‹ La fêteChapitre 1 sur 2 · L'HERMAPHRODITE

L'HERMAPHRODITE

--Pardieu, j'en ai ri comme les autres, s'exclama alors Navarette, j'en ai ri avec cette inclémence profonde, cruelle, que nous avons tous, les bien bâtis, les fêteurs, pour ceux que la nature marâtre a ratés, pour ces infirmes ridicules, plus à plaindre cependant que les pauvres monstres dont malgré soi, on se détourne.

J'étais des premiers à le blaguer au club, à trouver des mots faciles qu'on enjolive et qu'on retient, à tourner en dérision cette figure glabre, flasque, rosâtre, laide, à la fois de vieille femme et d'eunuque levantin, où la bouche pendante semblait un chiffon de chair inerte, où les petits yeux bridés luisaient de malice concentrée, faisaient penser à des prunelles guetteuses et bougeuses de gorille. Je le savais égoïste, fermé à toute affection, peu sûr, fantasque, tournant comme une girouette à la moindre saute de vent, intéressé et n'aimant au monde que le jeu et les vieux Saxe.

Nos rapports s'étaient invariablement bornés, d'ailleurs, au bonjour distrait, à la poignée de main banale qu'on échange en se heurtant dans un couloir de théâtre ou dans un salon de cercle, et je n'avais donc ni à le défendre, ni à le soutenir en camarade et en ami. Cependant, je vous le jure, je me reproche ces coups d'épingle, ces brocards, je me les sens vraiment sur le coeur aujourd'hui, où l'on m'a révélé l'envers, l'équivoque énigme de cette existence.

--Le secret de Polichinelle, fit Bob Shelley en jetant son cigare dans la cheminée.

--Ah! bien oui, nous étions à cent lieues de la vérité en ne le supposant qu'impropre au service! Ce malheureux Lantosque, ce garçon bien né, intelligent, millionnaire, eût pu s'exhiber dans quelque baraque foraine, était hermaphrodite, vous m'entendez bien, hermaphrodite. Et sa vie entière ne fut qu'un long, qu'un incessant supplice, qu'une torture physique et morale plus affolante peut-être que celle que subit Tantale aux sinistres bords de l'Achéron. Il avait presque tout de la femme, il en était la caricature ridicule avec sa voix pincharde et aiguë, ses hanches, sa gorge dissimulée dans les plis larges des vêtements, ses joues, son menton et sa lèvre supérieure sans aucun poil et il devait figurer comme homme, refréner, étouffer ses instincts, ses goûts, ses désirs, ses rêves, batailler contre soi-même sans répit, ne jamais rien laisser surprendre ni de ce qu'il endurait, ni de ce qu'il convoitait, ni de ce qui le minait jusqu'aux moelles.

Une fois, une seule fois, il fut sur le point de se trahir, de livrer malgré lui, à bout de force, son douloureux secret. Il aimait éperdûment un homme comme Chloé dut aimer Daphnis. Il ne parvenait plus à se ressaisir, à apaiser les révoltes, les fièvres de sa chair conquise. Il allait au gouffre comme pris de vertige. Une trouvait rien de plus beau, de plus désirable, de plus charmant que cet ami rencontré sur sa route. Il avait des élans, des surprises, des tendresses, des étonnements, des curiosités, des jalousies, des ardeurs de vieille fille qui a peur de mourir vierge, qui attend l'amour comme une délivrance, qui s'attache, se voue à un amant avec tout son être et s'étiole, se dessèche, râle de demeurer incomprise et dédaignée.

Et puisqu'ils ont disparu maintenant l'un et l'autre, l'aimé mort d'un coup de sabre en pleine poitrine, à Milan, pour une histoire de danseuse et mort certes sans s'être jamais douté qu'il avait inspiré une telle passion, je puis bien vous dire son nom.

C'était le comte Sebenico, cet Italien qui taillait à banque ouverte avec de si blanches, de si fines mains annelées de bagues presque à chaque doigt, qui avait une voix de musique et ressemblait, avec ses cheveux ondés, son fin profil, à quelque beau condottiere florentin.

Ce qu'à cause de cet Italien, Lantosque s'est rongé le coeur, ce qu'il s'est débattu comme sous des mains de tortionnaire, ce qu'il a pleuré de larmes, trituré de fiel, broyé de noir en ce coup de passion qui le poussait, qui l'ardillait, qui le détraquait, en ces reculs, en ces éclaircies de raison qui heureusement le retenaient à temps sur la pente, l'empêchaient de dégringoler, on a pu le lire avant de les brûler dans les notes où il s'épanchait, où il se confessait, où il se livrait.

O la honte effrayante de soi-même, la nostalgie, le mirage des baisers qui consolent de leur misère les plus déshérités, qui apaisent la faim et la soif, qui engourdissent la douleur, des baisers délicieux, grisants dont l'on ignorera éternellement la joie et le baume; ô l'effroi du déshonneur, d'être marqué au doigt tout à coup, ridiculisé, chassé comme les immondes qui prostituent leur sexe, qui avilissent l'amour en d'innommables rites; ô l'amertume persistante de voir que l'aimé le harcelait lui aussi de ses faciles railleries, le malmenait, ne lui témoignait même pas un peu, un tout petit peu d'amitié!

--Le pauvre diable! interrompit Jean d'Orthyse avec dans la voix on ne savait quoi d'ému et d'attristé. Ce qu'à sa place je me serais fait sauter le caisson!

--On dit toujours cela, mon cher, mais combien peu se résignent à devancer l'Intruse qui vient toujours trop vite!

Lantosque avait au reste une santé superbe, prétendait n'avoir jamais fait gagner un sou aux médecins. S'il eût consenti à se laisser soigner quand, il y a deux mois, une attaque d'influenza le cloua dans son lit, nous l'entendrions encore nous proposer de son fausset aigrelet un bon petit poker d'avant-dîner.

Et cette fin a été aussi tragique, aussi mystérieuse, aussi hallucinante que les contes d'outre-tombe sur lesquels plane l'Invisible.

Quoique hoquetant, toussant à en avoir la poitrine déchirée, quoique hanté par la crainte de la mort, de ce grand mur de ténèbres où l'on s'enfonce qui sait vers quel but nouveau, qui sait en quel abîme de Néant et d'Oubli, il s'entêtait à ne pas vouloir être ausculté, repoussait avec presque de la rage ce bon docteur Pertuzès qui le crut devenu fou, se blottissait, se rencoignait sous les couvertures relevées jusqu'à son menton, retrouvait des forces pour déchirer les ordonnances et éconduire loin de son chevet tous ceux, parents ou amis, qui tentaient de lui faire entendre raison, qui ne comprenaient rien à ces accès de colère et de névrose. Il paraissait possédé par quelque démon comme ces convulsionnaires qu'en grande pompe devaient exorciser les évêques. Il faisait mal à voir.

Cela dura huit jours où la pneumonie put à l'aise ravager, pourrir, achever ce corps jusque-là intact et robuste et il mourut en essayant de prononcer une dernière phrase que nul ne comprit, en ébauchant un geste anxieux qui désignait on ne put savoir lequel des meubles qui emplissaient la chambre.

Le plus proche parent qui lui restait était un cousin-germain, le marquis de Territet, un Bourguignon sceptique que ce remue-ménage avait dérangé dans ses habitudes et qui n'eut qu'une pensée, tout bâcler au plus tôt, les formalités, les obsèques et le reste.

Sans réfléchir à la bizarrerie suggestive de cette agonie, sans rechercher s'il n'y avait pas au fond d'une armoire quelque testament où Lantosque avait formulé ses dernières volontés, il voulut épargner au corps le contact de mains mercenaires et lui faire soi-même la dernière toilette. Et vous jugez de sa stupeur quand, ayant rejeté les draps, il vit d'abord que Lantosque était vêtu des pieds à l'encolure d'une façon de maillot qui accusait plus qu'il ne la dissimulait, la féminité des formes.

Alors, effaré, pressentant qu'il avait dû violer quelque ordre suprême, comprenant tout, il courut au secrétaire de son cousin, l'ouvrit, en fouilla successivement chaque tiroir, découvrit bientôt une enveloppe scellée de cinq cachets solennels et qui lui était adressée. Il les brisa et lut à peu près ceci sur une feuille de papier bordée de noir:

«Ceci est mon unique volonté. Je laisse tous mes biens à mon cousin Roland de Territet, à cette seule charge qu'il s'occupe entièrement de mes obsèques, qu'il me fasse devant lui rouler et envelopper dans les draps du lit où je mourrai, et mettre ainsi au cercueil sans aucun autre apprêt. Je demande à être crêmé au Père-Lachaise et à ne subir ni examen, ni autopsie quoi qu'il m'advienne».

--Et comment le marquis a-t-il pu trahir ce secret? demanda Bob Shelley.

--Le marquis est marié à une Parisienne charmante, et un homme amoureux a-t-il jamais rien pu cacher à sa femme?

LE SINGE

C'est une mélancolisante et douloureuse histoire de coeur brisé par d'inclémentes mains de séductrice et je veux la raconter telle qu'elle m'apparut en le déroulement d'un album japonais, parmi des paysages de rêve, des éclosions d'étranges fleurs et ces alignées de lettres inconnues qui semblent des signes magiques et aussi de noirs myriapodes.

Je ne sais ni les noms sonores des personnages qui l'emplissent de leurs gestes raides d'idoles, de l'éclat de leurs robes brodées, de leurs contorsions hallucinantes, de leurs sourires câlins et de leurs regards haineux, ni la date lointaine où se passèrent ces choses et je ne m'en souviens aujourd'hui que parce qu'elle m'émut jusqu'au fond de l'être, symbolique légende où revivent l'éternelle lutte de l'Homme et de la Femme, le lent martyre qu'est l'Amour, conte puéril comme il en faut à ces oiseaux en cage, ces petites poupées libertines qui bâillent sur leurs nattes de jonc, qui sourient aux passants derrière leurs barreaux et dont l'haleine fleure le thé, ou roman passionnel que quelqu'un vécut.

