Chapitre 19 Épilogue
Après l’expédition des Trois-Rivières, les restes de la petite armée du général Thomas s’étaient enfuis à Sorel pour y rejoindre le général Sullivan. Les troupes du roi s’y étant rendues le 14 juin, les Américains évacuèrent Sorel et se retirèrent sur Chambly. Mais Burgoyne, qui commandait en second l’armée anglaise, les suivait de près, et l’armée américaine dut faire sauter le fort pour retraiter sur Saint-Jean, dont il lui fallut déloger aussi pour se replier successivement sur l’Île-aux-Noix, sur Crown-Point et enfin sur Ticonderoga « d’où elle était partie huit mois auparavant et où elle revenait après une campagne dont les succès et les défaites avaient varié suivant les changements des Canadiens » 1.
Après avoir jeté les Américains hors des frontières, les Anglais lancèrent une flottille sur le lac Champlain. De leur côté les Américains s’empressèrent d’armer quelques vaisseaux. Les deux flottilles se rencontrèrent pour la première fois sous l’île de Valcourt, et le capitaine anglais Pringle fut forcé de battre en retraite devant Arnold. Mais deux jours plus tard Arnold fut complètement défait à son tour, et les troupes royales restèrent définitivement maîtresses du lac Champlain.
Ainsi finit la campagne de 1776. L’année suivante, Burgoyne envahit les provinces révoltées, où, après plusieurs alternatives de victoires et de défaites, il finit par être entouré par seize mille hommes sur les hauteurs de Saratoga, et obligé d’y mettre bas les armes avec les cinq mille huit cents soldats qu’il commandait, ce qui acheva d’assurer l’indépendance des États-Unis, que le Congrès avait hautement proclamée dès le 7 juin 1776.
Un an après que les Américains avaient évacué le Canada, l’on pouvait voir errer dans les rues de Québec un malheureux, objet de pitié pour les uns et de raillerie pour les autres. Vieilli, cassé encore plus par le chagrin et les remords que par l’âge, tout le jour ce corps sans âme s’en allait par la ville, cherchant et sa raison absente et quelqu’un qu’il ne devait plus revoir. Voyait-il de loin onduler la taille souple de quelque jeune femme, il pressait le pas pour la rejoindre et s’arrêtait devant elle en la dévorant d’un regard hébété. Sans doute lui restait-il encore une lueur d’intelligence, mais une seule ; car en ne reconnaissant pas celle que, dans son idée fixe, il allait cherchant toujours, il baissait la tête et reprenait sa marche inquiète. Ses poursuites incessantes, les yeux hagards qu’il promenait sur elles, effrayaient les femmes qui tâchaient de l’éviter d’aussi loin qu’elles le voyaient venir.
Les gamins, toujours sans pitié, s’attroupaient derrière lui en le raillant sur sa folie et le désordre de ses vêtements qui tombaient en haillons. Quand il se retournait pour les menacer de sa canne, les pierres commençaient à pleuvoir sur lui, tandis que les chiens, excités par ces clameurs, le poursuivaient en aboyant à ses talons.
Malgré ces huées, ces pierres et ces menaces, le misérable n’en reprenait pas moins chaque jour son pénible pèlerinage de la veille. Si vous eussiez demandé aux passants le nom de cet infortuné qui finit, après plusieurs années de souffrances, par achever de rendre l’âme dans sa maison déserte, on vous eût dit que c’était Nicholas Cognard qui cherchait sa fille perdue par la coupable ambition d’un père dénaturé.
Enfin, voici, en peu de mots, la relation d’un fait qui est le dénouement naturel de notre récit. Cet évènement, mystérieux et terrible, arrivé à la Pointe-du-Lac en 1777, frappa tellement la population de l’endroit que l’on en parle encore aujourd’hui. Demandez plutôt à quelque vieillard de la Pointe-du-Lac, des Trois-Rivières ou des environs, et voici ce qu’il vous racontera, pour l’avoir appris de son père qui, lui, en avait eu connaissance.
Dans la nuit du 8 juin 1777, un an jour pour jour après l’attaque et la défaite des Américains aux Trois-Rivières, le fils aîné de ce même Antoine Gauthier, qui avait si bien joué les Bostonnais, revenait d’une maison voisine où il avait passé la veillée. C’était un jeune gars dont le cœur s’éveillait à l’amour et qui allait chaque soir pousser de gros soupirs auprès de la fille du voisin.
