‹ La Femme qui a raisonChapitre 9 sur 20 · Scène III.

Scène III.

M. DURU, M. GRIPON.

M. Duru.

Quelle réception ! après douze ans d’absence !
Comme tout se corrompt, comme tout change en France !

M. Gripon.

Bonjour, compère.

M. Duru.

Bonjour, compère.Ô ciel !

M. Gripon.

Bonjour, compère. Ô ciel !Il ne me répond point.
Il rêve.

M. Duru.

Il rêve.Quoi ! ma femme infidèle à ce point !

Àquel horrible luxe elle s’est emportée !
Cette maison, je crois, du Diable est habitée ;
Et j’y mettrais le feu, sans les dépens maudits
Qu’à brûler les maisons il en coûte à Paris.

M. Gripon.

Il parle longtemps seul, c’est signe de démence.

M. Duru.

Je l’ai bien mérité par ma sotte imprudence.
À votre femme un mois confiez votre bien,
Au bout de trente jours vous ne retrouvez rien.
Je m’étais noblement privé du nécessaire :
M’en voilà bien payé : que résoudre, que faire ?
Je fuis assassiné, confondu, ruiné.

M. Gripon.

Bonjour, compère. Eh bien ! vous avez terminé
Assez heureusement un assez long voyage.
Je vous trouve un peu vieux.

M. Duru.

Je vous trouve un peu vieux.Je vous dis que j’enrage.

M. Gripon.

Oui, je le crois, il est fort trisse de vieillir ;
On a bien moins de temps pour pouvoir s’enrichir.

M. Duru.

Plus d’honneur, plus de règle, et les lois violées !…

M. Gripon.

Je n’ai violé rien, les choses sont réglées.
J’ai pour vous dans mes mains, en beaux et bons papiers
Trois cent deux mille francs, dix-huit sols neuf deniers.
Revenez-vous bien riche ?

M. Duru.

Revenez-vous bien riche ?Oui.

M. Gripon.

Revenez-vous bien riche ? Oui.Moquez-vous du monde.

M. Duru.

Oh ! j’ai le cœur navré d’une douleur profonde.
J’apporte un million tout au plus ; le voilà.

Je fuis outré, perdu.

M. Gripon.

Je fuis outré, perdu.Quoi ! n’est-ce que cela ?
Il faut se consoler.

M. Duru.

Il faut se consoler.Ma femme me ruine.
Vous voyez quel logis et quel train. La coquine !

M. Gripon.

Sois le maître chez toi, mets-la dans un couvent.

M. Duru.

Je n’y manquerai pas. Je trouve en arrivant
Des laquais de six pieds, tous ivres de la veille ;
Un portier à moustache, armé d’une bouteille,
Qui, me voyant passer, m’invite en bégayant,
À venir déjeuner dans son appartement.

M. Gripon.

Chasse tous ces coquins.

M. Duru.

Chasse tous ces coquins.C’est ce que je veux faire.

M. Gripon.

C’est un profit tout clair. Tous ces gens là, compère,
Sont nos vrais ennemis, dévorent notre bien ;
Et pour vivre à son aise, il faut vivre de rien.

M. Duru.

Ils m’auront ruiné ; cela me perce l’âme.
Me conseillerais-tu de surprendre ma femme ?

M. Gripon.

Tout comme tu voudras.

M. Duru.

Tout comme tu voudras.Me conseillerais-tu
D’attendre encor un peu, de rester inconnu ?

M. Gripon.

Selon ta fantaisie.

M. Duru.

Selon ta fantaisie.Ah, le maudit ménage !
Comment a-t-on reçu l’offre du mariage ?

M. Gripon.

Oh ! fort bien : sur ce point nous ferons tous contents ;
On aime avec transport déjà mes deux enfants.

M. Duru.

Passe. On n’a donc point eu de peine à satisfaire
À mes ordres précis ?

M. Gripon.

Àmes ordres précis ?De la peine, au contraire ;
Ils ont avec plaisir conclu soudainement.
Ton fils a pour ma fille un amour véhément ;

Et ta fille déjà brûle, sur ma parole,
Pour mon petit Gripon.

M. Duru.

Pour mon petit Gripon.Du moins cela console.
Nous mettrons ordre au reste.

M. Gripon.

Nous mettrons ordre au reste.Oh ! tout est résolu,
Et cet après-midi l’hymen sera conclu.

M. Duru.

Mais, ma femme ?

M. Gripon.

Mais, ma femme ?Oh ! parbleu, ta femme est ton affaire.
Je te donne une bru charmante et ménagère :
J’ai toujours à ton fils destiné ce bijou ;
Et nous les marierons sans leur donner un sou.

M. Duru.

Fort bien.

M. Gripon.

Fort bien.L’argent corrompt la jeunesse volage.
Point d’argent : c’est un point capital en ménage.

M. Duru.

Mais ma femme ?

M. Gripon.

Mais, ma femme ?Fais-en tout ce qu’il te plaira.

M. Duru.

Je voudrais voir un peu comme on me recevra,
Quel air aura ma femme.

M. Gripon.

Quel air aura ma femme.Et pourquoi ? que t’importe ?

M. Duru.

Voir… là… si la nature est au moins assez forte,
Si le sang parle assez dans ma fille et mon fils
Pour reconnaître en moi le maître du logis.

M. Gripon.

Quand tu te nommeras, tu te feras connaître :
Est-ce que le sang parle ? Et ne dois-tu pas être
Honnêtement content, quand, pour comble de biens,
Tes dociles enfants vont épouser les miens ?
Adieu : j’ai quelque dette active et d’importance,
Qui devers le midi demande ma présence ;
Et je reviens, compère, après un court dîner,
Moi, ma fille et mon fils, pour conclure et signer.

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