La voici, image par image.

· · ·

Le peintre la vit pour la première fois cette folle djeko--dont les lèvres fardées mordillent une fleur, dont les yeux longs, pareils à des amandes, s'alanguissent, cèlent comme de mystérieuses et alliciantes promesses, dont le torse souple se cambre dans les transparences de la soie, dont les cheveux dressés en tiare, piqués d'épingles d'or, semblent quelque nuit d'orage--un de ces soirs de fête où des musiques discordantes sonnent aux quatre coins de la ville, où les arbres s'étoilent de lanternes, dardent en les ténèbres comme des regards pensifs, où le long des fleuves jaunes, aux abords des innombrables ponts, glissent sans bruit de longues barques sur lesquelles, illuminées par le brasier qui flambe en une grille de fer, qui crible l'eau d'étincelles, s'érigent les femmes folles de leur corps, les vendeuses de volupté et d'oubli.

Elle l'éblouit comme l'éclatant soleil d'août.

Il l'aima sans songer qu'il n'avait ni les belles armures, ni les colliers d'émeraudes, ni les maisons somptueuses des Samouraïs, qu'il était né au fond d'une grange, qu'il ne pouvait, en sa fière pauvreté d'artiste vagabond aux poches où les pièces d'or ne s'attardent que comme à regret, prétendre à la posséder, à l'emporter, à s'en repaître éperdûment et dût-il lui donner toute sa vie.

Et par un de ces caprices de tourmenteuse, qui traversent des fois leurs cerveaux de mésange, la djeko exauça ses suppliantes oraisons, lui ouvrit sa porte, le grisa de ses baisers, l'englua en de dévoratrices étreintes, s'en amusa comme de quelque jouet.

Ils demeurèrent enfermés ensemble durant des jours et des jours et en les accalmies de stupre, il peignait de divins kakimonos, miroirs extasiés de cette beauté qui l'emparadisait, de ces attitudes qui la faisaient songer au ciel, de cette chair en fleur où il eût voulu se fondre, s'annihiler, sombrer à jamais comme en un gouffre rose.

Et quand elle fut rassasiée de tout cet amour, que ces joueries ne la délectèrent plus, la djeko, sans se soucier ni des larmes, ni des clameurs, ni des malédictions du malheureux peintre, le fit jeter dans la rue par ses serviteurs comme quelque bouquet fané...

· · ·

Alors, on le vit rôder par les carrefours et les quartiers lointains, le long des grèves sangloteuses et des jardins embaumés, comme un chien qui a perdu son maître.

De tant pleurer la nuit et le jour, ses paupières étaient comme marquées de profondes brûlures; de tant errer par les chemins et les rues, ses pieds étaient couverts de plaies sanglantes.

Et parce qu'avec sa robe en lambeaux, sa face ridée, blafarde, poussiéreuse, son regard fixe, ses bras qui sabraient l'air de menaces extravagantes, sa bouche qui proférait des mots inachevés, il avait l'apparence de quelque fou évadé de sa geôle, les enfants le poursuivaient, le huaient, le lapidaient de cailloux aigus.

Enfin, il parut s'apaiser, reprit ses pinceaux. Mais lui qui avait été jusque-là le révélateur des lignes ensorceleuses, des enchantements de la chair, des reflets qui traînent sur une épaule ou sur une nuque, des lèvres épanouies et souriantes, devint le peintre ironique, acharné, cruel de la laideur, des déchéances, des crevasses, des écroulements de graisse, des coquetteries posthumes, des précoces vieillissements, des artifices qui essaient de donner le change, qui ne dissimulent pas la griffure implacable du temps.

Il éveilla des épouvantes, des rancunes et des rires.

Il montra comme avec une prescience prophétique ce que deviennent les plus belles et les plus désirables, ce que dure le plus doux regard, le plus clair sourire, le plus rayonnant corps de femme, saccagea ses anciennes idoles avec comme une fureur sacrilège.

Et bientôt, dégoûté même de la laideur humaine, avide en sa démence de peindre des réalités de plus en plus abjectes, de plus en plus dérisoires, de plus en plus repoussantes, il dit adieu au monde, à ses joies, à ses tristesses, à ses misères, s'en alla tel qu'un pèlerin vers les forêts profondes qui enténèbrent les flancs du Fousi-Yama, que hantent des milliers et des milliers de singes...

· · ·

Et toutes ces bêtes aux grimaces de pître, aux agilités étranges, aux ruses subtiles, aux farouches colères, ces reflets déformés, ridicules, velus, hilarants de l'homme et de la femme, qui peu à peu s'étaient accoutumés à sa présence, ne s'enfuyaient plus en bonds désordonnés d'arbre en arbre dès qu'il s'approchait d'eux, qu'il leur parlait, le contemplaient, l'imitaient avec des mines anxieuses, des bredouillements de sons inintelligibles, des hochements de tête, le frôlaient, lui faisaient des signes, venaient manger dans sa main, le ravirent.

Il peignit leurs poses, leurs enlacements, leurs batailles, leurs gourmandises, leurs sommeils. Et ayant épuisé sa provision de papier et de couleurs, lassé de tout, envahi par cette torpeur qui tombait des feuillages, du ciel, par cette paix des solitudes où il s'ensevelissait, il revint à l'animalité des premiers êtres, perdit le souvenir du passé, des choses apprises, de sa langue natale, sentit ses forces se décupler, ses instincts s'éclaircir et s'affiner, ne songea plus qu'à boire, à manger et à dormir, vagua au milieu des branches, finit par être avec ses longs cheveux, sa figure hirsute, hâlée, ses membres musclés, une sorte de monstrueux macaque.

Cependant, la djeko, prise de nostalgie et de remords, sentant qu'elle touchait au déclin de sa beauté et voulant que ce coucher de soleil fût empli d'amour, de cet amour qu'elle n'avait goûté vraiment qu'une fois aux lèvres enfiévrées de son peintre, parcourait la campagne, les villages, les couvents, les ravins et les monts, en quête du disparu, eût sacrifié ses bijoux, sa maison, ses richesses pour le retrouver, pour en obtenir son pardon.

Et un jour où suivie au loin par son cortège et ses porteurs de litière, l'amoureuse traversait une clairière, le peintre se dressa tout à coup, les bras étendus, les paupières écarquillées, la face grimaçante en face d'elle, bondit, rampa à ses genoux, l'enserra de vertigineuses gambades, glapit des lambeaux de syllabes aiguës, stridentes, et, enhardi par son effroi, s'accrocha à sa belle robe brodée, à sa ceinture éclatante, les tira, les déchiqueta, les lui arracha jusqu'à ce qu'elle en sortît comme d'une gangue, toute nue, éblouissante sous les douces clartés que tamisaient les branches en fleurs.

Puis il se roula dans les hautes herbes, heureux, conviant par de grands cris les autres singes à ce spectacle, leur montrant de ses mains raidies, tremblantes, cette statue blanche et rose comme rivée à la terre par d'invisibles liens. Il ne la reconnaissait pas et elle l'avait reconnu. Les singes la caressaient de leurs mains froides, se pendaient à ses cheveux dénoués, la reniflaient, la mordillaient, s'exaspéraient de son inertie, chevauchaient sur ses épaules, l'aguichaient et la djeko ne pouvait détacher ses yeux pleins de larmes des prunelles farouches du monstre, agonisait de désespérance et de terreur...

...Et lorsque les porteurs de litière accoururent, ils se heurtèrent à une énorme bête velue qui se vautrait sur l'agonisante djeko, et de ses fortes mains noueuses s'amusait, sans savoir pourquoi, à lui aplatir, à lui déformer le visage, à la rendre laide, hideuse,--à la pétrir à son image.

LA VRAIE & L'AUTRE

--En effet, reprit Chasseval en se chauffant le dos au feu, qui aurait pu manger le morceau, se douter parmi ces bonnes pâtes de ménagers, de gros boutiquiers, de vignerons, que cette jolie petite Parisienne, aux larges yeux candides, doux, bleutés de Sainte-Vierge, aux souriantes lèvres, aux cheveux dorés comme des fleurs de cassie, aux toilettes simples, était la maîtresse de leur candidat.

Elle le doublait avec tant de complaisance. Elle l'accompagnait dans les fermes les plus perdues. Elle assistait aux moindres réunions dans les cafetons de village, ayant un mot aimable pour chacun, subtile, enveloppante, adroite, ne reculant pas devant un verre de vin cuit, une farandole ou une poignée de main. Elle paraissait si amoureuse d'Etienne Rulhière, si confiante en lui, si attachée à sa fortune, si fière d'être de moitié dans sa vie, de lui appartenir, le couvait avec des regards si imprégnés de joie et d'espoir, l'écoutait avec un si profond recueillement que ceux qui auraient hésité, se laissaient peu à peu dévier, empoigner, persuader, promettaient leurs votes à ce jeune médecin dont ils n'avaient jamais entendu parler jusque-là dans le pays.

Ç'avait été pour Jane Dardenne une véritable école buissonnière que cette tournée électorale, une exquise et imprévue équipée de vacances, et, comédienne dans l'âme, elle jouait son rôle au sérieux, se mettait, comme on dit au théâtre, dans la peau du personnage, s'amusait plus qu'elle ne s'était jamais amusée en les plus aventureuses parties.

Puis il se mêlait à cela le plaisir d'être prise pour une femme du monde, de se sentir adulée, respectée, enviée, de s'évader du cadre accoutumé, le rêve que ce voyage de quelques semaines aurait une suite, que son amant ne se séparerait pas d'elle au retour, lui sacrifierait enfin celle qu'il n'aimait plus, l'épouse qu'il délaissait et appelait ironiquement sa Cendrillon.

Et le soir, les masques tombés, les musiques finies, quand dans une chambre d'hôtel ou un appartement meublé de vieilles choses, ils se retrouvaient face à face, elle s'ingéniait à le cajoler, à le flatter, à l'éperonner de désirs, le ceinturait de ses bras frémissants, lui murmurait entre les baisers ces phrases qui enorgueillissent un homme, qui chauffent le coeur, qui donnent des forces comme une lampée brûlante d'alcool.