Il s’en revenait donc le cœur épanoui et chantant à plein gosier, selon l’habitude des paysans lorsqu’ils marchent seuls le soir par la campagne, quand il aperçut, à quelques pas de la maison paternelle, un homme qui descendait vers la grève en courant. Intrigué, le jeune homme s’arrêta pour épier l’inconnu et le suivit tout en ayant soin de se tenir à distance. Arrivé sur la grève, le personnage mystérieux rejoignit trois autres individus qu’on entrevoyait confusément dans l’ombre et qui devaient l’attendre ou l’avoir précédé de bien près. Tous les quatre se jetèrent aussitôt dans une chaloupe et s’éloignèrent à force de rames en gagnant le large.
— Encore des voleurs de moutons ! murmura le jeune homme. C’est dommage que j’aie été seul ; on aurait pu pincer ces gars-là !
Il remonta vers son logis tout en prêtant une oreille distraite au bruit cadencé des rames, qui se perdait peu à peu dans l’éloignement.
À sa grande surprise, quand il toucha le seuil, la porte de la maison de son père était entrouverte, et il lui sembla entendre un gémissement qui venait de l’intérieur. Alarmé, il prêta l’oreille, mais n’entendit plus rien.
— Bah ! je suis fou, pensa-t-il. Le père aura oublié de fermer la porte et je viens de l’entendre ronfler.
Il se faisait ces réflexions pour se rassurer quand il entra. Il n’avait point fait trois pas dans les ténèbres qu’il mit le pied sur un corps étendu par terre. Il recula de surprise et tressaillit. Et puis il se pencha, tâta le corps, reconnut son père. Horreur ! sa main en se promenant sur la tête de celui qui gisait à ses pieds, s’enfonça dans une blessure profonde qui trouait le crâne, et il lui dégoutta des doigts un liquide chaud, épais et âcre qui devait être du sang !
Il fut épouvanté.
— Papa ! cria-t-il.
Rien ne lui répondit qu’un silence de mort.
Saisi des plus sinistres pressentiments, il fit deux pas de côté pour s’approcher d’une table où il était accoutumé de trouver un briquet et de l’amadou pour allumer la chandelle qu’on lui laissait sur la table, quand il sortait le soir. Son pied s’appuya en plein sur une poitrine humaine. C’était une femme, c’était sa mère !
Éperdu d’épouvante, il s’élança hors de la maison en jetant des cris de terreur.
Il courut chez le plus proche voisin qui était couché mais qui ne fut pas lent à se lever en entendant le vacarme que l’on faisait dans sa porte. Encore à moitié endormi il vint ouvrir en grommelant ; mais quand il demanda au jeune homme ce qui l’amenait à pareille heure, celui-ci, qui avait à peine eu la force de lui crier son nom, ne put parvenir à lui répondre. Les dents lui claquaient dans la bouche. L’autre, intrigué, comme bien on pense, fit aussitôt de la lumière. La figure qui lui apparut dans le cadre de la porte avait une telle expression d’effarement, un pâleur telle qu’il en resta lui-même tout saisi.
— Mais, pour l’amour de Dieu ! qu’est-ce que tu as donc, Jean ? lui demanda-t-il.
— Porte ouverte… chez nous, balbutia le jeune homme, père étendu dans la place… mère aussi… du sang… Regardez…
Du sang, il en avait jusqu’au poignet.
— Vite, Pierre, Baptiste, levez-vous ! cria le maître à ses garçons.
Ceux-ci, qui étaient éveillés déjà, se montrèrent aussitôt.
— Allume le fanal, Pierre, dit le maître.
L’instant d’après ils sortaient tous les quatre.
Quand ils pénétrèrent dans la maison de Gauthier, un spectacle épouvantable s’offrit à leurs yeux.
À deux pas de l’entrée le maître de la maison, Antoine Gauthier, la tête fendue jusqu’aux yeux, gisait dans une mare de sang.
Tout à côté sa femme était étendue, le crâne ouvert, morte aussi.
Au fond de la pièce il y avait un autre cadavre, celui du plus jeune fils de Gauthier, garçon de douze ans ; comme les autres il avait la tête fracassée, de plus son bras gauche était coupé par le milieu et ne tenait plus que par un lambeau de chair.
En travers d’une porte qui donnait sur la seconde pièce, le cadavre de la fille de la maison barrait le passage.
Enfin, au fond de cette chambre, on trouva la servante, robuste paysanne, aussi assassinée. Mais celle-ci avait dû défendre sa vie avec acharnement. Une table derrière laquelle elle avait cherché un abri, était fendue, cassée en pièces. Quant au corps de la pauvre fille, il était criblé de coups. Les bras, les épaules, la tête, étaient coupés, hachés, broyés affreusement.
À la largeur, à la profondeur des blessures, on reconnut que le meurtrier s’était servi d’une hache. – On la retrouva effectivement le lendemain matin, près du seuil de la porte.
