Scène V.
M. DURU, MARTHE, à la porte.
M. Duru.
Oh ! quelle est cette jeune et belle demoiselle
Qui va vers cette porte ? Elle a l’air bien coquet.
Est-ce ma fille ? Mais… j’en ai peur, en effet :
Elle est bien faite au moins, passablement jolie,
Et cela fait plaisir. Écoutez, je vous prie ;
Où courez-vous si vite, aimable et chère enfant ?
Marthe.
Je vais chez ma maîtresse, en son appartement.
M. Duru.
Quoi ! vous êtes suivante ? Et de qui, ma mignonne ?
Marthe.
De Madame Duru.
M. Duru, à part.
De Madame Duru.Je veux de la friponne
Tirer quelque parti, m’instruire, si je puis.
Écoutez.
Marthe.
Écoutez.Quoi ! monsieur ?
M. Duru.
Écoutez. Quoi ! monsieur ?Savez-vous qui je suis ?
Marthe.
Non ; mais je vois assez ce que vous pouvez être.
M. Duru.
Je fuis l’intime ami de monsieur votre maître,
Et de monsieur Gripon. Je peux très-aisément
Vous faire ici du bien, même en argent comptant.
Marthe.
Vous me ferez plaisir. Mais, monsieur, le temps presse,
Et voici le moment de coucher ma maîtresse.
M. Duru.
Se coucher quand il est neuf heures du matin ?
Marthe.
Oui, monsieur.
M. Duru.
Oui, monsieur.Quelle vie et quel horrible train !
Marthe.
C’est un train fort honnête. Après souper on joue ;
Après le jeu l’on danse ; et puis on dort.
M. Duru.
Après le jeu l’on danse ; et puis on dort.J’avoue
Que vous me surprenez ; je ne m’attendais pas
Que madame Duru fît un si beau fracas.
Marthe.
Quoi ! cela vous surprend, vous bonhomme, à votre âge ?
Mais rien n’est plus commun. Madame fait usage
Des grands biens amassés par son ladre mari ;
Et quand on tient maison, chacun en use ainsi.
M. Duru.
Mignonne, ces discours me font peine à comprendre ;
Qu’est-ce tenir maison ?
Marthe.
Qu’est-ce tenir maison ?Faut-il tout vous apprendre ?
D’où diable venez-vous ?
M. Duru.
D’où diable venez-vous ?D’un peu loin.
Marthe.
D’où diable venez-vous ? D’un peu loin.Je le voi.
Vous me paraissez neuf, quoique antique.
M. Duru.
Vous me paraissez neuf, quoique antique.Ma foi,
Tout est neuf à mes yeux. Ma petite maîtresse
Vous tenez donc maison ?
Marthe.
Vous tenez donc maison ?Oui.
M. Duru.
Vous tenez donc maison ? Oui.Mais de quelle espèce ?
Et dans cette maison que fait-on, s’il vous plaît ?
Marthe.
De quoi vous mêlez-vous ?
M. Duru.
De quoi vous mêlez-vous ?J’y prends quelque intérêt.
Marthe.
Vous, monsieur ?
M. Duru.
Vous, monsieur ?Oui, moi-même. Il faut que je hasarde
Un peu d’or de ma poche avec cette égrillarde :
Ce n’est pas sans regret ; mais essayons enfin.
Monsieur Duru vous fait ce présent par ma main.
Marthe.
Grand merci.
M. Duru.
Grand merci.Méritez un tel effort, ma belle ;
C’est à vous de montrer l’excès de votre zèle
Pour le patron d’ici, le bon monsieur Duru,
Que, par malheur pour vous, vous n’avez jamais vu.
Quelque amant, entre nous, a, pendant son absence,
Produit tous ces excès avec cette dépense !
Marthe.
Quelque amant ! vous osez attaquer notre honneur ?
Quelque amant ! À ce trait, qui blesse ma pudeur,
Je ne fais qui me tient, que mes mains appliquées
Ne soient sur votre face avec cinq doigts marquées.
Quelque amant, dites-vous ?
M. Duru.
Quelque amant, dites-vous ?Eh ! pardon.
Marthe.
Quelque amant, dites-vous ? Eh ! pardon.Apprenez
Que ce n’est pas à vous à fourrer votre nez.
Dans ce que fait madame.
M. Duru.
Dans ce que fait madame.Eh ! mais…
Marthe.
Dans ce que fait madame. Eh ! mais…Elle est trop bonne,
Trop sage, trop honnête, et trop douce personne ;
Et vous êtes un sot avec vos questions.
J’y vais… Un impudent, un rodeur de maisons…
Tout-à-l’heure… Un benêt qui pense que les filles
Iront lui confier les secrets des familles …
Eh ! j’y cours. Un vieux fou que la main que voilà
Devrait punir cent fois. L’on y va, l’on y va.