Ils firent à eux deux vraiment la conquête de l'arrondissement, gagnèrent la partie haut la main et Etienne Rulhière, malgré sa jeunesse, son peu de notoriété fut élu député avec cinq mille voix de majorité. Il y eut encore des fêtes, des banquets que présida Jane et où on l'acclama en d'enthousiastes toasts, des feux d'artifice où elle dut allumer la première fusée, des bals où elle émerveilla tous ces braves gens par sa bonne grâce. Et au départ, sur le quai de la gare, trois petites filles vêtues de mousseline blanche comme de premières communiantes vinrent lui lire un beau compliment en vers et lui offrir des bouquets, tandis que les fanfares jouaient la Marseillaise, que les femmes agitaient leurs mouchoirs et les hommes leurs chapeaux. Le torse penché hors de la portière, adorable en sa jaquette et sa robe de voyage, le sourire aux lèvres mais les yeux humides comme il sied en les adieux pathétiques, la comédienne alors, d'un geste brusque et enfantin, envoya du bout des doigts à la foule un baiser, s'écria:

--Au revoir, mes amis, au revoir, je ne vous oublierai pas!

· · ·

Le député, en un besoin d'expansion lui aussi, avait engagé ses principaux électeurs à profiter des trains de plaisir pour venir le relancer à Paris. Ils ne manquèrent au rendez-vous ni les uns ni les autres et quoi qu'il en eût, Rulhière dut les inviter à dîner chez lui.

Auparavant, pour éviter des gaffes possibles, il fit la leçon à sa femme, lui donna un avant-goût de ses convives. Un peu bruyants, un peu hâbleurs, un peu frustes et qui l'étonneraient sans doute par leurs manières, leur accent, mais d'une influence respectable et des hommes si excellents qu'ils méritaient un bon accueil. La précaution fut utile car en entrant dans le salon vêtus de redingotes neuves, épanouis d'aise, pommadés comme pour une noce, ils pensèrent tomber de leur haut devant la nouvelle madame Rulhière que leur présentait le député et qui semblait là tout à fait chez elle.

Ils en demeurèrent d'abord vaguement gênés, inquiets, désorientés, ne sachant que dire, cherchant leurs mots, boutonnant et déboutonnant leurs gants, répondant de travers aux questions aimables que la jeune femme leur posait d'une voix haute et grave, se creusèrent le cerveau pour découvrir la clef de cette énigme. Le capitaine Mouredus contemplait le feu avec des yeux fixes de somnambule. L'épicier Marius Barbaste se grattait les paumes d'un geste machinal. Les trois autres, l'usinier Casemajel, le notaire Roquetton et le cafetier Dastugue criblaient Rulhière de regards anxieux.

Ce fut le notaire qui se ressaisit le premier. Il se leva de son fauteuil en éclatant de rire, bourra le député d'un coup de coude dans les côtes:

--Je comprends tout, je comprends, s'exclama-t-il, vous avez pensé qu'on ne vient pas à Paris pour s'ennuyer, hein? Madame est charmante; tous mes compliments, monsieur le député!»

Il clignait de l'oeil, faisait des signes derrière son dos à ses amis, et le capitaine claironna à son tour:

--Faut-il que nous soyons cruches, péchère; c'est décidément ce bougre de Roquetton qui est le plus malin de tous... Ah! monsieur Rulhière, sans mentir, vous êtes la crème des bons garçons!

Et il ajouta, le sang aux joues, la poitrine bombée, l'accent sonore:

--Sûr, ma petite dame, on les fait gentilles, dans votre pays!

Madame Rulhière ne savait plus que dire, s'était approchée de son mari en un besoin d'être protégée, avait envie de s'enfuir dans sa chambre sous n'importe quel prétexte, de se dérober à cette intolérable corvée. Elle tint bon cependant durant tout le dîner, un repas hilarant, invraisemblable, de table d'hôte où tels que des commis-voyageurs, les coudes sur la table, le gilet déboutonné, lâchés, presque gris, les cinq électeurs dégoisèrent de brutales histoires, des polissonneries graveleuses, des jurons de corps-de-garde. Mais comme on servait au fumoir les liqueurs et le café, elle prit congé de ses convives d'un ton impatient, énervé, gagna sa chambre en une fuite rapide de prisonnière qui s'échappe et tremble d'être reprise.

Les électeurs en restèrent bouche bée et Mouredus, ayant allumé un cigare, s'exclama:

--Ecoutez, monsieur Rulhière, c'est gentil de nous avoir invités dans votre petit bousin; c'est de la délicatesse, j'ose le dire, mais je veux vous parler avec la franchise du troupier, tant que vous, je ne ferai pas des traits à ma légitime pour cette bégueule de margot!

--Le capitaine a raison, opina le notaire Roquetton, madame Rulhière, la vraie, est bien plus aimable, bien plus bravotte, quoi! Vous êtes un pendard de la tromper, un gros pendard et autrement, quand pourra-t-on la voir, elle?

Et, avec une grimace paterne, il ajouta:

--Soyez tranquilles, nous tiendrons notre langue, ce serait trop triste qu'elle sût quelque chose!

CELLE QU'ON N'ACHÈTE PAS

--Ah! j'aurais bien parié tout ce qu'on eût voulu tenir au livre, s'exclama Sarmegens, les coudes sur la table, que celui-là échapperait à la contagion, s'éteindrait un jour paisiblement en ruminant le cours de la Bourse, en mâchonnant des chiffres entre ses râles d'agonie!

Il semblait, en effet, si pondéré, et d'aplomb avec son ventre arrondi de satisfait, ses petits yeux gris fureteurs, son nez dont la crochure accusait les ghettos originels, ses grosses lèvres, lippues et souriantes. Il avait une telle apparence de respectabilité assise, de bien-être insoucieux, d'égotisme dont aucune chimère stérile, aucune peine, aucun élan ne troublent la parfaite quiétude. On enviait son flegme, on eût voulu avoir son rire qui faisait penser au remuement d'un sac d'écus, s'étaler béatement comme lui à la fin d'un dîner, et, comme lui aussi, hausser les épaules quand on parlait de quelque désastre, qu'on philosophait entre deux coupes d'extra dry sur les fantasques caprices du destin. Il n'avait même pas les instincts de sa race, la passion de l'argent qui affole et détraque les plus solides. Il passait presque indifférent dans cette pléthore de millions, se laissait vivre en une torpeur jouisseuse sans émoi, sans manie atavique, sans suggestions libertines.

De tous ses frères qui ont piqué sur la carte du monde les épées symboliques de leur blason, le comte Jacob Goldstein jouait le moins la comédie de la charité, se montrait le plus difficilement pitoyable aux sombres misères de la grande ville. Il méprisait ceux qui courbent l'échine et ceux qui tendent la main. Il ne s'embarrassait ni de croyances, ni de préjugés. Le luxe le délectait. En son hôtel empli jusqu'aux combles d'admirables choses, de merveilleux tableaux, de tapisseries superbes, en ses parcs aux majestueux ombrages, en ses châteaux, il aurait pu se croire quelque roi tout-puissant dont les courtisans épient les gestes, les paroles, dont on recherche les faveurs.

--Rois d'occasion que le peuple exaspéré jettera un soir à l'égout, interrompit Jean de Thorailles avec des inflexions amères.

La nuit tombait mystérieuse, dorée d'étoiles. L'air était embaumé d'une odeur de tilleuls. La lune surgissait comme une lanterne de fête derrière les collines bleues et dans le frissonnement des feuillages, se répondaient les rossignols. Très loin, au bord de la rivière moirée d'étranges reflets, en quelque guinguette vibraient des harpes et des rires de femmes. Et cette phrase de haine sonna comme un glas prophétique en ce recueillement de la campagne endormie et la tiède douceur des naissantes ténèbres.

· · ·

Sarmegens reprit de sa voix grave, imprégnée d'ironie:

--Cet homme qui était, comme on dit, bâti à chaux et à sable, qui luisait de santé et se défendait si bien qu'on ne lui eût jamais donné son âge, qui avait un médecin plutôt pour le narguer de grosses moqueries et l'inviter de temps en temps à dîner que pour se soigner, tomba tout à coup malade, dut s'aliter. Il endurait des tortures inouïes, se décomposait, fondait en quelque sorte, s'en allait lentement comme si d'invisibles lèvres de stryge eussent sucé tout le sang de ses veines goutte à goutte.

Etait-ce l'éclosion destructrice de quelque germe héréditaire, de quelque mauvais mal qui avait couvé durant des années sous cette peau comme le feu sous la cendre? Etait-ce un de ces cas bizarres qui ajoutent un nom de plus à la longue liste des souffrances humaines, qui troublent les professeurs en leurs diagnostics de routine, qui les effarent et les attirent comme ces gouffres dont on ne voit pas le fond et qui donnent le vertige? Etait-ce une maladie vulgaire mais dont l'intensité se décuplait, dont les ravages s'accentuaient dans ce corps vigoureux de vieillard?

Ni les savants éprouvés qui accoururent des universités allemandes à l'appel du millionnaire, ni les spécialistes de la faculté de Paris, ni les empiriques qui offrirent leurs illusoires méthodes, ne parvinrent à le découvrir, n'osèrent affirmer quelque chose, s'aventurer en un traitement hasardeux.

Et Jacob Goldstein en délirait de colère, s'exaspérait de cette incertitude où on l'abandonnait, les suppliait et les invectivait, leur promettait une fortune pour le tirer de ce péril. Il se cramponnait à la vie avec des désespérances de noyé qui se retient à une faible branche, qui la sent plier, se briser peu à peu sous son poids, qui appelle vainement au secours. Il avait des sanglots, des terreurs, des angoisses de femme devant l'approchante échéance, pesait pour la première fois, l'inanité de ses millions. La pensée de la mort l'obsédait, le bourrelait, le suppliciait; l'idée fixe que ses heures étaient maintenant comptées comme les grains qui s'écoulent dans un sablier, qu'il sombrerait bientôt dans les arcanes du néant, qu'il devrait disparaître, perdre à jamais, léguer cette immense richesse qui avait été son orgueil, son but, sa joie, n'emporter dans l'inconnu de l'autre vie que quelques vêtements et qu'un linceul, comme les autres, le hantait, lui martelait le cerveau comme de coups farouches.