Le père avait dû être assommé le premier, à l’improviste, en ouvrant la porte. Quand au jeune garçon, il avait été frappé sans doute comme il accourait appelé par les cris de ses parents. Averti du danger il avait dû s’avancer le bras gauche instinctivement levé pour parer les coups. La hache en s’abattant lui avait d’abord coupé le bras et puis brisé la tête.
La jeune fille s’était certainement évanouie avant que de recevoir le coup fatal ; elle était tombée à la renverse et la hache de l’assassin avait porté en plein visage, fracassant l’os frontal qui était complètement séparé du crâne.
Pour ce qui est de la servante, le bruit sinistre des coups de hache, les cris et les lamentations des victimes, lui avaient donné le temps de se mettre sur ses gardes. Elle avait lutté de toutes ses forces et il avait fallu plusieurs coups pour l’abattre.
Comme il n’y avait pas eu un seul objet enlevé, et que, à part les désordres occasionnés par la lutte des victimes, il n’y avait rien de dérangé dans la maison, il était évident que le vol n’avait pas été le mobile de ce crime épouvantable.
La trahison de Gauthier étant bien connue de tous, on estima que les Américains avaient fait le coup pour se venger. Telle est encore aujourd’hui l’opinion des gens de l’endroit.
Cependant, les circonstances mystérieuses de ce crime ne font-elles pas soupçonner que l’idée d’une vengeance particulière dut plutôt inspirer cette effroyable tuerie ? Tout en acceptant peut-être l’aide des Américains chez lesquels il s’était réfugié depuis qu’ils avaient laissé le Canada, Tranquille n’avait-il pas voulu venger personnellement la mort de ses maîtres ?… Toujours est-il que jamais ni Célestin ni sa femme ne reparurent ostensiblement dans le pays.
Joseph Marmette.
Québec, octobre 1875.
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1.Historique.
1.Voir l’Intendant Bigot.
2.Les Mémoires de M. Pierre de Sales Laterrière, qui se reportent à cette époque, et dont sa famille a fait imprimer, il y a deux ans, une édition intime, contiennent un épisode dans le genre de cette bagarre.
1.Tel est l’en-tête exact des proclamations, etc. du temps.
1.« Le lieutenant-colonel Green, du Rhode-Island succéda comme second officier en grade à Enos. Les majors étaient Return, J. Meigs, Ogden et Timothy Bigelow. Les carabiniers de la Virginie étaient conduits par les capitaines Morgan, Humphrey et Heath. Hendricks était à la tête d’une compagnie de la Pennsylvanie. Thayer en commandait une du Rhode-Island. Le chapelain était le Révd. Samuel Sprint et le docteur Senter chirurgien en chef. » Ces renseignements, qu’il a pris de Bancroft, sont cités par M. James Le Moine dans son intéressant Album du Touriste.
2.Mémoires de Sanguinet.
3.Dans l’édition de référence : le trente-et-un novembre ( !).
4.Avant d’appartenir au major Holland, cette propriété avait été occupée par mon ancêtre maternel, M. Jean Taché.
5.Mémoires de Sanguinet. Voici selon Hawkins, comment se composait la garnison de Québec au siège de 1775 : 70 hommes des Royal Fusiliers ou 7e régiment, 230 des Royal Emigrants ou 84e régiment, 22 du Royal Artillery, 230 miliciens anglais commandés par le lieutenant-colonel Caldwell, 543 Canadiens-Français commandés par le colonel Le Comte Dupré, 400 matelots sous le commandement des capitaines Hamilton et MacKenzie, 50 maîtres et contre-maîtres, 35 marins, 120 artificiers. En tout 1800 hommes sous les armes.
6.Mémoires de Sanguinet.
7.Ce nom désignait la partie du faubourg Saint-Jean compris entre la rue Saint-Jean et le chemin Saint-Louis.
8.Ces détails sont mentionnés dans le Journal de M. James Thompson qui, en 1775, était surveillant des Travaux Publics dans le Département des Ingénieurs Royaux, à Québec. C’est ce même M. Thompson qui présida aux travaux de défense de la capitale, lors du siège de 1775.
9.Ceux qui seraient désireux d’en voir la description et de connaître quelques-uns des mystères de la vie de son dernier occupant, n’ont qu’à parcourir L’intendant Bigot.
10.Historique. Voir les Mémoires de Sanguinet.
11.Selon Sanguinet, l’on tira ce jour-là de la ville cent cinquante coups de canon et sept grosses bombes de deux cent cinquante livres, tandis que les Bostonnais lancèrent à peine une quarantaine de boulets sur la place, dont vingt-huit petites bombes de dix-huit livres seulement.
1.Mémoires de Sanguinet.
2.Hawkins, Picture of Quebec.
