est la chose la plus simple du monde. Venez, je m’en charge.
– Voilà, mon cher William, un coup de filet que mon brave Young ne vous pardonnera jamais, observa Kelly en riant et en ouvrant la porte du greffe. Tiens ! le voici !
Le grand Young était, en effet, dans la pièce voisine.
Averti par un de ses agents que la foule devenait plus nombreuse et plus bruyante que de coutume aux abords de la Morgue, le capitaine des détectives s’était hâté d’accourir, et, voyant les portes du lugubre établissement fermées, il avait pénétré dans le greffe pour s’informer des causes de cet attroupement et de ce bruit.
– Alors, laissons-lui le plaisir et l’honneur de l’arrestation de Gobson, proposa Dow.
– Soit ! dit le coroner, qui ne tenait peut-être pas outre mesure à accomplir lui-même cette mission.
Et il mit rapidement Young au courant de ce qui s’était passé et de ce qui avait été décidé.
Puis il lui donna le mandat d’arrêt.
Le capitaine, bien qu’il tînt toujours pour la culpabilité de Saunders, ne se permit aucune observation ; il tourna sur ses talons et se dirigea vers la porte qui communiquait du greffe dans la galerie publique.
– Un mot, mon brave Young, lui dit William Dow en l’arrêtant du geste. Prenez vos précautions, le gaillard est solide et je ne m’étonnerais pas qu’il fût armé.
Il n’en fallait pas davantage pour exciter la hardiesse du terrible détective. Il répondit par un sourire orgueilleux et ouvrit brusquement la porte.
Appuyé contre la grosse barre de fer qui défend contre la brutalité des curieux le vitrage derrière lequel sont exposés les corps, James Gobson lisait tranquillement le New-York Herald, mais il ne lisait que d’un œil, car, au bruit des gens qui sortaient du greffe, il se redressa, laissa tomber son journal et fit quelques pas en arrière.
Cependant son visage était resté si parfaitement calme qu’on n’eût pu dire qu’il se mettait sur la défensive.
Mais lorsqu’il vit s’avancer vers lui ce grand diable qu’il ne connaissait pas, il gagna d’un bond l’extrémité de la galerie, et en entendant Young lui crier de sa voix de stentor :
– Il est inutile de résister, monsieur, j’ai l’ordre de vous arrêter.
Il tira de sa poche un revolver, mit en joue le capitaine, et lui répondit d’un ton qui ne pouvait laisser aucun doute sur ses intentions :
– Pourquoi m’arrêter ? Si vous approchez, je vous tue. On n’arrête pas ainsi un citoyen de la libre Amérique.
– Voilà ce que je craignais, murmura le gros Kelly qui, bien que fort brave, se souciait peu de risquer sa vie dans une semblable aventure.
Aussi, croyant plus sage de parlementer, prit-il Young par le bras en répondant à Gobson :
– Comme Américain, votre réflexion ne manque pas de justesse : mais, comme ex-mari d’Ada Ricard, elle n’a pas le sens commun, car vous êtes soupçonné d’être son meurtrier et il existe contre vous un mandat d’amener qui doit être exécuté.
– Moi, l’assassin ! c’est faux, s’écria James Gobson.
Et son arme conservait toujours sa direction horizontale. Au même moment, de grands cris s’élevèrent au dehors. La foule avait deviné ce qui se passait ; elle voulait qu’on lui livrât le meurtrier et menaçait, malgré les policemen, d’envahir la Morgue.
– Vous entendez, reprit le chef de la police ; si vous ne vous rendez pas de bonne grâce, j’ordonne d’ouvrir les portes.
L’ex-mari de miss Ada pâlit un peu, car il savait bien comment le peuple s’y prend en Amérique pour faire justice ; cependant il ne riposta pas moins d’une voix ferme :
– Je suis innocent ! Tout plutôt que de me livrer lâchement !
Mais il venait à peine de prononcer ces mots qu’une détonation retentit, qu’il jeta un cri et que son revolver brisé s’échappa de sa main.
Tout cela grâce à William Dow, qui s’était introduit dans la salle d’exposition, s’était glissé derrière le rideau jusqu’à ce qu’il fût par le travers de James Gobson, et de là, d’une balle adroitement lancée, l’avait désarmé sans même le blesser.
Comprenant que toute résistance devenait inutile, l’Américain se rendit aussitôt au capitaine Young qui s’était élancé sur lui.
M. Kelly ordonna de conduire le prisonnier du côté de l’hôpital, à travers le greffe et les cours intérieures. Il ne lui paraissait pas prudent d’affronter la foule, dont le coup de feu avait encore augmenté la surexcitation.
Puis il s’élança au dehors pour annoncer lui-même l’arrestation de l’assassin de miss Ada Ricard.
A cette nouvelle, mille hurrahs enthousiastes s’élevèrent, et l’honorable chef de la police éprouva la douce satisfaction d’avoir les oreilles brisées par les cris de : « Vivat Kelly ! Kelly for ever ! » cris qui non seulement flattaient son amour-propre, mais aussi assuraient sa réélection.
Quelques minutes après, William Dow le rejoignit et Kelly lui serra affectueusement la main, car c’était bien à son intelligence et à son adresse qu’il devait cette nouvelle victoire.
Quant au capitaine Young, bien qu’à demi convaincu de la culpabilité de son prisonnier, il l’avait fait monter en voiture pour le confier, un quart d’heure plus tard, avec force recommandations, au directeur des Tumbs – les Tombes.
C’est le nom sinistre du colossal bâtiment d’architecture égyptienne qui sert, à New-York, tout à la fois de prison et de palais de justice.
Toutes les parties de cette massive construction communiquent entre elles par de longs et sombres couloirs qu’on dirait creusés dans une pyramide.
A l’une des extrémités de l’un de ces couloirs : la grande salle où la chambre criminelle tient ses audiences quatre fois par an ; à l’autre : bornée par de hautes murailles, la petite cour où master Meyer, l’exécuteur des hautes-œuvres pour l’Etat de New-York, lance ses malheureux patients dans l’éternité.
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