Ses plus acharnés ennemis eussent été pris de clémence et frémi devant ce désespoir, cette déchéance et ces tragiques plaintes. Et les garde-malades qui le veillèrent n'en oublieront jamais le spectacle hideux, eurent la sensation d'avoir entrevu ce que doit être l'enfer, le lieu chimérique où se meurent les suprêmes espoirs, où la douleur est éternelle...

· · ·

--Parbleu! ils offriraient bien la forte somme à la Mort, fit Montescourt, mais hélas, elle n'est ni à vendre, ni à louer, comme tout le reste!

Et ayant allumé un cigare à l'une des bougies, Sarmegens continua:

--Cependant, bien que tout le monde l'eût condamné, l'eût rayé du programme, le comte Jacob échappa à ce danger, sortit de cette terrible épreuve brisé, métamorphosé, vieilli de quarante années, tel qu'un aïeul mais encore debout, encore valide. La convalescence fut longue, traînailla jusqu'au déclin du printemps. Il se redressait, commençait à marcher au soleil, dans les allées de son jardin, en s'appuyant sur une canne, mangeait avec un appétit d'enfant, lisait ses lettres et ses journaux.

Puis, tout à coup, l'on s'est aperçu qu'il déraisonnait, qu'il avait comme des fêlures dans le crâne, que ces secousses de terreur, cette vision de la mort, l'avaient à jamais désorienté, rendu fou. Il racontait d'invraisemblables choses, fondait en larmes, se cachait derrière les meubles ou sous son lit, donnait des ordres sans suite à ses gens comme s'il avait voulu mettre son hôtel en état de défense, le préserver de quelque assaut, de quelque pillage. Il rôdait comme une bête en cage à travers ses somptueux salons, les traversait en des galopades éperdues de fuite, avec des hurlements d'épouvante, se traînait sur les tapis, les bras tendus on ne sait vers quoi, bavant d'incertaines et lamentables oraisons, renversant les socles, les fauteuils, mettant les belles tentures de soie en lambeaux, brisant les vases et les statues.

Comme ces bibelots valent pour la plupart leur pesant d'or, comme ils s'émietteraient tous sous ses mains de fou, on a emprisonné, réduit à l'impuissance le malheureux dans la camisole de force, on le relègue maintenant en une vaste chambre presque complètement démeublée. Il y végète, y sanglote, y dormasse le long des jours et des nuits, et sans trêve, en ses yeux révulsés, écarquillés, hallucinants, flottent de noires visions, le mirage de l'Intruse, de l'impitoyable Faucheuse, de Celle qu'on n'achète pas!

LE MAUVAIS MIRAGE

Dans ces brusques métamorphoses de la lumière électrique, s'épandant tantôt en ondes d'un rose fané, exquis, tantôt en une coulée d'or fluide, comme filtrée à travers des cheveux de blonde, tantôt en une nappe bleuâtre, aux tons crépusculaires et étranges, où les femmes semblaient avec leurs épaules nues, de vivantes fleurs, tandis qu'au milieu des rires se déroulait une verveuse revue d'atelier jouée par d'incomparables marionnettes--c'était en la nuit du premier janvier, chez Montmirail, le raffiné peintre des onduleuses poses, des miroitants surahs, des miévreries parisiennes--le grand Pescaleilles, que d'aucunes ont surnommé Moumoute, je ne sais pourquoi, nous dit tout à coup, à mi-voix:

--Certes oui, l'on ne se trompait pas et les faiseurs de potins n'ont eu tort qu'à demi en accolant mon nom à celui de la tant jolie Lucy Pernelle. Elle m'avait pris le coeur comme un oiselier englue, un matin de gel, quelque imprudent roitelet. Elle eut fait de moi tout ce qu'elle aurait voulu.

J'étais sous le charme de son énigmatique et moqueur sourire, où les dents entre les lèvres si rouges avaient quelque chose de cruel, luisaient comme prêtes à mordre, à aviver d'une souffrance le plus câlin, le plus voluptueux des baisers.

J'aimais tout en elle, ses souplesses félines, ses lents regards glissant entre les cils mi-clos comme chargés de promesses et de tentations, son élégance un peu cherchée et ses mains, ses blanches mains fines, longues, veinées de bleu comme les exsangues mains d'une sainte de vitrail, ses doigts fuselés où ne brillait que la goutte de sang d'un rubis.

J'aurais donné tout ce qui me reste de forces, de jeunesse seulement pour la décoiffer, pour appuyer mes paumes brûlantes sur sa nuque fraîche, sa nuque ronde comme un fruit, pour sentir toute cette soie rayonnante, toute cette crinière d'or m'envelopper, me caresser la peau. Je ne pouvais me lasser d'entendre cette voix dédaigneuse, perverse, inattendue qu'elle a, ces vibrations de cristal fraîches, cette musique qui devient par instants rauque, dure, farouche comme les grands appels sonores des Valkyries.

Ah! Dieu de Dieu! être son amant, être sa chose, lui appartenir, lui vouer l'existence entière, épuiser jusqu'à son dernier sou, sombrer en pleine misère pour avoir eu cette gloire, cette béatitude de posséder seul, bien seul, ne fût-ce que quelques mois, la splendeur de sa chair, la douceur de son baiser, le rose et le noir de son âme de démone!

· · ·

Cela vous fait rire, n'est-ce pas, que je me sois emballé ainsi, moi qui donne de si bons, de si sages conseils aux camarades, qui ai l'effroi de l'amour comme de ces terrains vagues, de ces grèves que découvre la marée basse et où l'on s'enlise, où l'on disparaît!

Mais qui peut répondre de soi, qui peut se défendre contre un tel danger, contre l'attirance magnétique qui se dégage d'une femme?

Pourtant, je me suis guéri, bien guéri et par hasard. Et voici comme l'enchantement en apparence si infrangible a été rompu.

Un soir de première, j'étais assis aux balcons, tout près de Lucy. Comme toujours, sa mère l'avait accompagnée et elles occupaient le devant d'une loge l'une à côté de l'autre. Je ne cessais pas, par une insurmontable attraction, de regarder celle que j'aimai de toutes les forces de mon être. Je me régalais les yeux de sa beauté. Je ne voyais plus personne dans la salle. Je n'écoutais plus la pièce qu'on dévidait là-bas sur la scène.

Et brusquement, je reçus comme un coup de poing au coeur, j'eus comme une hallucination démente. Lucy avait fait un mouvement et sa jolie tête se profilait en la même attitude, avec les mêmes lignes que celle de la maman. Je ne sais quel navrant jeu de lumière l'avait ombrée, durcissait, empâtait ces traits délicats, en déformait l'idéale joliesse.

Et plus je les contemplais toutes les deux, celle qui était jeune et celle qui était vieille, plus s'accusait cette désespérante ressemblance.

Je voyais Lucy vieillir, vieillir, lutter contre les années qui s'accumulent, qui griffent le visage de rides, qui engraissent le menton, qui cornent les paupières, qui abîment la bouche et en écornent la fermeté savoureuse de fruit. Elles avaient presque l'air de jumelles.

Je crus que j'allais devenir fou tant je souffrais. Et malgré moi, au lieu de secouer cette obsession, de me sauver hors du théâtre loin, bien loin dans le tumulte du boulevard, je m'entêtais à dévisager l'autre, l'ancienne, à la parcourir, à l'étudier, à la disséquer des yeux. Je n'acharnais avec de l'hypnose sur ces bajoues avachies, ces fossettes ridicules, à demi comblées, ce triple menton comme sanglé par des brides de capote, ces cheveux qui devaient être teints, ces prunelles qui n'avaient plus de lueur, ce nez qui était la caricature du merveilleux, du spirituel petit nez de Lucy.

· · ·

J'avais la prescience de l'avenir. J'aimais, j'aimerais chaque jour davantage l'ensorceleuse qui m'avait si despotiquement et si vite conquis. Je n'admettrais aucun partage, aucune liaison, du jour où elle se serait donnée à moi. Ce serait bientôt l'absolu collage et qui sait, au moment où l'on s'en défend le plus, la fin légale,--le mariage.

Pourquoi ne pas donner son nom à une femme qu'on aime et dont on est sûr? Et je serais rivé à une créature déformée, enlaidie qu'on n'ose pas sortir, que les camarades reluquent avec des railleries dans les yeux et de la pitié pour l'accompagnateur de ces restes.

· · ·

Alors, sans bonjour ni bonsoir, sans détourner la tête, le rideau tombé, je me suis enfin fait conduire au galop, jusqu'au Moulin-Rouge et j'y ai ramassé la première venue, une drôlesse quelconque affriolante et canaille pour m'en griser jusqu'à l'aube, pour me vider jusqu'aux moelles...

--Eh bien, s'exclama Florise d'Anglet, c'est moi qui ne mènerai plus maman au théâtre, les hommes deviennent décidément trop loufoques!

LE FRISSON NOUVEAU

Cette petite d'Ormonde avait à coup sûr le diable au corps, mais surtout une cervelle fantasque, déconcertante, où passaient les plus inouïs caprices, où les idées dansaient, se heurtaient comme ces morceaux de verre multicolores qu'on agite au fond d'un cornet et qui forment d'étranges figures, où fermentait tellement de parisine--vous savez bien, la parisine dont Roqueplan donna jadis l'analyse--que le plus docte des membres de l'Institut eût perdu sa science et sa sagesse à vouloir en suivre les écarts et les pirouettes.