3.Nos historiens ne s’accordent pas sur le nombre d’hommes que les Bostonnais perdirent en cette occasion. Garneau mentionne treize morts, en comprenant le général Montgomery. Hawkins n’en compte pas plus, tandis que Sanguinet, qui écrivait à cette époque et que nos écrivains se plaisent d’ailleurs à suivre, dit que l’on trouva trente-six hommes tués près de la barrière ainsi que quatorze blessés, sans compter ceux qui se noyèrent en se sauvant. J’incline d’autant plus à me ranger du côté de Sanguinet que ce qu’il avance se trouve corroboré par le témoignage d’une personne qui vivait lors du siège et demeurait à Près-de-Ville dans la maison la plus proche, en deçà de la barricade. Voici ce que cette personne – elle avait quinze ans lors du siège de 1775 – raconta à M. le docteur Wells, à l’âge de quatre-vingt-douze ans. Elle était très intelligente, et, malgré son grand âge, me dit le docteur, elle jouissait de la plénitude de ses facultés. Son nom de fille était Mariane Marc :
4.Historique.
5.Le colonel Le Comte Dupré qui commandait les Canadiens-Français, se distingua lors du siège de 1775, et son nom fut mis en tête de la liste d’honneur que le général Carleton envoya au Secrétaire d’État, Lord Germaine, après la retraite des Américains. Parmi les Canadiens signalés l’on remarque encore, dans les dépêches, les noms du major L’Écuyer et des capitaines Bouchette, Laforce et Chabot. Hawkin’s Picture of Quebec.
6.Voici l’état de la division d’Arnold faite prisonnière dans la rue Sault-au-Matelot : 1 lieutenant-colonel, 2 majors, 8 capitaines, 1 adjudant, 1 quartier-maître, 4 volontaires, 350 soldats, tous sans blessure ; et 44 officiers et soldats blessés. En tout 426 prisonniers.
7.Cette petite maison, qui existe encore, mais branlant la tête comme un vieillard décrépit, porte aujourd’hui (1875) le numéro 42.
8.Le corps du général seul fut déposé dans un cercueil, et c’est ce qui permit à M. Thompson de le reconnaître en 1818, lorsque le neveu du général, M. Lewis, vint réclamer au nom des États-Unis les restes d’un parent illustre et malheureux.
9.La plupart de ces détails qui concernent la mort de Montgomery sont tirés d’un opuscule de M. J. LeMoine, intitulé « The Sword of Brigadier General Richard Montgomery », et composé en grande partie du journal de M. Thompson.
1.Charles Nodier dans les Proscrits.
2.Voyez les Mémoires de P. de Sales Laterrière.
1.Voyez les Mémoires de Sanguinet, page 124, et le Journal de J.-Bte. Badeaux, page 250, édition publiée par M. l’abbé Verreau.
2.Ces casernes, situées à gauche de la porte du Palais, maintenant démolies, furent construites par le gouvernement français en 1750, à la place d’autres qui s’y élevaient longtemps même auparavant.
3.Mémoires de Sanguinet.
1.Mémoires de Sanguinet.
1.Mémoires de Sanguinet.
2.Journal de Badeaux.
3.Journal de Badeaux.
1.« Ces sortes de mariages étaient alors et furent jusqu’à nos jours tenus pour valides. Toutefois, comme on ne recourait à un tel expédient que lorsqu’on avait trouvé quelque obstacle ou quelque refus dans les voies ordinaires, les prêtres mettaient tous leurs soins à échapper à cette coopération forcé ; et quand un d’eux venait à être surpris par un de ces couples accompagné de témoins, il tentait tous les moyens possibles de lui échapper. Seulement du moment qu’il avait entendu les paroles, le mariage était bel et bon et sacré comme s’il avait été béni par le Pape. » Manzoni, Les Fiancés.
2.Mémoires de Berthelot.
3.Mémoires de Berthelot.
4.Mémoires de Berthelot.
1.Mémoires de Berthelot.
2.Voyez Berthelot et les curieux Mémoires de Laterrière.
3.« Je ne sais, dit Berthelot, ce qu’on doit le plus blâmer, ou de la témérité et de l’impéritie des Américains dans cette expédition contre les Trois-Rivières, ou de la mollesse du général Carleton qui les laissa échapper des marécages où il pouvait les forcer si facilement à mettre bas les armes, et qui favorisa leur fuite : Quelle réponse eût-il faite si on lui eût demandé pourquoi il sauvait les armées du Congrès ? »
4.« Leur fuite des Trois-Rivières fut si précipitée qu’ils abandonnèrent leurs blessés dans les bois. » Quelques-uns furent recueillis et soignés par les Canadiens ; mais beaucoup périrent dans la forêt, où ils s’étaient égarés. Mémoires de Berthelot. Voyez aussi les Mémoires de Laterrière.
1.Garneau.
Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.