L'EMPEREUR - L'EMPEREUR
Elle, justement!... Elle seule.
PUITS-DES-BOIS
Mais puisqu'elle vous aimait....
Et aujourd'hui, ne doit-elle pas me haïr?... Tant de sang, que des traîtres ont fait couler malgré moi.... Partout, mes ordres de grâce, interceptés ou changés en arrêts de mort.... La haine, l'implacable haine de nos deux peuples, toujours triomphante....
PUITS-DES-BOIS
Mais vous avez cependant sauvé tant d'existences.... Et elle doit le savoir....
L'EMPEREUR, en s'éloignant.
Oh! cette heure, dont le souvenir encore enchante ma vie!... Cette heure, là-bas, dans le jardin de son palais, au milieu de cette foule ou nous étions si seuls, quand elle m'avait pris dans son regard, et que nos âmes se sont unies en une étreinte souveraine.... Mais maintenant, voici qu'à l'idée de la revoir, je tremble comme un coupable.
L'Empereur sort avec son conseiller par une porte latérale. Deux eunuques et deux suivantes amènent aussitôt l'Impératrice, jusqu'au pied du trône, et, après s'être prosternés, se retirent, la laissant seule. Elle est en grand deuil tout blanc, les mains liées par une corde de soie.
SCÈNE VI
L'IMPÉRATRICE, puis PRINCE-FIDÈLE.
L'IMPÉRATRICE, bas à elle-même.
Tant d'égards dont ils m'entourent ... m'épouvantent ... plus que le supplice et la mort. Pourquoi son palais, à lui, au lieu d'un cachot.... Lui, lui, qu'ose-t-il espérer? Lui, que me veut-il?...
PRINCE-FIDÈLE, vêtu de la robe du général tartare, entre en courant par une porte du fond et se prosterne aux pieds de l'Impératrice.
Oh! le ciel est encore clément, puisqu'il permet qu'avant de mourir je me prosterne une dernière fois devant mon Impératrice adorée.
L'IMPÉRATRICE, avec calme et égarement.
Vous? C'est vous qui êtes ici?... Cher prince!... Alors, sommes-nous donc partis de la Terre, est-ce déjà notre réunion plus haut que la vie?... Sans cela, par où seriez-vous venu, comment, par quel sortilège, à travers tous ces murs qui font peur?...
PRINCE-FIDÈLE, toujours prosterné.
L'audace ne coûte pas, quand on n'a plus rien à perdre.... Et puis les Dieux, sans doute, étaient avec moi.... Oui, j'ai passé, comme par sortilège, ainsi que vous dites, j'ai passé les murs, les portes gardées.... Un de ses soldats, à lui, m'a guidé aussi, pour ce qui me restait d'or.... Pardonnez-moi, voici que je pleure: est-ce de joie ou de détresse, je ne sais plus.... De joie, oui ... car je ne souhaitais que cette grâce: avoir revu Votre Majesté, lui avoir dit une fois, à genoux, ma vénération passionnée ... qui, si près de la mort, n'offense plus, n'est-ce pas.... Et surtout, lui offrir le présent magnifique, le présent qui délivre de tous les outrages du vainqueur.... Elle est donc accomplie jusqu'au bout, ma mission de sujet fidèle, car ce présent, je l'ai apporté à mon Impératrice.