Etait-ce pour cela qu'elle attirait, qu'elle retenait et affolait même ceux qui ont payé leur dette à l'implacable amour, qui se croient forts, délivrés des passions où l'on perd la tête, à l'abri des embûches perfides de la Femme? Etait-ce à cause de ses petites mains douces, fines, toujours fleurant, comme un bouquet, on ne savait quelle subtile et délicieuse odeur, et dont on baisait les doigts frêles avec presque de la dévotion, presque une absolue jouissance? Ou pour ses cheveux de soie, couleur de lumière, ses larges yeux bleuâtres hantés d'énigmes, de curiosités, de désir, sa bouche changeante par instants toute petite, tout enfantine quand elle faisait la moue, et radieuse, épanouie comme une rose qui s'ouvre au soleil quand le rire l'élargissait, découvrant ses dents nacrées, quand elle devenait une cible à caresses? Qui expliquera jamais cette sorte de magie, d'ensorcellement que quelques Elues exercent sur tous les hommes, cette autorité despotique contre laquelle rien ne prévaut et nul ne songerait à se révolter?

· · ·

Or entre les nombreux qui l'avaient suppliée, attendaient anxieusement cette fabuleuse minute où son coeur battrait, où la camarade moqueuse s'alanguirait, s'abandonnerait au bonheur d'aimer et d'être aimée, se griserait du miel des tendresses, ne refuserait plus comme une bête rétive qui se dérobe et craint le joug sa bouche aux baisers, son corps aux extases, aucun ne s'était entêté à vouloir gagner la partie, à poursuivre ce siège difficile et décevant autant que Xavier de Fontrailles. Il marchait droit à son but avec une énergie patiente, une force de volonté que n'émoussaient pas les échecs, la ferveur ardente d'un croyant parti pour de lointains pèlerinages et qui brave toutes les privations, supporte toutes les souffrances le long des routes avec l'idée fixe, consolatrice qu'un jour il pourra s'agenouiller aux pieds de l'idole, entendre les divines paroles dont on demeure emparadisé.

Il se pliait aux moindres fantaisies de madame d'Ormonde, s'ingéniait à ne jamais lui paraître ni obsédant, ni ennuyeux, à l'amuser, à ne pas faire fausse route, à ne pas la heurter, à devenir l'ami dont on ne peut pas se passer, dont on finit par être jalouse plus que du mari et auquel on se confesse, on avoue ses ennuis passagers, on raconte ses chimères.

Elle eût peut-être souffert, pleuré, senti un grand vide dans son existence s'ils s'étaient séparés pour toujours, s'il avait disparu et n'aurait pas hésité à la défendre au risque de se compromettre, de passer pour sa maîtresse si quelqu'un l'avait attaqué devant elle. Des fois, elle s'écriait avec une brusque nostalgie dans l'accent rieur de sa voix:

--Si j'étais capable d'aimer cinq minutes, c'est vous que j'eusse aimé!

Et dans leurs promenades par les petites allées du Bois, tandis que la victoria haltait près d'Armenonville,--dans leurs longues causeries d'après-midi, lorsqu'ils se penchaient sur le gouffre, comme il disait, jusqu'à en avoir l'un et l'autre le vertige et parlaient encore de l'amour avec une sorte d'obsession--y revenant sans trêve et s'en imprégnant--madame d'Ormonde détaillait parfois une de ses théories préférées. Certes oui, elle comprenait la possession lorsqu'on s'aime, ce coup de folie qui vous saisit de la tête aux pieds, qui vous brûle le sang, qui vous fait oublier dans l'étreinte d'un homme, cette suprême joie qui brise, qui rive deux êtres à jamais l'un à l'autre par la chair, par le coeur et par le cerveau. Mais seulement en un décor imprévu avec autour de soi quelque chose de nouveau, d'étrange dont on se souviendra jusqu'au déclin de la vie, d'amusant, de fou, de longtemps cherché qui mettrait comme une pincée de cary dans la banalité du stupre.

· · ·

Et Xavier de Fontrailles s'essoufflait à vouloir découvrir ce cadre, échouait successivement avec une garçonnière tendue d'étoffes pâlies comme un boudoir de caillette au dix-huitième siècle, avec une villa enfouie comme un nid sous les arbres et les rosiers, avec une maison japonaise aux meubles précieux, aux fenêtres treillagées d'où l'on apercevait la mer, avec un vieux palais mélancolique dont les balcons se miraient dans le Grand-Canal, avec des chambres d'hôtel en d'excentriques quartiers, des cabinets particuliers de restaurant, des pavillons de garde au fond de silencieuses forêts.

Madame d'Ormonde passait son chemin sans retourner la tête. Et Xavier était, hélas! de plus en plus amoureux, amoureux comme un collégien qui n'a jamais connu, frôlé la moindre femme, amoureux à en ramasser les fleurs qui tombaient du corsage de l'amie, être désorienté, malheureux, perdu dès qu'il ne la voyait pas, qu'il n'entendait pas les roucoulements si doux de sa voix et de son rire...

· · ·

Cependant un soir il l'avait accompagnée à la foire de Saint-Cloud. Ils s'arrêtèrent dans trois baraques, assourdis par le tumulte des orgues de Barbarie, les sifflements des machines, le sourd murmure de la foule qui allait et venait le long des boutiquettes éclairées de quinquets. Et comme ils passaient devant une carriole de somnambule, monsieur de Fontrailles s'arrêta, dit à madame d'Ormonde:

--Voulez-vous que nous nous fassions prédire notre avenir?

La roulotte superbe, cabossée, paraissait avoir traîné sur tous les grands chemins. Des pancartes épinglées de médailles, couvertes de boniments pendaient au-dessus d'un escalier, aux marches branlantes. Les petites fenêtres aux volets clos étaient masquées par des caisses de basilic et de réséda. Une vieille perruche chauve dormait sur le seuil, les plumes en boule.

La tireuse de tarots tricotait placidement au bas de l'escalier sur une chaise. Elle se leva, s'approcha de madame d'Ormonde puis la voix onctueuse:

--Je révèle le présent, le passé et l'avenir, dégoisa-t-elle, même avec le nom de celui qu'on épousera, des parents qu'on a perdus, la situation de fortune qu'on avait ou qu'on aura... J'ai travaillé devant des têtes couronnées... L'empereur du Brésil est venu chez moi avec l'illustre poète Victor Hugo... C'est cinq francs pour les cartes et la main, vingt francs pour le grand jeu... Madame la princesse veut-elle le grand jeu?

Madame d'Ormonde éclata de rire, d'un rire sonore de gamine qui s'amuse. Ils gravirent l'escalier et monsieur de Fontrailles ouvrit la porte vitrée que voilait d'épais rideaux de cotonnade rouge.

Alors la jeune femme eut une exclamation de surprise. L'intérieur de la carriole était plein de roses, arrangé de la façon la plus coquette comme pour un rendez-vous d'amour. Sur une table de laque entourée de piles de coussins, un souper attendait on ne savait qui, et au fond, voilé par une portière en fines lamelles de jonc incrustées de nacre, on devinait un grand lit, large comme un reposoir, un de ces lits d'où montent comme de luxurieuses suggestions!

Xavier avait refermé la porte, madame d'Ormonde le regardait d'un air tout drôle avec un peu de rougeur aux joues, des vibrations dans les narines, des yeux troubles qu'il ne lui avait jamais vus.

Très bas, le coeur battant à coups précipités, il lui murmura à l'oreille:

--Eh bien, cette fois, le décor vous plaît-il?

Elle répondit en lui tendant ses lèvres. Et, tandis qu'il mettait le verrou, elle emplit les coupes d'extra dry, joyeux à voir comme de la peau de blonde, s'exclama à l'étourdie comme si elle eût été déjà un peu grise:

--Décidément, je veux bien le grand jeu!

Et ce fut ainsi que madame d'Ormonde trompa pour la première fois--sérieusement--son mari, au milieu de la foire de Saint-Cloud, dans une roulotte de somnambule.

A L'OMBRE

--J'ai été en prison au temps où j'avais encore des chimères, où l'on me trouvait toujours au premier rang, d'attaque, comme disent les ouvriers, quand il s'agissait de pérorer en quelque réunion publique, de sonner la diane de revanches aux miséreux, de montrer le poing aux repus et aux satisfaits, de cogner contre ce vieil édifice social qui malgré ses lézardes nargue les plus farouches assauts et qu'hélas, ni vous, ni moi, nous ne démolirons de sitôt. J'ai connu, comme quelque vieux cheval de retour l'amertume, le spleen des geôles où l'on s'abrutit peu à peu, l'on perd la notion du temps, l'on se cristallise, l'on a cette sensation d'être comme un grenier abandonné, silencieux, où des milliers et des milliers d'araignées tissent leurs toiles, bouchent les issues, masquent d'opaques rideaux poussiéreux les lucarnes par lesquelles filtrait encore un peu de lumière.

· · ·

Puis, secouant cette crinière léonine qui donne à sa figure ravagée de vieux tribun on ne sait quel aspect prophétique, Claude Ramire ajouta avec soudain dans le regard comme la mélancolie d'un mauvais souvenir:

· · ·

--Et rien alors ne me parut plus pénible à endurer, plus cruel que cette privation d'amour à laquelle j'étais condamné en pleine jeunesse, en pleine exubérance de forces et de rêves. On arrivait à en être comme fou, à en sangloter dans ses mains comme les fauves qui brament leur désir au milieu des ténèbres, à en avoir le dégoût de la vie, une sorte d'ébriété maladive, le sang en fusion lorsqu'en les hasards de cette lamentable existence l'on se heurtait à quelque jupe, l'on reniflait l'odeur d'une femme. Et c'étaient des ruses inouïes, des complots émouvants, tout un labeur pour parvenir à dépister la surveillance sans trêve aux aguets des gardiens, à rencontrer quelque prisonnière, fût-elle vieille et laide, dans les obscurs recoins des couloirs, des étreintes soudaines, telles qu'un accouplement de bêtes qui se ruent l'une sur l'autre, où l'on ne pensait plus au péril, l'on ne prononçait pas une parole, l'on ne s'embrassait même pas, l'on faisait l'amour comme un vagabond lampe la bouteille qu'il vient de voler.

Ah! si l'un de ceux qui étudient la Bête Humaine et son coeur avait le courage d'étudier de près l'intérieur d'une de ces maisons de douleur où des hommes et des femmes expient leurs fautes, d'en sonder les dessous, d'en observer non pas seulement les rouages mécaniques, le peu qu'on montre à tout le monde, qu'on exhibe comme une machine propre et bien graissée, mais aussi les secrètes misères, les passions suppliciantes, étranges qui y germent, qui s'y épanouissent, qui s'y incrustent comme des fleurs vénéneuses en la fente d'un mur noir, comme ils ne regretteraient pas d'avoir exploré cet enfer, comme ils en rapporteraient le «frisson nouveau» qui hante les vrais artistes!

N'est-ce pas Esquiros qui, dans un livre oublié, a raconté cette histoire d'héroïque amour dont il fut le témoin en je ne sais plus quelle prison?

Une espèce de mendigot bohème que les gendarmes avaient peut-être ramassé au creux de quelque meule et que les juges, épeurés par ses fanfaronnades, son rire qui découvrait des dents de jeune loup, ses solides épaules et ses mains noueuses qui devaient si bien crocheter une serrure et jouer du couteau, avaient mis à l'ombre pour des mois et des mois, remarqua dans le quartier des femmes une fille si belle que le triste costume des détenues, les cheveux rasés ne l'enlaidissaient pas, semblaient un déguisement choisi à plaisir.

A eux deux, ils eussent fait comme un couple d'églogue antique, lui, taillé en force, la peau dorée par la poussière des routes et les âpres soleillées, les yeux noirs, allumés de perpétuelles convoitises, elle, grande, avec des hanches harmonieuses comme les lignes rhythmiques d'une amphore, un teint de fleur, une bouche au retroussis cruel et quelque chose de félin, de glissant, d'onduleux dans la façon dont elle marchait.

Il devenait tout pâle quand il la voyait, chancelait comme si on lui eût asséné quelque coup de poing dans la nuque. Elle souriait comme amusée par sa détresse. Il savait qu'elle tirait trois ans pour avoir jeté son enfant dans une mare.

Ils n'avaient jamais pu se rapprocher, se parler, et de loin, échangeaient des signes, de longs regards d'intelligence, toute une mimique naïve, exaltée et par instants libertine.

Mais lui seul s'offrait avec des gestes d'impudeur et de folie, tremblait de la tête aux pieds, mendiait des tendresses, la conviait de ses prunelles incendiées, striées par des éclairs de chaleur aux délices du stupre, aux griseries des étreintes, la suppliait, lui jetait à pleines mains éployées des baisers et des baisers. La belle ne lui répondait que par son éternel sourire de reine accoutumée aux flatteries, ne paraissait pas le comprendre, en ressentir quelque trouble, semblait une froide idole au coeur glacé, n'avait aux lèvres que des bâillements de lassitude.

Et un jour, elle eut comme un réveil, et par des signes moqueurs le défia de faire tout ce qu'elle exigerait, nargua ses effusions passionnées, lui expliqua qu'elle ne le croirait que s'il avait le courage de se mutiler, de lui jeter ainsi qu'un gage l'un des doigts de sa main droite.

Et l'homme, avec cette audace insoucieuse de ceux qui espèrent le ciel, qui ont la foi chevillée au coeur, n'hésita pas un instant, ne songea même pas qu'il serait désormais un invalide qui ne peut plus braver le danger, la regarda bien dans les yeux et d'un coup de dents bestial se coupa soi-même ce doigt qu'elle exigeait comme une preuve d'amour, puis le lui lança à travers les barreaux comme on jette une fleur.

Et Charles Luceuille qui s'étirait dans un amoncellement de coussins japonais, reprit:

--J'ai eu naguère un ravissant petit modèle qui s'appelait Lise tout court, une drôle de fille qui était, comme dit la chanson de Pierre Dupont, belle autant que le ciel et l'eau, et perverse dans l'âme, poussée certainement en quelque bouge de voleurs, capable des pires méfaits, avait déjà, et s'en vantait, bien qu'elle eût à peine vingt-cinq ans, connu le supplice horrible du silence perpétuel qu'on inflige aux femmes dans les maisons centrales.

Mais comme elle avait des sens de diablesse, un corps d'idéale Aphrodite, qu'elle posait à miracle, et que son bagout ordurier m'amusait, comme ces spectacles équivoques où l'on se risque en enlevant sa rosette, je la gardais malgré tout, je ne pouvais me décider à l'éconduire, à m'en séparer.

Et elle me dévoila bien souvent des choses d'amour vraiment attendrissantes qui se passent en ces prisons pareilles à des tombes, et où l'on pourrait croire que le coeur s'engourdit, que la chair est comme morte, qu'on se laisse vivre en une inertie passive d'animaux.

Les malheureuses avaient de véritables et exquises intrigues entre elles, se recherchaient, se courtisaient, s'adoraient avec des désirs, des rêves, de la jalousie, et leur cerveau arrivait à un tel degré d'exaltation, leurs sens exacerbés étaient devenus d'une telle sensibilité, leurs nerfs étaient tellement tendus qu'elles éprouvaient les suprêmes délices, rien qu'en s'effleurant des doigts au passage, qu'en se regardant à la dérobée lorsque les Soeurs inflexibles ne pouvaient les surprendre.

Oui, le heurtement de leurs regards alanguis d'une immense tendresse, mouillés de luxure, sous les cils qui palpitent ainsi que des ailes, se promettant, s'abandonnant, s'attardant passionnément, ardemment sur les lèvres de l'amie, sur les pointes de sa gorge, sur les plis mystérieux de son corps, parlant, s'épanchant, suppliant, les leurraient d'un mirage d'apothéose, le frottement furtif des mains, du poignet les brisaient, les enivraient, leur donnaient toute la joie, toute la lassitude divine de la possession.

Et Lise avouait même que la réalité, les jouissances qui secouent l'être de la nuque aux talons, qui le plongent comme en du Néant, ne lui avaient jamais paru aussi complètes, aussi délectables, aussi détraquantes que ces sensations de rêve, ce vertige cérébral!

Et il conclut, en suivant dans le ciel des tournoiements de feuilles mortes:--Ce Dieu dont on nous enseignait la toute-puissance au catéchisme lorsque nous étions tout petits, cette entité mystérieuse qui domine le monde, qui connaît jusqu'à nos plus secrètes pensées, qui nous guide, nous poursuit, nous tient dans ses mains, ce Dieu ne serait-il pas l'Amour?

PARVENU

Vous le connaissez bien ce bon gros Dupontel qui semble le type de l'homme heureux avec ses joues pleines, colorées comme des pommes mûres, ses petites moustaches roussâtres relevées au-dessus d'une bouche lippue, ses yeux à fleur de tête que n'assombrit jamais quelque émoi, quelque mélancolie, qui font penser aux prunelles calmes des boeufs, avec son torse long planté sur de petites jambes frétillantes, qui lui valut d'être baptisé par je ne sais plus quelle pierreuse: «la rue Basse-du-Rempart».

Dupontel qui s'est donné la peine de naître, non comme les grands seigneurs de jadis que raillait Beaumarchais, mais lesté d'un nombre respectable de millions, ainsi qu'il sied à l'unique héritier d'une maison où l'on vendit les ustensiles de ménage depuis plus d'un siècle.

Nécessairement de l'Epatant, comme tout parvenu qui se respecte, il veut paraître quelque chose, jouer au clubman, posant pour la galerie parce qu'il a été élevé à Vaugirard, qu'il sait à peu près l'anglais, qu'il fit son volontariat à Rouen dans les chasseurs, qu'il monte assez bien à cheval et qu'il sait conduire un mail et jouer au tennis.

D'une élégance étudiée, trop correcte de «toute sorte», copiant ses allures, sa façon de parler, ses chapeaux et ses pantalons sur les trois ou quatre snobs qui donnent le ton, qui lancent la mode, ayant l'esprit des autres, apprenant des anecdotes et des mots comme une leçon pour les replacer dans les petites fêtes, riant bien souvent sans savoir pourquoi les camarades s'esclaffent, et accoutumé à entretenir de jolies filles pour la joie de ses meilleurs amis.

Le parfait imbécile, quoi! mais, somme toute, un excellent garçon, auquel il convient de témoigner quelque vague indulgence.

· · ·

Quand il en fut à sa trente et unième maîtresse et qu'il eut constaté qu'en amour les trois quarts du temps la fortune ne fait pas le bonheur, que toutes l'avaient trompé, rendu parfaitement ridicule au bout d'une semaine, Charles Dupontel résolut de se ranger des voitures, de devenir ce qu'on appelle un homme sérieux, de se marier, non par calcul, par raison, mais selon son coeur. Une après-midi d'automne, à Auteuil, devant la tribune du club, parmi les très jolies qui entouraient les braseros, il remarqua une jeune fille d'une teinte exquise, si fraîche qu'on eût dit d'une fleur de pommier, si blonde qu'on eût pris ses cheveux pour des fils d'or, si souple et si mince qu'elle évoquait ces longues silhouettes de saintes qui sont sur les vieux vitraux d'église, et énigmatique, ayant l'air à la fois d'une ingénue délicieuse, de quelque pensionnaire en vacances et de quelque toquée qui sait déjà le pourquoi et le comment de toutes choses, qui exubère de vie et de jeunesse, qui attend le moment où le mariage lui permettra enfin de dire et de faire tout ce qui lui passera par la tête, de s'amuser jusqu'à la satiété.

Puis des petits pieds qui eussent tenu dans une main de femme, une taille qu'on eût emprisonnée en un bracelet, des cils bouclés qui palpitent comme des ailes de papillon près d'un nez effronté et sensuel, un vague sourire moqueur qui plissait ses lèvres comme des pétales de roses.

Le père était du cercle. Un décavé dans les grands prix, se défendant avec une bravoure superbe, continuant à tenir le coup, se maintenant à flot par des prodiges d'équilibre et d'adresse, race d'ailleurs comme pas un et pouvant prouver que ses aïeux avaient été à la cour de Charlemagne et pas dans la musique ni l'office, comme dit l'autre.

Cette jeunesse, cette beauté, ces parchemins éblouirent Dupontel, lui chavirèrent le cerveau, le mirent sens dessus dessous, lui apparurent comme un mirage de bonheur et d'orgueil.

Il se fit présenter au père, à la fin d'une partie de baccara, l'invita à ses chasses, et un mois après, comme on bâcle une affaire, demanda et obtint la main de mademoiselle Thérèse de Montsaigne, heureux autant qu'un mineur qui découvre quelque filon précieux.

· · ·

Il ne fallut pas un jour et une nuit à la jeune femme pour s'apercevoir qu'elle avait pour mari une marionnette dérisoire, pour rêver de s'échapper de sa cage et se décider à en faire voir de toutes les couleurs au pauvre garçon qui l'adorait de toute son âme.

Elle le trompa sans la moindre clémence, sans le moindre scrupule, avec comme d'instinctives rancunes, comme un besoin de le ridiculiser, d'oublier qu'elle avait dû lui sacrifier ses rêves virginaux, lui appartenir, subir ses odieuses caresses sans pouvoir s'en défendre et le repousser.

Elle fut cruelle comme le sont les femmes quand elles n'aiment pas, se plut à des actes téméraires et absurdes, à tout risquer, à braver le péril, sembla un jeune poulain ivre de soleil, de grand air, de liberté qui galope à fond de train par les prairies, saute les fossés et les haies, rue, hennit joyeusement, se vautre à plein poitrail dans les hautes herbes parfumées.

Dupontel demeurait imperturbable, n'avait pas le plus léger soupçon, était le premier à rire dès qu'on racontait quelque bonne histoire de mari cocu, bien que sa femme le rebutât, le querellât, se prétendît perpétuellement souffrante ou anémiée pour lui échapper, prît comme un malin plaisir à le glacer par ses quolibets, par ses réponses désenchantées, son apparente inertie.

Il recevait, s'appelait maintenant Du Pontel, songeait même à acheter un titre à Rome, ne lisait plus que certains journaux, était en correspondance suivie avec les Princes, s'apprêtait à monter une écurie de courses, avait fini par croire qu'il était vraiment un homme du monde, se pavanait, se gonflait, n'ayant jamais appris probablement la célèbre fable de La Fontaine où il est question d'un âne chargé de reliques qu'on salue et qui prend les révérences pour lui.

Des lettres anonymes troublèrent brusquement cette quiétude, lui arrachèrent le bandeau des yeux.

Il les déchira d'abord sans les lire, haussa les épaules dédaigneusement, mais il en vint tant et tant, l'on s'entêta tellement à lui mettre les points sur les i, à lui clarifier le cerveau, que le malheureux s'en émut, observa, fureta, se livra à de minutieuses enquêtes et se rendit compte qu'il n'avait plus le droit de s'esclaffer aux dépens des autres maris, qu'il était le pendant parfait de Sganarelle.

Et furieux d'avoir été une dupe, il mit toute une agence en campagne, joua l'habituelle comédie et se présenta, un soir où on ne l'attendait pas, dans la tiède garçonnière qui abritait les prétentaines de sa femme.

Thérèse, affolée, aux abois, surprise en le désordre des étreintes, pâle de honte et d'épeurement, se cachait derrière les rideaux de l'alcôve. L'amant, un officier de dragons très dépité d'être mêlé à un scandale qui ferait du potin, de se trouver en chemise de soie en face de ces gens correctement redingotés, fronçait les sourcils, se contenait pour ne pas jeter sa victime par la fenêtre.

Le commissaire, calme, contemplant avec un flegme de dilettante cette petite scène intime, s'apprêta à constater le flagrant délit et, d'un ton ironique, posa au mari qui avait requis son ministère la question ordinaire:

--Vos nom et prénoms, monsieur, je vous prie?

Dupontel répondit:

--Dupontel (Charles-Joseph-Edmond).

Et, tandis que le commissaire écrivait sous sa dictée, il ajouta soudainement:

--Dupontel en deux mots, s'il vous plaît, monsieur le commissaire!

LA FILLE AUX ROULIERS

...Alors le cocher, qui avait sauté de son siège et marchait à pas traînards auprès de ses biques efflanquées, les réveillait par instants d'une cinglée de fouet ou de rudes jurons, étendit le bras vers le haut de la côte où, comme de jaunes lanternes, luisaient les fenêtres d'une solitaire maison encore éveillée, bien que la nuit fût pleine et l'heure tardive.

--C'est là qu'on boit la goutte, Monsieur, s'exclama-t-il, et bien servie, mille Dieux!

Et ses yeux flambèrent dans sa face maigre, brûlée, d'un ton de brique recuite, ses lèvres eurent un clappement sensuel d'ivrogne qui se rappelle une bonne bouteille naguère lampée, son corps se redressa sous la blouse, prit une apparence faraude, tressaillit comme l'échine d'un boeuf piquée d'un coup d'aiguillon.

--Certes, oui, bien servie, et par une qui vous fout la mounine avant qu'on ait seulement levé le coude et bu un verre!

· · ·

...La lune montait derrière les pics neigeux et rouges, comme trempée de sang, couronnée de nuages sombres qui s'échevelaient, se tordaient, ondulaient, faisait penser à quelque tête sinistre de Méduse. En cette clarté fuyante se déroulaient au loin les plaines mornes du Capsir sillonnées de torrents, les pâturages immenses où erraient d'incertaines formes, les champs de seigle pareils à de grands draps d'or, et ça et là, de misérables villages, de larges flaques d'eau où les étoiles allumaient comme des regards tristes. D'humides rafales balayaient la route, charriaient dans l'air une âpre senteur de foin, des aromes de résine et de fleurs inconnues. Et les blocs erratiques qui jalonnaient le sol comme de bornes géantes avaient des silhouettes spectrales...

· · ·

L'homme enfonça d'un coup de poing son large chapeau de feutre, effila ses moustaches d'ancien hussard, et d'un ton obséquieux, prometteur, reprit:

--Monsieur veut-il qu'on s'arrête?... Nous y voilà!

· · ·

C'était une pauvre guinguette de chemineaux, au toit d'ardoises roussies, comme rongées de lèpre, aux murs faits de grosses pierres et devant la porte stationnaient, barrant presque toute la route, trois charrettes attelées de mules et chargées d'énormes troncs d'arbres. Les bêtes accoutumées à cette halte sommeillaient, comme engourdies et leur lourd fardeau exhalait une odeur de forêt saccagée.

Au dedans, autour d'un feu de sarments qui pétillait, des bouteilles et des verres sur une table étroite, chantaient comme la tête partie et riaient à grands éclats des rouliers, deux jeunes et un vieux. Et une femme aux hanches rondes, le chignon épinglé dans un bonnet de dentelles selon la mode catalane, l'air solide et hardi avec, cependant, comme une grâce perverse et native, la tête jolie mais déjà fripée, les incitait à dénouer les cordons de leurs grosses bourses de cuir, ripostait aux quolibets sales d'une voix aiguë, assise sur les genoux du plus jeune et se laissait sans vergogne baiser par lui à pleine bouche et fourrager le corsage.

· · ·

Le cocher poussa la porte d'un geste de maître qui se sait chez lui.

--Bonsoir la Glaizette et la compagnie, y a bien encore de la place pour deux, pas vrai?

Les rouliers s'étaient tus, nous toisaient avec des regards sournois, haineux comme des chiens auxquels on arrache leur pitance et qui montrent les crocs, prêts à mordre.

La fille haussa les épaules, leur planta ses yeux dans les yeux comme une dompteuse qui mate des fauves, eut un étrange sourire et nous demanda:

--Qu'est-ce qu'il faut vous servir?

--Deux verres de cognac et le meilleur de l'armoire, la Glaizette, fit le cocher en roulant une cigarette.

Et tandis qu'elle débouchait la bouteille, je remarquai comme ses prunelles étaient vertes, d'un vert hallucinant, tentateur, apâli, de cette teinte qu'ont les mantes prieuses, comme ses mains étaient petites et d'une blancheur de paresse, comme ses dents rayonnaient dans la bouche meurtrie, comme sa voix un peu rauque et roucouleuse avait des vibrations à la fois cruelles et câlines. Je la vis comme en un mirage triomphalement accotée à son lit; indifférente aux batailles qui se livraient pour elle, attendant sans trêve,--désirant celui qui était le plus fort, qui demeurait le victorieux, se prostituant par plaisir, par une sorte de fatalité plutôt que pour emplir d'écus et de gros sous un bas de laine. Elle était au bord de cette grande route pierreuse, pénible, l'hospitalière d'amour qui ouvre ses bras aux pauvres gens, qui leur donne une place chaude en de beaux draps blancs, qui les ranime contre sa chair en fleurs, qui leur verse l'oubli de tout, le viatique suprême de ses lèvres caressantes. Elle savait des choses sombres que nul au monde ne connaîtrait, que ses lèvres scellées emporteraient inviolées dans l'autre vie. Elle n'avait pas encore aimé et n'aimerait jamais parce qu'elle était vouée aux baisers qui passent et qui s'oublient.

Et j'avais hâte de la fuir, de ne plus contempler--avec quelle obsession despotique--ces prunelles si pâles, si vertes, cette bouche de charité et de caresses, de ne plus sentir cette femme si près de moi avec ses mains blanches, ses mains jolies, je lui jetai une pièce d'or et m'échappai sans lui avoir adressé une parole, sans attendre ma monnaie, sans même lui dire bonsoir d'un geste avec dans la nuque le frôlement de son sourire, l'inquiétude dédaigneuse de son regard...

· · ·

...Et la voiture s'en alla au galop, dans une tempête de sonnailles, vers Formiguères. Je ne pouvais plus dormir, je voulais savoir d'où venait cette femme, j'avais honte d'interroger ce cocher, de marquer de l'intérêt pour une pareille créature, et quand, le long d'une nouvelle côte, il parla, comme s'il avait deviné mes secrètes pensées, me raconta ce qu'il savait sur la Glaizette, je l'écoutai avec une attention d'enfant à qui l'on brode quelque conte merveilleux.

· · ·

Elle était de Fontpédrouze, un village de muletiers où les hommes, quand ils ne sont pas sur les chemins, passent leur temps à boire et à jouer au cabaret, où les femmes font la moisson, portent les plus pesantes charges sur leur dos incurvé, ont une existence de misère et de douleur.

Le père tenait une auberge, et la petite grandit heureuse, courtisée dès qu'elle eut quinze ans, si coquette qu'on était certain de la trouver toujours plantée devant son miroir, riant à sa beauté, se recoiffant, s'arrangeant comme une demoiselle de Prades. Et bientôt, parce que, dans la famille, ils ne savaient, ni les uns, ni les autres, se garder un sou, dépensaient plus qu'ils ne gagnaient, étaient comme des cruches fêlées d'où l'eau s'écoule goutte à goutte, ils se trouvèrent un jour acculés à la ruine, ainsi qu'au fond d'une impasse.

Alors, à la Notre-Dame, au temps où l'on pèlerine à Font-Romeu et où les villages sont déserts, pour toucher l'assurance, l'aubergiste mit le feu à sa maison. Et l'on eut la preuve du crime par la Glaizette, qui n'avait pu se résoudre à abandonner le miroir dont était ornée sa chambre et l'avait emporté sous sa jupe.

Les parents tirèrent des années de prison, et seule, lâchée dans la vie, l'amour dans la peau, la petite devint servante, passa de main en main, hérita d'un vieux métayer qu'elle avait englué comme un merle, et avec cet argent se fit construire ce bouchon sur la route nouvelle que l'on ouvrait à travers le Capsir...

--Une gaillarde, Monsieur, conclut le cocher, une gaillarde comme on n'en voit plus même dans les meilleures garnisons et qui vous ouvrirait la porte à toute une confrérie et pas exigeante, tout à fait brave...

· · ·

...Et je l'interrompis malgré moi comme si ces paroles m'eussent fait mal, je songeai à ces prunelles vertes et pâles, ces prunelles de magie et de rêve qui avaient la teinte des mantes prieuses, je les cherchais, je les voyais dans les ténèbres, elles dansaient devant moi comme des lueurs phosphoriques et j'aurais donné toute ma bourse à cet homme pour qu'il redevînt à présent silencieux, pour qu'il harcelât ses chevaux, pour que leur galop s'affolât, m'emportât vite, vite, loin, toujours plus loin de cette fille.

LA

LA DERNIÈRE PENSÉE

DE TOM CLIBBOOTH

...Ce Tom Clibbooth, bien qu'il fût taillé comme un Hercule de foire, qu'il sût baragouiner une douzaine de langues, qu'il n'eût jamais reculé devant une aventure à tenter, un danger à courir, un bon coup à faire, n'était arrivé qu'à crever la faim plus souvent qu'à son tour, à n'être qu'un pauvre hère toujours en quête d'aumônes et d'expédients, toujours errant de ville en ville, à l'affût des bonnes âmes et d'un gîte facile.

Cinquante fois il avait cru toucher au but, agripper la fortune volage de ses mains avides et il était retombé au troisième dessous, découragé, meurtri, à bout de forces.

On aurait dit que la destinée s'acharnait contre lui. Il faillit être lynché en Californie à la place du vrai coupable. Il perdit en un naufrage la cargaison qu'il avait amassée au Pérou en cinq années de labour et de fièvre. Il se maria avec une adorable petite miss blonde aux yeux d'archange qui, en pleine lune de miel, trouva drôle de partir dans une troupe ambulante de minstrels. Il tint un bar qui brûla dans l'incendie de Chicago. Il acheta un cirque, et en une semaine tous ses chevaux et ses éléphants moururent emportés par une maladie inconnue, qui permit aux vétérinaires de rédiger d'incohérents mémoires. Il devint croupier dans un tripot et des gentlemen en gaieté l'assommèrent au milieu d'une dispute.

· · ·

A la fin, ayant tâté de tous les métiers, vainement cherché à gagner la partie, à vaincre cette persistante déveine, las de traîner sans trêve le boulet de la vie, il ne songea plus qu'à faire le grand voyage.

Il envisageait la mort avec un dilettantisme raffiné, un sang-froid absolu, comme un spectacle où il importe de s'amuser et de rire jusqu'à la tombée du rideau. Il en combinait dans son cerveau les apprêts, les détails, les sensations. Il s'y accoutumait. Il rêvait qu'elle fût la revanche des misères jusque-là endurées, de l'existence lamentable qui avait été son lot dans ce monde, qu'on en parlât dans tous les journaux de New-York à San-Francisco comme d'un événement sensationnel.

Et, hanté par cette idée fixe, il suivit les funérailles des millionnaires, en nota les moindres détails dans sa mémoire, interrogea les employés des pompes funèbres, feuilleta les livres d'histoire où l'on raconte les apothéoses posthumes des empereurs et des rois.

Oh! s'en aller dormir au fond de la terre, plus hospitalière aux morts qu'aux vivants dans un char triomphal dont frissonneraient les énormes panaches noirs, dont s'effeuilleraient les couronnes florales tout le long des rues, dont luiraient les symboliques orfèvreries, traverser la ville au pas processionnel de chevaux caparaçonnés que tiendraient en main des piqueurs, avoir derrière son cercueil des musiques qui se répondraient, des tambours qui battraient couverts de crêpes et tout un cortège de voitures aux lanternes allumées, d'hommes et de femmes vêtus de deuil, ne pas disparaître obscurément comme il avait vécu, ne pas dégringoler comme un chien abandonné dans la fosse commune des pauvres diables!

Mais comment réaliser une pareille chimère, lui qui n'avait pas un habit propre, un dollar, un ami, qui se serrait la courroie d'un cran chaque jour et couchait si rarement dans un lit?

· · ·

Un matin, toutes les rues, tous les squares, toutes les façades de Baltimore apparurent placardées d'une immense affiche rouge où, en grosses lettres, se détachait le speech suivant:

M. Tom Clibbooth, de cette ville, a l'honneur d'avertir ses honorables concitoyens qu'il fera demain, dans la salle du Business-Club, une intéressante conférence sur la corruption des moeurs dans les Etats de l'Union.

La recette est destinée à couvrir les frais de ses obsèques et le leader prend l'engagement formel de se brûler la cervelle à la fin de la séance.

A midi, toute la salle fut louée jusqu'à la dernière chaise et les marchands de billets vendirent à des prix invraisemblables des places qui valaient deux dollars.

La foule fit la queue aux abords du club jusqu'à l'heure de la conférence, se rua sur les portes, fourmilla soulevée et bruyante, sifflant la police qui la chargeait vainement, qui ne parvenait pas à frayer un passage aux voitures, à maintenir l'ordre.

Etait-ce une excentricité sérieuse? Etait-ce une mystification énorme savamment combinée par quelque farceur? Se tuerait-il ou se désisterait-il au dernier moment sans la moindre vergogne? Qui avait entendu parler de ce Tom Clibbooth, qui connaissait l'existence de ce bouffon macabre?

Ce mystère que nul ne perçait avivait les curiosités jusqu'au paroxysme. On pariait pour le suicide et contre le suicide. On attendait anxieusement les détails de cette funèbre exhibition.

A l'intérieur du club, on aurait dit d'un tonneau de harengs, tant les spectateurs et les spectatrices étaient nombreux et pressés les uns contre les autres.

Et un grand silence régna quand Tom Clibbooth, irréprochable dans son habit noir, le plastron piqué de trois perles noires, la cravate blanche bien nouée, s'assit à l'heure sonnante devant sa table et tranquillement, entre le verre d'eau sucrée et son claque, posa un revolver de fort calibre.

Les lorgnettes le dévisageaient comme une bête curieuse. Les femmes avaient de petits frissons en songeant qu'un aussi bel homme allait faire la pirouette finale. Les hommes avaient peur de quelque duperie et d'en être pour leur argent.

Tom Clibbooth parla d'une voix très claire, très accentuée, blagua la société, raconta des anecdotes plaisantes et graveleuses, s'emporta par moments en de longues tirades haineuses où lui revenait comme des hoquets de fiel le souvenir de tout ce qu'il avait souffert, de ses espérances avortées, de ses rêves qui avaient eu l'aile cassée au premier essor, qui avaient agonisé dans les ornières pleines de boue.

Il éclatait de rire, d'un rire sardonique et gouailleur, qui sonnait comme une aigre fanfare d'un bout à l'autre de la salle. Il ne ménageait personne. Il gouaillait avec un cynisme furieux. Il insultait les riches et les heureux comme un de ces tribuns qui surgissent sur une borne pendant une émeute.

On l'applaudissait et on le sifflait avec une sorte de fièvre. Et quand il eut terminé son discours, le torse droit, le sourire aux lèvres, très calme, Tom salua les assistants, s'écria:

--Il ne me reste plus, ladies et gentlemen, qu'à prendre congé de vous et à m'excuser de vous avoir fait attendre trop longtemps le meilleur des spectacles.

Les trente mille dollars que je dois à votre curiosité me permettront de faire un départ convenable pour l'autre monde, et j'espère que vous vous considérerez tous comme invités à la cérémonie!

Puis gravement, froidement, comme il l'avait promis, l'orateur arma le pistolet et se brûla la cervelle sans que personne eût essayé de l'en empêcher...

· · ·

...Et le lendemain, toute la ville, tous les clubs, toutes les corporations escortèrent son corbillard, le couvrirent de fleurs et de feuillages, et l'on fit même une souscription pour lui élever un monument aux colonnes de marbre et aux portes de bronze, où fut gravée la phrase classique:

STA VIATOR HEROEM CALCAS.

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